Chez les passants: fantaisies, pamphlets et souvenirs. Suivi de pages inédites

Part 12

Chapter 123,621 wordsPublic domain

C'était la capitale d'une vaste contrée, fertile et charmante entre toutes celles du Péloponèse, l'Argolide. Six villes fortes, ses dépendances, l'entouraient: Trézène, Mycènes, Tirynthe, Nauplie, Hermiona, Epidaure. Au-dessus d'elle, Corinthe, Sicyone, et les villes des fondeurs de métaux, des forgerons et des ciseleurs;--à l'est se déroulaient les plaines et les vallées d'olivier de l'Arcadie; à ses pieds, l'aride et sombre Laconie, où devaient s'élever les murs de Sparte. Couchée tout au long de la mer Égée, l'Argolide était une seconde Terre Promise pour cette troupe de pasteurs phéniciens, égyptiens et arabes, selon quelques historiens, mais, en réalité, d'une race et d'une origine non définies, qui vint, sous la conduite d'Inakkhos, s'y installer il y a trente-huit siècles.

La Fable atteignant ici la nuit des âges--(et cette nuit s'appelle un horizon passé d'une quarantaine de siècles, comme on le voit)--il serait même difficile de savoir si l'homme nommé Inakkhos a existé, ou si c'est bien cet aventurier égyptien, ce nautonier, ce Pelasge fuyard, qui dirigea l'expédition et prit possession de l'Argolide. La Fable lui donne pour fille la fameuse Io, la génisse adorée de Jupiter, l'aïeule d'Hercule, la contemporaine de Prométhée, s'il faut en croire Eschyle,--et pour fils Phoroneüs, chef peu célèbre qui lui succéda après soixante ou soixante-dix ans de règne.

Mais il y a aussi en Argolide le fleuve Inakkhos, qui pourrait bien être le prête-nom du Chananéen, quel qu'il soit, d'où est sortie la nation argienne. De plus, si nous rapprochons cette tradition d'Io de la ville même d'Argos, nous trouverons une singulière ressemblance entre ce nom et celui du gardien de la génisse sacrée, à savoir Argus (appelé aussi Argos, le constructeur du navire Argo), le pasteur aux cent yeux; et sa surveillance symbolique s'expliquerait alors parfaitement, même sans la nouvelle fable de ses cent yeux transportés par Junon sur la queue du paon céleste: ce serait le fleuve même, entourant de tous côtés l'Argolide.

Donc, vers l'an 1570 avant Jésus-Christ, régnaient sur la Basse Égypte deux frères, les pharaons Danaos et Egyptus;--celui-ci était sans doute l'Ekhorëos d'Hérodote.--Danaos, ou, pour prendre les désinences actuelles, Danaüs, à la suite d'un différend mystérieux qui s'éleva entre lui et son frère, conçut le projet de l'assassiner. Il fut déjoué par la vigilance des gardes et, contraint de fuir, il s'embarqua suivi de quelques voiles fidèles. Alors commença pour lui une existence errante.

Au moment de quitter le Delta, ce prince, fils de Bélus et d'Anchinoë, avait cinquante filles. Il n'omit point de les emmener sur ses vaisseaux.

Suivant divers historiens, il visita Rhodes, où les vents contraires l'obligèrent à s'arrêter; il y laissa une statue de Minerve en reconnaissance de son salut, et remit à la voile, cherchant un royaume.

Il atteignit bientôt sain et sauf, la côte du Péloponèse où il fut reçu avec hospitalité par Gelanor, roi d'Argos.

Gelanor, de la dynastie des Inakkhides, était récemment monté sur le trône, et les premières années de son règne avaient été signalées par de fréquentes querelles avec ses sujets. Danaüs profita de l'impopularité de Gelanor pour lui persuader une abdication en sa faveur. Quelques auteurs prétendent même, forts du précédent fratricide de Danaüs, que celui-ci, en récompense de l'accueil qu'on lui avait fait, usurpa, d'un coup de main la couronne de son hôte et relégua ce dernier en exil;--peut-être même l'assassina, car la fin de ce monarque est demeurée inconnue.

Quoi qu'il en soit, en Gelanor s'éteignit la dynastie des Inakkhides, et la race des Bélides commença en la personne du royal aventurier Danaüs.

