Chez les passants: fantaisies, pamphlets et souvenirs. Suivi de pages inédites
Part 2
D'autant mieux que, selon des rumeurs bien fondées, toute une pléïade de jeunes littérateurs, ayant remarqué qu'en dehors de toute question de talent, le simple _sujet_ traité par l'auteur de l'_Amante du Christ_, provoquait l'attention, les controverses, et faisait tapage, se sont mis à l'ouvrage et se proposent d'inonder nos scènes de fantaisies mélo-évangéliques, dont Notre-Seigneur sera l'un des personnages principaux.--Ce qui nous ménage des effusions nouvelles.
Pour conclure, ces présumables fruits, plus ou moins brillants, de la Libre-Pensée, ne relevant que de la Critique littéraire de laquelle je ne fais point partie, m'en serais-je autrement inquiété?
Soudain, voici que, dans le _Figaro_ du 2 novembre récent, les mots: «_Avant tout, je suis un chrétien fervent_», (signés de l'auteur de la pièce, M. Rodolphe Darzens) me passèrent sous les yeux; et voici qu'ailleurs il ajoute: «_Catholique, apostolique_ et _romain_».
Ayant pris acte, j'attendis la luxueuse brochure,--précédée d'une eau-forte de Félicien Rops--et je viens de la lire.
--Maintenant, à titre de simple passant, je dois soumettre aux intéressés les très humbles réflexions suivantes--non que je m'exagère l'importance intrinsèque de cette tentative théâtrale--mais parce que c'est _la première_ et qu'il est bon de prendre des mesures préventives contre l'imminence des ouvrages annoncés. Puis, pourquoi le journal _le Gil Blas_ n'aurait-il pas, de temps à autre, une note grave,--à l'usage des personnes atteintes d'âme?
* * * * *
1º La «pièce» est patronnée d'une préface due à l'auteur de l'_Histoire d'Israël_, le notoire M. Ledrain.--Cet éclairé personnage, exhumant de bifides redites, s'y ingénie,--le baiser de l'Euphémisme aux lèvres,--à nous révéler que Notre-Seigneur n'est qu'«un _nabi_ de la verte Galilée, le plus _séduisant des fils de l'homme_, un juste, un _jeune maître_ de _haute raison_, etc.»--Ce qui revient à le traiter d'imposteur.--Il ajoute: «À l'exception de la _femme de Madgala_, qui ne le quitta point, le doux crucifié fut, sur le Calvaire, _abandonné de tous, même de son père_.» Or, pourquoi la Vierge sainte, l'évangéliste saint Jean, sainte Véronique, le Larron sanctifié, Joseph d'Arimathie, les saintes Femmes, gênent-ils, comme de négligeables comparses, le disert, l'émérite préfacier?
Parce que tout l'intérêt de la Passion semble se résumer, pour cet esprit supérieur, en les préoccupations que voici--«La Magdeleine aime-t-elle Jésus _avec tous ses sens?_ Éprouve-t-il en respirant _l'arome de ses cheveux_ et en _sentant la chaleur de ses lèvres_, quelque _sensation délicieuse?_ Le poète ne le dit pas. Du moins, la _tendresse_ de Jésus reste _cachée_ derrière un voile. C'est ce qui prouve jusqu'à quel point M. Darzens a le sentiment de la POÉSIE historique.»
C'est très galant.
Au point de vue du simple sens commun nous lisons:
(_Même préface_)
PAGES 5 ET 6
«Comment animer de nos _ardeurs_ ces êtres merveilleux qui ont _le mieux fourni_ à l'humanité la vision du divin? Les amener à la RÉALITÉ, _ce serait les faire entrer dans le néant_. _Vapeurs dorées, à forme humaine_, ils _disparaissent_ dès qu'on les touche et qu'on leur _suppose_ une consistance et des _passions charnelles_.»
PAGE 11
--«Les divinités grecques ne sont que de pures abstractions, tandis que Jésus a _réellement vécu_ et _foulé_ cette terre. Si la LÉGENDE l'a transfiguré, il n'en reste pas moins, par _bien des côtés_, par son corps et par ses discours fort _humains, l'un de nos frères_».
Pas de commentaires n'est-ce pas?
Seulement que penser d'un auteur s'attestant «chrétien fervent», se glorifiant d'être de l'église catholique, apostolique et romaine--et qui, néanmoins, commet l'inconséquence, plus étrange encore que juvénile, de faire sanctionner son oeuvre--(où parle le Christ lui-même!)--par une telle préface et un tel parrain?
