Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664)

Chapter 5

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Tant qu'il sut se tenir sur la réserve et ne lui point parler directement d'amour, Jeanne, qui avait bon coeur, supporta les assiduités de M. de Vilarme. Mais un jour qu'elle était seule dans son appartement, chez Mme Guillot, et qu'il osa demander la main de la jeune fille, celle-ci ne sut plus se contenir et le pria de porter ailleurs ses attentions.

Comme le sieur de Vilarme insistait trop, elle lui dit qu'il l'ennuyait et qu'avec un peu d'esprit, il aurait dû s'apercevoir depuis longtemps qu'elle ne voudrait jamais être sa femme.

Jeanne avait cru déconcerter son disgracieux admirateur. Au contraire, celui-ci, qui s'était jusque là composé un maintien souriant et soumis, lui avait soudain saisi le poignet, s'était brusquement rapproché d'elle. Puis il lui avait parlé pendant cinq minutes à voix basse, en serrant à le broyer ce frêle poignet de jeune fille, et s'en était allé sans attendre de réponse.

Mme Guillot était entrée sur ces entrefaites, et avait trouvé Mlle de Richecourt hors d'elle-même et la figure baignée de larmes.

Ce que cet homme lui avait dit était donc bien terrible!

A partir de ce jour, M. de Vilarme ne se montra plus chez Mme Guillot; mais Jeanne ne pouvait faire un pas au dehors sans rencontrer sur son chemin ce vilain homme. Était-elle invitée quelque part, elle était sûre de l'y trouver aussi. Bien qu'il ne s'approcha presque plus de Mlle de Richecourt, il l'observait d'un oeil tellement tyrannique, qu'elle osait à peine accepter les plus simples hommages des quelques jeunes gentilshommes de la colonie, qui, va s'en dire, s'empressaient autour d'elle. Bien plus, dès que M. de Vilarme apparaissait dans une réunion où se trouvait Jeanne, celle-ci changeait de couleur et se montrait si troublée, si contrainte, qu'on ne fut pas longtemps à le remarquer.

Il y avait une année que durait ce manège, pendant laquelle Mlle de Richecourt refusa deux fort bons partis, et l'on chuchotait partout sur les singulières relations qui pouvaient exister entre le sieur de Vilarme et Mlle de Richecourt, lorsqu'elle fit son entrée chez M. Ruette d'Auteuil, accompagnée du chevalier Raoul de Mornac. C'était le soir du 18 septembre 1664.

A peine le chevalier était-il revenu de la surprise où la brusque déclaration de parenté de Mlle de Richecourt l'avait jeté, et allait-il entrer dans la salle où la société se trouvait réunie que Jeanne se pencha vers Mornac et lui dit rapidement à l'oreille:

--Je suis la fille de feu le comte Jean Richecourt. Tâchez, mon cousin, de vous trouver seul un moment auprès de moi durant la soirée. Il faut absolument que je vous parle. Il y va de mon bonheur, de ma vie peut-être. Un grand danger me menace, et je compte, pour le conjurer, sur vous, que l'ange gardien de notre famille a sans doute envoyé vers moi.

Comme il arrivaient à la porte de la salle, Mlle de Richecourt laissa le bras de Mornac et entra, suivie de ce dernier, qui se disait:

--Sandedious! il paraît que les aventures ne me manqueront pas en ce pays.

Fidèle à son poste, le sieur de Vilarme était déjà rendu chez M. d'Auteuil. Mlle de Richecourt s'approcha de la maîtresse de la maison, et lui dit, après l'avoir saluée fort amicalement:

--Permettez-moi, Madame, de vous présenter mon cousin, M. du Portail, chevalier de Mornac, arrivé de France aujourd'hui même.

En prononçant les mots _mon cousin_, Mlle de Richecourt lança un regard de défi à Pierre de Vilarme, qui pâlit et se mordit les lèvres.

Il paraissait connaître le chevalier et semblait moins que charmé de cette rencontre imprévue.

--Je suis ravie de vous voir chez moi, monsieur le chevalier, répondit Mme d'Auteuil avec un sourire des plus gracieux, vu qu'elle avait une fille mademoiselle Charlotte-Anne, bientôt en âge d'être mariée. Mon mari m'a fort avantageusement parlé de vous ce soir. Ne vous êtes-vous pas rencontrés au château?

