Chez les passants: fantaisies, pamphlets et souvenirs. Suivi de pages inédites

Part 10

Chapter 103,627 wordsPublic domain

LE DUC.--«Les rois, monsieur le sénateur, ne peuvent pas plus reconnaître la République que la République ne peut reconnaître les rois. C'est un simulacre auquel se prête l'étranger par une politique aussi dédaigneuse qu'intéressée. Et puisque les conservateurs actuels de la République se résolvent, par esprit soi-disant de patriotisme, à de tels compromis, qu'ils systématisent, au moins leur illogisme! Qu'ils concilient, à la fois leur austérité et leurs intérêts en soumettant M. le Chef de l'État à l'innocente formalité de se couronner comme tout le monde!»

LE SÉNATEUR.--«Monsieur le duc, il est au moins paradoxal de prétendre que, sous prétexte de régularité, l'honorable Président de la République française doive s'affubler d'une couronne, emblème, disons-nous, d'une sorte de souveraineté que nous répudions.»

LE DUC.--«La République ne proclame-t-elle pas la souveraineté du Peuple, et la plus haute expression du suffrage universel n'est-elle pas représentée par M. Grévy? Si donc le signe officiel du Pouvoir exécutif brillait sur le front du Président, le peuple n'y pourrait reconnaître que la majesté de son propre droit et se sentirait couronné lui-même de son élu. En d'autres termes, pourquoi M. Grévy reculerait-il ici, devant son devoir, pour la première fois de sa vie?»

LE SÉNATEUR.--«Les puissances regarderaient une telle cérémonie comme un acte insensé, et la France en deviendrait ridicule.»

_Voix diverses, au centre gauche._--«C'est une fumisterie!... Vous parlez en fumiste!»

LE DUC, _souriant et se détournant_.--«Oh! ceci, Messieurs, ne me blesse pas. Le fumiste? C'est, de nos jours, un médecin salubre qui empêche les cheminées malsaines d'empoisonner, à de certaines heures, jusqu'à la mort, les habitants de la maison. (_Vers M. Ribot_).--La France ridicule, disiez-vous? Alors qu'elle donnerait au monde ce magnifique exemple, le sacre d'un Honnête homme? Un tel sacre rappellerait, au contraire, celui de saint Louis.»

LE SÉNATEUR.--«M. Grévy est un citoyen modeste, dédaigneux de tout apparat.»

LE DUC.--«Nul plus que moi, Monsieur, ne rend à ce digne vieillard, qu'accable un presque immérité malheur, l'hommage qui lui est dû.»

«Je veux même croire que si ses seuls intérêts étaient en cause, il préférerait sa démission à la couronne. Mais il s'agit des nôtres, encore une fois, et c'est là ce qui change la thèse. Il s'agit d'une simple mesure de tranquillité publique.»

«Ah! ça, quel homme serait-ce donc, selon vous, pour qu'on n'en dût pas attendre un sacrifice de plus à son pays? Bien que son caractère l'élevât, je pense, au-dessus des faiblesses de nos vanités, est-ce que M. Jules Grévy ne s'est pas résigné, déjà, à revêtir nombre d'insignes afférents à la dignité de Chef d'État?... Le grand cordon de la Légion d'Honneur, par exemple?... Hâtons-nous d'ajouter, à sa louange, qu'il en a fait peu de montre et qu'il le porte plus volontiers dans sa poche, un peu comme un commissaire de police porte son écharpe. Ayant remarqué, sans doute, que ses administrés les plus contempteurs de nos titres sont souvent plus âpres à... quêter... celui de chevalier, il revêt, parfois cet insigne, afin de pouvoir, pour ainsi dire, leur en délivrer des fragments honorifiques.--Quoi qu'il en soit, cette concession de sa part constitue un précédent sérieux, une force de chose jugée,--par lui. Le diadème, dans l'espèce actuelle, est de même nature que le Grand-cordon... ou la Toison-d'Or.»

LE SÉNATEUR _en souriant et après avoir consulté du regard ses collègues_.--À la rigueur, puisque vous y mettez cette insistance... je le veux bien...--Toutefois, je serais curieux de savoir ce qu'en pensera M. le comte de Paris!»

