Part 2
LE VALET DE CHAMBRE.--Mon Dieu!... L’autre jour, au déjeuner, Monsieur regardait une orchidée... et Monsieur disait: «Est-ce assez passionnant, tout de même!... On dirait d’un sexe!...»
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Vraiment? J’ai dit cela?...
LE VALET DE CHAMBRE.--Mais oui... Monsieur a dit cela, tout naturellement! Cette phrase de Monsieur m’est revenue à la mémoire... Seulement, «sexe» est un mot brutal, grossier... un mot qui choque... et qu’on ne saurait tolérer dans la bonne compagnie... J’ai mis ce «péché» à la place de ce «sexe»... Voilà tout!... C’est aussi obscène et c’est plus charmant... et c’est meilleur ton!... Ah! Monsieur peut dire qu’il aura un joli succès, dans le monde, avec cette phrase-là!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Je le crois... Je le crois...
LE VALET DE CHAMBRE.--A la place de Monsieur, je l’essaierais, ce soir même, au dîner de la baronne Vampirette!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Excellente idée!
LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur verra se pâmer toutes les femmes de Monsieur!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Quel triomphe, Joseph!...
LE VALET DE CHAMBRE.--Et qu’est-ce qui fera «une gueule?»
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Joseph! De la tenue!... Tu n’es plus dans le sentiment!
LE VALET DE CHAMBRE.--Qu’est-ce qui en fera une sale gueule?...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Allons!... Allons!...
LE VALET DE CHAMBRE.--C’est M. Byronnet!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _réjoui à cette idée_.--Ça!... Je la vois d’ici, la gueule de Byronnet!
LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur aussi!... Monsieur se rend bien compte qu’il n’y a pas un autre mot pour exprimer la chose que fera, ce soir, M. Byronnet...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah! ce Joseph!... Il est étonnant!... On ne peut pas lui en vouloir. (_On sonne, Joseph se lève._) Je n’y suis pour personne!... pour personne!...
Joseph sort.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _seul. Il relit les feuillets déjà dictés avec des gestes cadencés. Haut._--«L’énigme perverse... et le troublant péché de leurs fleurs!...» C’est génial!... (_Joseph rentre._) Eh bien?
LE VALET DE CHAMBRE.--C’était un ami de Monsieur... un ancien ami des jours de misère... Un sale type... avec un paletot crasseux, des cheveux longs... et qui sentait la bière... Il venait, sans doute, taper Monsieur... Je l’ai mis dehors!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Bien!... Allons, allons... continuons de travailler... (_Le valet de chambre se rassied devant le bureau... l’illustre écrivain arpente la pièce, en proie à l’inspiration... Dictant:_) «Alors la marquise se pencha...»
IV
Un petit salon anglais... toujours. Joseph introduit Mme Beauduit.
Mme Beauduit a 42 ans, un visage flétri, mais des restes de beauté. Toilette sévère d’entremetteuse, toilette effacée qui peut passer partout sans être remarquée.
JOSEPH.--Entrez donc, madame Beauduit, entrez donc!...
Il lui offre un siège, à droite de la cheminée, et s’assied lui-même, à gauche, confortablement, le dos calé et les jambes croisées.
Mme BEAUDUIT.--Alors, vous croyez qu’il ne rentrera que tard?
JOSEPH.--Pas avant sept heures... pour s’habiller. Monsieur s’amuse, aujourd’hui... Monsieur est avec sa comtesse...
Mme BEAUDUIT.--Sa comtesse?... Quelle comtesse?... Encore une blague, sans doute?
JOSEPH.--Parbleu!... La comtesse de Monsieur, c’est tout simplement une méchante actrice des Variétés, la petite Zaza... Mais vous la connaissez encore mieux que moi, madame Beauduit!... Monsieur est comme ça!... Il a un chic étonnant pour transformer en comtesses et en duchesses les petites actrices et les trottins... Monsieur croit que ça prend!...
Mme BEAUDUIT.--Oh! ça!... Il a toujours menti!...
JOSEPH.--Même à moi!... Ce qui est bête!... Monsieur éprouve le besoin de m’épater! Monsieur est un serin!... Il y a longtemps qu’on l’a dit: «Il n’est pas de grand homme pour son valet de chambre...» Monsieur est un serin.
Mme BEAUDUIT.--Un orgueilleux, surtout!