--Oui, Madame, répliqua Mornac, et nous avons même failli nous rompre le col ensemble.

--Mais savez-vous que vous avez été bien près de vous tuer?

--C'est décidément aujourd'hui la journée des aventures, dit Mlle de Richecourt, que Mme d'Auteuil venait de faire asseoir auprès d'elle.

--Est-ce à dire, ma chère, que vous auriez aussi eu la vôtre? demanda la femme du procureur-général.

--Je le crois bien! Interrogez plutôt M. de Mornac. Mais, non, sa modestie l'empêcherait de vous raconter l'affaire dans les détails qui lui font le plus d'honneur. Aussi bien vais-je vous la relater moi-même.

On fit cercle autour de la brillante jeune fille. Pendant qu'elle exposait d'une façon charmante et enjouée le danger qu'elle venait de courir, Mornac regardait à droite et à gauche pour se donner une contenance, quand ses yeux tombèrent sur M. de Vilarme. Ce dernier que, depuis une minute, le fixait du regard en fronçant ses épais sourcils roux, baissa tout aussitôt les yeux.

--Mordious! pensa Mornac, Vilarme ici! Ah! bandit, gare à toi! Nous nous reverrons ailleurs et bientôt!

--Si tu te veux immiscer dans mes affaires, se disait au même instant Pierre de Vilarme, je trouverai moyen, tout Gascon que tu es, de te forcer à me céder le pas.

La narration de Mlle de Richecourt ayant concentré l'attention sur Mornac, on se mit à accabler le chevalier de questions sur la France et sur la cour du jeune roi.

Mornac s'exprimait avec une grande facilité. Comme il ne l'ignorait pas, du reste, il accepta avec empressement l'occasion qui lui était offerte de faire de belles phrases et de poser un peu.

Aux hommes il parla du surintendant Fouquet, qui arrêté depuis trois ans, devait enfin subir, dans l'automne de cette année 1664, son procès définitif pour déprédation des deniers publics. Il dit combien le roi était irrité contre ce malheureux administrateur, dont l'amabilité, le grand esprit et la libéralité avaient séduit tant de personnes, entre autres, Saint-Évremont, le philosophe, Gourville, Pélisson, Mme de Sévigné, Mlle de Scudéri et le fabuliste La Fontaine, tous gens dont la courageuse amitié lui devait sauver la vie.

Aux dames, plus désireuses d'entendre parler des faits et gestes de la cour, Mornac s'étendit avec complaisance sur les détails des divertissements donnés par le roi pour plaire à sa jeune maîtresse, Mlle de La Vallière. Après avoir fait mention du carrousel de 1662, il décrivit assez minutieusement la grande fête de Versailles. Elle avait eu lieu au commencement de l'été même. Il énuméra cette cour brillante, composée de six cents personnes défrayées avec leur suite aux dépens du roi, la magnificence des costumes du monarque et de ses courtisans, les courses, les joutes, la cavalcade suivie d'un char doré de dix-huit pieds de haut, de quinze de large, de vingt-quatre de long, et représentant le char du soleil; puis l'illumination où se donnaient ces jeux, quand la nuit venait, car la fête avait duré sept jours; et le festin servi par deux cents personnages représentant les saisons, les faunes, les sylvains, les dryades avec des pasteurs, des vendangeurs et des moissonneurs; enfin les divertissements du théâtre où Molière avait fait jour la comédie de la _Princesse d'Elide_, la farce du _Mariage forcé_, et surtout les trois premiers actes du _Tartufe_, chef-d'oeuvre que le roi avait voulu entendre avant même qu'il fût achevé.

Le Gascon eut soin de dire qu'il avait assisté, pris part à ce passe-temps royal. Il trouva même moyen d'avouer modestement, qu'il y avait fait assez bonne figure. Mais il négligea d'ajouter qu'il s'y était à peu près ruiné en frais de costumes pour une certaine baronne, très-belle du reste, qui se trouvait alors à Paris et qui devait assister de loin à ces jeux où c'était une très-grande faveur que d'être invité; la susdite baronne lui ayant en sus dérobé trois mille écus avec lesquels elle s'en était allée, sans aucun adieu. Ce qui avait déterminé notre cadet à venir se refaire au pays d'Amérique.

Il venait de finir qu'on l'interrogeait encore, tant ces détails charmaient la société tout éblouie par le mirage de ces splendeurs éloignées, quand un domestique vint dire que le jeune M. Jolliet demandait à voir Mlle de Richecourt un instant.

