Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664)
Chapter 9
«L'hiver était fini et le soleil du printemps achevait de fondre la neige autour de nos cabanes, lorsque mes quatre fils aîné partirent pour aller voir les robes noires, Brébeuf et Lalemant, que nous appelons _Echon_ et _Achiendase_, qui demeuraient à Ataronchronons (Saint-Louis.) Le plus jeune de mes enfants, blessé à Teanaustayé, restait seul avec moi.
«Il y avait trois jours que mes fils m'avaient quitté, lorsque un matin, [39] nous aperçûmes un nuage épais de fumée qui s'élevait, dans l'éloignement, par-dessus les arbres dépouillés de leurs feuilles.
[Note 39: Le 16 mars 1649.]
«Un long cri de détresse s'échappa de nos poitrines: «Les Iroquois! Ils brûlent Saint-Louis.»
«Nous regardions en silence cet amas de fumée mêlée de flamme, qui montait vers le ciel, quand nous vîmes accourir deux de nos frères d'Ataronchronons. Il étaient hors d'haleine et paraissaient frappés de Terreur. Nos craintes n'étaient que trop vraies. Les Iroquois venaient d'incendier Saint-Louis après avoir détruit Saint-Ignace et massacré les habitants des deux bourgades.
«Je pensai à mes quatre fils qui devaient avoir été surpris et tués à Ataronchronons et mon coeur souffrit horriblement. Dans l'espérance de les sauver s'il était encore temps ou de les venger du moins, je suppliai les guerrier de Tohotaenrat de me suivre pour aller combattre nos ennemis. Ils ne voulurent pas m'entendre et m'accablèrent de malédiction, disant que je leur avais attiré tous ces désastres.
«Je baissai la tête et sortis seul de leur village après avoir demandé à une vieille femme de prendre soin de mon plus jeune fils.
«Saint-Louis était à deux heures de marche au nord de Tohotaenrat. J'avais fait plus de la moitié du chemin, bien décidé à me faire tuer par les Iroquois, lorsque je rencontrai un parti de trois cent guerriers hurons. Ils étaient chrétiens et venaient de la Conception et de Sainte-Madeleine, bourgs situés à l'ouest de Saint-Ignace et d'Ataronchronons. Ils étaient armé pour le combat et se dirigeaient vers Sainte-Marie qui courait de grands périls; ce village n'était qu'à une heure de Saint-Louis.
«A Ataronchronon, nos frères nous apprirent que de Saint-Ignace et de Saint-Louis il ne restait plus que des cendres et des cadavres. Les deux robes noires, Echon et Achiendase, y avaient péri en bénissant l'agonie des nôtres.[40]
[Note 40: Les reliques du Père Brébeuf et du Père Gabriel Lalemant, sont conservé à l'Hôtel-Dieu de Québec, dans une cellule érigée en oratoire. Jusqu'à présent on n'avait aucune donnée sur la manière dont ces restes précieux avaient été recueillis à la bourgade Saint-Louis du pays des Hurons.
Voici, concernant ce sujet, quelques renseignements inédits qui nous sont fournis par M. l'abbé Casgrain. Ils se trouvent dans un manuscrit montagnais et français, appartenant à l'archevêché de Québec, et écrit par le Père François de Crépieul sur les sauvages de la mission de Tadoussac.
--Extrait d'une copie de la circulaire du Père de Crépieul touchant la mort du F. François Malherbe, arrivée au lac Saint Jean, en avril 1696.
«Il nous a été ravi à l'âge de 60 et 9 ans dont il en a passé 42 dans notre compagnie. Sa vocation luy commença dans le pays des Hurons où il estait avec nos missionnaires en qualité d'engagé, lorsque le PP. Jean de Brébeuf et Gabriel Lalemant de Ste. et heureuse mémoire, furent martirisés par les Iroquois le 16 et 17 de Mars 1649, comme il eut l'honneur aussi bien que la charité de nous apporter sur son dow durant 2 lieues les corps grillé et restes de ces religieux martyrs.»
On voit par ce passage que c'est le frère Malherbe qui recueillit ces reliques et les porta au fort Sainte-Marie et les y remit aux PP. Jésuites. Elle y furent conservées et probablement amenées à Québec par le P. Ragueneau qui accompagnait les restes de la nation huronne.]
«Un des fugitifs me dit qu'il avait vu mes quatre fils tomber morts en protégeant les robes noires.