LE DUC, _souriant aussi_.--«En quoi voulez-vous que cela l'occupe! Ne sait-il pas bien, Lui, n'avoir nul besoin de porter, matériellement, une couronne pour que tout royaliste, jusqu'à la mort, en aperçoive quand même, sur son front, l'auguste rayonnement?»

UN SÉNATEUR, _un peu surpris_.--Mais,--mais ce royalisme que vous-même représentez officiellement en cette enceinte...»

LE DUC.--«Eh bien?»

LE SÉNATEUR.--«Comment le conciliez-vous...»

LE DUC.--«Il est des instants graves où le souci de la tranquillité du public peut entraîner à des actes de trop généreux enthousiasme!... Demain, peut-être, serait-il trop tard pour en profiter.»

La discussion pouvant être considérée comme épuisée on est passé au vote et à la stupeur générale, l'unanimité de la Commission s'est prononcée en faveur du projet.--On a procédé aussitôt à la nomination d'un rapporteur, et il va sans dire que le grand leader du centre gauche a obtenu tous les suffrages.--Aussitôt après, a été désignée la délégation chargée de se présenter le lendemain à l'Élysée.

--Mais l'émotion, dans Paris, a été considérable lorsque le bruit s'est répandu de cette importante détermination et lorsqu'on a su qu'une délégation de la Commission mixte s'était présentée le matin même, au palais de l'Élysée, pour soumettre ce voeu du Parlement à l'appréciation du Président de la République.

AU PALAIS DE L'ÉLYSÉE

10 heures du matin.

Entouré de sa maison militaire et civile, M. Jules Grévy a reçu, dans le grand salon d'honneur du palais, les Commissaires délégués, avec l'affabilité courtoise qui lui est habituelle.

À peine si l'on pouvait lire sur ses traits la fatigue causée par la rédaction du message qu'il nous prépare.

Le rapporteur de la Commission a pris immédiatement la parole et a donné lecture du rapport approuvé par la totalité de la Commission.

(Nous devons à la gracieuseté d'un sténographe de nos amis le texte authentique de cette allocution que nous croyons devoir livrer aux méditations de nos lecteurs).

L'honorable rapporteur s'est exprimé en ces termes:

«Monsieur le Président,

«Convaincus que vous ne sauriez être indifférent à tout ce qui peut concourir au prestige de la France, aux destinées de laquelle vous présidez encore, nous avons l'espoir que vous accueillerez avec faveur les hautes considérations qui ont dicté la démarche que nous faisons auprès de vous.

«Si nous avons craint, un instant, que la modestie de vos goûts ne s'effarouchât d'un surcroît de dignités, nous n'avons point tardé à nous rassurer en songeant, en nous souvenant, que vous êtes de ces hommes qui ne sauraient hésiter à sacrifier à un intérêt général la simplicité de leurs louables habitudes.

«L'heure n'est-elle point venue d'envisager enfin, sans illusions, le rôle exact de notre pays dans le concert européen?

«Si nous jetons les yeux autour de nous, quel est le spectacle qui s'offre aux regards les plus désintéressés? De tous côtés, de l'Orient à l'Occident, il faut bien se l'avouer, la France se voit entourée de nations chez lesquelles la forme monarchique semble devoir encore prédominer. Quelque pénible que soit cette constatation, il est impossible de nier que le prestige de la royauté n'exerce sur les peuples voisins une influence considérable. Tout récemment encore, n'avons-nous pas vu un peuple de près de cent millions d'âmes s'exalter, s'associer avec enthousiasme, à la consécration du pouvoir absolu, temporel et spirituel, d'un impérial souverain?...

«À coup sûr, l'autorité de ce Chef d'État n'était pas _moindre_ AVANT cette grande cérémonie. Il régnait, il gouvernait et disposait, autant qu'à présent, de la destinée de ses sujets. De prime abord, cette consécration eût donc dû sembler superflue et ce souverain s'en fût certainement dispensé, pour plusieurs motifs, s'il n'eût senti... qu'il avait à respecter non seulement un usage traditionnel, mais encore à contenter les croyances naïves--les préjugés même,--d'une immense majorité humaine qui ne trouve la justification de son dévouement, de son respect, de son obéissance que dans la contemplation d'un symbole[2].

[Note 2: Voir le Temps du... juillet 1888.]

«C'est donc pour accomplir une formalité haute et simple que cet homme, au mépris de tous périls, s'est revêtu des insignes de sa dignité.