--Mais, faites entre M. Jolliet, dit Mme d'Auteuil.

Mlle de Richecourt la remercia d'un regard.

Un instant après apparut un grand garçon de dix-huit ans, à la figure ouverte, intelligente et distinguée, mais aux manières un peu timides et embarrassées, comme celles de tout collégien: Louis Jolliet venait de terminer ses études au collège des jésuites. Le pauvre jeune homme, tout intimidé par tant de regards fixés sur lui, s'avança en rougissant vers la maîtresse de maison et la salua pourtant avec distinction; car, malgré tout, il avait dans les veines du sang de gentilhomme, et par son grand-père maternel, les d'Abancour revivait en lui.

Il se tourna, en rougissant plus encore, vers Jeanne de Richecourt.

--Ma mère, dit-il, a été bien inquiète à votre sujet, mademoiselle, en apprenant le danger que vous venez de courir. Et j'ai bien regretté avec elle que vous ayez refusé l'offre que je vous avais faite de vous accompagner.

--Je suis très-sensible à votre sollicitude, répondit la jeune fille; mais ce danger n'existant plus, vous devez vous rassurer, et pour moi, je ne puis maintenant que me réjouir d'une circonstance qui m'a fait reconnaître plus tôt l'un des membres de ma famille, M. de Mornac--Permettez-moi, mon cousin, de vous présenter monsieur Jolliet, le fils aîné de ma bonne mère adoptive.

Par cette délicate attention, Mlle de Richecourt tirait d'embarras le jeune homme, qui se sentait plus ébloui par tous ces regards de femmes, se mit à causer à l'aise avec Mornac. Quelques minutes après, ils parlaient et riaient tous deux comme de vieux amis; car leurs natures franches et sympathiques s'étaient aussitôt comprises.

Mme d'Auteuil quitta sa place un instant pour donner des ordres. Mornac, qui épiait l'occasion, vint s'asseoir auprès de Mlle de Richecourt. Le jeune Jolliet laissé seul se rapprocha de M. de Vilarme, qui le dos appuyé contre le mur près de la causeuse où Jeanne était assise, semblait perdu dans une profonde rêverie. Tandis que Jean Jolliet engageait la conversation avec M. de Vilarme, Mlle de Richecourt disait rapidement à voix basse à Mornac.

--Je ne me suis pas trompée, n'est-ce pas, monsieur le chevalier, vous êtes bien ce parent dont mon pauvre père m'a si souvent parlé?

--Certainement, mademoiselle; j'ai l'honneur d'être votre cousin au second degré, par M. du Portail, dont votre père a porté autrefois le nom avant que Sa Majesté Louis XIII l'eût fait comte de Richecourt. Si nous ne sommes pas connus en France, vous et moi, c'est que j'ai été assez longtemps à l'armée, et que les deux fois que j'ai rencontre feu M. le comte à son château, la dernière dans de bien tristes circonstances, vous étiez au couvent.

--C'est bien cela! murmura Jeanne d'un air rayonnant. Merci à Dieu de m'avoir envoyé celui-là même sur lequel je me puis appuyer en toute confiance! Pardonnez-moi, mon cousin, de ne vous parler que par périphrases; il m'est impossible d'être plus explicite à présent. D'abord nous n'en avons pas le temps, et puis celui de qui j'ai tout à craindre doit m'observer en ce moment.

--Qui donc, ma cousine?

--M. de Vilarme. Méfiez-vous de lui; c'est un monstre que cet homme.

--Oh! je le connais, et peut-être mieux vous encore, ma cousine! Feu M. votre père vous a-t-il jamais parlé de ce Vilarme?

--Non.

--N'importe; sans savoir ce qui vous porte à le haïr, je comprends moi, pauvre enfant! la répulsion naturelle, l'horreur même que vous devez éprouver à sa vue.

--Comment! expliquez...

--Non! pas maintenant, ce serait trop horrible et trop long à vous raconter ici.