JOSEPH.--Un orgueilleux et un serin. Au fond, il n’y a pas plus serin que Monsieur!... Et son talent?... Oh! la la!... Et il est illustre!... Non, c’est à se tordre!...
Mme BEAUDUIT.--Le fait est qu’il a eu de la chance!
JOSEPH.--Mais, ma chère madame Beauduit, s’il ne nous avait pas rencontrés tous les deux: vous, à son début dans la vie, pour le sortir de la misère, le décrasser quelque peu... lui donner un coup de fion... et conduire ses affaires... moi, pour lui apprendre le style... qu’est-ce qu’il serait aujourd’hui?... Hein! je vous le demande... qu’est-ce qu’il serait? Il ne pourrait même pas faire les faits divers dans un journal de province!
Mme BEAUDUIT.--C’est vrai!... Ah! j’ai eu du mal!
JOSEPH.--Et moi, donc?... Si vous croyez que je n’en ai pas encore, pour le déshabituer de ses allures de rasta... Et comme écrivain!... Tenez, ce matin encore... en dictant... il donnait au mot: virtualité, le sens de «force sexuelle, de puissance virile»... Ma parole d’honneur! Il me dictait ceci: «C’était un homme d’une virtualité considérable!» (_Il rit._) C’est à ne pas croire, hein? Et c’est tout le temps comme ça!... Monsieur ignore absolument, totalement, le sens des mots!... C’est-à-dire que, si je n’étais pas là pour rectifier toutes les bourdes de Monsieur, ce serait un éclat de rire autour de Monsieur! Ah! non... Monsieur est trop bête!
Mme BEAUDUIT, _elle soupire_.--Qu’est-ce que vous voulez, mon pauvre Joseph!...
JOSEPH.--Je voudrais au moins que Monsieur ne se moquât pas de nous... Je trouve que Monsieur en prend trop à son aise avec nous!... Monsieur n’est pas juste... Monsieur n’est pas reconnaissant... Monsieur a une très sale âme!... Enfin, quoi!... vous êtes encore une belle femme, ma chère madame Beauduit... une belle femme, nom d’un chien!... Monsieur aurait bien pu se contenter de votre amour et ne pas vous lâcher comme il a fait!... C’est ignoble!
Mme BEAUDUIT.--Oh! je ne lui en veux pas de ça!... Il y a longtemps que l’amour n’existe plus entre nous... Qu’il courre, qu’il s’amuse... mon Dieu, c’est tout naturel... J’ai été la première à lui rendre sa liberté à ce point de vue-là... Seulement, il aurait pu s’amuser dans un autre milieu... se faire des maîtresses dans le monde... des maîtresses utiles et glorieuses... au lieu de se laisser gruger par de sales petites grues...
JOSEPH.--Il n’aurait pas demandé mieux... allez!... Mais voilà... il ne peut pas... Monsieur est mal tourné... mal fichu... Il a beau se mettre des revers de moire et de velours à ses habits... avoir cent trois cravates et quarante paires de bottines... et une vitrine pleine de chapeaux qui viennent de Londres... Monsieur n’en reste pas moins lourd et gauche. Il n’a pas de race... Il ressemble, dans le fond, à un couvreur...
Mme BEAUDUIT.--Il est vigoureux!
JOSEPH.--Vigoureux!... Autrefois, peut-être! Mais maintenant... un fort déchet croyez-moi... Et puis, Monsieur ne sait rien dire aux femmes! Monsieur est stupide avec les femmes du monde. Ça l’éblouit, vous comprenez... et il perd, avec elles, le peu de moyens qu’il a... Tenez, madame Beauduit, je vois cela tous les jours, moi!... Quand Monsieur fait un roman... il reçoit des lettres, des lettres passionnées... folles. On lui donne des rendez-vous... les invitations pleuvent. Et puis, rien!... Sitôt qu’elles ont vu Monsieur... qu’elles ont parlé avec Monsieur... eh bien, elles ont tout de suite assez de Monsieur, les femmes du monde. Monsieur les dégoûte! Et je comprends ça!... Il n’est pas tentant, Monsieur! Il n’a pas le moindre esprit... il n’est pas délicat. Il n’est rien, quoi!... Il n’a rien! Et ses jambes torses... ses mollets de travers... sa touffe de poils sur les épaules! Et puis, sous ses beaux vêtements... voyons, madame Beauduit... vous le connaissez... Il n’est pas déjà si soigné que ça!... vous le savez aussi bien que moi... la propreté... ça n’est pas le fort de Monsieur!...