2º La «pièce» n'est autre qu'un passage de l'Évangile, arrangé, _en vers_, pour le théâtre: _Sainte Madeleine chez le pharisien Simon_.--Tout d'abord, l'Évangile, pour un fidèle, étant le Livre de l'Esprit-Saint, la lettre même en est inviolable (à une virgule près, sous menace d'anathème, est-il écrit). Le Beau, dans l'Évangile, est vivant--et non fictif comme le Beau littéraire. Le mystérieux, le lointain d'un beau vers ne peut qu'altérer la vérité de ce Beau spécial. Le restreindre jusqu'à l'humain, en l'adaptant sur le lit de Procuste d'une prosodie, c'est donc risquer d'offrir, sous une étiquette, autre chose que ce qu'elle annonce, et se vouer à produire, par exemple, des vers où, comme dans la pièce, Dieu trouve que l'Asie est «IMMENSE». (On croit rêver, lisant cela.)--Que l'on versifie un apostolique récit _d'après_ l'Évangile, passe encore: mais _versifier l'Évangile même_, c'est s'exposer à dénaturer le sens vital d'une parole du Verbe en la modifiant selon les exigences de la métrique d'un vers.--Donc, en principe, tout essai de traduction, partielle ou totale, de l'Évangile, en vers même libres, simples, exempts de romantisme, ne peut-être que présomptueux et vain. L'on se place en ce dilemme:
--Ou grâce à des ajoutis et nuances, la version se trouve inexacte:--alors, la cause est jugée; ouvrir le dictionnaire des hérésies.
--Ou par _impossible_, elle est exacte;--alors que penser d'un fidèle qui semble dire à l'Esprit-Saint:--«Mon cher confrère, ceci n'est-il pas bien _mieux_ et _plus_ beau que ce que vous avez dicté (sous-entendu en vile prose), PUISQUE ÇA RIME!
Voyons, ce nonobstant, si l'épisode suave de sainte Madeleine est exactement traduit.
Tout d'abord, dans l'Évangile, au lieu de la prétentieuse et précieuse tirade que prête à son héroïne le trop généreux auteur de la «pièce», la sainte pécheresse _ne prononce pas une seule parole_. Elle entre; elle ne s'excuse pas: Simon-le-_Pur_ peut la chasser!... Elle ne _réfléchit_ pas! Elle ne demande pas la _permission_ d'aimer! Elle s'agenouille, répand ses symboliques parfums, mêlés à ses larmes, sur les pieds du Sauveur, et ces pieds sacrés, elle les essuie de ses cheveux, elle les baise en pleurant toujours--et EN SILENCE.
Mais,--et ceci est un élémentaire article de foi!--ses péchés _lui sont déjà remis_, à celle qui, en l'oubli de tout souci de ce monde, peut en agir avec cette confiance d'élue! à la _déjà délivrée_ des sept démons, à celle dont les prunelles de voyante et l'âme illuminée remarquent si peu le _physique_ du Sauveur que, Jésus étant ressuscité et lui apparaissant devant le sépulcre vide, _elle ne le reconnaît même pas_, le regardant en simple humaine, et le prend _pour le JARDINIER du champ de mort_, et s'écrie, en un transport d'outre-monde: «Dites-moi, je vous supplie, où vous l'avez mis, afin que j'aille, et que JE L'EMPORTE!»
C'est seulement à la _voix_, lorsque le Seigneur la nomme qu'elle le reconnaît et se prosterne. C'est à l'_appel_ seul de Dieu que ses yeux redeviennent voyants.
--Il est donc, pour ainsi dire, _naturel_, que, chez Simon, le Seigneur l'assure de nouveau de toute absolution et lui dise: «Va en paix!» car elle est en état de recevoir ce qu'on lui donne.