Le peuple Argien, à l'avènement de Danaüs, avait soutenu l'usurpateur, ayant cru voir dans un dessèchement inattendu des sources et des fontaines d'Argolis la manifestation du courroux de Neptune contre la race impie d'Inakkhos. Cette circonstance, dont l'artificieux Égyptien sut tirer parti, lui valut le trône, car il apparut comme un sauveur étranger, d'une race amie des immortels et à la prière duquel les naïades épancheraient de nouveau, dans le creux des vallées et des torrents, leurs urnes salutaires.

L'histoire ne dit pas si le phénomène se produisit d'une façon immédiate; mais, une fois installé dans les palais d'Argos, entouré de sa garde et de quelques rudes esclaves bien armés, Danaüs se sentit, selon toute apparence, suffisamment maître de l'Argolide pour s'en remettre au hasard au sujet du fléau qui avait inquiété ses sujets. Ses filles firent creuser des puits, et ce fut tout. Quelques avantages remportés sur les voisins de Messénie achevèrent de consolider son gouvernement.

Les succès de Danaüs parvinrent au pharaon, qui était demeuré en Égypte. Celui-ci, par une singularité que la tradition se borne à constater sans commentaire, avait cinquante fils, cousins des cinquante filles du roi d'Argos.

Soit pour jeter, par les liens d'une parenté plus étroite, un oubli définitif sur la tentative meurtrière dont autrefois Danaüs s'était rendu coupable envers lui; soit qu'il crût voir dans le nombre même de leurs enfants, tous d'un sexe opposé, quelque ordre voilé des dieux, le pharaon envoya vers son frère une ambassade, à l'effet d'obtenir le consentement à cinquante alliances entre leurs cent enfants.

Le vindicatif usurpateur du trône de Gelanor hésita longtemps à répondre, nourrissant des projets qu'une vieille rancune lui inspirait. La magnanimité de son frère lui semblait un outrage; mais, se sentant plus faible, il atermoyait. Pressé, toutefois, par les envoyés du pharaon, dont les sollicitations à cet égard semblaient prendre un caractère menaçant, il dut se résoudre à consulter ses filles. Les Danaïdes, jalouses de se montrer dignes du ressentiment où les avait élevées leur père, refusèrent formellement cette union générale, et donnèrent pour prétexte, aux ambassadeurs d'Égypte, qu'une telle mesure leur semblait impie.

La réponse ayant été transmise au roi de Delta, celui-ci sentit s'éveiller en son coeur les mauvais souvenirs du passé. Décidé, cette fois, à la vengeance ou à la paix définitive, il leva, sans délai, une forte et nombreuse armée. Le commandement des cinquante vaisseaux qui la transportèrent en Grèce fut confié à ses cinquante fils, et il fut décidé qu'ils ne reviendraient pas sans avoir enlevé les filles de Danaüs ou sans en avoir fait leurs épouses, soit de bon gré, soit par la force.

L'histoire a conservé les noms des cinquante Danaïdes et ceux des cinquante égyptiens leurs fiancés. Les filles de Danaüs s'appelaient: Hypermnestra, Théano, Autonoë, Sthénélea, Callidia, Stygné, Boycéa, Actoea, Agavea, Adianta, Automaté, Autoléa, Rhodié, Shée, Rhodéa, Callice, Celeno, Cercestris, Cleodora, Chrysippa, Cléopâtre, Clité, Dioxippa, Electra, Amymoné, Anaxybia, Asteria, Eraté, Aditéa, Eurydice, Evippéa, Evippé, Glaucé, Glaucippé, Gorgé, Gorgophoneïa, Hippodamia, Hyppoméduse, Hyperia, Iphiméduse, Mnestra, Neso, Ocypeteïa, Ocmé, Pircea, Podarceïa, Pharté, Pilargé, Hippodamia la cadette et Hippodiceïa.

Les cinquante Ægyptides étaient: Lyncéos, Ménélas, Daïphron, Daïphros, Polictor, Pandion, Periphas, Lycus, Archelaüs, Encelade, Busiris, Euryloque, Cissée, Hyperbios, Agenor, Chèté, Chtonios, Dorion, Phantès, Chrysippos, Clitos, Egyptus, Sthénélos, Hippolyte, Peristhènes, Argios, Chalcedon, Imbros, Alcménon, Bromios, Alus, Dryas, Agaptolémos, Potamon, Ister, Protée, Hippotoüs, Diagorite, Hippocryste, Enchénor, Lampos, Agios, Melachus, Eurydamos, Arbelus, Idmon, Oenée, Idas et Lyxus.