Mme BEAUDUIT.--Ça!... Je croyais que maintenant...
JOSEPH.--Avec son air flambant, si je vous disais que j’ai toutes les peines du monde à lui faire prendre un bain... Ah! tenez... à votre place, je l’enverrais se promener, moi, Monsieur!... Et qu’il s’arrange tout seul!... ça ne serait pas long, la dégringolade!...
Mme BEAUDUIT.--Qu’est-ce que vous voulez!... Je ne suis plus jalouse... Et ça m’intéresse de travailler pour lui... et qu’il me doive son succès, sa réputation, ses honneurs!... Ce n’est pas lui que j’aime maintenant... Oh! non... Ce que j’aime, c’est ce que j’ai fait de lui!... C’est d’avoir imposé au monde, au public, aux lettrés, l’incroyable mensonge qu’il est!... Aussi, je continue... je vais, je viens, du matin au soir, je trotte, je trotte pour lui... Je vais partout... effacée, invisible, mais obstinée. De chez les éditeurs, aux ministres... des ministres aux journaux, dans tous les coins où je passe, j’ourdis des trames, je tisse des toiles où les mouches viennent se prendre, et que je lui donne ensuite à manger, à dévorer!... Et ça me donne, Joseph, ça me donne des joies plus vives que les joies de l’amour!... Je m’exalte à me dire que tout cela est mon ouvrage... que sans moi il ne serait rien... rien!... et que le jour où il me plaira de retirer cette main, qui seule soutient cet édifice... eh bien, l’édifice croulera tout entier!...
JOSEPH.--Ah! madame Beauduit... si j’avais trouvé une femme comme vous!...
Il rêve.
Mme BEAUDUIT, _elle se lève_.--J’ai encore des courses à faire... Il faut que je m’en aille... Dites-lui que je reviendrai demain matin... J’ai à lui parler...
JOSEPH.--Ah! madame Beauduit! Monsieur est indigne de votre génie!...
Il se lève aussi.
Mme BEAUDUIT.--Vous lui direz que j’ai vu le ministre, ce matin... Il m’a formellement promis la rosette, pour le mois de janvier... Et voyez comme c’est drôle... Il n’en avait plus, le ministre... Il a été obligé d’en emprunter une à son collègue de l’Instruction publique... On la retire à un archevêque!...
JOSEPH.--La rosette!... la rosette!... à lui!... et la rosette d’un archevêque!... C’est colossal!... Et mes palmes?
Mme BEAUDUIT.--Vous les aurez aussi!...
JOSEPH.--Comme tout cela est mélancolique!...
Mme BEAUDUIT.--Dites-lui aussi que l’éditeur consent à un nouveau traité... Cinq sous de plus par volume... une prime de cinq mille francs au cinquantième mille... de quinze mille au centième... Je lui apporterai demain le traité à signer... Ah! et puis...
JOSEPH.--Encore quelque chose!...
Mme BEAUDUIT.--Les frères Laudur lancent un nouveau kina... Ils l’appellent le Kina de l’Illustre Écrivain! On fait les affiches en ce moment... A demain, Joseph!
JOSEPH.--A demain, madame Beauduit!... Vous êtes une femme... épatante!...
V
L’illustre écrivain a fini de s’habiller... Il prend son porte-cigarettes et son portefeuille qu’il met dans la poche de son veston; un mouchoir qu’il insère méthodiquement dans la poche de poitrine... quelques louis sur la cheminée qu’il met dans la poche de son gilet... Puis, frais, rasé, astiqué, boutonné, parfumé, il se regarde dans la glace, longuement, avec satisfaction...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _au valet de chambre_.--Suis-je bien?...
LE VALET DE CHAMBRE.--Monsieur brille, tel un phare!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _avec un geste d’ennui_.--Allons!... fais entrer Mme Beauduit!
LE VALET DE CHAMBRE.--Bien, monsieur.
Le valet sort.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ce qu’elle va me raser encore!...
Il commence à mettre ses gants. Entre Mme Beauduit.
Mme BEAUDUIT, _fâchée_.--En voilà, maintenant, du nouveau!... Et pourquoi m’as-tu fait attendre si longtemps, dans l’antichambre, comme un ami pauvre ou comme un fournisseur?
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _très sec_.--Je ne pouvais pourtant pas vous recevoir dans ma chambre, pendant que je m’habillais. Ce n’eût pas été convenable!...
