Chez les passants: fantaisies, pamphlets et souvenirs. Suivi de pages inédites

Part 14

Chapter 142,482 wordsPublic domain

Je me suis rencontré avec vous au sujet de Wagner, et je vous jouerai Tannhauser quand je serai installé dans votre voisinage. Le grand musicien peut réciter, lui aussi, ces vers de statue:

Contemple-les, mon âme, ils sont vraiment affreux! Pareils aux mannequins, vaguement ridicules...

Quand j'ouvre votre volume, le soir, et que je relis vos magnifiques vers dont tous les mots sont autant de railleries ardentes, plus je les relis, plus je trouve à reconstruire. Comme c'est beau ce que vous faites! _La Vie antérieure, l'Allégorie des vieillards, la Madone, le Masque, la Passante, la Charogne, les Petites Vieilles, la Chanson de l'Après-midi_,--et ce tour de force de _La Mort des Amants_, où vous appliquez vos théories musicales. L'_Irrémédiable_, commençant dans une profondeur hégélienne, les _Squelettes laboureurs_, et cette sublime amertume de _Réversibilité_, enfin tout, jusqu'au duo _d'Abel et de Caïn_... C'est royal, voyez-vous, tout cela. Il faudra bien que tôt ou tard, on en reconnaisse l'humanité et la grandeur, absolument... Mais quel éloge que le rire de ceux qui ne savent pas respecter! Ne vous irritez pas de mon enthousiasme; il est sincère, vous le savez bien.

P. S. Ne m'écrivez pas, je vous en prie; l'Art est long et le temps est court; je le sais aussi bien que personne, moi qui travaille dix heures par jour à faire une page de prose; vous n'avez rien à me dire, et je devine que vous ne me voulez peut-être pas trop de mal, ainsi ne prenez pas de peine pour moi. Quand j'aurai terminé les premiers volumes de _Isis_, je vous en enverrai un exemplaire. Je ferai avec votre permission, une étude sur vous: si vous ne la trouvez pas bien faite, vous la brûlerez et il n'en sera plus question. Je n'ai pas d'amour-propre, quand j'ai mal écrit, maintenant; je vous l'assure. Vous vous êtes affirmé davantage dans votre étude sur Wagner que dans celle de Gautier: tant mieux! _Ça pleut déjà dru comme mitraille et de la hautaine façon, ça m'a ranimé._ Dans dix ans, il ne restera pas cinquante pages des romans à reconstruction de faits, quand on ne juge que le fait... Et, au revoir. Pardonnez le griffonnage; je l'ai effacé parce qu'il était dogmatique et que je n'ai rien à vous apprendre.

Encore un Post-S. À propos de l'étude dont je vous parle, ne pensez pas que je veuille recommencer la fable de l'Ours et du Jardinier. Je n'ai plus le même style du tout, comme de raison, quand j'écris une lettre et lorsque j'écris une page littéraire. Vous ne me jugerez pas sur mon déplorable bouquin, et vous aurez de l'indulgence. Je vous affirme que je fais du beau et du très beau dans ce moment-ci--et que vous n'en serez peut-être pas mécontent: vous serez même étonné de la différence, je ne crains pas de vous le dire, si vous voulez bien y jeter un coup d'oeil. Vous ne croirez pas que c'est moi. Ne riez pas trop, je vous en prie, de cette folie, et prenez tout ceci avec bienveillance. Je ne vous écris pas rue d'Amsterdam, craignant que vous ayiez changé de maison.

