Chez l'illustre Écrivain

Part 4

Chapter 43,723 wordsPublic domain

De succès en succès, et d’amours en amours, accablé d’honneurs et ruisselant d’éloges, l’illustre Anselme Dervaux finit par échouer dans une sorte de petit boudoir que de lourdes tentures séparaient des salons. Une lampe à abat-jour rose en éclairait la solitude voluptueuse et fraîche. Il s’assit sur un fauteuil chargé de coussins et s’éventa avec son claque. Sa peau ruisselait comme les vieux murs au dégel: ses poumons congestionnés lui faisaient une respiration difficile et sans élégance. De mondanité récente, il ne pouvait pas encore s’habituer à la température surchauffée des salons. Il s’y fanait, il y fondait comme une plante des champs dans une serre chaude. Et il en résultait un désordre fâcheux dans sa tenue, des cassures humides au plastron trop empesé de sa chemise, qu’un peu de repos dans un air moins lourd devrait vite réparer. Comment donc faisaient ces hommes privilégiés pour conserver sèche leur peau et intact leur linge dans une atmosphère aussi étouffante? Est-ce qu’il n’aurait jamais ce merveilleux tempérament de l’homme du monde que les ascensions thermométriques laissent indifférent et à qui elles n’enlèvent même pas cette fleur légère de poudre de riz par quoi un visage vraiment mondain demeure aussi frais, dans une étuve, que les beaux fruits à la rosée des matins de septembre? «Ma gloire, toute ma gloire pour ne pas suer!» disait-il en s’épongeant le front, le cou, avec violence et découragement.

Au moment où l’illustre Anselme Dervaux formulait mentalement ce vœu étrange, les tentures s’écartèrent, et Suzanne Hertheimer entra dans le boudoir en coup de vent.

--Cher! cher! cher!... cria-t-elle. Vous voir seul, enfin seul!... vous parler... vous dire... oui, vous dire tout ce qui là, dans ma tête, tout ce qui est là, dans mon cœur, pour vous!...

--C’est fort désagréable! interrompit brutalement l’illustre écrivain, qui, à demi couché sur le fauteuil, les jambes écartées, continuait de s’éventer avec son claque. Vous me surprenez juste au moment où je ne voulais pas être dérangé et où je remettais un peu d’ordre dans ma psychologie... Grâce à vous, voilà encore une soirée perdue pour moi!...

--Ne me parlez pas ainsi!... supplia Suzanne. Ne soyez pas dur avec moi... Si vous saviez!... Depuis le jour où vous êtes venu dîner chez mon père, je ne vis plus... Cette chaise, cette chère chaise où, durant le repas, vous daignâtes vous asseoir, cette chaise bénie, tout imprégnée de vous, je l’ai emportée dans ma chambre, et je la baise et je l’étreins... et je lui parle comme si c’était vous-même... car il me semble qu’en elle habitent toujours la chaleur fulgurante de votre génie et l’inoubliable beauté de votre âme... Ah! tellement inoubliable!... Tenez, cette nuit, toute cette nuit, je l’ai passée à lire _Inassouvie!_... Que c’est beau! que c’est pervertissant! Ah! cher, où donc trouvez-vous le secret unique de ces phrases qui me sont comme des fièvres et comme des poisons?... Chaque page de vous, c’est un gouffre de douleur et de volupté, un gouffre immense et sans fond où je voudrais me perdre, disparaître, dans le vertige de vous admirer... Vous êtes la tentation merveilleuse... la joie sublime du péché... délices et tortures!... Êtes-vous Satan? Êtes-vous Dieu?... Oh! qui êtes-vous donc?... Oh! cette Maud!--pourquoi ne m’appelai-je pas Maud aussi?--Oh! cette Maud en laquelle je me sens revivre toute, ses désirs furieux sont miens, comme miennes sont ses extases!... Et pourtant je n’étais qu’une jeune fille... je ne connaissais rien de la vie!... Et comme Maud, votre Maud, je suis l’inassouvie!... tellement l’inassouvie!...