Mme BEAUDUIT.--Pas convenable!... Tu ne pouvais pas!... Est-ce que tu es fou?... Et quand je te recevais, dans mon lit, moi... est-ce que je te faisais attendre dans l’antichambre, pour que ce fût convenable?...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _agacé_.--Ma chère amie... ces manières... vraiment!...
Mme BEAUDUIT.--Ces manières!... Ah! ça, dis donc!... Et voilà que tu me dis «vous», maintenant!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Il est convenable aujourd’hui que je ne vous tutoie plus!... Et je vous serai obligé, désormais, de faire de même!... D’ailleurs, je sors, je suis pressé... Vous avez quelque chose à me dire?
Mme BEAUDUIT.--Non... mais, pressé!... Qu’est-ce qui se passe?
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Il se passe que je suis très pressé... Si vous avez quelque chose à me dire, faites, faites vite!...
Mme BEAUDUIT, _après un silence et le regardant fixement_.--Canaille!... Canaille!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _très froid_.--Je ne vous reçois pas pour que vous veniez m’insulter... Vous savez que je n’aime pas les scènes.
Mme BEAUDUIT, _même jeu_.--Canaille!... Canaille!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah! en voilà assez!... Pas de drame ici... n’est-ce pas!... J’ai horreur des drames!
Mme BEAUDUIT, _elle se laisse tomber dans un fauteuil_.--Canaille!... Canaille!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _il se met à marcher dans la pièce avec agitation_.--Eh bien!... soit!... Je suis une canaille!... c’est entendu... je suis une canaille!... Raison de plus pour vous en aller d’ici... pour vous en aller de ma vie!... Il y a longtemps que vous auriez dû comprendre que nos relations ne peuvent plus durer!... (_Mme Beauduit fait des gestes violents, atteste le ciel..._) Non, elles ne peuvent plus durer!... Mon existence s’est agrandie... s’est développée... elle est prise par trop de choses délicates et difficiles... Vous n’y avez plus de place!
Mme BEAUDUIT.--Est-ce possible d’entendre cela?
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Si vous m’aimiez... si vous m’étiez une femme dévouée... comment n’avez-vous pas compris cette situation nouvelle?... Comment n’avez-vous pas senti que vous deviez vous effacer, disparaître... vous auriez évité cette scène pénible... pour moi!...
Mme BEAUDUIT, _levant les bras au ciel_.--Mon Dieu!... Mon Dieu!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Car vous me gênez... vous me compromettez... Vous êtes dans toutes mes affaires et dans tous mes succès... On ne voit que vous, partout!... Et, partout, on dit de vous: «Cette solliciteuse... cette raseuse, cette mère au cabas... c’est la vieille maîtresse de l’Illustre Écrivain!»... Comme c’est gai pour moi, n’est-ce pas?... Comme ça me donne de la considération!... Comme ça rehausse mon prestige!... (_Sur un mouvement de Mme Beauduit._) Oui, mon prestige!... Enfin, voyons, est-ce que vous êtes ma maîtresse, maintenant?... Est-ce que nous couchons ensemble, maintenant?... (_Il s’anime, s’emporte._) Mais c’est intolérable à la fin!... Vous me gâchez toute ma vie!... Vous êtes le point noir de ma célébrité et de ma réputation!...
Mme BEAUDUIT.--Mon Dieu!... Mon Dieu!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Grâce à vous, cet édifice de ma fortune, que j’ai eu tant de mal à élever, il peut s’écrouler tout d’un coup!...
Mme BEAUDUIT.--Ah!... Ah!... Ah!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Comment!... On imprime, partout, dans les journaux sérieux, que je suis: «L’Illustre Écrivain!...» On raconte que je suis fêté, adulé dans le monde... Que les femmes les plus élégantes raffolent de moi... Que les salons les plus difficiles se disputent ma présence... On m’attribue les adultères les plus glorieux... Je suis à la fois quelqu’un comme Balzac et comme Brummel... Tout cela, pour qu’un misérable vienne affirmer, comme hier, dans le _Mouvement_: «Mais non! C’est de la blague!... Et l’Illustre Écrivain est collé avec une vieille femme!...»
Mme BEAUDUIT.--Mon Dieu!... Mon Dieu!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Avez-vous lu cet article?... L’avez-vous lu?...
Mme BEAUDUIT.--Mon Dieu!... Mon Dieu!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et les insinuations malpropres...? Et les allusions déshonorantes?... ça vous est égal, à vous!... avouez, parbleu?...