Or, dans la «pièce», il se trouve que le prétendu repentir de la soi-disant Marie-Magdeleine n'est, en réalité, qu'une avance hypocrite et corruptrice,--que ses pleurs pervers ne sont qu'une arme pour tenter la chasteté divine,--qu'elle veut se faire _touchante_ pour induire, en péché, Celui qui a dit: «Lequel d'entre vous me convaincra d'_un_ péché.» Et voici que le pseudo-Christ de M. Darzens, alors qu'il vient d'être dit: «qu'il voit toutes les pensées», se méprend sur la tentatrice! Et qu'il est en dupe! Voici que celui qui se dressa, le fouet au poing contre les marchands du Temple et passa au milieu de ceux qui le voulaient saisir et lapider avant l'heure précise de la Rédemption, supporte ces parfums, ces larmes viles--et de tels baisers! Voici qu'il accepte, exalte et bénit ce qui, selon ses avertissements vertigineux, ne peut mériter que le séjour de l'essentielle-limite, où «_le ver ne mourra pas, où le feu ne s'éteindra pas!_» Et voici qu'il dit, à ce péché-vivant qui le contemple, inconscient de repentir et les yeux obscènes: «Tes péchés te sont remis _à tout jamais_, va en paix!» Ceci--alors que la scène ultérieure donne à cette parole le démenti le plus flagrant, puisque non seulement la Magdaléenne _ne s'en va pas en paix_, mais paraît outrée de ce que Dieu se soit permis de lui remettre ses péchés au lieu... «_de la_ COMPRENDRE!!» et qu'elle érupte, en faisant étalage de sa périssable chair, une lave soudaine de lubricités si révoltantes,--si répulsives,--qu'elle semble, loin d'être une sainte, une énergumène!
Qu'il me soit donc permis de trouver d'une inconséquence attristante un «chrétien», dont la «ferveur» peut concevoir l'Évangile sous un pareil jour.
Finissons-en.--Suivent quelques vers où Madeleine se trouve brusquement sanctifiée! transfigurée sans autre disposition préalable, et continue cependant à donner l'impression contraire--puisqu'elle appelle, tout uniment, le Sauveur «Prophète», et qu'elle demande à suivre «ceux qui _le disent_ le Messie», le tout en lui affirmant quelle «l'aimera jusqu'à la mort d'un amour _qu'elle ne comprend pas_». Comme si une réelle transfigurée pouvait prononcer cette petite phrase de bourgeoise vexée, ayant senti qu'il n'y avait rien à faire. J'arrive aux derniers vers pour lesquels semble être conçue la pièce. Ils sont d'un Rédempteur de fantaisie, d'un accent, d'un _ton_ qui paraissent étrangers à l'Humilité divine. Un adage du Christ s'y trouve transposé et traduit plus qu'à la légère. Nulle vibration d'infini! Le Sauveur y nomme la Magdaléenne «son épousée choisie _entre toutes_ les femmes». Les derniers mots sont en contradiction formelle avec les Sept-Paroles, ainsi qu'avec le récit de la Mort de Notre-Seigneur par son témoin l'évangéliste saint Jean.
Entrer dans la critique d'autres détails serait long et pénible. Ces réflexions suffisent pour prémunir contre d'irréfléchis mouvements d'adhésion ceux que le talent littéraire de l'auteur pourrait troubler ou séduire,--et pour entraver peut-être, de quelques scrupules suscités en leur conscience, les nombreux écrivains qui s'apprêtent à nous exhiber d'apocryphes rédempteurs. Je n'ai rectifié que dans ce but les graves erreurs d'un frère en christianisme. Sur ce terrain, je ne connais plus de sympathies ni de réserves. Toutefois, je n'ai pas à juger l'auteur, d'abord parce qu'on ne doit juger personne, ensuite parce que mes errements, à moi-même, ne me permettent d'être sévère qu'envers moi. Le juvénile poète de l'_Amante du Christ_ est, sans doute de bonne foi, malgré de troublantes apparences. Il est dans l'âge où les fumées passionnelles peuvent obscurcir ou voiler les pures spiritualités du livre des livres. S'il est à regretter qu'il ait choisi un tel sujet, qu'il nous permette pourtant d'espérer que son âme est pareille à la fille de Jaïre, sur laquelle tomba cette parole de résurrection: «Cette jeune fille n'est pas morte, elle n'est qu'endormie.»
SOUVENIR
En automne 1868, je me trouvais à Lucerne; je passais presque toutes les journées et les soirées chez Richard Wagner.
Le grand novateur vivait très retiré, ne recevant guère qu'un couple d'aimables écrivains français (mes compagnons de voyage) et moi. Depuis une quinzaine, environ, son admirable accueil nous avait retenus. La simplicité, l'enjouement, les prévenances de notre hôte nous rendirent inoubliables ces jours heureux: une grandeur natale ressortait pour nous du laisser-aller qu'il nous témoignait.
On sait en quel paysage de montagnes, de lacs, de vallées et de forêts s'élevait, à Triebchen, la maison de Wagner.