III

_Saint-Brieuc, rue Saint-Pierre, 14._

Mon cher Baudelaire,

Je vous ai gardé, comme on dit pour la bonne bouche: voici le résumé (dans ce qu'il peut avoir d'ingénieux) du pèlerinage que vous savez. Le R. P. Dom Guéranger est, je crois, un homme d'une imagination logique et d'une science absolument quelconque; il jouit d'une qualité que vous estimerez: _la froideur attrayante_. 57 à 58 ans. Il était prêtre à 21 ans; docteur en théologie à 23 ans; licencié en droit, licencié ès-lettres et docteur ès-sciences à 38 ans. Il parle 7 à 8 langues actuelles et n'ignore pas les dialectes hébraïques au point de le céder à M. Renan. Il a trouvé moyen, sans un sou, de relever l'abbaye de Solesmes, sans s'interrompre pour cela, et sans quitter une rude partie engagée entre lui et tous les évêques de France au sujet de la Liturgie ancienne qu'il a réussi à faire rétablir dans toute sa pureté, presque partout; mais il a fallu écrire une douzaine de volumes fantastiques de science religieuse, arracher des bulles pontificales, lutter contre son évêque, abîmer pendant un an, tous les quinze jours, M. de Broglie (au sujet du Labarum et, généralement, des miracles) se lever à 4 heures, se coucher à 11 heures, manger de la salade le soir et un peu de soupe dans une écuelle le matin, conserver du temps pour le bréviaire et pour la direction de l'Abbaye (60 moines), tout quitter au coup de cloche de la Règle, causer avec des milliers de visiteurs, surveiller un anévrisme et une propension mosaïque au bégaiement, afin de ne pas perdre la tête et avoir un front deux fois haut et vaste comme celui de Victor Hugo. Vous voyez que ce n'est pas une brute, et pour me servir d'une expression de du Terrail (si vous voulez bien pardonner cet ignoble mouvement d'amour-propre) j'ajouterai que: «je ne suis pas trop mal dans ses papiers.»

Il est flanqué de deux têtes qui sont presque également admirables: le Père Économe et le Père Prieur: Dom Fontanes et Dom Couturier: deux colosses au physique et au moral. La Bibliothèque (j'oubliais de vous dire que ces deux colosses et lui sont charmants de bienveillance, de profondeur et de _naïveté_, au point de s'amuser et de faire des calembours), la Bibliothèque contient environ 20.000 volumes: on m'y laissait seul, tous les jours, faveur inconnue à bon nombre de gens (nouveau mouvement d'amour-propre), vous jugez si j'ai, comme on dit, profité de l'occasion. J'ai des notes assez curieuses, je crois pouvoir l'affirmer. Bref, je tiens _Samuèle_, et si mes prévisions ne sont pas entachées de niaiseries, j'ai réellement quelque chose de--sinon de plus grand, je parle au point de vue de la dimension du volume--du moins d'aussi large que l'idée de Faust. C'est réellement estomirant qu'on ait pas encore pensé à une chose, ou que, si on y a pensé, on ne l'ait pas traitée avec amplitude et magnificence. Je vous écrirai cela: vous jugerez.

Voici, en attendant, une petite légende qui ressemble un peu à l'un de vos poèmes en prose, L'Étranger: Je traduis du latin:

Il y avait un moine--un parfait et ancien religieux--qui avait fait un pacte avec le Diable: je veux dire qui avait accepté les services d'un démon mixte. Ce démon n'était pas, en son âme et en sa condamnation, des plus coupables; il avait, dans les temps effroyables où se joua le grand conflit, il avait subi l'entraînement vague et presque moutonnier de Lucifer. Il ne s'était pas prononcé sur le fameux _Non Serviam_ et s'était trouvé précipité hors de la joie et de la lumière, avant d'avoir eu seulement le temps de se reconnaître. De sorte que sa vie était comme un rêve et qu'il ne savait plus ce qui était arrivé. Il n'était pas mauvais, mais il avait contracté la manie de la chute, en voyant se culbuter, dans l'ombre et dans la foudre, le pêle-mêle des légions noires! Puis... avec les longs et interminables siècles, avec l'insensible habitude de l'étonnement, il avait oublié cela, tout cela: il avait oublié.

Enfin vous comprenez ce que je veux dire. Vous seul pouvez exprimer cela aujourd'hui.

Donc, un jour il avait remarqué la terre, et trouvant confortable d'y rester aussi bien que dans les endroits où il était auparavant, il s'en alla dans les environs d'un monastère, car il aimait le silence. Là, je vous dis qu'il eut l'occasion de rendre service au vieil abbé, on ne sait pas comment. Le vieil abbé--un bon zig!--comprit de suite (toutes ses réserves de conscience faites) l'horrifiant malheur qui avait dû arriver dans l'éternité, au petit bonhomme infernal, et il ne déchargea pas de malédictions nouvelles sur son mélancolique et monstrueux visiteur. Il lui demanda, ne voulant pas être en retard avec un pareil personnage, s'il pouvait, à son tour, lui être quelque peu utile ou même agréable. Il insista, en voyant le pauvre démon secouer tristement ce qui lui servait de tête.--Eh bien, dit celui-ci, puisque vous me proposez, je vous dirais que vous pouvez me faire du bien.--Et comment? dit le moine.--Ah! dit le démon, vous êtes bien le maître de faire bâtir un clocher ici?--Oui, dit le moine.--Alors faites bâtir un clocher avec une grande cloche, et puis faites-la aller la nuit, quand vous pourrez.--Pourquoi? dit le moine inquiet.--J'aime les cloches... le son des cloches... les belles cloches...