Mme BEAUDUIT.--Le misérable! mon Dieu!... le misérable!... Tant d’infamie! Est-ce possible?
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et si ce bruit se propage... s’il est prouvé que mes triomphes mondains ne sont rien... qu’il n’y a pas, dans ma vie, ces aristocratiques adultères, qui me font une auréole de chic, d’élégance exceptionnelle... comment voulez-vous que l’Académie me nomme?...
Mme BEAUDUIT, _toujours atterrée_.--Le misérable!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et quand vous auriez inspiré cet article... pour qu’on dise partout que je vis de vous. Cela ne m’étonnerait pas... cela serait dans la logique de vos manœuvres... Eh bien, non!... j’en ai assez de cette persécution... En voilà assez!...
Mme BEAUDUIT, _elle se lève et marche sur l’illustre écrivain, les poings crispés_.--Canaille... Canaille... tu me dois tout... tout... tout!... Ta fortune... tes succès, ta situation dans le monde... tu me les dois... Ce que tu es... le mensonge... l’effronté, le hideux mensonge que tu es... c’est moi qui l’ai fait... Qu’étais-tu donc, quand je suis allée t’arracher aux basses crapules de la vie... à ta sale brasserie... à ta sale choucroute?... Je t’ai nourri... habillé, décrassé, façonné... Je t’ai donné de l’argent... Je t’ai donné tout... tout... tout! Oui... ah!... oui!... on ne voyait que moi, partout!... Mais partout je te créais... Du petit morceau de boue que tu étais, et que j’avais ramassé dans les ordures du chemin, je faisais peu à peu une statue!... Et je n’avais qu’une joie, moi!... celle de te voir t’élever, t’élever, t’élever!... Misérable!... ma vie, à moi, elle a été tout entière de dévouement, de désintéressement... d’effacement... J’ai rogné, comme une avare, sur mes toilettes, sur ma table, sur les douceurs de mon intérieur, pour te donner, à toi, ce qu’il fallait... Et j’ai fait ce miracle d’imposer à la critique, au public, à tout le monde... l’imbécile, le rien... le dessous de rien que tu es!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Permettez!... Ah! permettez!...
Mme BEAUDUIT.--Et voilà ma récompense!... Eh bien, soit!... Je m’en vais de ta vie!... Ah! nous allons rire maintenant!... Je te jure que nous allons rire...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _très noble_.--Vous ne pourrez toujours pas m’enlever mon talent...
Mme BEAUDUIT, _avec un rire grinçant_.--Son talent!... son talent!... Non, mais il croit qu’il a du talent!... Son talent!... Ah! ah! ah!... Il ne voit même pas la mystification que c’est!... Imbécile!... Eh bien, je vais leur montrer, moi, ce que c’est que ton talent!... Adieu!...
Elle sort, furieuse. Le valet de chambre rentre, regarde son maître et hausse les épaules. Il prend le chapeau de l’Illustre Écrivain qu’il lisse avec des foulards.
LE VALET DE CHAMBRE.--Dans la vie littéraire, l’important n’est pas d’avoir du talent... L’important, c’est d’être classé... Or, Monsieur est classé... Monsieur n’a donc rien à craindre...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Tu crois?...
LE VALET DE CHAMBRE.--Mais oui... Monsieur est classé comme «notre éminent et illustre psychologue»... On ne peut rien contre ça!... Et Monsieur n’écrirait plus de livres... Monsieur ferait de l’architecture ou du notariat, qu’il serait toujours et pour tout le monde... «notre éminent et illustre psychologue»... (_Tendant le chapeau._) Qu’est-ce que vous voulez qu’elle fasse, la malheureuse?... Que Monsieur ne s’inquiète pas... et qu’il dorme sur ses deux oreilles... Il y a toujours quelqu’un de plus bête que l’auteur... c’est le public!... Sans ça!...
VI
La chambre de l’illustre Écrivain. L’illustre Écrivain examine tous les détails de la chambre, rassujettit quelques fleurs dans des vases.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Je suis inquiet...
LE VALET DE CHAMBRE.--De quoi Monsieur peut-il être inquiet?
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Je suis inquiet de savoir quelle est la femme qui va venir tout à l’heure... Tu ne t’en doutes pas, toi?
LE VALET DE CHAMBRE.--Oh!... moi... les femmes qui écrivent et qui donnent des rendez-vous à des hommes de lettres, je m’en méfie!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Pourquoi?