«Est-ce que la fonction d'un despote absolu aurait droit à s'entourer de plus de respect que celle d'un magistrat gouvernant un peuple libre? S'il est un attribut de nature à provoquer, chez la plupart des hommes, cette intime déférence, en vertu de quoi priverait-on toute une nation de la faculté de manifester, elle aussi, la plénitude de son hommage?... Qu'importe qu'une élite ombrageuse dédaigne comme superflus les signes extérieurs de toute investiture, si la presque totalité des êtres, incapable de s'élever à ces notions d'austérité, s'enorgueillit, d'instinct, du signe suprême qu'elle attache sur le front du premier de ses élus? Que ce soit une faiblesse, nous n'oserions le contester.--Quel mortel n'a point les siennes? Il n'en est que de plus ou moins légitimes. Qui ne sacrifie, journellement, aux habitudes générales, aux usages reçus, aux modes consacrées? Quels sont ceux qui ne subissent même l'esclavage de ces modes, la tyrannie du respect humain? Qu'obtient en général celui qui se soustrait, de parti pris, aux conventions, aux usages, aux coutumes en vogue, si ce n'est un renom de pure excentricité? Et ce besoin de se singulariser, ayant pour résultat d'attirer sur soi l'attention, ne constitue-t-il pas une sorte de vanité... supérieure, sans contredit, à celle de l'homme qui se vêt, par exemple, qui se costume enfin comme tout le monde et réalise la suprême distinction dans le simple fait de n'être point remarqué?... Enfin, puisque les prétendants actuels au trône constitutionnel de France n'ont qu'une couronne de plus à faire valoir pour menacer l'ordre établi, n'est-il pas légitime de se l'assimiler au nom de la sécurité publique?

«Cette dernière considération a paru si concluante, si péremptoire à tous les membres de la Commission qu'elle a mis à néant les objections, d'ailleurs timides, qui s'étaient élevées dans son sein. Comment admettre, en effet, que le chef vénérable de notre pays ne cherchât, à son insu, dans l'excès de sa simplicité, qu'une occasion d'exciter les curiosités vaines, de fomenter la critique, de favoriser l'indécision ou les manifestes des princes, de froisser d'augustes susceptibilités internationales, d'attiser la malignité et, sinon de provoquer le scandale, du moins d'entraver à la longue le mouvement d'adhésion à la forme gouvernementale que nous ne devons nous-mêmes, après tout, qu'aux seules prédilections du Suffrage universel!...

«En conséquence, nous espérons, Monsieur le Président, que vous apprécierez les motifs irréfragables sur lesquels s'est étayé le projet de loi que nous soumettons à votre approbation, et nous sommes persuadés que vos scrupules à ceindre, parfois, votre front d'une couronne ne sauraient l'emporter sur le besoin si louable et si vif, chez vous, de passer inaperçu.

«En quoi l'accessoire d'une suprême dignité serait-il, après tout, plus inutile ou plus méprisable que cette dignité elle-même? La valeur de cette considération finale n'échappera pas à votre esprit sagace et judicieux.»

Aussitôt le prononcé de ce discours, un murmure approbateur accueillit la conclusion de ce remarquable rapport, dans la rédaction duquel on peut deviner, aisément, une de nos brillantes plumes académiques.

M. Jules Grévy a répondu:

«Messieurs les Commissaires.

«Le soin que le Parlement croit devoir prendre de ma dignité, surtout dans les pénibles circonstances que je traverse, ne saurait me trouver insensible. Quelque inattendue que soit la proposition qui m'est faite, si incompatible, si contraire à ma nature qu'elle paraisse, je ne crois pas devoir me dispenser, par déférence pour la représentation nationale, d'en prendre acte et d'y réfléchir. Croyez, Messieurs, que je suis touché de cette marque nouvelle de sollicitude de la part des Grands Corps de l'État. Quel que soit les résultats de mes réflexions, je n'oublierai pas que l'intérêt seul de la République doit dicter ma détermination.»

Les membres de la Commission se sont retirés fort satisfaits de l'accueil présidentiel et pleins d'espoir dans l'heureuse issue de leur démarche.

