Chez les passants: fantaisies, pamphlets et souvenirs. Suivi de pages inédites
Part 11
AU GENDRE INSIGNE
«--Ah! ça, Monsieur l'homme de bon sens, là-bas,--qui nous raillez de si haut,--comment! vous,--devant le groupe duquel, depuis tant d'années, se sont inclinés les drapeaux des armées de France, vous qui receviez du Trésor, de toutes parts, plus d'or que l'on en voudrait thésauriser, vous aviez, hier, les riches palais, les vieux châteaux, les jardins de l'État, les forêts légendaires, pour vous reposer de vos labeurs de gouvernant! Et dans vos caves, les plus précieux crus des vins de France, vous aviez les meutes joyeuses, les chevaux de race! Et dans vos bals étouffants, où vous faisiez montre d'une si sage économie, les plus brillantes parmi les plus belles ne vous parlaient, officiellement, qu'avec leurs plus engageants sourires, souvent même, à voix basse.--Très basse, en effet!--Vous aviez le vaste pouvoir, l'on vous avait remis le soin de veiller sur la patrie toujours vivante, de veiller sur son vieil honneur, dont je sens en ce moment que ma voix tremble. Et l'on ne vous demandait, en échange de tous vos apanages, que de vous occuper un peu, entre temps, de ce peuple--si candide qu'il vous regrettera peut-être,--et de son morceau de pain.
«--Si vous vouliez agir en princes fainéants,--il vous devait sembler naturel, au moins, de jouir de cette profusion, (presque sacrée puisqu'elle n'est pas aux enchères) de tant de choses, si enviables, si grandissantes, si belles!--Elles étaient _palpables_, ces choses! Ce n'étaient pas des rêves!
«--Eh bien non. Vous aviez, paraît-il, d'autres soucis! Vous ne pouviez posséder ces splendeurs, tout en les détenant, parce que vous leur étiez aussi étrangers qu'elles sont étrangères pour vous, et que nul ne possède que ce qu'il peut éprouver. Entre vos mains, ineptement cupides, ce n'étaient que des feuilles sèches.--Et vous aviez jusqu'au renom sans ombre! jusqu'aux garanties d'une durée stable de votre toute puissance, dans le sentiment public.
«--Mais quel était donc cet étrange souci qui vous obsédait au point de mépriser toutes ces hautes joies? Quel était ce passe-temps si digne, si sage, si captivant que vous préfériez à la jouissance de toutes ces choses?
«En France, pour sceptiques, hélas que nous soyons devenus, l'on gardait encore une dernière déférence pour une... toute petite, mais belle, frivolité: ce bout de ruban rouge, qu'après tout le sang de nos troupes empourpre d'une lueur d'honneur... qu'il gardera malgré d'oubliables menées!
«Votre premier devoir était de ne le délivrer qu'à ceux-là qui ont bien fait,--et qui pouvaient en être justement fiers.
«Eh bien, le passe-temps qui vous souriait de préférence, c'était de chercher à ternir et discréditer, en vue d'un lucre inutile, ce dernier insigne, encore pur, à l'intégrité duquel il était bien permis de tenir un peu.
«Non! non! ceci décèlerait un tel aveuglement, que, malgré l'immense rumeur, mon esprit se refuse à y croire.--Ne venez-vous pas de nous parler de «poètes»? Eh bien, comme tel, je préfère ne vous accuser que de cette effrayante maladresse par laquelle vous avez donné, au pays dont vous étiez chargé de diriger les actuels destins, l'impression triste, du trafic de cette chose sacrée. Cela suffit, pour qu'on puisse juger de votre si pratique valeur, de votre si haute capacité, et même de votre prétendu bon sens.
«Mais, si vos preuves de supérieure intelligence se réduisent, ainsi, à faire échouer et s'effondrer, comme stérile, entre vos mains, la presque toute-puissance sur une sellette de Tribunal correctionnel ou de Cour d'Assises, je ne vois pas bien, je l'avoue, en quels motifs vous puisez le droit de traiter avec des sourires de dédain, ces gens de pensée, littérateurs ou poètes, soit!--dont vous parliez de si haut tout à l'heure.