Elle se tut un instant, et joignant ses mains, elle regarda l’illustre Anselme d’un regard somnambulique où s’accumulaient tous les genres d’ivresses décrits par les psychologues.

--Ah! qu’il me tarde d’être aussi adultère, la divine adultère de vos chers livres! soupira-t-elle.

Elle allait s’agenouiller aux pieds de l’illustre romancier; mais celui-ci se leva, lui parla durement et la renvoya.

Resté seul, il se posa devant la glace, répara le désordre de sa cravate, tendit, d’un coup sec, sur son torse de jeune garçon boucher, son habit aux revers de moire, qui se fripait, et il se dit:

--Que de copie perdue, mon Dieu! que de belles réclames gaspillées!... Si les journaux n’étaient pas si bêtes, ils feraient de toutes ces jeunes filles toquées et de toutes ces jeunes femmes folles des critiques littéraires. Je serais mieux servi encore.

Puis il rentra dans les salons, où, parmi les rangées de sourires, de regards ivres, de nuques enthousiastes et de poitrines soulevées, le poursuivit l’écho charmeur: _Inassouvie! Inassouvie!_

Littérature.

SCÈNE I

Le Grand Écrivain est encore couché et parcourt son courrier. Joseph, son valet de chambre, introduit René Dumoulin.

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Comment, c’est toi?

DUMOULIN.--Ma foi, oui!... Je passais dans ta rue, figure-toi... Et je me suis dis: «Tiens!... si j’allais dire bonjour à notre Illustre Écrivain!»

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Bonne idée!...

DUMOULIN.--Je n’étais pas fâché de te voir en chemise... de voir un grand homme en chemise... moi qui ne te vois jamais qu’en habit.

LE GRAND ÉCRIVAIN.--C’est gentil!... Ah! mon vieux René!

DUMOULIN.--Et ça va bien?

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Heuh!... Mal à l’estomac, toujours!... Mais assieds-toi donc, un instant... (_Joseph avance un siège, près du lit._) Les cigarettes, Joseph...

Joseph va chercher la boîte de cigarettes.

DUMOULIN, _prenant une cigarette_.--Mâtin!... bout en or!... c’est pas une cigarette ça... c’est un porte-crayon!...

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Ce qu’il y a de plus chic, en ce moment, mon cher... ce qui se fume à Londres... Un cadeau de la comtesse Boniska...

DUMOULIN.--Ah! ah!... Tu te mets bien!... Ce sacré Grand Écrivain!... Quel tombeur!

LE GRAND ÉCRIVAIN, _mollement_.--Mais non!... mais non!... pas ce que tu crois!... Une amie, simplement... une vieille amie!

DUMOULIN.--Tu as raison d’être discret, sapristi!... (_Il allume une cigarette, tire une bouffée, fait la grimace._) Eh bien! tu sais... n’en déplaise à ta vieille amie... ses cigarettes... elles ont un goût... Tu permets!... (_Il jette la cigarette dans un cendrier, et en prend une dans son porte-cigarette._) Moi... c’est curieux... je n’aime que l’antique caporal...

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Comme tu voudras!...

DUMOULIN, _s’asseyant_.--Alors, tu as mal à l’estomac?

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Oui!

DUMOULIN.--Tu dînes trop en ville, mon vieux.

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Mais non... je t’assure... ce n’est pas cela... (_Mélancolique et dégoûté._) C’est ma vie d’aujourd’hui... les exigences qu’elle m’impose... les tracas... les servitudes... les obligations, les complications dont elle est faite... Je ne suis plus libre, moi!... C’est très joli, la gloire... mais si tu savais comme c’est lourd à porter!

DUMOULIN.--Allons donc!... Tu n’as qu’à te laisser vivre...