II

Sous les poutres de cèdre où pendaient des draperies de laine noire, filées par les orgueilleuses vierges, des lits de fourrure étaient dressés, dans le palais de Danaüs. C'était le jour des noces, car il avait fallu céder aux phalanges égyptiennes et aux cinquante guerriers qui étaient entrés dans l'Argolide.

Le vieux roi, tordant sa barbe blanche, avait convoqué à l'aurore toute sa pâle postérité, car un oracle avait prédit qu'il serait tué par l'un de ses gendres. Après avoir communiqué à ses filles ce décret des dieux, il s'était penché à l'oreille de chacune d'elles. Il leur avait parlé à voix basse, exigeant sans doute quelque promesse terrible. Elles avaient répondu en étendant leurs deux mains vers la Terre, attestant les puissances infernales, le Styx même,--serment que les dieux ne sauraient enfreindre sans châtiment,--d'obéir à la mystérieuse injonction de leur père. Celui-ci, se courbant alors vers le coffre d'airain où ses capitaines pensaient sans doute qu'il renfermait ses trésors, en avait tiré cinquante glaives, que ses filles, baissant la tête en signe d'acquiescement, avaient cachés sous leurs tuniques nuptiales, brodées de fleurs d'oliviers et de dessins d'or, selon le mode pélasgique.

Tout le jour, sur les remparts, les acclamations du peuple en fête avaient salué l'entrée des bruns princes, aux armures étincelantes, qui avaient, l'un après l'autre, franchi les portes de la ville. Ils arrivaient, avec les images de leurs dieux sculptés sur leurs longs boucliers; le visage rasé et découvert, le pschent au front, la vipère d'or, insigne royal, entre-croisant leur chevelure haute et crépue. Les trompettes de guerre, les lourdes cymbales de bronze, les flûtes, les tambours recouverts d'une peau quelconque, probablement humaine, les syrinx des pasteurs, mêlaient leurs sons étranges aux chants déjà mesurés, des hommes d'Argos; on les accueillait avec des hymnes, en triomphateurs; on agitait des palmes; les autels consacrés aux dieux des cabires-forgerons et aux divinités cyclopéennes ruisselaient du sang de l'hécatombe propitiatoire. Le culte de Cérès Themisphore avait été enseigné aux filles de la Grèce par les Danaïdes. Et d'autres vierges guidaient chacun des fiancés vers les fiancées, qui, entourées des guerriers de leur pays, attendaient, debout, sur les gradins de pierre du palais argien, ces époux violents. Danaüs, immobile au seuil de la salle royale, attendait aussi, désarmé et solitaire, devant la table du festin.

Ils entrèrent dans la haute demeure, et chacun, la flamme d'orgueil dans les yeux, se choisit, parmi les cinquante soeurs, l'épouse qu'il désira. Puis, après le baiser d'hyménée, les présents offerts, les cent un convives prirent place sur les sièges d'ivoire, autour de la table où fumaient les viandes d'agneaux et de sangliers.

Les esclaves versaient les vins de Thrace et de Messénie dans les cratères ciselés; et c'étaient des vins couleur d'or, aux dures saveurs, qui enivrent vite. Les enfants d'Egyptus pâlissaient de joie, l'amour triomphant leur allumait les veines, et les tourbillons des parfums qui brûlaient sur les trépieds de la salle, bleuissaient l'air où sonnaient des bruits de baisers pareils à des chants d'oiseaux.

Danaüs, les yeux fermés, comme perdu en des visions de vengeance, souriait. Derrière lui, deux esclaves, couverts de lames d'airain, tenaient sur leurs épaules une double hache et les regardaient, immobiles.

Cependant, les Danaïdes ne tendaient pas leurs lèvres silencieuses à leurs époux. Leurs visages étaient si sombres, que leurs bouches étaient comme des roses dans la nuit. Les Égyptiens ne remarquaient pas, ou prenaient pour une coutume virginale, cette réserve de leurs femmes. L'ivresse passionnée et les vapeurs des vins étrangers troublaient leurs coeurs et leurs esprits. Lorsque les fruits grecs et les gâteaux de miel apparurent, les chanteurs et les rapsodes entrèrent et, sous les colonnes de marbre sonore, dirent les joies de la jeunesse et le bonheur des amours héroïques. Ils s'accompagnaient de lyres longues, sans plectres, et recourbées comme des arcs, avec sept cordes différentes.

