Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664)

Chapter 20

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--Vous pouvez vous vanter d'être arrivé à temps. Encore une minute et c'en était fait du dernier des Mornac!

--Chut! parlez plus bas, fit Joncas. Êtes-vous blessé?

--Heu!... non, répondit Mornac en se tâtant.

Il se remit sur pied.

--A présent il n'y a pas de temps à perdre, reprit Joncas. Allons-nous-en.

Le Renard-Noir s'approcha de la Perdrix-Blanche et lui dit à demi-voix, de manière à être entendue de Griffe-d'Ours:

--Tu vois que je tiens ma parole. Ton frère ne mourra pas encore. Mais avant longtemps il me reverra. Alors malheur à lui! Entends-tu Ours féroce, je vengerai sur toi la mort de Fleur-d'Étoile et de mes fils que tu as massacrés. Car je sais que c'est toi qui les as tués. J'ai dit.

Il resserra les liens de Griffe-d'Ours et de sa soeur et leur assujettit solidement dans la bouche le bâillon qui les empêchait de crier.

Comme il se relevait il aperçut un homme qui gisait, le crâne fracassé, dans l'ombre, et que ni lui ni ses compagnons n'avaient encore remarqué.

Il le traîna par les pieds jusqu'au feu. Joncas, Jolliet et lui ne purent retenir un cri de surprise et de pitié lorsqu'ils reconnurent Vilarme.

--Qui donc l'a mis dans ce triste état? demanda Joncas.

--Le chef sauvage, répondit Mornac, il venait de l'assommer quand je suis entré. C'est une sale besogne qu'il a épargnée au bourreau.

--Il avait assez vécu! remarqua sentencieusement le Renard-Noir.

--Baron de Vilarme, dit Mlle de Richecourt qui s'approcha du cadavre, au nom de ma mère que vous avez assassinée, je vous pardonne tout le mal que vous avez fait à ma famille ainsi qu'à moi-même. Dieu veuille vous pardonner aussi!

Ils sortirent tous furtivement de la cabane et prêtèrent l'oreille avant d'avancer.

Tout était tranquille.

Les luttes dont le ouigouam de la Perdrix-Blanche avait été le théâtre s'étaient faites si rapides et tellement par surprise, que les acteurs n'avaient pas eu le temps de jeter un cri qui pût être entendu.

--Fuyons! dit Joncas à voix basse. Et vous, chef, montrez-nous le chemin à suivre.

Le Renard-Noir se mit à la tête des fugitifs qui traversèrent le village comme des fantômes.

Arrivé près des palissades dont Mornac avait encore eu soin d'arracher des pieux, le Renard-Noir s'arrêta.

--Guides-les à ton tour, dit-il alors à Joncas. Tu connais maintenant le chemin comme moi.

--Vous êtes donc bien décidé, lui demanda le Canadien.

--Un chef ne change pas de résolution quand elle est prise. Ma vengeance n'est pas satisfaite. J'ai promis d'épargner Griffe-d'Ours mais non les autres.

--Si vous êtes surpris?

--Ne crains rien pour moi. Pour vous autres je ne compromettrai pas votre sûreté. J'attendrai que vous ayez eu le temps d'atteindre la grotte avant de commencer mon rude travail. Si je suis surpris et poursuivi de trop près, je me laisserai prendre et tuer plutôt que d'indiquer votre cachette en fuyant vers vous. J'ai dit.

Joncas vit que la détermination du chef huron était bien arrêtée.

Il ne répliqua rien et se mit en marche suivi des autres.

--Qu'est-ce que le chef veut donc faire ici? lui demanda Mornac.

--Chut! nous n'avons pas le temps de bavarder, dit Joncas. Je vous conterai cela quand nous serons à l'abri.

Le Renard-Noir les vit disparaître dans la nuit. Pendant un quart-d'heure il resta immobile, les yeux fixés sur la plaine vers l'endroit où les fugitifs avaient disparu.

Cet espace de temps écoulé il tourna le dos à la palissade, rampa vers le ouigouam de Griffe-d'Ours où avait eu lieu le festin.

Il en écarta doucement la portière et regarda en dedans.

Le silence n'y était troublé que par des ronflements. Il est vrai qu'ils étaient sonores et sortaient de trois cents poitrines.

Tous les convives gorgés de viandes et d'eau-de-vie s'étaient endormis auprès de leurs écuelles vides.

Sous le chaudières les feux s'étaient éteints et les flambeaux qui avaient éclairé le repas il n'en restait plus qu'un seul qui brûlât encore.

Le huron regarda fixement les convives pour en bien voir la position.

Il s'assura que son tomohâk et son couteau jouaient aisément dans leur gaine.