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Tu crois ça?... Ah! l’on voit bien que tu ne sais pas ce que c’est que la gloire!... Quelle maîtresse tyrannique et folle, dont il faut satisfaire à toutes les minutes du jour... et de la nuit... les caprices les plus déraisonnables, et les plus ridicules incohérences... Si je te disais que... très souvent... je songe, avec regret... à notre misérable existence d’autrefois... que j’envie ton obscurité... Tiens... vois-tu... il va falloir que je réponde à toutes ces lettres... Et les visites... et les démarches!... (_Il pousse un long soupir._) Enfin!... ne parlons pas de ça!... Et toi?...

DUMOULIN.--Oh! moi!... c’est bête ce que je vais te dire... mais tu l’apprendrais un jour ou l’autre... Voilà!... Hier soir... au Gymnase... A propos, pourquoi n’y étais-tu pas, hier, au Gymnase?

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Les premières!... C’est si mauvais ton!...

DUMOULIN.--Le fait est!... Donc, hier soir, au Gymnase... dans un couloir... Paul Barrot parlait de toi... en termes qui ne m’ont pas convenu...

LE GRAND ÉCRIVAIN.--De quoi se mêle-t-il!... Que disait-il de moi?

DUMOULIN.--Des bêtises!

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Précise... je t’en prie!

DUMOULIN.--Que tu étais un snob... une canaille... que tu n’avais aucun talent... des choses comme ça!

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Charmant!

DUMOULIN.--Je le prie de se taire... parce que... moi... tu sais... les amis... Il redouble... je lui flanque une gifle!... (_Un petit silence._) Nous nous battons tantôt à l’épée... Alors... je ne sais pas pourquoi... j’ai voulu te voir, ce matin... pour te voir seulement, mon vieux!...

LE GRAND ÉCRIVAIN, _très froid_.--C’est très gentil à toi, mon cher René, de prendre ma défense... et je t’en remercie... Seulement tu aurais dû savoir--et à défaut de le savoir--tu aurais dû sentir qu’il n’y a rien que je déteste autant comme d’être mêlé... même indirectement à des histoires de duel...

DUMOULIN, _gêné_.--On t’attaquait... je croyais...

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Tu me mets dans une situation ridicule... un peu ridicule!... Ah!... je n’aime pas ça!... je n’aime pas ça!... (_Un temps._) Mon Dieu... des aventures de femmes... de femmes du monde... passe encore!... Mais des rixes de journalistes... des affaires de littérature!... Ah! non... non... je n’aime pas ça, du tout!...

DUMOULIN, _piteux_.--Alors... j’ai commis une gaffe?

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Une imprudence, certainement... Et je te serais obligé de faire savoir à tout le monde... que je suis absolument étranger à votre querelle... Un nom comme le mien... un nom aussi en évidence... C’est très délicat, que diable!... Il en faut de la prudence... des ménagements... de la diplomatie... C’est aussi difficile à gérer... qu’un théâtre!

DUMOULIN.--Ah! tu crois?...

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Mais oui!... (_Un temps._) Je respecte le sentiment qui t’a poussé à agir... Je regrette seulement l’opportunité de ton action... Comprends-tu?...

DUMOULIN.--Je tâcherai d’arranger ça!... (_Il se lève._) Moi... n’est-ce pas?... On attaque un ami... Alors...

LE GRAND ÉCRIVAIN.--N’en parlons plus!... (_Un temps._) Ta femme va bien?

DUMOULIN.--Merci!... (_Il marche dans la pièce, et aperçoit des bouquets._) Eh bien!... En voilà des bouquets!... sapristi!... A propos... c’est vrai, ce que j’ai lu ce matin, dans les _Coulisses de Paris_?

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Quoi donc?...

DUMOULIN.--Que tu te maries?

LE GRAND ÉCRIVAIN, _ennuyé_.--Mais non!... Il n’est pas question de cela... pour le moment!

DUMOULIN.--Ah! tant mieux!... Parce que, je puis bien te l’avouer... cela nous avait fait de la peine, à ma femme et à moi... Nous nous disions: «Il se marie... et les journaux sont informés avant nous... ça n’est pas gentil...» Tant mieux... sacristi!... Ah! tant mieux!