--Mon Dieu, que voulez-vous donc dire!... Je tremble... Mais vous avez raison, il pourrait nous entendre, il est à côté de nous... Demain... n'est-ce pas? Demain, Mme Jolliet, ma mère adoptive, se rend avec son fils et ses serviteurs pour veiller à ses moissons, sur sa terre de la Pointe-à-Lacaille. Je l'ai décidée, comme les années précédentes, à m'emmener avec elle. Venez me reconduire ce soir à ma demeure, et je vous ferai demander par le jeune Jolliet de nous accompagner en ce voyage. Notre parenté vous y autorise, et par le temps qui court, où les Sauvages sont toujours aux aguets, une bonne escorte est plus que nécessaire. A la Pointe-à-Lacaille, nous pourrons nous voir seul à seul. Vous me direz tout! Et vous m'aiderez à échapper aux obsessions de cet homme odieux! Mais, chut! voici Mme d'Auteuil qui revient.

En ce moment, Mlle de Richecourt aperçut du coin de l'oeil quelqu'un qui se penchait derrière elle pour reprendre son mouchoir qu'il avait laissé tomber. C'était Vilarme qui, après s'être redressé, passa son bras sous celui du jeune Jolliet, s'éloigna de quelques pas et lui dit:--Mlle de Richecourt m'a tantôt appris le voyage que vous faites demain à la Pointe-à-Lacaille. (Vilarme, n'ayant pas parlé de la soirée à Mlle Richecourt, mentait effrontément). Comme les Iroquois rôdent sans cesse aux environs, je crois que plus votre escorte sera nombreuse plus sûr en sera votre voyage. Si vous les voulez bien accepter, je vous offre mes services, tout faibles qu'ils sont, et je serai fort heureux de vous accompagner. Outre que je pourrai vous être utile, j'aurai l'occasion de continuer mes observations sur votre beau pays, et d'aller chasser dans les îles situées en face de la Pointe-à-Lacaille. On dit qu'elles sont bien giboyeuses?

Surpris par cette demande à brûle-pourpoint, le jeune Jolliet accepta les offres de M. de Vilarme. Mais après deux minutes de réflexion il s'en repentit. Bien que Mlle de Richecourt ne lui eût jamais rien dit contre M. de Vilarme, il n'était pas sans s'être aperçu de l'antipathie qu'elle ressentait pour cet étranger, qu'il détestait lui-même sans trop savoir pourquoi, ou peut-être pour un motif que nous découvrirons bientôt et que le jeune homme ne se voulait point avouer.

La soirée s'écoula sans autres incidents dignes de remarque. L'heure du départ arrivée, M. de Vilarme vint demander à Mlle de Richecourt la faveur de l'accompagner chez elle. Mais celle-ci refusa gracieusement en disant que MM. Jolliet et de Mornac s'étaient offerts avant lui et qu'elle avait accepté leurs services.

Vilarme se mordit les lèvres et se perdit aussitôt dans le groupe des invités qui sortaient.

Pendant que Mornac allait chercher son chapeau, qu'il avait laissé dans l'antichambre, Jeanne dit rapidement quelques mots à l'oreille de Louis Jolliet, qui répondit par un mouvement affirmatif.

En regagnant le logis de sa mère, Jolliet pria Mornac d'accompagner sa famille à la Pointe-à-Lacaille.

Mornac le remercia avec effusion, et il fut convenu que le chevalier rencontrerait ses nouveaux amis le lendemain matin sur les neuf heures, à la basse-ville, près du Magasin.

Le gentilhomme laissa Mlle de Richecourt à la porte de la demeure de Mme Guillot, après avoir baisé la main de sa cousine et souhaité le bonsoir à Louis Jolliet, et s'en revint à l'hôtellerie du Baril d'Or, en longeant le mur d'enceinte du château Saint-Louis.

La nuit était noire et quelques rares étoiles se montraient seulement au ciel. Les rues de la petite ville étaient sombres et désertes, et Mornac n'entendait d'autre bruit que celui de ses pas et que les notes étranges et plaintives d'une jeune Huronne qui endormait son nouveau-né. Ce chant doux, triste et lent, venait du fort des Hurons que le chevalier longeait en ce moment, et sortait d'un ouigouam à peine éclairé par les lueurs mourantes d'un feu qui allait s'éteindre.

Mornac s'engagea dans l'ancienne rue Notre-Dame. Comme il arrivait au coin de la ruelle du Trésor, un homme, le feutre rabattu sur les sourcils, et le bas du visage masqué par le pan du manteau, se jeta sur lui l'épée au poing.