«Car, à la fin des fins, vaincus dans notre commerce, dans notre politique et dans nos armes, ce n'est qu'en leurs oeuvres que nous ne sommes pas vaincus, puisque les nations les pillent et les admirent! et nous les envient!
«Ces hommes n'ont que des mots, des ombres, des chimères, des rêves à leur disposition pour créer ce qui nous élève et ce qui les grandit:
«Et, pendant qu'ils accomplissent leur fonction, sans avoir même l'idée de se plaindre, vous escamotez tout le reste, le tangible, gens pratiques!--(alors que ce reste, ainsi capté, vous est en réalité de si peu de valeur)!--Soit!--mais sachez au moins que vous ne leur ôterez pas ceci, qu'avec _rien_ ceux-là maintiennent ou s'efforcent de maintenir un peu de gloire à leur patrie,--et que vous, avec la toute-puissance, dis-je, vous ne pourrez créer que ce qui nous dégrade--et ce qui vient de vous abaisser.»
L'AVERTISSEMENT[3]
[Note 3: Écrit en juillet 1884 pendant la maladie du Comte de Chambord.]
En Bretagne, c'était, il y a trente ans, notre coutume d'écoliers de tracer, en haut de nos devoirs, ces trois caractères: «V. H. V!» Cela signifiait: «Vive Henri V!» Il semblait à nos imaginations d'enfants que la page en était plus belle.
Nous n'effeuillâmes la déclinaison de _Rosa, la rose_, qu'en dessinant, autour de la leçon transcrite, de ces héraldiques fleurs de lis dont le sommet tient du fer de lance.
Aux promenades, les marchands ambulants nous offraient de ces emblèmes en or ou en argent--et nous nous privions pour en acheter toujours.
Les murs, les pupitres, les arbres de la cour de récréation, le chevet de nos lits, au-dessous du bénitier, présentaient aux regards des inspecteurs l'un ou l'autre de ces signes symboliques. Nous recélions aussi, dans nos livres de prières et de classes, à titre de signets, des images du descendant de Saint Louis; elles s'y confondaient avec celles des saints et des martyrs.
La nuit, lorsque passait dans nos songes la vision du roi de France, il y apparaissait comme un homme d'un visage noble et souriant, de blanc vêtu, entouré de lumière.
Dans nos jeux, s'il s'élevait une contestation et que l'un d'entre nous prononçât le nom du roi, les querelles s'apaisaient: il semblait qu'IL se trouvait soudain au milieu de nous et nous réconciliait de son bon sourire, en nous appelant: «Mes enfants.»
Un jour--je me souviens!--sur le déclin d'une belle journée, l'un des miens et moi, nous étions seuls dans l'avenue d'un manoir aux environs de Vannes. Nous attendions, auprès de la grille, l'heure de la rentrée, en saluant, d'une vieille chanson royale, le tomber du soir.
Au-dessus de nos têtes, mille derniers ramages, dans les radieuses feuillées trouées de feu, accompagnaient--(car les oiseaux de Bretagne savent le nom du roi),--cet air dont nos bonnes nourrices, braves chouannes de jadis! nous avaient bercés douze ans plus tôt.
Un passant du grand chemin s'arrêta et nous dit en ricanant:
--Mais, il n'a pas d'enfants, votre roi!...
--Eh bien! et nous? lui répondis-je naïvement.
Sur quoi Tinténiac ramassa simplement des pierres.
--À quoi bon?... dis-je, en arrêtant son bras: va, laisse passer les passants.
Nous demandions souvent aux prêtres de nos lycées,--et ceux qui survivent aux journées de Patay et de Coulmiers doivent ressentir, à ce rappel, un long serrement de coeur:
--Pourquoi n'allons-nous pas LE chercher?
Et alors les bons pères nous répondaient:
--Chut! petits amis; IL viendra lorsque Dieu voudra.
Nous ne comprenions pas bien pourquoi nous devions baisser la voix en parlant du roi légitime de France, ni sous quel prétexte il nous était interdit de nous enorgueillir de notre bonne cause. Cela passait notre entendement naturel.