Ils invitèrent les couples à offrir les libations aux dieux.

On se dressa, entrelacés, les coupes hautes, saluant Jupiter. Les teints dorés des Égyptides et les pâleurs cependant consanguines des filles de Danaüs formaient des couples disparates, sur lesquels, obliquement, tombait la lumière de l'amour et de la vie. Un seul, celui des deux aînés, Lyncéos et Hypermnestra, semblait être l'exception favorisée des dieux de cette troupe de maris et de femmes hostiles, rassemblés par la violence.

Ils étaient séparés, ceux-là, par le vieux roi, car c'était l'honneur consenti par les deux redoutables familles, que les aînés fussent d'avance si naturellement unis que les paroles captivantes de fiancé à fiancée devinssent inutiles. Ils étaient l'exemple. Ils étaient ceux que l'on imite, par nécessité. Les autres jeunes gens pouvaient éprouver des joies personnelles,--ceux-là devaient être, avant tout, la raison légale et nationale de la libre volupté des quarante-neuf autres couples: ils étaient le premier anneau de cette longue chaîne.

Et, cependant, bien que le vieillard s'interposât entre le prince Lyncéos et celle que le Destin avait donnée à celui-ci, une expression d'attente naïve et de tendresse s'échangeait entre eux à chaque prétexte fourni par les rapsodes, et, lorsqu'il fallut adjurer, dans la libation sacrée, la voix d'Hypermnestra fut le fidèle écho de celle du guerrier. De telle sorte que les voix railleuses des autres épouses semblèrent attester Proserpine, et le chien de l'Erèbe, en prononçant le nom du Maître des Empyrées.--Les coupes, toutefois, ayant été renversées sur la table nuptiale, il s'éleva des déclamations forcenées, poussées par les prêtres de Mercure, qu'on avait oubliés. Ceux-ci, réclamant, au nom du roi d'Égypte, qui avait ourdi cette multiple union, furent accueillis favorablement par les mâles qui jetèrent le vin une seconde fois.

Le soir vint. Les cinquante couples se retirèrent dans les chambres nuptiales. Et la dernière torche cessa de briller sous les avenues de térébinthes des jardins du palais. Lorsque, sous le ciel plein d'étoiles, la moitié de la nuit se fut écoulée, un cri terrible auquel répondirent quarante-huit autres uniques et lugubres, épouvanta le silence et les ténèbres. Tout à coup, sanglantes, chacune tenant d'une main la tête d'un homme et de l'autre une lampe d'or, apparurent dans la salle du roi Danaüs quarante-neuf des épouses de la journée qui, jetant les têtes coupées aux pieds du vieux monarque, lui crièrent:

--Père! le serment est tenu. Reçois les têtes de ceux qui sont entrés dans nos couches; ils n'en sortiront que pour le bûcher.

Danaüs leva les yeux sur ses filles sans répondre:

--Hypermnestra!... dit-il.--où es-tu?

Mais Hypermnestra n'était point parmi ses soeurs; et, les esclaves envoyés trouvèrent la chambre déserte; clémente, elle avait aimé celui que le sort lui avait choisi et qui était Lyncéos. Elle s'était enfuie avec lui, et cachée dans une habitation lointaine.

Le lendemain, Hypermnestra amenée devant le tribunal du Roi, le peuple et les guerriers la déclarèrent innocente malgré la transgression de son serment; de sorte que Danaüs dut céder, et l'épouse miséricordieuse fut rendue à son époux.