Un soir, à la tombée du crépuscule, assis dans le salon déjà sombre, devant le jardin,--comme de rares paroles, entre de longs silences, venaient d'être échangées, sans avoir troublé le recueillement où nous nous plaisions,--je demandai, sans vains préambules, à Wagner, si c'était, pour ainsi dire, _artificiellement_--(à force de science et de puissance intellectuelle, en un mot) qu'il était parvenu à pénétrer son oeuvre, _Rienzi_, _Tannhauser_, _Lohengrin_, _Le Vaisseau fantôme_, _les Maîtres-chanteurs_ même,--et le _Parsifal_ auquel il songeait déjà,--de cette si haute impression de mysticité qui en émanait,--bref, si, en dehors de toute croyance personnelle, il s'était trouvé assez libre-penseur, assez indépendant de conscience, pour n'être chrétien qu'autant que les sujets de ses drames-lyriques le nécessitaient: s'il regardait, enfin, le Christianisme, du même regard que ces mythes scandinaves dont il avait si magnifiquement fait revivre le symbolisme en son _Anneau du Niebelung_. Une chose, en effet, qui légitimait cette question, m'avait frappé dans une de ses oeuvres les plus magistrales, _Tristan et Yseult_: c'est que, dans cette oeuvre enivrante où l'amour le plus intense n'est _dédaigneusement_ dû qu'à l'aveuglement d'un philtre,--_le nom de Dieu n'était pas prononcé une seule fois_.
Je me souviendrai toujours du regard, que, du profond de ses extraordinaires yeux bleus, Wagner fixa sur moi.
--Mais, me répondit-il en souriant, si je ne ressentais, _en mon âme_, la lumière et l'amour vivants de cette foi chrétienne dont vous parlez, mes oeuvres qui, toutes, en témoignent, où j'incorpore mon esprit ainsi que le temps de ma vie, seraient celles d'un menteur, d'un _singe_? Comment aurais-je l'enfantillage de m'exalter à froid pour ce qui me semblerait n'être, au fond, qu'une imposture?--Mon art, c'est ma prière: et, croyez-moi, nul véritable artiste ne chante que ce qu'il croit, ne parle que de ce qu'il aime, n'écrit que ce qu'il pense; car ceux-là, qui mentent, se trahissent en leur oeuvre dès lors stérile et de peu de valeur, nul ne pouvant accomplir oeuvre d'Art-véritable sans désintéressement, sans sincérité.
Oui, celui qui--en vue de tels bas intérêts de succès ou d'argent,--essaie de grimacer, en un prétendu ouvrage d'Art, une foi fictive, se trahit lui-même et ne produit qu'une oeuvre morte. Le nom de Dieu, prononcé par ce traître, non-seulement ne signifie pour personne ce qu'il semble énoncer, mais, comme _c'est un mot_, c'est-à-dire un _être_, même ainsi usurpé, il porte, en sa profanation suprême, le simple _mensonge_ de celui qui le proféra. Personne d'humain ne peut s'y laisser prendre, en sorte que l'auteur ne peut être _estimé_ que de ceux-là mêmes, ses congénères, qui reconnaissent, en son mensonge, celui qu'ils _sont_ eux-mêmes. Une foi brûlante, sacrée, précise, inaltérable, est le signe premier qui marque le _réel_ artiste:--car, en toute production d'Art digne d'un homme, la valeur artistique et la valeur vivante se confondent: c'est la dualité mêlée du corps et de l'âme. L'oeuvre d'un individu sans foi ne sera jamais l'oeuvre d'un Artiste, puisqu'elle manquera toujours de cette flamme vive qui enthousiasme, élève, grandit, réchauffe et fortifie; cela sentira toujours le cadavre, que galvanise un _métier_ frivole. Toutefois entendons-nous: si, d'une part, la seule Science ne peut produire que d'habiles amateurs,--grands détrousseurs de «procédés», de mouvements et d'expressions,--consommés, plus ou moins, dans la facture de leurs mosaïques,--et, aussi, d'éhontés démarqueurs, s'assimilant, pour donner le change, ces milliers de disparates étincelles qui, au ressortir du néant éclairé de ces esprits, n'apparaissent plus qu'éteintes,--d'autre part, la Foi, _seule_, ne peut produire et proférer que des cris sublimes qui, _faute de se concevoir eux-mêmes_, ne sembleront au vulgaire, hélas, que d'incohérentes clameurs:--il faut donc à l'Artiste-véritable, à celui qui crée, unit et transfigure, ces deux indissolubles dons: la Science ET la Foi.--Pour moi, puisque vous m'interrogez, sachez _qu'avant tout je suis chrétien_, et que les accents qui vous impressionnent en mon oeuvre ne sont inspirés et créés, en principe, que de _cela seul_.