Certes, les _Mémoires de Cléry_ nous avaient plongés dans une indignation froide et terrible; certes, la descente de la lampe dans le caveau d'ossements du _Champ des martyrs_ nous avait fait étendre, en silence, nos mains droites, pour une bénédiction qui était un serment; certes, les pélerinages sur ces places publiques où tombèrent les têtes de tant des nôtres nous avaient déjà durci le regard; mais ce _Chut!_ de nos dignes «recteurs» avait la vertu douloureuse de troubler la piété de notre impression. Cet excessif intérêt que l'on prenait «de notre santé», nous semblait un contre-sens à la fois humiliant et risible.
Et nous nous disions, d'un coup d'oeil, en leur taisant notre étonnement:
--Soit. Quand nous serons grands, nous irons LE prendre et nous saurons bien LE ramener avec nous.
Comme dans la légende lyrique de _Richard Coeur-de-Lion_, nous avions tous l'âme chevaleresque de Blondel.
Les soirs de promenade en forêt, soit dans la Brocéliande, soit dans Bois-du-jour-bois-de-la-nuit, après avoir dîné dans quelque clairière, à l'ombre de ces chênes dont les hauts branchages avaient, autrefois, béni les chevaliers d'Armor s'exilant pour la croisade, ou nous avaient fourni les fermes lances du Combat des Trente, nous revenions, en chantant, toujours en choeur, une romance aujourd'hui ancienne,--douce, naïve, haute et pure comme notre fidélité: «_Vers les rives de France!_»
--Ah! je suis sûr qu'aucun d'entre nous ne l'a oubliée, malgré les lourdes années subies!... Elle personnifiait le retour du roi. C'était d'une mélancolie poignante et, cependant, qui nous semblait tout illuminée d'avenir:
«Sur les vagues grises, De suaves brises Embaument les airs Du parfum des mers; Là bas, une grève... --N'est-ce pas un rêve, Pour nos yeux ravis?.. Non, c'est le pays!»
* * * * *
Ainsi, dès l'enfance, nous avions pris ce fatal pli de pensées de ne songer au roi qu'avec cette sorte d'espoir attristé qui, s'augmentant des années, produit les inactions crédules, s'il n'aide à la durée de l'exil.
S'en remettre à ce point aux décrets de Dieu, n'est-ce pas oublier qu'il n'ouvre qu'à ceux qui frappent?
Bientôt l'espérance devient platonique, le dévouement, plutôt verbal qu'effectif, quelque bonne que soit la volonté dont on se vante: l'habitude s'aggrave, dans les âmes, de ne pressentir les retours que _toujours_ au futur, dans le vent d'on ne sait quelles miraculeuses aurores!--Et ce futur finit par ne pouvoir _jamais_ être que de l'amer présent qui se perpétue.
Pour peu que l'on réfléchisse, l'impression que cause, au pays, la nonchalance attendrie des partisans d'un prince proscrit, n'éloigne ou ne rapproche-t-elle pas, en réalité, la distance qui sépare cet exilé de sa patrie? Le peuple, aux colères méritées, s'écrie, en montrant les irrésolus: «Écoutez-les!»
--N'est-ce pas là l'exil?
Oui, toute mélancolie, en s'invétérant, dégénère en résignation coupable et devient d'une contagieuse faiblesse, car elle change en rêveries les projets puissants et, par excès de sagesse ou de sensibilité, s'épargne les efforts sacrés des fières initiatives.
Bien plus. En toute cause, une sorte de communion s'établit entre le chef et les soldats. De ce courant de songeries morbides, créé par toute une génération d'aussi paisibles partisans, se dégagent, à la longue, d'incessantes influences qui, contraires à l'esprit des hautes aventures, n'ont pour effet que d'assombrir l'adversité de Celui qui les inspire.
Tôt ou tard, lorsque ces influences, qui tendent nécessairement vers lui, l'ont enveloppé de leurs mornes effluves, il s'alanguit lui-même sous leur oppression secrète.
Alors sonnent les heures des soupirs étouffés et des longs silences!--Enfin, s'unissant aux siens pour ne subir plus qu'un mirage, il s'immobilise, hélas! en de vaines contemplations!
De roi devient pareil à ce pêcheur des légendes dans les filets prédestinés duquel, par une nuit de bonheur, les Destinées jetèrent la suprême perle. L'ayant offerte aux riches de son pays, qui la marchandèrent toujours, il préféra--plutôt que de la céder à un prix moindre que son estimable valeur--la rejeter, mystiquement, dans la mer!