Le chevalier, qui avait cru entendre un bruissement précéder l'attaque, se jeta de côté et dégaina. De sorte que la lame de l'inconnu rencontra celle du Gascon, qui s'écria, entre deux parades:

--Eh! sandious! à qui en voulons-nous, l'ami? Est-ce à ma bourse? Je l'ai malheureusement oubliée en mon logis; encore ne vaut-elle pas la peine qu'un chrétien risque de se faire taillader des boutonnières dans la peau, pour quelques louis que je possède encore. Ah, çà! monsieur le coupe-jarret, c'est donc à ma vie que vous en voulez! Eh bien! vous allez voir que j'y tiens furieusement. Attendez!

Mornac se fendit à fond avec la promptitude d'un ressort qui se détend. Mais la pointe de son arme ne rencontra que le vide. L'inconnu, qui avait probablement compté assassiner le gentilhomme avant que celui-ci fût sur ses gardes, avait rompu brusquement, et se sauvait à toutes jambes sur la grand-place en longeant le portail de la grande église.

Mornac se lança à sa poursuite, mais le spadassin disparut presque aussitôt près de la clôture qui entourait le clos Couillard et passait derrière la cathédrale en gagnant l'Hôtel-Dieu. Le chevalier qui ne connaissait pas bien l'endroit, ne poussa pas plus avant ses recherches et remonta vers l'auberge du Baril-d'Or en grommelant:

--Il faisait trop noir pour le bien reconnaître, mais que je sois écorché vif si ce n'est pas ce vilain Vilarme! Ah! monsieur de l'oeil louche, il vous faudra désormais plus d'adresse dans le regard et le poignet si vous voulez me retrancher du nombre des vivants. Nous nous reverrons avant longtemps! Et alors....

--C'est égal, cap-de-dious! ma première journée passée à Québec est assez bien remplie: dégringolade du haut en bas de la terrasse! trois aventures assez drôles avec le prince Griffe-d'Ours, reconnaissance inspirée d'une belle cousine, petit guet-apens ce soir, voilà de quoi empêcher un bon gentilhomme de trouver le temps long! Puisque la Fortune se charge de me donner d'aussi fréquentes distractions, espérons qu'elle voudra bien aussi diriger le cours du Pactole dans ma bourse. Car, Dieu me damne s'il me reste plus de vingt louis en tout bien! On ne va pas loin avec ça, mordious!

Ces dernières réflexions du Gascon se confondirent avec son premier ronflement.

CHAPITRE V

LE VOYAGE

Le lendemain matin, sur les neuf heures, vis-à-vis le Magasin et dans une chaloupe que la vaque berçait doucement à quelques pieds du rivage, un homme se tenait de debout. Au soin qu'il prenait de ne pas laisser échouer l'embarcation, à l'impatience qu'il manifestait en jetant de fréquents regards dans la rue Sous-le-Fort, il était évident qu'il avait quelqu'un à prendre à son bord et qu'il attendait. Cet homme, trapu, aux traits énergiques mais non pas sans indices de bonté d'âme, s'appuyait sur une longue gaffe en s'y retenant de ses mains larges et calleuses. Il s'appelait Baptiste Joncas, et cultivait, à titre de fermier, la terre que Mme Guillot possédait à la Pointe-à-Lacaille et qu'elle tenait de son père, feu M. d'Abancour. Cet homme avait pratiqué plusieurs métiers. D'abord il était venu au Canada comme marin; puis il s'était fait trappeur, coureur des bois, interprète et enfin cultivateur.

A quelques pas de là, sur la plage, un second personnage, compagnon du premier, s'appuyait sur la pince d'un canot d'écorce à moitié tiré à sec sur la rive. C'était un Sauvage de haute stature, à la peau luisante et couleur de cuivre, au regard perçant et fier. Il était à demi-nu et le vent du matin gonflait par derrière le manteau de peau de castor qui recouvrait négligemment ses épaules et laissait découverts la poitrine et les bras.

--Mon frère! lui cria Joncas, ne crois-tu pas que la marée commence à monter?

--Oui, camarade, répondit le Renard-Noir, dont le regard se glissa comme un trait sur le fleuve.

--Et nos gens qui n'arrivent pas! Je leur ai pourtant bien dit que nous n'aurions pas trop de tout le montant pour nous rendre afin de pouvoir entrer dans la rivière Lacaille au commençant du baissant et avant que les battures soient trop découvertes. Le vent ne donne pas mal; mais il n'aurait qu'à tomber... Ah! les voilà, je crois.