LE GRAND ÉCRIVAIN.--D’ailleurs... rien que ce fait que je dusse épouser--comme il est dit dans ce journal--une jeune fille de l’aristocratie, juive... Voyons?

DUMOULIN.--Justement... je me disais: «Il épouse dans son monde!»

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Autrefois... peut-être!... Mais... aujourd’hui... mon cher... les choses ont bien changé... Je veux précisément faire oublier de toutes les manières que j’ai beaucoup fréquenté dans ce milieu... beaucoup trop... que je m’y suis compromis, même!...

DUMOULIN.--Allons... bon!... Voilà que tu deviens antisémite, toi aussi?

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Pas absolument... pas combativement... Mais à l’heure qu’il est, mon ami, on ne peut plus, décemment, épouser une juive.

DUMOULIN.--Et pourquoi?

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Parce que c’est prendre parti... Et, sous aucun prétexte, je ne veux prendre parti... publiquement, du moins...

DUMOULIN.--Oh! moi... tu sais... les juives... les protestantes... les catholiques... et même... les mahométanes... je m’en moquerais, si j’avais le bonheur!

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Toi, parbleu!... Ce n’est pas la même chose... Tu n’as pas un nom, toi!... Et puis, le mariage... ce n’est point du bonheur... C’est un établissement!

DUMOULIN.--Oui... Enfin!... mettons que je n’ai rien dit... (_Un temps._) Allons... Je m’en vais!...

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Tu es bien pressé?

DUMOULIN.--Il faut que je passe à la salle d’armes... un quart d’heure!...

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Eh bien! au revoir!... Et bonne chance, tout de même, pour tantôt!...

DUMOULIN.--Merci!...

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Je compte sur un petit bleu... tout de suite!

DUMOULIN.--C’est ça! (_Il serre la main du Grand Écrivain._) Au revoir!...

Il sort.

SCÈNE II

LE GRAND ÉCRIVAIN, JOSEPH.

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Dès que tu connaîtras le résultat du duel, pense à remettre ma carte... cornée... chez Paul Barrot...

JOSEPH.--Bien monsieur...

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Compliments sincères... s’il n’est pas blessé... Cordiaux souhaits de prompt rétablissement... s’il l’est...

JOSEPH.--Et s’il est tué?...

LE GRAND ÉCRIVAIN.--Ne dis pas de bêtises!

JOSEPH.--Ah! Monsieur la connaît, l’humanité!...

LE GRAND ÉCRIVAIN.--C’est mon métier.

JOSEPH.--Le nôtre, Monsieur!...

On sonne.

Scène de la vie de famille.

I

A la campagne, chez M. Isidore Naturel, agronome et banquier. Étendue sur une chaise longue, empaquetée de couvertures, de châles, Mme Naturel tricote. Grosse femme impotente, figure molle et vulgaire. Assise près d’une grande baie vitrée, Germaine, un livre ouvert sur ses genoux, songe, les regards tournés au delà du parc, vers la campagne... Vingt-cinq ans, corps souple, yeux ardents, visage un peu desséché...

Mme NATUREL, _sans lever les yeux de son ouvrage_.--Germaine!

GERMAINE.--Eh bien?

Mme NATUREL.--Pourquoi ne parles-tu plus?

GERMAINE.--C’est sans doute que je n’ai plus rien à dire.

Mme NATUREL.--Tu as assez lu.

GERMAINE.--Je ne lis pas.

Mme NATUREL.--Alors, tu rêves?

GERMAINE.--Je ne rêve pas.

Mme NATUREL, _elle regarde Germaine_.--Tu ne rêves pas, tu ne lis pas, tu ne travailles pas... tu ne parles pas. Qu’est-ce que tu fais, alors?

GERMAINE.--Je m’ennuie.

Mme NATUREL, _elle hausse les épaules_.--Eh bien... écoute-moi... cela te distraira... Je suis très inquiète... Avec sa manie d’inviter tous les gens qu’il rencontre, qu’est-ce que ton père va encore nous ramener de Paris, aujourd’hui?