Hardiment il pénétra dans la cabane, marcha droit au flambeau allumé, s'en saisit, le jeta par terre et l'éteignit sous son pied.

Il écouta un instant.

--Personne n'a bougé, se dit-il. Ils dorment tous.

Alors il tira son couteau à scalper, se dirigea à tâtons, vers le premier dormeur qu'il saisit à la gorge pour l'empêcher de crier.

Froidement, à trois reprises, il lui enfonça son couteau dans le coeur jusqu'à la garde.

Le malheureux eut deux ou trois soubresauts convulsifs. Son voisin dérangé dans son lourd sommeil fit entendre quelques grognements, mais ne se réveilla pas.

Le Renard-Noir scalpa le premier en un tour de main, accrocha sa chevelure sanglante à sa ceinture et passa au second dormeur.

Comme l'autre il l'étrangla de sa main gauche et de sa droite lui perça le coeur et le scalpa en moins d'une minute.

Le troisième eut le même sort.

Alors échauffé par ce succès, emporté par l'ardeur de la vengeance, enivre par l'odeur du sang répandu, le Sauvage oublia sa prudence.

Il ne se sentait plus satisfait d'égorger aussi froidement ses victimes, son bras impatient de frapper et de rencontrer une résistance animée. Et il lui asséna un coup terrible de sa massue en plein visage.

A demi assommé l'Iroquois poussa un cri rauque.

Mais ce fut le dernier.

D'un second coup le Huron lui broya la cervelle.

Le cinquième à moitié réveillé par le cri d'agonie de son voisin fut tout à fait tiré de son sommeil par le poids du corps de Renard-Noir qui, par mégarde, lui marcha sur la main.

Le Huron qui avait les yeux habitués à l'obscurité, le vit se mettre se mettre sur son séant.

Il le frappa en plein crâne.

L'Iroquois jeta un cri épouvantable et se jeta sur ses voisins comme pour chercher leur protection.

Le Renard-Noir voulut l'achever et redoubla ses coups. Mais il faisait trop noir pour viser sûrement. Atteint à l'épaule l'iroquois se mit à pousser des hurlements terribles en criant à l'aide.

Réveillés par ce vacarme tous les dormeurs furent en un instant sur pied.

Le Renard-Noir se jeta par terre à côté du blessé tandis que d'autres tisonnent les feux pour se procurer de la lumière.

On s'agite, on se croise, on se heurte en maugréant.

Enfin la lumière jaillit d'un brandon d'écorce, brille et répand ses lueurs par la cabane.

On accourt vers le blessé qui hurle toujours.

Mais à la vue du carnage, en apercevant quatre cadavres sanglants, plus un blessé quasi-mort, les Iroquois reculent d'abord épouvantés et remplissent la cabane d'un cri commun de vengeance.

--Ce sont les visages pâles qui ont fait le coup! Mort aux visages pâles!

--Griffe-d'Ours, notre chef, où est-il?

--Ils ont enlevé le chef! Courons après eux! Et tous s'élancent hors du ouigouam.

--Massacrons la vierge pâle! s'écrie l'un d'eux.

--Tuons-la! Elle paiera pour les autres en attendant!

On se rue dans la cabane de la Perdrix-Blanche que l'on trouve seule, garrottée à côté de Griffe-d'Ours.

Dès que celui-ci se sent libre il pousse une exclamation de joie et de rage.

--Que chacun de mes frères s'arme! commande-t-il, et qu'on vienne me joindre au milieu du village!

Un quart d'heure après, Griffe-d'Ours et ses guerriers sortaient de la bourgade et se lançaient au pas de course, à la poursuite des fugitifs.

CHAPITRE XXI

A BON CHAT BON RAT

Le Renard-Noir qui avait pu s'esquiver inaperçu rejoignit les fugitifs dans la grotte du champ des morts.

Dès qu'il se fut assuré que ses amis étaient sains et saufs, il remonta sur le rocher afin de constater la direction que les Iroquois allaient prendre pour courir après les fugitifs.

Il n'y avait pas un quart-d'heure qu'il était ainsi en observation, lorsqu'il entendit un bruit confus de voix qui venait du village. Bientôt après il entrevit, au milieu des ténèbres, une longue file d'hommes qui sortait de la bourgade.

Lorsqu'il l'eut vue serpenter et disparaître au loin dans la plaine, il descendit rejoindre ses compagnons et leur dit:

Les guerriers de la bourgade viennent d'en partir et se sont lancés à notre poursuite dans la direction du lac Champlain.

--Nous sommes en sûreté pour le moment, dit Joncas. Ils ne reviendront pas avant, au moins une journée, lorsqu'ils seront bien sûrs que nous n'avons pas pris cette direction ou que nous avons su leur échapper.