Joncas regardait vers le haut de la rue Sous-le-Fort. Il aperçut un groupe de personnes qui descendaient de la haute-ville et s'approchaient.

--Oui, reprit-il, c'est madame et sa suite.

Un instant après apparurent Mme Guillot, qui se retenait au bras de son fils Louis Jolliet, et Mlle de Richecourt, s'appuyant sur l'avant-bras galamment arrondi du chevalier de Mornac. Derrière eux venait le sombre Vilarme, qui jetait des regards farouches sur Jeanne et son cavalier. Enfin suivait Jean Couture, l'un des garçons de ferme de Mme Guillot. Il était chargé de paniers et d'effets. Chacun, à l'exception des deux femmes, étaient armé d'un mousquet. Mornac et Vilarme avaient en outre des pistolets à la ceinture.

C'était chose sérieuse, à cette époque, qu'un voyage d'une dizaine de lieues. On dit même que les bons bourgeois de Québec ne s'embarquaient jamais pour les Trois-Rivières ou Montréal sans s'être confessés avant leur départ et avoir fait leur testament. Les temps ont un peu changé, Dieu merci!

--Embarque! embarque! cria Joncas d'aussi loin qu'il se put faire entendre.

--Ce bon Baptiste est pressé, à ce qu'il paraît, dit Mme Jolliet en hâtant le pas.

Comme ils arrivaient sur le rivage, les apprêts de l'embarquement occasionnèrent quelque va-et-vient. Mlle de Richecourt en profita pour dire rapidement à l'oreille de Mornac, car il semblait frémir d'impatience:

--Je vous en prie, mon cousin, ne faites pas maintenant d'esclandre! Laissez ce vilain homme nous accompagner. Nous n'aurions pas pu converser à notre aise dans la chaloupe, en supposant même que ce Vilarme n'eût pas été avec nous. Une fois là-bas, je me charge de le tenir à distance. Je me sentirai forte à côté de vous. Alors nous causerons. Mais d'ici là je vous en supplie!... Et surtout pas de duel! S'il allait vous tuer, je resterais seule et sans défense, moi!

Le long regard suppliant qui les accompagna persuada pour le moins autant Mornac que les paroles de sa belle cousine.

Vilarme n'osait se rapprocher trop brusquement des jeunes gens et ne pouvait les entendre. Mais il fixait sur eux des yeux de vipère.

Au moyen du canot d'écorce, Mme Guillot s'était déjà rendue à bord de la chaloupe, à l'arrière de laquelle elle avait pris place.

--Allons! mademoiselle Jeanne, c'est votre tour! lui cria Joncas.

La jeune fille s'assit dans le canot, afin que le Renard-Noir la transportât à bord de la chaloupe.

Comme le canot d'écorce pouvait encore contenir une personne, Vilarme fit un mouvement pour prendre place avec Mlle de Richecourt. Mais celle-ci dit vivement à Mornac:

--Asseyez-vous ici, mon cousin, devant moi et bien au fond, pour ne point faire chavirer le canot.

Vilarme, qui manoeuvrait ainsi pour se placer, dans la chaloupe, auprès de Jeanne, se mordit la lèvre et resta blême de colère sur la grève.

Si tous ces préparatifs de départ n'eussent pas absorbé l'attention de nos personnages, ils auraient peut-être pu voir, en ce moment, au coin d'une des maisons les plus rapprochées de la rue Sous-le-Fort, un homme qui semblait épier les voyageurs. Son corps était caché, mais son épaule droite et sa tête, au sommet de laquelle se balançaient des plumes d'aigle, dépassaient l'angle de la maison.

C'était Griffe-d'Ours, le chef iroquois.

Un quart d'heure auparavant, lorsque Mlle de Richecourt, Mme Guillot et ses hôtes avaient traversé la place-d'armes pour se rendre à la basse-ville, Griffe-d'Ours et ses guerriers sortaient du château Saint-Louis. D'un coup d'oeil, l'Iroquois avait reconnu cette belle jeune fille qui lui avait échappé, la veille au soir.

--La vierge blanche! s'était-il dit.

Puis il avait glissé quelques mots rapides à l'oreille de ses compagnons, et avait suivi Jeanne et ses amis, sans en être remarqué. Les guerriers iroquois avaient modéré le pas, et descendu la côte en se tenant à distance de leur chef, qui les précédait.