GERMAINE.--Est-ce que je sais, moi? Comment veux-tu que je le sache?

Mme NATUREL.--Il aurait pu te le dire.

GERMAINE.--Mon père ne me dit jamais rien...

Mme NATUREL.--Dame!... Tu as aussi une façon de le rabrouer!

GERMAINE.--Et puis, mon père sait-il jamais, à dix heures, le matin, ce qu’il fera, le soir, à six heures?

Mme NATUREL.--Ça, c’est vrai! (_Un petit silence._) Pourvu, mon Dieu, qu’il ne nous ramène pas cinq ou six personnes, comme l’autre jour... Quand il se met à inviter, il ne s’arrête plus... et toujours des gens qu’on ne connaît pas... Et c’est samedi, aujourd’hui... C’est-à-dire qu’il faudra coucher toutes ces personnes-là... et leur prêter des chemises de nuit... Ah! quelle affaire! (_Elle soupire._) Et nous avons un tout petit dîner, ce soir, les restes d’hier... (_Sur un mouvement de Germaine._) Oui... oui... moque-toi de ces détails de maison... Ah! tu fais bien de ne pas te marier... Tu aurais un joli ménage. Je ne te donnerais pas deux ans pour être ruinée... Du reste, c’est ce qui te pend au nez, quand nous ne serons plus là... (_Germaine rit._) Je ne sais pas pourquoi tu ris... En vérité, il n’y a là rien de risible!...

GERMAINE.--Veux-tu que je pleure?

Mme NATUREL.--Dame! ça serait plus convenable! Et puis, il n’y a pas moyen de parler sérieusement avec toi! (_Un petit silence..._) Est-ce ennuyeux que ton père ne m’avertisse jamais quand il ramène quelqu’un! Ce serait si simple de téléphoner. J’ai beau le lui recommander tous les matins... ah! oui... C’est comme si je chantais! Avec tout cela, j’ai bien envie de faire tuer un poulet!

GERMAINE.--Puisque tu sais que mon père ramène toujours quelqu’un... ce qui serait le plus simple, c’est que tu eusses toujours un dîner prêt...

Mme NATUREL.--Tu arranges les choses, toi!... L’on voit bien que tu n’as pas la charge de la maison et que cela ne te coûte rien!... Et si, par hasard, il ne ramenait personne, je serais bien avancée avec mon poulet!... Qu’est-ce que je ferais de mon poulet? On a beau être riche, ça n’est pas une raison pour gaspiller la nourriture!... Je veux bien faire les choses... mais j’ai l’horreur de la gâcherie!

GERMAINE.--Il y a des pauvres!

Mme NATUREL.--Des pauvres!... Ah bien sûr!... Les pauvres, ce n’est pas ce qui manque ici... Jamais je n’ai vu un pays pour avoir tant de pauvres!... C’est scandaleux!... C’est à ne pas croire!...

GERMAINE.--C’est naturel, pourtant!

Mme NATUREL.--Naturel! Tu trouves ça naturel, toi!... Dis que c’est honteux!...

GERMAINE, _elle se lève, marche dans la vaste pièce, s’arrête devant un vase de fleurs qu’elle arrange machinalement_.--Quand il y a quelque part un homme trop riche, il y a par cela même, autour de lui, des gens trop pauvres... Tu as raison, c’est honteux!...

Mme NATUREL.--Nous n’y pouvons rien... Ce n’est pas une raison pour les nourrir avec du poulet!... D’abord, s’ils travaillaient, ils seraient moins pauvres!

GERMAINE.--S’ils travaillaient?...

Mme NATUREL.--Certainement!...

GERMAINE.--A quoi?...

Mme NATUREL.--Comment, à quoi?...

GERMAINE.--Nous leur avons tout pris... leurs petits champs... leurs petites maisons... leurs petits jardins... pour arrondir ce que mon père appelle son domaine...