--Pour n'être pas surpris quand ils reviendront, reprit le Renard-Noir, mes frères et moi devrons faire la garde, en haut du rocher. Au moindre danger, celui qui veillera rentrera dans la caverne en tirant la pierre au-dessus de l'ouverture. Dormez tranquilles, le Renard-Noir va veiller le premier.

Il monta reprendre sa faction.

Bien qu'ils fussent à l'étroit dans la caverne les fugitifs pouvaient cependant y tenir tous. Les hommes se serraient les uns près des autres afin de laisser plus de place à Mlle de Richecourt à laquelle avait été cédé un assez large espace au fond de la grotte.

L'obligation où ils étaient de se tenir presque les uns sur les autres avait l'avantage de les préserver du froid, car ils n'osaient allumer de feu, de peur d'attirer de ce côté l'attention des ennemis.

L'air ne leur faisait pas défaut, même quand la trappe était refermée, vu qu'il en arrivait suffisamment par certaines fissures, à peine perceptible, qui traversaient la voûte.

Les fugitifs ne dormirent guère pendant cette première nuit qu'ils passèrent à causer à voix basse et à s'entretenir des événements qui s'étaient accomplis depuis leur séparation.

Jolliet écoutait dans un silence extatique le timbre harmonieux de la voix de Jeanne et, du fond de son coeur, remerciait Dieu qui lui avait permis de la revoir et de contribuer à la sauver.

Cette nuit passée dans un souterrain plongé dans une obscurité profonde, avec la menace incessante d'un danger imminent, cette nuit employée à recueillir d'une oreille avide des paroles étrangères à son amour, et que la jeune fille proférait comme un souffle, fut peut-être pour Jolliet la plus belle de sa vie toute entière.

Il s'en souvint toujours, et longtemps après, il revoyait encore ce petit coin du ciel bleu qu'il apercevait cette nuit-là par l'étroite ouverture de la grotte, avec une brillante étoile qui frissonnait dans la nuit froide et qui lui semblait alors comme un gage infaillible d'espérance.

Lorsque le jour parut, le Renard-Noir descendit dans la caverne et Joncas alla monter la garde à son tour.

Les autres, fatigués et quelque peu rassurés maintenant, s'endormirent comme l'étoile du matin allait s'éteindre dans les premières lueurs pâles de l'aurore.

Quand ils se réveillèrent il faisait grand jour et Mornac allait remplacer Joncas comme factionnaire.

Je ne m'arrêterai pas aux menus incidents de ce jour et de la nuit suivante qui se passèrent dans une immobilité monotone et dans une attente anxieuse.

Vers le milieu de la seconde journée, Jolliet qui était posté en sentinelle sur le sommet du rocher se pencha sur l'ouverture et dit:

--Attention! voici le parti de guerre qui revient!

--Que mon fils descende tout de suite, dit le Renard-Noir; je m'en vais prendre sa place.

Quand le chef eut regagné son poste d'observation, il put voir en effet Griffe-d'Ours et sa troupe qui rentraient au village. Ils paraissaient harassés et abattus.

Au bout d'une heure le Huron remarque un grand mouvement qui se faisait dans la bourgade.

Il redoubla d'attention et vit bientôt la population toute entière sortir du village et se diriger du côté de la caverne.

Le Renard-Noir se glissa à plat ventre jusqu'à l'ouverture de la grotte, exposa la situation en peu de mots, enjoignit le plus stricte silence, passa son mousquet à Joncas afin de n'être pas embarrassé en cas d'alerte et rampa de nouveau jusqu'à son poste d'observation.

Le coeur des fugitifs battait bien fort.

Les ennemis s'en venaient ils explorer les alentours du village et visiter la caverne...

Soudain ils virent le jour s'obscurcir au-dessus de l'ouverture dans laquelle s'engagea le corps de Renard-Noir.

Il descendit avec la rapidité de l'éclair, tira la trappe dans son cadre naturel et la referma avec le plus grand soin.

Ensuite il se pencha vers ses compagnons et leur dit tout bas:

--Si l'un de nous remue, nous sommes morts!

Les respirations s'arrêtèrent haletantes et un silence sépulcral régna dans la caverne.

Voici ce qui arrivait.

Griffe-d'Ours était revenu au village, exaspéré de n'avoir pu rejoindre ses prisonniers.

On n'attendait que le retour des guerriers pour donner la sépulture aux cinq malheureux que le Renard-Noir avait massacrés. Aussi une heure après son arrivée, Griffe-d'Ours et ses gens de guerre escortaient-ils leurs compagnons morts jusqu'au cimetière aérien qui avoisinait la grotte.

La cérémonie des funérailles terminée, Griffe-d'Ours qui pensait toujours aux prisonniers envolés et surtout à sa belle captive, eut une inspiration subite en promenant ses regards autour de lui.