AU CONGRÈS

Après avoir rendu compte à l'Assemblée nationale, en permanence, du résultat de leur visite au Palais de l'Élysée, les Commissaires se sont réunis quelques instants dans leur bureau, pour un dernier échange de vues. S'étant vite aperçus qu'il ne leur restait à délibérer, jusqu'à nouvel ordre, sur aucune question, même accessoire, ces messieurs, toutefois, économes du temps, ont cru devoir se communiquer (à titre confidentiel et sous forme, en quelque sorte, d'innocente récréation), les diverses idées que pouvait leur suggérer leur imagination touchant le cérémonial probable des fêtes prochaines du Sacre.

La causerie, générale quoique intime, n'a pas tardé à s'animer sous le choc d'un certain nombre de propositions insolites.

L'honorable M. de Gavardie, par exemple, s'est écrié tout à coup:

«--Quelque désireux que je sois de maintenir la concorde qui règne, par hasard, entre nous, je serais charmé d'apprendre quelle sera l'attitude de mes amis de la Droite si le Gouvernement, par exemple, avait l'intention de contraindre le clergé à participer à cette cérémonie, dans la cathédrale.»

«--En pareil cas, a répondu M. Chesnelong, nous demanderions que Monseigneur l'Archevêque de Paris et ses suffragants ne se rendissent au temple que traînés par la force publique.»

Un membre de l'Extrême-Gauche, en conciliateur, a brusquement interrompu:

«--Afin d'éviter un aussi fâcheux éclat, ne serait-il pas plus sage d'interdire simplement au clergé l'accès de Notre-Dame?

«--Jamais le peuple français, s'est écrié quelqu'un, ne croira, vous dis-je, à la valeur d'une consécration où n'officieraient aucuns ministres en habits sacerdotaux!

«--Si l'on proscrit le costume ecclésiastique, s'est écrié un chevau-léger, j'exige que le laïque le soit également!»

À cette hyperbolique motion, une légère rougeur envahit le front de la plupart de nos honorables.

«--Est-ce qu'à vos yeux, Monsieur, la nudité serait seule de mise?»

À ce moment M. Jules Simon est intervenu:

«--S'il n'y a que cette difficulté, rien n'est plus facile que de la tourner, en priant quelques citoyens de bonne volonté, à défaut des membres autorisés du Conseil, de revêtir les vêtements pontificaux, alors surtout que nous avons la presque certitude que Monseigneur Richard se fera un plaisir de mettre sa garde-robe à la disposition de qui de droit.»

Cette façon imprévue de ménager toutes les susceptibilités a paru si heureuse, que M. Chesnelong lui-même n'a pas cru devoir en blâmer, outre mesure, la singularité, vu l'urgence.

Dès lors, les interruptions se sont entre-croisées, avec cette aimable désinvolture, cette bonne humeur, ce nonchaloir de bonne compagnie qui sont l'apanage reconnu de l'esprit français.

Au milieu du désordre général s'échappe un flot de phrases décousues, tronquées, dont voici quelques lambeaux:

«--Moi, dit l'un, je propose que des salves, tirées par nos meilleurs invalides, annoncent l'aurore de ce beau jour!

«--Il serait même convenable que la rue Legendre se soit vue débaptisée dans la nuit par M. Mesureur.

«--Cela va sans dire.--Mais il est une question plus grave!...

«--Laquelle? Laquelle?

«--Qui donc placera la Couronne sur le front du Président?

«--Je m'en charge! hurle une voix menaçante.

«--C'est trop d'abnégation. Elle ne saurait être, ce semble, conférée que par un homme dont l'âge, le puissant génie politique et oratoire, les hasardeuses et lointaines entreprises coloniales, enfin l'autorité morale sont reconnus de tous.

«--Messieurs, occupons-nous, un peu, des divertissements publics!

«--Ceux consacrés par l'usage ne sont-ils pas suffisants?

«--Sans doute...--Cependant, sait-on quelle sera l'attitude des ambassadeurs des puissances étrangères...

«--Pourvu que le Corps diplomatique soit invité à monter sur les mâts de Cocagne, il est permis de compter au moins sur sa neutralité bienveillante.

«--Alors il est décidé que l'on n'ira pas jusqu'à Reims?

«--Non, cela sentirait, un peu trop, le moyen-âge: contentons-nous de Notre-Dame.

«--Je demande qu'une estrade, d'une hauteur inusitée, soit réservée aux membres du Congrès.