«De mes onze enfants il ne me restait plus qu'un!
«Je n'eus pas le temps de les pleurer. Une avant-garde de deux cents Iroquois s'avançait pour commencer l'attaque de Sainte-Marie.
Nous nous séparâmes en plusieurs partis pour les arrêter. La première bande de nos guerriers fut repoussée. Comme les Iroquois les poursuivaient en les chassant vers les Ataronchronons, je tombai sur les ennemis avec deux cents Hurons chrétiens qui m'avaient choisi pour chef.
«Surpris, les Iroquois lâchent pied à leur tour et courent se réfugier dans l'enceinte de Saint-Louis. Les palissades seules restaient debout. Les ennemis y cherchent un abri. Nous les y suivons. Le grand nombre est tué, le reste se sauve. Nous étions maîtres de la place. Ce ne fut pas pour longtemps. Au bout d'une heure le principal corps des Iroquois s'abattait sur les palissades en hurlant leur cri de guerre.
«Ce fut alors un des plus furieux combats dont les anciens se souviennent. Nous n'étions plus que cent cinquante capables de combattre les sept cents Iroquois qui nous attaquaient. Mais nous voulions mourir après en avoir tué le plus grand nombre possible. La bataille dura toute l'après-midi. La nuit était descendue sur la terre que nos cris de guerre et le bruits de nos coups retentissaient encore loin dans la forêt. Enfin le nombre l'emporta et il n'y avait plus autour de moi que vingt Hurons épuisés de blessures et de fatigue, quand nous fûmes terrassés et faits prisonniers.
«Les Iroquois avaient perdu plus de cent de leurs meilleurs guerriers dont plusieurs capitaines. La victoire leur coûtait cher.
«Au milieu de la nuit, tandis que les vainqueurs s'amusaient à torturer quelques-uns des nôtres, je brisai mes liens et me sauvai vers Sainte-Marie. J'avais encore soif de sang.
«Sept cents guerriers hurons sortaient d'Ataronchronons afin de poursuivre les Iroquois. Tout couvert de blessures et mourant de faim je partis avec eux. Je me sentais assez de force pour en tuer encore. Nous ne pûmes jamais rejoindre nos ennemis qui s'enfuyaient après avoir massacré beaucoup de leurs prisonniers. Nous trouvâmes les cadavres de plusieurs des nôtres qu'ils avaient assommés pendant la marche et d'autre attaché à des troncs d'arbres et à moitié brûlés par des branches entassées à la hâte.
«Nous ne revînmes que pour assister à la débâcle d'une nation épouvantée. Quinze bourgades étaient déjà abandonnées et brûlées, et les familles et les tribus es dispersaient de tous côtés. Les uns s'enfoncèrent dans les solitudes du nord ou de l'est; un bon nombre alla demander asile à la nation des Tionnontates, dans la vallée des Montagnes-Bleues; quelques autres joignirent la peuplade des Neutres, au nord du lac Érié.
«Le parti le plus nombreux, j'en étais avec mon seul et dernier fils que j'avais retrouvé à Tohotaenrat, fut se retirer dans l'île que nous appelons Ahoendoé et que les robes noires nommèrent Saint-Joseph. Elle repose dans le grand lac Huron à l'entrée de la baie de Matchedash.[41]
[Note 41: Cette île, située dans la baie Géorgienne, porte aujourd'hui le nom de Charity ou de Christian Island. Ou y voit encore les restes d'un fort de pierre que les jésuite y firent alors bâtir pour protéger les Hurons.]
«Dans l'automne nous étions là six ou huit mille misérables manquant de tout. Nos maux augmentèrent quand vint l'hiver. On vit des hommes, des femmes et des enfants décharnés se traîner de cabane en cabane comme des squelettes vivants pour y demander quelque chose à manger.
«Il en mourut bientôt par douzaine tous les jours. Les survivants manquant de plus en plus de vivres, se mirent à déterrer les morts pour s'en nourrir. Une maladie aida l'oeuvre de la famine. Avant le printemps la moitié des exilés de l'île Ahoendoé étaient morts. Mon dernier fils atteint de la maladie horrible mourut entre mes bras, comme le printemps s'annonçait par la fonte des neiges. Je n'avais plus de famille et j'allais rester seul sur la terre!