N'est-ce pas qu'elle est belle? Mais, dame, je n'ai fait que des phrases où vous feriez de la pure beauté, vous. Enfin, je vous l'offre, si elle peut vous sembler possible.

Je termine en attendant une prochaine lettre en vous recommandant deux livres:

_La Mystique_ de Goerres, 5 vol. in-8 (divine, naturelle, diabolique), édit. Poussielgue, rue Saint-Sulpice, trad. de l'allemand par Sainte-Foy.

Et _La Vie de Jésus-Christ_, par le docteur Sepp, 2 vol. in-8, même trad., même lib., année 1860 ou 59. Si vous ne les connaissez pas, cela vous fera peut-être plaisir. C'est très curieux.

NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE

NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE

CHEZ LES PASSANTS.--L'édition de la Librairie de l'_Art indépendant_ (Frontispice de Félicien Rops; Paris, 1890) comprenait:

L'ÉTONNANT COUPLE MOUTONNET.--UNE SOIRÉE CHEZ NINA DE VILLARD (_Gil Blas_, 24 août 1888);--N-S. JÉSUS-CHRIST SUR LES PLANCHES (_Gil Blas_, 25 décembre 1888). Remy de Gourmont a recueilli dans la _Revue indépendante_ de juillet 1890, des notes manuscrites; l'auteur et le préfacier y recevaient une plus «rude volée». Ce «manuscrit offre des variantes curieuses qui dénotent chez Villiers, un polémiste assez âpre (et il le prouva) surtout quand on touchait aux choses sacrées». Les variantes ont été jointes, en appendice, au livre de M. Édouard de Rougemont (_Mercure de France_, 1910),--SOUVENIR (_Revue wagnerienne_, 15 juin 1887);--HAMLET (_Revue des lettres et des arts_, 8 décembre 1867);--AUGUSTA HOLMÈS (_La Vie moderne_, 13 juin 1885, et le _Succès_, 11 novembre 1885). Voici le fragment, non reproduit, d'un de ces textes:

_«J'avais été porté par le comité royaliste aux élections du conseil général de Paris, le 10 janvier 1880. C'était, si fidèle est ma mémoire, contre M. de Heredia, le terrible révolutionnaire. (Soit dit, par occasion, les résultats de ces élections étant de nos jours, parfaitement connus à l'avance, à vingt-cinq voix près, dans tous les comités, j'avais accepté seulement pour l'honneur de la défaite.) J'obtins donc les six cents suffrages attendus. Mon aimable compétiteur, dont alors le «Figaro» publia les poésies émues et fugitives, se concilia l'excédent convenu des mille ou douze cents voix sagaces, auxquelles il doit son triomphe, et chacun des deux littérateurs fut content._

_«Mais en ce qui nous occupe, le plaisant de cette affaire est que, dès cette époque déjà, le projet du Conservatoire lyrique de la ville de Paris était fortement en question et que, l'avant-veille du grand jour, dans une soirée, j'avais déclaré devant les plus terre-à-terre et les plus cramoisis du conseil que si, contre toutes prévisions (le peuple ayant enfin ses versatilités), je l'emportais en cette aventure, mon premier soin serait, l'heure venue, de notifier à la commission la compétence utile et pratique de l'éminente compositrice comme membre du jury officiel de ce concours. Or, avec ce sourire doux et entendu qui leur sied d'ailleurs, nos deux purs m'appelèrent «poète» (ce qui m'amuse toujours), et renvoyèrent mon projet de nomination dans les nuées. Je les décorai donc du titre de «prosateurs» pour flatter à mon tour leur amour-propre et, chose qui ne me surprit en rien, ce furent précisément ces deux membres, si j'en crois la Renommée, qui, l'année suivante, entraînèrent la commission en faveur de la musicienne et la firent nommer du jury à une majorité enthousiaste: quels poètes, ces conseillers municipaux!...»_

LETTRE SUR UN LIVRE (Préface à un livre de M. E. Pierre, Paris, 1887);--LE RÉALISME DANS LA PEINE DE MORT (Figaro, 18 février 1885);--LE CANDIDAT DE G. FLAUBERT (_Revue du monde nouveau_, 1er février 1874);--PEINTURES DÉCORATIVES DE L'OPÉRA;--LA TENTATION DE SAINT ANTOINE (_Semaine Parisienne_, 23 avril 1874);--LE CAS EXTRAORDINAIRE DE M. FRANCISQUE SARCEY (_Gil Blas_, 20 octobre 1887). _L'Évasion_ avait été représentée le 12 octobre au Théâtre Libre;--LE SOCLE DE LA STATUE (publié primitivement sous ce titre: _La Maison Gambade, père et fils_, 1 plaq. 1882);--LA COURONNE PRÉSIDENTIELLE (_Le couronnement de M. Grévy_, décembre 1887, in-fº);--AU GENDRE INSIGNE;--L'AVERTISSEMENT (_Figaro_, 19 juillet 1883).