Mme NATUREL, _ironique_.--Voyez-vous ça!...

GERMAINE.--Ceux qui ont pu partir d’ici sont partis... Ceux qui restent...

Elle écrase une petite chenille qu’elle vient de trouver sur une feuille du bouquet.

Mme NATUREL.--Ton père leur offre du travail à l’année, est-ce vrai?... Ils n’en veulent pas. Ils préfèrent mendier. C’est leur affaire... non la nôtre!...

GERMAINE.--Mon père leur offre de mourir de faim à l’année... Ils préfèrent vivre!...

Mme NATUREL.--Qu’est-ce que tu dis?

GERMAINE.--Je dis: mieux vaut que le feu et la grêle tombent sur un pays, qu’un homme trop riche!

Mme NATUREL.--En voilà assez!... Je ne sais qui te met dans la tête de telles idées!... M. Garraud, sans doute!...

GERMAINE.--Qu’est-ce que M. Garraud vient faire ici?...

Mme NATUREL.--Un homme qui ne parle jamais!...

GERMAINE.--S’il ne parle jamais... comment veux-tu qu’il me mette des idées dans la tête?...

Mme NATUREL.--Je m’entends! Les hommes qui ne parlent jamais en disent beaucoup plus que les hommes qui parlent toujours!... D’ailleurs, il ne me revient pas, ton monsieur Garraud! Il ferait bien mieux de s’occuper de ses engrais... Ah! je ne sais pas où ton père l’a encore déniché, celui-là?... (_Un petit silence._) Des engrais!... (_Elle hoche la tête._) Ça me paraît une fameuse blague! (_Un silence... Germaine est revenue s’asseoir près de la grande baie vitrée._) Quelle heure est-il?

GERMAINE.--Six heures.

Mme NATUREL.--Six heures, déjà!... Et ton père va rentrer!... Avec qui?... Le diable le sait, par exemple!... Ma foi, tant pis! Je ne ferai pas tuer de poulet. Ils s’arrangeront avec ce qu’il y a... Germaine!...

GERMAINE.--Quoi?

Mme NATUREL.--Il est temps que tu descendes à la cave chercher le vin...

GERMAINE.--Je t’ai déjà dit que je n’irai plus à la cave... Tu as des domestiques!

Mme NATUREL.--Des domestiques qui me grugent, qui me volent, oui!... Hier encore, il manquait cinq bouteilles dans le tas du milieu!...

GERMAINE.--Si tu leur montrais plus de confiance, ils te voleraient peut-être moins... Et puis, que veux-tu qu’ils fassent d’autre dans une maison où ils n’entendent jamais parler que de rouler les gens?... Sois tranquille... jamais ils ne voleront autant de vin que des personnes que je connais ont volé de millions...

Mme NATUREL, _sévère_.--Germaine! (_Elle se lève avec effort._) Je te défends de parler de la sorte!... (_Elle pose sur une table le tricot qu’elle froisse._) Est-ce encore pour ton père que tu dis cela? (_Silence de Germaine qui, les yeux plus vagues, le menton dans la main, regarde le paysage, au delà des jardins et du parc._) Ton père a des défauts... de grands défauts... Je suis la première à en souffrir et à les lui reprocher. Il est vantard, vaniteux, inconsidéré, c’est possible!... Il aime à tromper les gens!... Dame! dans les affaires!... Mais enfin, ton père est ton père... Ce n’est pas à toi de le juger.

GERMAINE.--A qui donc, alors?

Mme NATUREL.--Qu’est-ce que tu dis?

GERMAINE.--Moi? rien.

Mme NATUREL.--C’est heureux!... Et puis, sa fortune ne doit rien à personne, tu entends... à personne!... Il l’a gagnée en travaillant!... Et moi qui me tue à faire des tricots pour les pauvres! Hein! A-t-on vu cette petite sotte... cette orgueilleuse, cette péronnelle... qui se permet de juger ses parents!...

GERMAINE.--Mieux vaut que ce soit moi qui les juge!