LE VALET DE CHAMBRE.--En général, ce sont de très vieilles femmes... et très laides!... C’est qu’elles n’ont pas trouvé ailleurs!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Allons donc!
LE VALET DE CHAMBRE.--Avant de servir chez Monsieur, je servais chez M. Alexandre Dumas fils! En voilà un qui recevait des lettres de femmes mystérieuses et passionnées!... Ah! on lui donnait aussi des rendez-vous, à celui-là!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Eh bien?
LE VALET DE CHAMBRE.--Eh bien... c’étaient toujours de vieux tableaux... qui avaient déjà écrit et donné des rendez-vous au père Dumas, et qui n’étaient point déjà si jeunes, de ce temps-là!... Monsieur est un peu gobeur!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Joseph!...
LE VALET DE CHAMBRE.--Ah! les amoureuses des hommes de lettres!... Mais je les connais!... Elles sont dix dans Paris, toujours les mêmes, et elles ont au moins six siècles à elles dix!... Elles ont aimé M. de Chateaubriand... M. de Lamartine... M. Alfred de Vigny... Elles continuent!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Celles qui aiment les poètes... je ne dis pas!... Mais celles qui aiment les psychologues... celles-là ne peuvent avoir que de la jeunesse... de la beauté... et de l’intellectualité!... ce qui est important, en amour!...
LE VALET DE CHAMBRE, _sentencieux_.--Quand il n’y a plus que la psychologie pour exciter les femmes... mauvaise affaire, Monsieur! Et pour ce qui est de l’intellectualité!...
Il hausse les épaules.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Tu vas, peut-être, nier le charme de l’intellectualité dans la passion!...
LE VALET DE CHAMBRE.--Je ne nie rien... Seulement, je constate que les femmes ne deviennent intellectuelles que lorsqu’elles n’ont plus de dents, plus de cheveux, plus rien!... Oh! que Monsieur est jeune, pour un grand homme!... Que Monsieur est naïf, pour un psychologue!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN, _il prend quelques lettres sur la cheminée et les fourre sous le nez de Joseph_.--Enfin, ce n’est pas un parfum de vieille femme... Hume-le un peu!... Il y a de la jeunesse dans ce parfum, il y a de l’enthousiasme... il y a... (_Étalant les lettres sous les yeux du valet de chambre._) Et cette écriture, preste... leste... agile... et voluptueuse!... Voyons, toi qui te piques de graphologie... est-ce l’écriture d’une femme qui... aurait aimé Voltaire?
LE VALET DE CHAMBRE.--Ah! si Monsieur s’en rapporte au parfum et à l’écriture!
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Et ces déclarations ardentes... ces phrases enflammées!...
LE VALET DE CHAMBRE.--Enfin, ce que j’en dis, ce n’est pas pour décourager Monsieur... c’est pour l’avertir... le mettre en garde contre une surprise possible... probable!... voilà tout... Ce n’est pas moi qui coucherai avec cette dame, n’est-ce pas?... Du reste...
Il fait un geste mystérieux.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Du reste... quoi?...
LE VALET DE CHAMBRE.--Du reste... les vieilles femmes ont quelquefois du bon. Il ne faut pas les dédaigner!... Elles ont de l’expérience... ce qui remplace la beauté... une science de la volupté, ce qui vaut mieux, dans certaines circonstances, que la jeunesse... Le grand Balzac, le prédécesseur de Monsieur, disait qu’on ne devait pas mépriser l’amour des femmes laides et vieilles... que c’était souvent quelque chose d’épatant... parce qu’elles... aiment avec reconnaissance!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Ah! tu m’ennuies... Tais-toi! Ton pessimisme m’agace!...
LE VALET DE CHAMBRE.--C’est cela!... Que Monsieur rêve à des princesses... à des duchesses... à des fées... Monsieur aura toujours le temps de connaître la réalité!...
Silence... Joseph range quelques meubles... L’illustre Écrivain se promène dans sa chambre, agité, nerveux.
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Alors, tu penses qu’il vaut mieux que je la reçoive carrément dans ma chambre à coucher!... Ne trouves-tu pas que c’est un peu vif?...
LE VALET DE CHAMBRE.--Puisque c’est par là que ça doit finir... autant commencer par là tout de suite!...
L’ILLUSTRE ÉCRIVAIN.--Oui, mais... si c’est une femme timide... poétique... sentimentale? Elle pourrait s’effaroucher...