Tel fut le sens exact de la réponse que me fit, ce soir-là, Richard Wagner,--et je ne pense pas que Mme Cosima Wagner, qui se trouvait présente, l'ait oublié.
Certes, ce furent là de profondes, de graves paroles... Mais, comme l'a dit Charles Baudelaire, à quoi bon répéter ces grandes, ces éternelles, ces inutiles vérités!
HAMLET
I
Toute libre intelligence ayant le sens du sublime, sait que le Génie pur est essentiellement silencieux, et que sa révélation rayonne plutôt dans ce qu'il sous-entend que dans ce qu'il exprime. En effet, lorsqu'il daigne apparaître, se rendre sensible aux autres esprits, il est contraint de s'amoindrir pour passer dans l'Accessible. Sa première déchéance consiste, d'abord, à se servir de la parole, la parole ne pouvant jamais être qu'un très faible écho de sa pensée.
Secondement, il est obligé d'accepter un voile extérieur--une fiction, une trame, une histoire,--dont la grossièreté est nécessaire à la manifestation de sa puissance et à laquelle il reste complétement étranger; il ne dépend pas, il ne crée pas, il transparaît! Il faut une mèche au flambeau, et quelque grossier que soit en lui-même ce procédé de la lumière, ne devient-il pas absolument admirable lorsque la Lumière se produit? Ceux-là seuls qui sont capables de s'absorber dans la préoccupation de ce procédé ne sauraient jamais voir la Lumière!
Le génie n'a point pour mission de créer, mais d'éclairer ce qui, sans lui, serait condamné aux ténèbres. C'est l'ordonnateur du Chaos: il appelle, sépare et dispose les éléments aveugles; et quand nous sommes enlevés par l'admiration devant une oeuvre sublime, ce n'est pas qu'elle crée une idée en nous: c'est que, sous l'influence divine du génie, cette idée, qui était en nous, obscure à elle-même, s'est réveillée, comme la fille de Jaïre, au toucher de celui qui vient d'en haut.
* * * * *
Oui, d'en haut!... Car il s'agit de hauteurs où ne sauraient atteindre les géométries: lorsque les poètes parlent des cieux, il n'est point question de ces firmaments restreints et visibles situés au bout de la lorgnette des astronomes, mais de choses plus sérieuses et plus vivaces, qui ne peuvent ni s'éteindre, ni passer.
II
Le _moyen_, le sujet, le drame est chose si indifférente en soi pour le génie, que le génie ne se donne presque jamais la peine de l'inventer. Il se superpose, voilà tout. Il fait ébaucher le marbre par l'élève, et prend son bien où bon lui semble, sans que personne ait à l'accuser de plagiat. Hamlet n'est pas plus de Shakspeare que Faust n'est de Goethe, ni don Juan, de Molière. Aucun des principaux drames de Shakspeare n'est de lui, en tant que drame, comme nous le savons, maintenant. Il allait jusqu'à se conformer aux moindres détails d'une chronique, ou de l'oeuvre dramatique précédente: il prenait les phrases mêmes, les épisodes, l'action absolue, jetait dans tout cela quelques paroles, dédaigneusement, et cela suffisait pour que l'oeuvre devînt telle, que tout en restant presque identique, en apparence, à l'oeuvre étrangère et primitive, elle était transformée, en réalité, jusqu'à ne plus présenter de rapport appréciable avec l'antécédente. Le vagissement devenait un éclat de tonnerre.
Qu'importe, même, l'absurdité des personnages, l'impossibilité de l'intrigue, la contradiction des événements entre eux? _Macbeth_, _Othello_, _Roméo_, _le Roi Lear_, _Timon d'Athènes_, _Falstaff_, _Richard III_, sont des prétextes, et Shakspeare s'inquiète toujours fort peu des lions et des palmiers qu'il place dans la forêt des Ardennes. Ce qui traverse, comme des rayons, tout cet amoncellement de hasard, c'est la puissance multiple, infinie, qui, dans une seule scène, quelquefois, réunit, approfondit et caractérise les mille formes de l'un des sentiments principaux de notre âme, et le généralise, d'un seul coup, à tout jamais. C'est pour cela que chacun des personnages de Shakspeare ressemble à une Loi.