Et, tout à coup, lorsque les indolences d'une expectative éternelle ont efféminé, usé, sinon attiédi, l'élan natal des soldats d'une grande cause, il arrive souvent qu'au milieu des toasts, où l'on s'attarde en voeux souriants, en discours et en regards levés au ciel, la Mort surgit, Dieu étant lassé d'attendre l'aide indispensable et sacrée de l'homme.
Philosophie de gardien du sérail que celle qui, alors, murmure pour assourdir le _meâ culpâ_ de la conscience: «C'était écrit!»--Propos mensonger et sans profondeur! Car les pensées incorporées en toutes choses par leur intime correspondance, devancent les événements. Conseillères hâtives du Destin, elles font l'avenir ou propice ou funeste,--et, librement épousées de nos esprits, fixent, de concert avec notre vouloir, l'indécision de la Fortune.
D'où il suit que les illusions engendrent les tristes réalités.
* * * * *
C'était avec joie, quand même! et aussi haut que si le sceptre eût rayonné dans sa main tranquille, et comme des gens qui ne tiennent pas à mourir dans leurs lits,--qu'il fallait nous habituer, dès notre jeune âge, à parler du roi de France! À la longue cette incantation sagace eût anéanti l'exil.--Et qui sait, même, si ceux-là dont le dévouement s'épuise à déplorer l'injuste sort d'un prince, à leur insu, n'attirent pas sur lui un surcroît de malheur?
Et comment les pensées moroses d'un ensemble d'hommes n'auraient-elles pas cette occulte énergie, alors qu'en de simples entourages d'objets inanimés les événements futurs, comme s'ils se dégageaient de la physionomie des choses, concordent toujours avec les impressions que semblaient évoquer, déjà, les formes mêmes de ces objets?
--Considérez, par exemple, l'ameublement d'un salon Louis XVI. Entrez, seul--et laissez venir en votre esprit les pensées que suggère le style des objets environnants. Contemplez-les avec attention, de l'horloge aux tapisseries. Regardez fixement ces urnes cinéraires sur lesquelles tombent, en plis désolés, ces longs voiles, ce sablier d'or, au coin de la pendule; ces dossiers en médaillons revêtus d'étoffes aux couleurs systématiquement éteintes? Ces peintures _trop_ charmantes, aux tons crépusculaires, où des oiseaux s'envolent si loin dans le soir, où des fleurs semblent si près de se faner, à peine écloses, où les féminins sourires paraissent empreints d'une grâce si mystérieusement triste:--et dites si, sur toutes ces choses, ne semble pas être tombée, dès leur mélancolique survenance, la fine poussière ensevelissante des siècles!
Ici, tout est présage: tout annonce une fin, un déclin, une inévitable disparition. Comment la noblesse d'un règne s'est-elle plu, durant un quart de siècle, à vivre en l'usage, l'aspect, sous le _regard_, enfin, de semblables objets!...--Aveugles, ceux qui n'ont pas remarqué l'intime expression de ces meubles pâles! Sourds, ceux qui n'ont pas entendu le silencieux avertissement qui résulte de leur présence! _Sunt lacrymæ rerum!..._ il fallait que ce sablier doré laissât couler son sable idéal! Et que tombât ce crépuscule! Et que l'heure de toute cette _fin_ sonnât à ce cadran coquet et sombre! Et que chacun de ces longs voiles essuyât des yeux en deuil! Et que ces urnes cinéraires continssent des cendres.
Oui, ces objets appelaient leurs terribles correspondances, leurs continuations, leurs prolongements, pour ainsi dire, en une plus concrète réalité. Ils projetaient, d'avance, l'Histoire que leurs lignes semblent, aujourd'hui, avoir prophétisée! Car les décrets du Destin s'incarnent, peu à peu, en tout ce qui nous environne, et l'Homme ne fait qu'attirer par mille chaînons ce qui lui arrive.
Ainsi, cette nuit, dans le trouble où nous avaient jeté les funèbres bulletins de Frohsdorf, j'écrivais, au bruit d'une fête publique, ces lignes consternées.