«--Pourquoi pas un ballon captif?

«--La Droite n'y voit pas d'inconvénient.

«--La Gauche non plus, Monsieur!...

«--Et l'élément féminin, quel rôle jouera-t-il?

«--Les demoiselles de l'Opéra ne pourraient-elles ébaucher un pas sur le parvis de Notre-Dame?

«--Vous allez un peu loin!

«--Mettons que le patriotisme m'égare.

«--Quant aux dangers, M. le préfet de police, à l'instar de son collègue moscovite, aura passé la nuit dans la cathédrale, en compagnie de ses plus fins limiers, pour s'assurer que des pois fulminants n'auront pas été placés sous le fauteuil présidentiel par des mains intransigeantes.

«--Oui! la plus franche cordialité sera de rigueur!...»

À ces paroles, le brouhaha devient assourdissant au point qu'il n'est possible de discerner qu'un enchevêtrement de syllabes incohérentes.--Cependant, M. Clémenceau:

«--Après le café, vers midi, défilé, recueilli, du cortège. Dans Notre-Dame, illuminée au gaz, un prône laïque sera débité par le R. P. Loyson. La _Marseillaise_, suppléant au _Te Deum_ suranné, sera dite officiellement, à l'orgue, par M. Paulus. Quelques cris prophétiques, arrachés par le feu de cet hymne,--par exemple: «À Pékin! À Pékin!...» pourront être proférés alors, pour la forme, par quelques membres vénérables du Centre gauche.--Religieux spectacle, qui, aidé de quelques paroles édifiantes de MM. Tirard et Léon Say, ne manquera pas d'opérer de miraculeuses conversions. Le Sacre sera terminé par un motet au dieu Terme. Au retour du cortège, des reposoirs, avec poëles à la papa, seront dressés de distance en distance.»

À quoi, M. Chesnelong:

«--Après une sieste due à quelque fatigue, le Prince de l'Ordre devra comme le Tsar, se mêler au peuple, en partager les jeux:--entrer, par exemple, incognito, dans quelque logis ambulant de somnambule extra-lucide, laquelle ne manquera pas de lui dire:--«_Vous êtes comme l'oiseau sur la branche;_» ou: «_Vous allez recevoir la visite d'un homme de campagne!_» ou: «_Vous êtes sur le point de partir pour un grand voyage._»

«--De retour à l'Élysée, après la Marche aux flambeaux, il pourra s'écrier comme Titus: ce sacre... est le plus beau jour de ma vie!

«--Et le lendemain! quel prestige! quelle résurrection! Quelles Pâques fleuries dans tous les coeurs. Voici renaître, avec le luxe de la Cour, les affaires, le crédit, la confiance, le Commerce, les nobles enthousiasmes, la foi, le succès, l'avenir! Tout respire la joie, l'allègement, la force d'un pays qui reconnaît, enfin, son PÈRE!

«--Oui, puisque, comme l'a si judicieusement déclaré M. Adolphe Thiers, la France est, avant tout, centre gauche.»

Sur ces touchantes conclusions, MM. les Commissaires se décident à rentrer dans l'enceinte de l'Assemblée.

Le Congrès, tout entier, se réjouissait. Monseigneur Freppel, fort ému regrettait au milieu d'un groupe de l'Extrême-Droite que le décret n'eût pas été voté du 10 au 12 juillet, alléguant la solennité du 14, où d'après son opinion, il eût été très utile que M. Grévy portât une première fois l'insigne de sa dignité.

MM. de Freycinet et Barodet semblaient peu éloignés de partager cet avis. Dans un groupe formé de M. le duc de la Rochefoucault-Doudeauville, de M. Bocher et de M. Chesnelong, qui venait de les rejoindre, l'on devisait à voix basse; au style des sourires on devinait qu'une joie recueillie les animait.

Seul, M. Jules Ferry semblait distrait, comme si la question l'eût peu intéressé; cependant on lui avait donné à entendre qu'à titre d'Homme d'État tout particulier, presque exceptionnel même, il lui serait conféré, naturellement, l'office quasi sacerdotal de poser la couronne sur la tête du récipiendaire.

Ce nonobstant, il paraissait somnoler.