Mme NATUREL.--Tais-toi!... C’est odieux!... Tu es une fille dénaturée... Si quelqu’un t’entendait, ce serait à ne plus se montrer jamais devant personne!... Il ne te manque aussi que d’exciter les domestiques au pillage de la maison!... Ah! c’est complet!... Veux-tu aller à la cave, oui ou non?

GERMAINE.--Non.

Mme NATUREL.--C’est bien, j’irai moi-même... J’irai, malgré mes rhumatismes!...

A petits pas lourds, s’appuyant aux meubles et roulant sur ses grosses hanches trop molles, elle sort de la pièce, maugréant et grondant.

II

GERMAINE, LE JARDINIER.

Sur la terrasse du château... Germaine se promène le long des plates-bandes, un sécateur à la main... De temps en temps, elle s’arrête devant un rosier, dont elle coupe les roses mortes et fanées. Comme d’habitude, elle est grave, triste et songeuse. Le jour d’automne est calme et somptueux; le soleil, déjà bas, dore les grands arbres du parc, magnifiquement.

Arrive le jardinier... Il est vêtu de ses habits du dimanche... Timidement, il s’approche de Germaine, embarrassé et tournant, d’un geste gauche, son chapeau dans ses mains. Couchés sur les marches du perron, trois énormes chiens danois dorment... On entend le bruit d’un râteau, sur le sable d’une allée, au loin.

GERMAINE, _elle observe le jardinier_.--Eh! bien, Victor, comme vous voilà beau!... Vous êtes donc de noce, aujourd’hui?

LE JARDINIER.--De noce!... Ah! mademoiselle Germaine!... C’est bien le contraire, allez!

GERMAINE.--Que se passe-t-il?... Il vous arrive un malheur?... Pourquoi ces beaux habits et cette figure triste et gênée?

LE JARDINIER, _il fait des efforts pour parler_.--Avec votre permission, Mademoiselle Germaine, je viens vous faire mes adieux.

GERMAINE.--Vos adieux!...

LE JARDINIER.--Ben oui!... Ben oui!...

GERMAINE.--Vous nous quittez?... Ça n’est pas possible! Vous, mon brave Victor!...

LE JARDINIER.--Pardonnez-moi... J’ai donné mes huit jours à Monsieur, ce matin.

GERMAINE.--Allons donc!

LE JARDINIER.--C’est-à-dire, pour être juste, que Monsieur et moi, on se les est donnés, en même temps, tous les deux...

GERMAINE.--Ce n’est pas vrai!

LE JARDINIER.--Si fait, Mademoiselle... si fait!... Ah! ça m’a fait deuil, vous pensez!...

GERMAINE.--Pourquoi avez-vous donné vos huit jours? Vous ne vous plaisiez plus ici?

LE JARDINIER, _timide et les yeux vers la terre_.--Il n’y a pas moyen de vivre avec Monsieur!... Monsieur vous cherche des raisons à propos de tout et à propos de rien!... Qu’est-ce que vous voulez?... On ne peut jamais le contenter!... J’ai patienté longtemps, parce que, bien sûr, ça m’ennuyait de quitter Mademoiselle, qui a été, toujours, si bonne pour ma femme et pour moi... Mais Monsieur!... Il n’y a plus moyen, il n’y a plus moyen! C’était un enfer, ici!

GERMAINE.--Dites-moi ce qui s’est passé entre mon père et vous.

LE JARDINIER.--Mon Dieu!... Il ne s’est, pour ainsi dire, rien passé...

GERMAINE.--Mais encore?

LE JARDINIER.--Comme tous les jours... Mademoiselle sait bien! Seulement, à la longue... on se lasse.

GERMAINE.--Parlez-moi avec franchise... Vous pouvez me parler à moi. Ça n’est pas la première fois!

LE JARDINIER.--Bien sûr! Bien sûr! Mademoiselle comprend les choses. Elle a bon cœur... Elle ne méprise personne. Oui, pour ça!...

GERMAINE.--Allons!