Mais... voici qu'un rayon de soleil, soudain, chasse l'ombre qui pesait sur nos pensées! Que signifie ce tintement de cloches de Pâques? J'entends des voix amies qui crient la bonne nouvelle!--Qu'est-ce donc? Est-ce que l'enfant du miracle serait aussi l'homme du miracle?
--Lisez! disent-elles: et rassurons-nous! Un Français revient à la vie! La _Saint-Henri_ est de joyeux augure! Adieu l'anxiété! Élevons nos verres en l'honneur de notre roi, dont la convalescence présage la résurrection!
* * * * *
Puisque, selon l'ancienne coutume, le plus obscur convive qui porte une santé doit l'accompagner d'un voeu cordial, je dirai:
--Sire, _alleluia!_ que ce toast soit le premier qui sonne votre retour sur le sol natal! À vous boivent ceux-là que console de toutes les épreuves la seule grandeur de leur cause et qui trouvent la récompense de leurs sacrifices dans cette grandeur sauvegardée! S'il eût fallu à la Providence que l'âme du roi de France entrât, du fond de l'exil, dans la sainte lumière, la hauteur de notre tristesse eût été digne de votre souveraine intégrité, puisque Votre Majesté ne douta jamais de notre foi.
Avec vous, cependant, avec vous, disparaissaient l'éclair de chevalerie, le droit aux obéissances désintéressées, la sanction des élans généreux, l'étendard des traditions sublimes. Ensevelie dans la blancheur de votre linceul, la Royauté se fût endormie, pour nous, dans les plis de notre unique drapeau. Mais ne nous eût-elle légué que cette gloire de lui être demeurés, quand même, fidèles jusqu'au dernier moment, fiers encore de cet héritage, nous eussions porté noblement le deuil de nos vieilles espérances.
Donc,--plaise à Dieu que cet Avertissement nous devienne salutaire! Et qu'il soit, enfin, pour tous, Monseigneur, comme l'un de ces sursauts définitifs, après lesquels... on se réveille!
PAGES RETROUVÉES
POÈMES DU PARNASSE
I
À UNE GRANDE FORÊT
Ô pasteurs! Hesperus à l'Occident s'allume; Il faut tenter la cime et les feux de la brume! Un bois plutonien couronne ce rocher, Et je veux, aux lueurs des astres, y marcher! Ma pensée habita les chênes de Dodone; La lourde clef du Rêve à ma ceinture sonne, Et, détournant les yeux de ces âges mauvais, Je suis un familier du Silence--et je vais!... Souffles des frondaisons, Esprits du lieu sauvage, Flottez, âcres senteurs de l'herbe après l'orage! Gommes d'ambre, coulez sur le tronc rouge et vert Des arbustes!... chevreuils, partez, sous le couvert! Puisque le cri d'éveil qui sort des nids de mousses-- (Grâce au minuit des bois)--charme les femmes douces, Ô Muse! en cet exil sacré fuyons tous deux! Aquilons, agitez les pins sur les aïeux, Qu'ils reposent en paix sous vos lyres obscures! Sur les lierres, tombez, ô pleurs d'or des ramures!... Miroir du rossignol, la Source de cristal, Bruissante, reluit sur le sable natal! C'est l'heure où le dolmen fait luire entre ses brèches Des monceaux, aux tons d'or fané, de feuilles sèches. La clairière s'emplit de visages voilés. Au loin brillent les ifs, par la lune emperlés. Brume de diamants, l'air fume! Les fleurs, l'herbe Et le roc sont baignés dans le voile superbe!... Gloire aux oeuvres des cieux! Livrez-moi vos secrets, Germes, sèves, frissons, ô limbes des forêts!...
II
ESQUISSE À LA MANIÈRE DE GOYA
Admirons le colosse au torride gosier Abreuvé d'eau bouillante et nourri de brasier, Cheval de fer que l'homme dompte! C'est un sombre coup d'oeil, lorsque, subitement, Le frein sur l'encolure, il s'ébranle fumant Et part sur ses tringles de fonte.
Le centaure moqueur siffle aux défis lointains Du vent, voix de l'espace où s'en vont nos destins! Le dragon semble avoir des ailes; Et, tout fier de porter des hommes dans son flanc, Il fait flotter sur eux son grand panache blanc Et son aigrette d'étincelles!