«Quand les glaces furent fondues sur le lac, beaucoup de survivants affamés traversèrent vers la terre ferme pour y cher leur subsistance.
«Mais les Iroquois les y guettaient encore et les massacrèrent tous.
«On apprit dans le même temps que la nation des Tionnontates, chez laquelle plusieurs de nos familles s'étaient réfugiées l'automne précédent, avait été attaquée durant l'hiver par nos ennemis communs qui avaient détruit la bourgade Etarita (Saint-Jean) après en avoir massacré les femmes, les vieillards et les enfants un jour que tous les guerriers étaient absents, à la recherche des Iroquois.
«La terreur fut alors à son comble et les robes noires qui avaient courageusement partagé tous nos malheurs, nous offrirent de nous emmener avec eux pour nous conduire près du fort de Québec, où nous serions assurément en sûreté.
«Nous n'étions plus que trois cents, et nous les suivîmes jusqu'à Stadaconna, quittant pour toujours la terre où les os de nos aïeux et de nos proches allaient dormir abandonnés dans l'oubli.
«La grande nation des Ouendats avait disparu et la plus petite peuplade des Iroquois dominait et se faisait craindre au loin sur le territoire du Canada.
«Mes frères s'établirent dans la longue île qui regarde Québec. Quelque temps je demeurai avec eux. Mais poursuivi par les sourds et injustes reproches d'avoir attiré sur leurs têtes des malheurs, qu'ils auraient pu éviter en suivant mes conseils, je les quittai tout à fait pour venir ici habiter et travailler avec mon frère le visage pâle (Joncas) que j'avais autrefois rencontré en ami dans nos regrettés pays de chasse.
«Maintenant le Renard-Noir est le seul de sa famille sur la terre, et quand vient le soir il va souvent s'asseoir sur le bord du grand fleuve en songeant à ceux qui ne sont plus et qu'il aima tant. Quelquefois le chef disparaît durant de longs mois et mon ami, le visage pâle, ne sait plus ce que je suis devenu. Un bon jour, pourtant, le Renard-Noir reparaît sous ce toit. Le front du chef est alors plus serein; son coeur bat plus vite à la vue de quelque scalp sanglant qu'il rapporte et qu'il s'en va cacher en un endroit connu de lui seul. Il y en a onze qui sèchent en ce lieu secret. Depuis que j'ai quitté pour toujours le pays de mes pères, onze guerriers Iroquois ont été trouvés morts aux environs de leurs bourgades. Moi seul sait comment ils ont été tués pour venger mes onze fils, et moi seul sais quelles ont été leurs souffrances dernières.
Il me manque encore une chevelure; celle-là doit être consacrée à la mémoire de Fleur-d'Étoile. Je l'ai réservée pour la dernière. C'est le scalp d'un grand chef qu'il me faut. Quand ce trophée sera suspendu à côté des autres, le Renard-Noir pourra mourir en paix.»
Le langage figuré du Huron, dont je n'ai pu imiter partout l'originalité de crainte de n'être pas assez clair dans la narration des fait strictement historiques, tenait encore les auditeurs sous le coup de l'émotion pénible produite par un aussi triste récit, quand Mornac, l'oeil en feu, la moustache hérissée, se leva soudain.
Rapide comme l'éclair, il ouvrit la fenêtre de sa main gauche et saisit de sa droite l'un des ses pistolets dont il fit feu en visant vers la palissade.
Cela fut si prompt que les hommes se trouvèrent debout et que les femmes jetèrent leur cri, comme l'air frais du dehors chassait à l'intérieur de la maison la fumée de la poudre, et que le bruit de la détonation roulait sous les sonores arceaux de la forêt voisine.
Pendant le moment de silence qui suivit ce brouhaha, on crut entendre, venant du dehors, un léger cri de douleur qui répondit au coup de feu, puis la chute d'un corps pesant sur le sol.
--Sandious! dit froidement Mornac, je savais bien, moi, qu'il y avait un individu sur la palissade. Aussi ne l'ai-je pas manqué!
--Mille démons! Monsieur, fit Joncas en accourant à la fenêtre, après qui diable en avez-vous?
--M. le chevalier a cru voir quelqu'un qui tentait d'escalader la palissade ou de regarder par dessus, repartit Jolliet en secouant la tête pour chasser le bourdonnement que le coup de pistolet, tiré à quelques pouces de sa figure, lui causait dans les oreilles.