Sur ces entrefaites, quelques objections se sont élevées,--non sur le fond mais sur la forme,--entre M. Paul de Cassagnac et M. de Baudry-d'Asson à propos de cette question jetée, soudain, par le surprenant M. Colfavru:

«--Est-ce la couronne impériale ou la royale que devra ceindre M. Jules Grévy?»

Une discussion vive s'est engagée à ce sujet et les membres de toutes nuances de la Chambre se sont tellement passionnés pour cette alternative, que chacun considérait comme une sorte d'injure si l'on ne choisissait pas la couronne dont le symbolisme répond le mieux à ses préférences.

Il serait erroné toutefois de supposer que les représentants des divers partis monarchiques aient apporté, dans ces débats, une arrière-pensée.

Mais, comme la discussion s'éternisait, que les esprits semblaient prêts à s'aigrir et que la discorde menaçait de détruire l'entente provisoire de tous, M. Jules Ferry, se réveillant au bruit et mis au fait de l'incident, demanda la parole.

Par un de ces traits éblouissants qui attestent le remarquable talent de ce grand politique, il venait de trouver, au rouvrir des yeux, un merveilleux moyen terme dont l'énoncé a ramené le calme. Il a eu, en un mot, l'idée ingénieuse, acclamée à l'instant, d'introduire dans la loi l'amendement suivant sous forme d'article additionnel, ainsi conçu:

Art. IV.--«_À défaut de la Tiare, le chef de l'État devra porter, à tour de rôle, tantôt la couronne impériale, tantôt la couronne royale,--ce qui donnera satisfaction, successivement, aux doubles exigences des partis monarchiques sans porter atteinte à l'indifférence des républicains pour l'un ou l'autre de ces ornements accessoires._»

Inutile d'ajouter que la joie épanouit aussitôt tous les visages, tous les coeurs. Devant cet accord imprévu et dans la crainte qu'un nouvel incident ne changeât l'étrangeté contagieuse de cette union en une zizanie irrémédiable, le Président du Congrès a immédiatement proposé et fait adopter, aux applaudissements unanimes, le renvoi de la séance, à neuf heures trois quarts.

LA SÉANCE DE NUIT

Dès neuf heures, tous les membres du Congrès sont à leurs bancs. Dans l'attente de l'événement décisif, sur l'heureuse issue duquel personne n'élève même un doute, les conversations particulières sont rares et discrètes.

Au milieu de ce silence religieux qui plane, d'ordinaire, en ces sortes de circonstances, M. Maurice Rouvier, chef du Cabinet, montant à la tribune, donne lecture du Message présidentiel suivant:

«Messieurs les sénateurs, Messieurs les députés,

«--Quelques spécieuses que soient les raisons qui m'ont été présentées, au nom de l'Assemblée nationale, au sujet d'une superfétation dans les attributs de ma charge, je ne les ai pas jugées assez concluantes pour me décider à porter une marque décorative qui pourrait laisser supposer au pays une variante inopportune dans mes goûts et mes idées.

«Que le Congrès veuille bien en recevoir tous mes regrets, avec le maintien de ma démission.»

«Le Président de la République française,

«Jules Grévy.»

L'étonnement est porté à un tel degré que toutes les bouches en restent béantes et qu'à peine s'élèvent quelques cris--inarticulés, d'ailleurs, au point de déconcerter les sténographes. De telle sorte que celui d'entre eux à l'obligeance duquel nous devons le communiqué de ces lignes, hésitant à les contresigner, nous ne croyons devoir livrer que sous toutes réserves, au public, ce document extraordinaire.

L'INCIDENT FINAL

minuit 1/2.

Le bruit court qu'après le vote de l'ultimatum «_La mettre ou se démettre!!!_», députés et sénateurs de toutes nuances, impatients d'avoir, aussi, leur nuit du 4 août ou, tout au moins, jaloux de parodier le désintéressement de leurs pères (putatifs) de 89, en faisant abandon, sur l'Autel de la Patrie, de leurs prérogatives parlementaires, se sont précipités pêle-mêle, d'un commun élan sur le bureau présidentiel, pour offrir, à l'envi, sinon leurs propres démissions, du moins celles de leurs collègues.--Et la séance a été levée _ex abrupto_, au milieu d'un enthousiasme d'autant plus indescriptible que chacun essayait en vain d'en chercher le fondement et la justification.