PAGES RETROUVÉES.

À UNE GRANDE FORÊT (_L'Artiste_, 1er avril 1868 et IIme série du _Parnasse contemporain_, 1871.)--Variantes de l'_Artiste_, Épigraphe: «La nuit et son oiseau solennel, Milton», vers 19 et 20:

_Miroir du Rossignol, la source aux sons fatals, Aréthuse, reluit sous les ajoncs natals._

et plus loin:

_... le dolmen disperse entre ses brèches;_

ESQUISSE À LA MANIÈRE DE GOYA (_Parnasse contemporain_, I, 1866);--HYPERMNESTRA (_Revue encyclopédique_, 18 mars 1896). Daté du 24 septembre 1876;--LADY HAMILTON (_La revue blanche_, 1er janvier 1896). Écrit avant 1880;--LE CONVIVE (_Journal_, 9 mars 1894);--SIGEFROID (_Le diable_, 7 mai 1870);--LETTRES A BAUDELAIRE (_Nouvelle Revue_, 15 août 1903). Écrites en 1861 et 1862.

TABLE DES MATIÈRES

CHEZ LES PASSANTS.

L'étonnant couple Moutonnet 5

Une Soirée chez Nina de Villard 13

Notre-Seigneur Jésus-Christ sur les planches 23

Souvenir 37

Hamlet 43

Augusta Holmès 53

Lettre sur un livre 65

La Suggestion devant la loi 71

Le Réalisme dans la peine de mort 83

Le Candidat (de Gustave Flaubert) 103

Peintures décoratives du foyer de l'Opéra 113

La Tentation de Saint Antoine (de Gustave Flaubert) 127

Le Cas extraordinaire de M. Francisque Sarcey 135

Le Socle de la statue 145

La Couronne présidentielle 179

Au Gendre insigne 215

L'Avertissement 219

PAGES RETROUVÉES.

Poèmes du Parnasse:

I. _À une grande Forêt_ 233

II. _Esquisse à la manière de Goya_ 235

Hypermnestra 237

Lady Hamilton 257

Le Convive 273

Sigefroid 275

Lettres à Baudelaire 281

_Notice bibliographique_ 293

ACHEVÉ D'IMPRIMER

LE QUINZE OCTOBRE MCMXIII

par

GEORGES CLOUZOT

À NIORT

pour

MM. CRÈS ET Cie

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--Corrections effectuées:

----Page 68: "en ces lettres parisiennes, au sein desquels, vous" remplacé par "en ces lettres parisiennes, au sein desquelles, vous".

----Page 126: "être évité dans une oeuvre et de l'importance de" remplacé par "être évité dans une oeuvre de l'importance de".

----Page 160: "qu'ils étaient émaillés de ce vocables" remplacé par "qu'ils étaient émaillés de ce vocable".

----Page 163: "si l'on ne veux finir pauvre," remplacé par "si l'on ne veut finir pauvre,".

----Page 218: "en quels motifs vous puiser le droit" remplacé par "en quels motifs vous puisez le droit".

----Page 252: "sur le champ, des jeux gymniques, auquels" remplacé par "sur le champ, des jeux gymniques, auxquels".

----Page 253: "sorte d'illusion aux quatre puits" remplacé par "sorte d'allusion aux quatre puits".

----Page 261: "en s'en tenant à se programme:" remplacé par "en s'en tenant à ce programme:".

----Page 263: "c'était l'une de plus gracieuses femmes" remplacé par "c'était l'une des plus gracieuses femmes".

----Page 266: "il comprit qu'il trouverait en elle une auxiliaire de haute valeur et gagner très vite l'amitié de l'ambassadrice." Mot ajouté: "sut": "il comprit qu'il trouverait en elle une auxiliaire de haute valeur et sut gagner très vite l'amitié de l'ambassadrice."

----Page 270: "Marie-Caroline allait s'étendre" remplacé par "Marie-Caroline allait s'éteindre".]