--Sandis! reprit Mornac, j'ai entendu tellement parler, depuis mon arrivée, des sauvages, des ruses et d'embûches iroquoises que je n'ai pu m'empêcher de montre à cet indiscret qui se promenait sur la cime des palissages, que nous sommes ici sur nos gardes!
--Mon fils a le sang bouillant, dit le Renard-Noir, et ses nerfs sont prompts à se tendre. Je vais aller voir au dehors si j'apercevrai quelque chose. Éteignez cette lumière.
Le chef saisit son tomohâk qu'il avait déposé dans un coin de la chambre, s'assura que son couteau était à sa ceinture, tandis que Joncas décrochait son fusil tout chargé et suspendu à l'une des poutres du plafond.
--Je vas aller avec vous, dit Joncas au Renard-Noir.
--Non! que mon frère reste ici avec les autres pour défendre les femmes. J'irai seul.
Le sauvage souffla la chandelle, enjamba le rebord de la fenêtre, se laissa glisser jusqu'à terre et disparut en rampant sur le sol dans la direction où Mornac avait tiré.
En ce moment, celui qui eût été en dehors de l'enceinte de pieux, aurait pu voir comme des ombres qui, après avoir longé la palissade, s'enfonçaient à deux arpents de l'habitation, sous le dôme sombre et silencieux du bois.
Mais ni le Renard-Noir ni les autres, dans la maison ne pouvaient apercevoir ces fantômes qui fuyaient sans aucun bruit.
Dans la maison régnait le plus grand silence. L'obscurité y aurait été aussi profonde, si le feu du foyer n'eût jeté, de temps à autre, quelques éclairs blafards sur les murs blanchis à la chaux. A ces lueurs intermittentes apparaissaient dans la pénombre deux groupes distincts: près de la fenêtre, Mornac, Jolliet, Joncas, Vilarme et le garçon de ferme, tous armés et prêts à la défense; au fond, près du feu de l'âtre qui les éclairait à demi, la femme de Joncas et Mme Guillot, à genoux et les mains jointes, et devant elles, Jeanne de Richecourt debout, calme et digne comme Diane, la fière déesse.
Au dehors, les chiens hurlaient comme des enragés.
On vit, après quelques minutes d'attente, un corps noir qui se glissait du côté de la maison et faisait entendre un sifflement sourd et doux.
--Arrêtez! fit Joncas en retenant le bras de Mornac déjà disposé à tirer son second coup de feu. C'est le Renard-Noir!
Celui-ci apparut l'instant d'après aux abords de la fenêtre et se hissa dans la maison.
--Rien, dit-il.
--Rien! s'écria Mornac d'un air incrédule.
--Que mon frère aille voir, s'il en doute.
--Vous vous serez trompé, chevalier, dit Jolliet pour rassurer les femmes.
Et il donna un coup de coude à Mornac.
Celui-ci comprit et répondit:
--Probablement.
Après avoir parlé quelque temps de l'alerte causée par Mornac, il fut décidé que Mme Guillot et Jeanne gagneraient leur chambre et que la femme de Joncas se coucherait aussi mais que les hommes passeraient la nuit à veiller. Mme Guillot vint embrasser son fils et souhaiter le bonsoir à ses hôtes, tandis que Jeanne donnait sa main à baiser à son cousin et à Jolliet, et faisait une froide révérence à Vilarme.
Quand les hommes furent restés seuls, ils se rapprochèrent du foyer dont ils ravivèrent le feu près duquel ils s'assirent en silence.
Seul, près de la fenêtre refermée, le Huron faisait le guet.
On n'avait pas rallumé la chandelle, pour être moins en vue. Tout bruit s'éteignit peu à peu dans la maison. Au dehors, rien ne troublait le silence nocturne, à part quelques grondements furtifs des chiens, et les miaulements sauvages d'un hibou qui se plaignait au loin dans la nuit.
CHAPITRE VII
SURPRISE
La nuit et la matinée qui suivirent s'écoulèrent sans autre incident digne de remarque. Aussi, rejoignons-nous nos personnages au commencement de l'après-midi du lendemain de leur arrivée à la Pointe-à-Lacaille.
Ils venaient de dîner et se dirigeaient tous, en sortant de l'enceinte de palissades qui entourait la maison, ver un champ de blé dont on avait commencé la moisson le matin même.