III
Les objections, contre les personnages de Shakspeare, paraissent faciles et victorieuses, tout d'abord; cependant une simple réflexion les dissipe toujours! Le prodigieux poète a véritablement tout prévu, là même où l'on croirait le trouver en défaut jusqu'au ridicule!
* * * * *
L'autre soir, en écoutant _Hamlet_, il nous est venu cette pensée, pendant la scène de l'esplanade du château d'Elseneur: nous nous disions:
Un Moderne, «un homme de goût», pourrait se demander ce que Shakspeare (qui jouait le personnage du Fantôme devant la reine Elisabeth, au théâtre du Globe, et le jouait de manière à produire quelque impression sur l'auditoire), oui, un Moderne pourrait se demander ce que Shakspeare lui-même eût pu répondre, si l'acteur chargé du rôle d'Hamlet, piquant brusquement son épée en terre et se croisant les bras eût interpellé, le sourire aux lèvres et comme il suit, «l'Échappé de la Nuit hideuse.»
--Tu as comparu devant Dieu, dis-tu? Tu _as vu Dieu face à face_,--et tu viens me parler du Danemark! Tu t'inquiètes encore d'une dame qui t'a préféré un scélérat et un ivrogne? Tu me parles des propriétés de la jusquiame, des mystères éternels, de la politique actuelle et des bûchers sulfureux, et tu veux que je te prenne pour autre chose que pour un drap sur un balai? Mais, pauvre Ombre, si l'un de nous deux, ici, doit être effrayé de l'autre, c'est Toi! Qui m'a donné d'un trépassé qui épilogue encore et parle de vengeance dans le Purgatoire? Si c'est pour me débiter ces absurdités que tu es venue, chère Ombre,--franchement, ce n'était pas la peine de mourir!... Parle de choses plus sérieuses, ou retourne d'où tu viens.
Et le Moderne se répondrait, avec un sourire de compassion suffisante, que le Spectre, blessé dans sa dignité d'outre-tombe, se serait probablement «retiré» avec un cliquetis de ferraille, en entendant cette apostrophe.
Voilà, certes, une objection qui paraît concluante et sérieuse, et qui, cependant,--n'a pas le sens commun!
Car le Fantôme, par le seul fait d'être là, sous son armure, est, à lui seul, bien plus absurde que tout ce qu'il pourrait ajouter!--Et s'il a réellement vu Dieu, s'il a contemplé l'Absolu et s'il y est entré, toute parole profonde ou puérile, sublime ou niaise, médiocre ou banale, est _identiquement_ superflue et sans valeur à ce sujet, puisqu'elle ne peut se produire que dans le relatif. Et les incohérences qu'il débite sont, par le seul fait de sa présence, ce qu'il peut encore dire de plus effrayant, à cause de leur incompréhensibilité même dans sa bouche!--Le secret de l'Absolu ne pouvant s'exprimer avec une syntaxe, on ne peut demander au Fantôme que de produire _une impression_, et moins cette impression sera définie ou limitée par sa coïncidence avec notre logique, plus elle sera ce qu'elle doit être.
Le Spectre, pour William Shakspeare, n'est qu'un être moral; c'est l'_Obsession_!--Mais comme des myopes ne pourraient apercevoir des spectres qui ne s'agiteraient que dans les nuées, Shakspeare a accusé l'objectivité du fantôme; il en a exagéré la notion afin qu'elle pût être accessible au «Bon sens» de ses auditeurs. Si, d'ailleurs, il a voulu qu'Hamlet perçût réellement l'Ombre, s'il a pensé que cet effet dramatique frapperait et saisirait l'imagination de la foule, c'est parce qu'il était certain que chaque spectateur, dans le fantôme perçu par Hamlet, verrait le fantôme qui le hante lui-même, et saurait approprier les réponses à ses questions personnelles.
IV
Shakspeare avait si bien pensé de plus haut que l'esplanade d'Elseneur qu'il prend lui-même la parole, au milieu du drame,--et par la bouche d'Hamlet,--pour avertir la postérité.
En effet, le monologue: «_Être ou n'être pas_,» est un magnifique désaveu. Le Public, trouvant cela «profond», ne va pas plus loin,--et il lui semble naturel qu'Hamlet prononce des choses profondes; mais elles sont effectivement si profondes, ces choses, quelles rendraient inintelligible le personnage qui les avance, si c'était réellement lui qui les proférât.