Et les talus boisés qui bordent son chemin, Montagnes et rochers, tourbillon souverain!... Les champs décrivent des losanges; Il passe, furieux, éperonné d'éclairs, Son arome insolite imprègne au loin les airs D'une odeur de sueurs étranges.
Quand il fait lourdement onduler ses wagons, Le soir, dans la campagne, avec un bruit de gonds, Fauve cyclope des ténèbres, On croit voir, léthargique, une hydre du chaos Qui revient sous la lune, étirant ses grands os Et faisant valoir ses vertèbres.
C'est le monstre prévu dans les temps solennels; C'est un enfer qui roule au fond des noirs tunnels Avec sa pourpre et ses tonnerres; Et les rouges chauffeurs qui la nuit sont debout, Chacun sur la fournaise où sa chaudière bout, Semblent des démons ordinaires.
Quand ses réseaux ceindront ce globe illimité Sans honte nous pourrons aimer la Liberté: Ils le savent, les capitaines! Après avoir pesé la gloire, dans nos mains, Nous allons trouver mieux que le sang des humains Pour nous fertiliser les plaines!
Ô mort! tout se transforme et rien ne se corrompt, Et tous les éléments de la Terre seront Les éléments de notre gloire; Les pôles se joindront dans le cercle idéal: Courage, char macabre, auguste et boréal! Éclaireur de la route noire!...
LES DANAÏDES
HYPERMNESTRA
Argos, en l'an mil neuf cent quatre-vingt-seize avant l'ère chrétienne, c'est-à-dire il y a environ quatre mille ans, dressait dans l'Hellade ses hauts remparts cyclopéens, construits depuis plus d'un siècle, déjà, par Inakkhos. S'il faut admettre les calculs de la science actuelle, il y aurait de fortes raisons de croire que les Pelasges, aïeux des Grecs, ne furent autres que les Chananéens, chassés par Josué,--par le terrible Ioschuah, chef des Hébreux, qui tua trente-deux rois, incendia deux-cent-trois villes, fit passer au fil de l'épée, les femmes, les enfants, les mulets, les ambassadeurs, les vieillards et les otages, suspendit, sur une bataille, la lumière du soleil, fut le successeur de l'Échappé-des-Eaux et s'endormit avec ses pères, rassasié de jours et satisfait.
Les Pelasges, en effet, apparaissent brusquement, sur ce point de la carte terrestre qu'on appelle la Grèce septentrionale, au moment chronologique où les concordances de l'Histoire Sainte avec les suppositions de la Science historique établissent les victoires définitives du Peuple de Dieu sur les nations qui habitaient la Terre Promise. Or, où se sont réfugiées ces peuplades qui fuyaient l'épée dévastatrice de Ioschuah? Nombreuses, épouvantées, nomades, quel point plus naturel que le nord de la Macédoine, de la Thrace et de l'Epire pouvaient-elles choisir que celui-là même, disons-nous, qui s'offrait à leurs pas errants?--Des indices de toute espèce, des similitudes et les oppositions de langage entre le grec ancien et l'hébreu se présentent, immédiatement, dans la recherche de la philologie à ce sujet. Le _Iavan_ hébraïque signifie l'Ionie.
Les curieuses recherches de l'abbé Deschenais, et, tout récemment, le texte découvert sur les pylônes de Karnak par M. Mariette, et qui remonte à dix-huit cents ans avant Jésus-Christ, les études de science géographique de Brugsch sur les temps pharaoniques, sont à peu près concluants à cet égard. Les derniers rapports sur l'Exode et la marche des Israélites, rapports qui ont causé une sensation dans le monde savant, semblent accorder, péremptoirement, les textes de la Bible avec les documents égyptiens. Le travail sur les nômes de Misraïm identifiés avec les noms grecs ptolémaïques, travail entrepris d'après les monnaies et les textes d'Edfou, vient d'être accueilli avec le plus grand honneur au Collège de France.
La Bible et l'historien Hérodote se rapprochent de plus en plus aux yeux de la science et lorsqu'il s'agit de plonger dans les traditions fabuleuses, il est utile de consulter l'un et l'autre. Trois ou quatre siècles avant la fondation d'Athènes par l'Égyptien Cécrops, Argos florissait.