Le caractère de ce singulier tyran était l'irrésolution et la faiblesse, mêlée d'une fougue brusque dans les coups de main et les crimes. Lorsqu'il vit son peuple, ses prêtres et ses soldats interdits de la soudaineté et de la témérité de cet égorgement, il redevint politique: il accorda la vie par une terreur plus immédiate que celle qui avait été suscitée en lui par l'oracle relatif à l'un de ses gendres. Il se réserva d'ailleurs, sans aucun doute de creuser plus tard un piège mortel à l'époux d'Hypermnestra; le principal était de conjurer, sur l'heure, l'esprit de révolte qui s'éveillait autour de lui. Ce fut donc évidemment par lâcheté, non par miséricorde, qu'il se rendit à la prière de ses sujets et laissa échapper Lyncéos. Hypermnestra fit élever alors un temple à la Persuasion, en reconnaissance du salut que lui avait attiré la simplicité de son discours devant ses juges, et les circonstances qui l'avaient favorisée.

Cependant il fallait purifier les épouses criminelles du meurtre qu'elles avaient commis; les prêtres de Minerve et de Mercure n'y faillirent point: ce qui signifie qu'au nom de la Sagesse politique et de la duplicité qu'elle nécessite, les filles de Danaüs furent absoutes par la nation aryenne. Toutefois, elles ne pouvaient demeurer veuves. Le roi d'Argos institua, sur le champ, des jeux gymniques, auxquels il invita la jeunesse des Sept-Villes de l'Argolide: le premier vainqueur choisissait, et ainsi de suite jusqu'à la dernière. Les futurs époux des Danaïdes furent même dispensés des présents que, selon l'usage, le gendre devait offrir à son beau-père. Danaüs, par la popularité, la liberté de ces fêtes, où tous pouvaient concourir, cherchait à effacer des esprits, la sombre impression que le crime avait laissée, sans doute, et qu'il ne dépendait pas exclusivement des dieux de faire oublier. Les compétiteurs furent nombreux. Automaté et Shée furent choisies par les fils d'Achæus; les autres échurent à divers jeunes gens de toute caste, qu'elles firent princes argiens.

Comme à l'avénement de leur père, jadis, et dans les circonstances de sécheresse particulière dont il s'était servi pour parvenir au trône, elles avaient fait creuser quatre puits dont elles avaient doté la ville d'Argos, le peuple, charmé de voir qu'elles avaient préféré prendre leur époux dans les rangs des fils de sa patrie, même au prix du meurtre de leurs cousins d'Égypte, voulut leur rendre les honneurs divins; mais comme il allait mettre à exécution cette pensée, survint Lyncéos, qui, ayant rallié les armées de ses frères, mit le siège devant Argos, la prit, et fit périr Danaüs et les quarante-neuf épouses implacables qui avaient tué ses frères.

De telle sorte que les honneurs divins ne furent rendus qu'aux mânes des Danaïdes.

III

Les dieux, cependant, ne ratifièrent point (s'il faut en croire Apollodore, Euripide et quelques poètes) le pardon qui avait été conféré aux filles de Danaüs par les ministres de Minerve et de Mercure.

Elles furent exilées dans les plaines qui s'étendent au bord du Tartare: là, près d'un torrent, les Danaïdes sont condamnées à remplir éternellement un tonneau percé, qui ne garde jamais une seule goutte de l'eau qu'elles puisent en vue d'accomplir la sentence de Jupiter.

Il est possible, au point de vue historique, que cette tradition soit encore une allégorie,--une sorte d'allusion aux quatre puits insuffisants qu'elles avaient fait creuser, lors de la sécheresse qui avait désolé l'Argolide.

Mais le symbole que renferme la nature du châtiment des Danaïdes nous semble, au point de vue de la morale politique, l'un des plus admirables que nous ont transmis les temps anciens.

Ce symbole est assez transparent pour que tout commentaire soit superflu. Il n'est point de passion mauvaise qui ne trouve son allégorie dans l'usage de ce supplice. La haine, la luxure, l'envie, l'orgueil changent le coeur de l'homme en autant d'urnes sans fond que l'homme essaie toujours en vain de combler. Les poètes n'ont point manqué de traiter sous toutes les formes depuis Eschyle, l'histoire des Danaïdes.

Parmi ceux des modernes qui ont été le plus heureusement inspirés à ce sujet, nous devons citer un sonnet de l'un de nos jeunes poètes, M. Sully-Prudhomme, qui a su découvrir un côté, touchant dans l'expiation de ces épouses infidèles. Voici les vers de cette conception ingénieuse:

Toutes portant l'amphore, une main sur la hanche, Théano, Callidie, Amymone, Agavé, Esclaves d'un labeur sans cesse inachevé, Courent du puits à l'urne où l'eau vaine s'épanche.