Joncas, le fusil en bandoulière et une faucille à la main, battait la marche avec sa femme. Après eux venaient le Renard-Noir et Jean Couture, le garçon de ferme, également armés et pourvus de fourches, de faucilles et de râteaux. Mme Guillot appuyée sur le bras de son fils, Jeanne avec Mornac et enfin Vilarme les suivaient à la file.
Malgré ce qu'on avait pu lui dire, Mornac n'avait pas voulu se charger d'un mousquet; et il disait à Jolliet qui le précédait:
--Vous voyez bien, mon jeune ami, qu'il est inutile de s'embarrasser d'armes pesantes. N'avons-nous point passé toute la matinée au dehors sans être inquiétés?
--C'est vrai, répondit Jolliet. Mais vous étions tous sur nos gardes, et si quelque ennemi rôdait aux environs, il a dû remarquer que nous étions prêts à le recevoir. Dans ce pays, monsieur le chevalier, c'est à l'heure où l'on s'y attend le moins que l'on est attaqué.
--Bah! la forêt d'à côté est trop paisible pour recéler des maraudeurs, et je suis maintenant convaincu que j'ai été victime, hier soir, de mon imagination échauffée par vos récits de surprises et de combats et que je vous ai causé de vaines alarmes. D'ailleurs mordious! avec ma bonne lame et cette paire de pistolets, je ne craindrais pas, à moi seul, dix de vos canailles d'Iroquois.
Mornac accompagna ces paroles d'un de ces gestes superbes que je ne connais qu'à mon ami Faucher de Saint-Maurice. Jolliet était trop poli pour relever la gasconnade de son hôte.
Le champ où nos connaissances se dispersèrent, selon leurs occupations ou leur agrément, s'étendait, sur une largeur de trois arpents jusqu'à L'accore qui le séparait du fleuve. A partir de la rivière à Lacaille en remontant le bord du Saint-Laurent, le terrain cultivé pouvait avoir cinq arpents de longueur, et se composait: d'abord, d'une partie ensemencée de fèves, de pois et de légumes, ensuite d'une lisière nue où l'on avait fait les foins quelques semaines auparavant, et enfin, toujours en amont, d'un champ de blé qui longeait le bois terminant le domaine.
Les travailleurs se mirent à l'ouvrage. Joncas et sa femme, agenouillés sur le sol, coupaient hardiment, tandis que Jean Couture Retournait et entassait le grain abattu dans la matinée. Le Renard-Noir appuyé la plus grande partie du temps sur une longue fourche, donnait quelquefois un coup de main au garçon de ferme; mais on voyait à l'air dédaigneux du Huron que ce genre de travail lui déplaisait. On sait que chez les Sauvages c'étaient les femmes qui cultivaient les champs de maïs et faisaient la moisson; les hommes ne s'occupaient que de chasse et de guerre.
Jolliet et sa mère tâchaient de se rendre utiles. Mme Guillot coupait de son mieux des poignées de longs fétus de paille qui s'affaissaient sur le sol chargés de leurs lourds épis jaunes, et son fils liait en gerbes le grain suffisamment sec.
Jeanne de Richecourt, sa jolie main passée sous le bras de son cousin Mornac, se promenait avec lui dans l'espace libre le plus rapproché du bois, celui où la moisson était déjà faite. Vilarme, tout en feignant de s'occuper, les quittait à peint du regard ou de l'ouïe; ce qui paraissait agacer horriblement Mornac.
--Je vous en prie, lui disait Jeanne à voix basse, avec une légère pression de la main sur l'avant-bras du chevalier, je vous en prie, contenez-vous! Souvenez-vous que je n'ai plus que vous au monde pour me protéger!... Je sais bien que c'est enrageant d'avoir toujours sur nos talons cet homme au regard sinistre... Mais bien qu'il nous épie de la sorte depuis notre départ de Québec, soyez certains que nous trouverons l'occasion de nous parler librement... Mon Dieu que j'ai hâte d'ouïr les confidences que vous m'avez promises à son sujet!
--Ma chère cousine, répondit à demi-voix Mornac, c'est un récit bien triste et qui vous fera frémir d'horreur et pleurer beaucoup, hélas... Mais le voici qui se rapproche encore! Ah! sang de dious (pardon mademoiselle) quelle envie j'ai de lui donner de mon épée au travers du corps!...