Hélas! le grès rugueux meurtrit l'épaule blanche Et le bras faible est las du fardeau soulevé: «Monstre, que nous avons nuit et jour abreuvé, Ô gouffre, que nous veut ta soif que rien n'étanche?»

Elles tombent, le vide épouvante leur coeur, Mais la plus jeune alors, moins triste que ses soeurs, Chante et leur rend la force et la persévérance.

Tels sont l'oeuvre et le sort de nos illusions: Elles tombent toujours et la jeune Espérance Leur dit toujours: «Mes soeurs, si nous recommencions.»

Certes, c'est là une impression miséricordieuse, qui distrait un moment de la pensée du meurtre ancien commis par cette innocente condamnée qui parle avec tant d'insinuation. Mais la morale incommutable de l'histoire des Danaïdes est que celles-là, parmi les femmes, qui, sous un prétexte encore sacré, se laisseront aller à quelque imitation adoucie et lointaine de leurs quarante-neuf devancières d'Argos, comprendront vite, sous l'inévitable châtiment des jours, ce que signifient ces paroles: _Le tonneau des Danaïdes_.

LADY HAMILTON

I

L'exquise et ténébreuse créature, dont il faut retracer la vie, fut douée de tous les charmes inexprimables qui tourmentent l'imagination des rêveurs. Les médaillons du temps et les miniatures où lady Hamilton est représentée dans les attitudes intimes qui exaltaient l'affection de son mari, dissipaient l'ennui d'une reine passionnée et ravivaient les sympathies de quelques perverses admiratrices, justifiant les louanges enthousiastes qu'elle a inspirées aux brillants esprits de son époque.

Toutefois, à l'aspect de cette délicate et funeste beauté, on déplore les fatalités de milieu qui favorisèrent, dès l'enfance, les instincts corrupteurs et les précoces dépravations de cette femme d'aventures.

Emma Harte ou, s'il faut tout dire, Emma Lyonna (car elle fut ainsi appelée par Marie-Caroline de Sicile), naquit vers 1760, en Angleterre, dans un village du comté de Chester, et fut placée par les soins maternels, en qualité de servante, chez une bourgeoise de Londres. Elle avait alors seize ans.

Deux mois après son entrée chez cette dame de moeurs paisibles, comme l'extraordinaire beauté d'Emma produisait dans le ménage des troubles inconnus, sa pieuse maîtresse, après s'être emportée, lui signifia de s'en aller sur l'heure.

La pauvre enfant se réfugia le soir même dans une taverne d'artistes de la Cité. L'on s'accorde à penser (et lady Hamilton l'a depuis affirmé elle-même) qu'elle avait conservé jusqu'alors toute son innocence. Elle versa donc le porter, le whisky, ouvrit et ferma les devantures de ce _bar_, fit bonne mine aux habitués, et, après avoir charmé ses hôtes, quitta cet établissement.

Nous la retrouvons en 1778 fille de chambre chez une lady qui lui laissait plus de liberté. Emma Harte sentit alors s'éveiller en elle le goût des théâtres, des oripeaux, des parades illuminées, et s'exerçait à déclamer, dans sa chambre, les rôles qu'elle avait entendus la veille. Une occasion se présenta bientôt de mettre en pleine lumière les séductions de sa personne et de ses talents ingénus. Elle joua devant quelques jeunes gens, et l'un d'eux, transporté d'une admiration violente, l'enleva.

Elle vécut avec ce jeune homme et lui fut dévouée au point que dans une _presse_ exécutée sur la Tamise, où il avait été compris et incarcéré, elle vint trouver le capitaine John Willet Payne, et en obtint la mise en liberté de son amant. Plus tard, Emma Harte, qui se souvenait, ne fut pas étrangère à la nomination que reçut sir Payne; mais, à l'époque où elle obtint de lui cette grâce, elle crut devoir déjà le récompenser en lui accordant ses faveurs.

Peu de temps après, elle fut enlevée, derechef, par le chevalier Featherstonehough, qui l'entretint d'une façon magnifique; elle s'habitua dès lors à mener une existence de luxe et de plaisirs et, quand le chevalier, après cinq ou six mois, l'abandonna brusquement, ce dut être pour elle une chose plus que jamais pénible de se retrouver dans un dénuement qu'elle avait oublié.