--Allons nous asseoir sur ce tronc d'arbre renversé, dit Jeanne à voix haute, nous verrons mieux le paysage.
--En effet, c'est un fort bel endroit, interrompit M. de Vilarme; et si vous me le permettez, je vais me reposer un instant avec vous. Je suis peu habitué aux travaux des champs et me sens fatigué par la chaleur.
Mlle de Richecourt sentit le bras du chevalier trembler de colère.
Elle jeta un regard suppliant à son cousin.
--C'est par trop fort, Vilarme maudit! pensa Mornac. Et mordious! si tu n'es pas aussi lâche que scélérat tu te battras avec moi ce soir ou cette nuit!
Le tronc d'arbre sur lequel ils s'assirent avait été abattu sur la lisière du bois et tout près de l'accore, de sorte qu'ils se trouvaient tous les trois très rapprochés du fleuve et de la forêt, mais éloignés de plus d'un arpent des moissonneurs.
Entre les nuages grisâtre qui couvraient le ciel, perçait, de temps à autre, un pâle rayon de soleil. Bien que la température ne fût pas encore froide, un léger vent du nord qui faisait frissonner quelquefois la surface de l'eau, annonçait la prochaine venue de la saison des pluies.
Le fleuve étendait au loin ses ondes légèrement agitées par la brise du large, et se confondait, en bas, à l'horizon, avec les nues grises qui descendaient jusqu'à l'eau en roulant sur la cime et le flanc des montagnes bleues que l'on voit descendre et disparaître dans l'enfoncement de la baie Saint-Paul.
Sur la rive, la sombre dentelure des arbres se détachait du ciel blanchâtre et s'élevait avec progression en remontant jusqu'à la rivière à Lacaille, de l'autre côté de laquelle on apercevait, à une dizaine d'arpents de distance les habitants des deux autres fermes de l'endroit, aussi occupés aux travaux de la moisson.
Au proche, le champ de blé ondoyait sous le vent et les épis froissés rendaient un bruissement doux et triste.
Vers la gauche des grands oiseaux de mer se poursuivaient avec des cris rauques en effleurant la crête de longues lames que la marée montante poussait sur la grève, où elles se brisaient avec un clapotis monotone.
Jeanne, silencieuse, laissait ses yeux errer sur cette scène qui, bien qu'elle ne manquât pas de grandeur, était empreinte d'une vague tristesse.
Mornac et Vilarme ne disaient rien non plus; mais peu sensibles, en ce moment du moins, aux beauté de la nature, ils n'écoutaient que le bruit de leur coeur agité par la colère et la haine.
Ils étaient donc tous les trois absorbés dans leurs réflexions, lorsque Jean Couture vint à eux pour demander à M. de Vilarme un râteau que celui-ci tenait à la main.
Jean n'était plus qu'à trois pas du tronc d'arbre et regardait en face le bois auquel Mlle de Richecourt, Mornac et Vilarme tournaient le dos, lorsque l'épouvante contracta les traits du valet qui poussa un cri de terreur.
Des hurlements horribles firent alors trembler la forêt, et prompts comme la foudre, dix Sauvages nus bondirent hors du bois.
Un coup de pied dans le dos envoya rouler à cinq pas Vilarme qui fut désarmé, garrotté en moins de dix secondes. Jean n'avait pas eu le temps d'armer le mousquet qu'il portait, que déjà il était aussi terrassé et lié.
Seul Mornac eut le temps de se défendre.
Le premier Iroquois qui s'approcha de lui reçut une balle au coeur et tomba roide mort.
Un second pistolet déchargé à bout portant dans la tête d'un autre Sauvage lui fit jaillir hors du crâne la cervelle et la vie.
Puis Mornac fit trois pas en arrière, dégaina son épée et tomba en garde.
Les cheveux au vent, l'oeil en feu, il était superbe.
D'abord surpris par la mort rapide de leurs deux compagnons, les Iroquois avaient entouré le chevalier.
Mornac s'escrimait bravement d'estoc et de taille, quand il reçut un coup de crosse entre les épaules.
Il tomba et se sentit solidement attaché aux quatre membres.
Sans s'occuper de l'autre groupe des moissonneurs, les Iroquois rentrèrent aussitôt dans le bois avec leurs prisonnier, Mornac, Vilarme et Jean, et entraînèrent aussi les corps des deux guerriers tués.