--Puisque nous n'avons pu les rejoindre au loin, pensa-t-il, qui sait s'ils ne sont pas restés tout près du village?

Il songea à la caverne comme un lieu propice à la retraite.

Il communiqua sa pensée à ses principaux guerriers et se dirigea vers la grotte qui n'était distante du champ des morts que d'une couple d'arpents.

Il écarta les broussailles qui masquaient l'entrée naturelle et horizontale de la caverne et regarda.

Comme il ne voyait rien remuer à l'intérieur il tira son couteau de sa gaine et pénétra résolument dans la grotte, suivi de près par ses compagnons.

Quoiqu'il fut rarement venu dans la caverne il la connaissait assez pour être surpris de se voir arrêté au milieu par cette barrière infranchissable du roc nouvellement tombé de la voûte.

Il cria à ceux qui étaient restés dehors de lui apporter une torche. L'un d'eux grimpa dur le rocher pour dépouiller un petit cèdre de son écorce afin de faire un flambeau que l'on passa bientôt tout allumé à Griffe-d'Ours.

Le chef examina fort attentivement l'épaisse muraille de pierre qui bouchait complètement la grotte.

Pour s'assurer de sa solidité, lui et ses compagnons se lancèrent dessus de toutes leurs forces.

Les fugitifs tremblants de frayeur entendaient tout de l'autre côté.

Le bruit des pas de ceux qui marchaient sur le sommet du rocher, résonnait aussi sourdement au-dessus de leurs têtes.

Qu'on se figure leurs transes mortelles en songeant combien ils étaient persuadés que le moindre indice pouvait les trahir et qu'une fois découverts, c'en était absolument fait d'eux tous!

Après d'inutiles efforts pour faire bouger l'énorme pierre, quand il eut tout bien examiné, Griffe-d'Ours constata que le récent tremblement de terre avait ainsi bouleversé la grotte.

Ne connaissant pas d'autre issue à la caverne et grâce aux précautions du Renard-Noir à faire disparaître toute trace du séjour de Joncas, de Jolliet et de lui-même en ce lieu, Griffe-d'Ours en sorti.

Mais son esprit soupçonneux l'éperonnait toujours et il grimpa sur le rocher.

Pendant quelque temps les fugitifs, plutôt morts que vivants, l'entendirent rôder au-dessus d'eux.

Tous les hommes, Joncas en tête, l'arquebuse au poing se tenaient prêts à vendre chèrement leur vie. Mlle de Richecourt, agenouillée au fond de la caverne priait pour tous.

Enfin il leur sembla que le bruit des pas s'éloignait et ils n'entendirent bientôt plus rien.

Un doute terrible vint pourtant troubler aussitôt la joie qu'ils allaient éprouver.

Si les Iroquois avaient quelque soupçon de leur présence et s'étaient avisés de poster un espion aux alentours ou sur le rocher, les fugitifs ne se trahiraient-ils pas eux-mêmes par le moindre bruit ou lorsqu'ils tenteraient d'ouvrir la trappe...

Cette idée que Joncas souffla dans l'oreille de ses compagnons les glaça de frayeur, et deux heures durant ils restèrent, sans oser remuer dans les plus fatigantes positions.

Enfin, n'entendant rien au dehors, Joncas dit:

La nuit doit être proche à présent. Prenons une bouchée, sans bruit, afin de nous préparer à partir à la faveur des ténèbres.

Ils mangèrent en silence, l'oreille au guet et le coeur palpitant d'inquiétude.

Lorsqu'ils eurent fini, le Renard-Noir dit:

--Prenez vos armes et tenez-vous prêts. Le chef va sortir le premier pour explorer les environs.

Il poussa doucement la trappe. Mais avant de se montrer la tête dehors il attendit un peu. Comme rien n'indiquait que ce mouvement avait été remarqué, il sortit.

Il fut absent un quart-d'heure qu'il passa à visiter avec soin les alentours.

L'arquebuse au bras, la mèche haute et allumée, le poignard entre les dents, les autres attendaient son retour avec une anxiété facile à comprendre.

Enfin la silhouette du Renard-Noir apparut par l'ouverture et le Sauvage leur dit:

--Montez!

Les provisions de bouche, les fourrures, les vêtements, les raquettes et les armes furent d'abords sortis.

Ensuite Mornac prit dans ses bras sa fiancée qu'il éleva jusqu'à la portée des bras de Joncas. Celui-ci qui était dehors aida Jeanne à prendre pied sur la plate-forme extérieure.

Enfin Mornac et Jolliet sautèrent à leur tour hors de la caverne.

Chacun prit sa part du bagage et quand on fut bien assuré qu'on n'oubliait rien, la trappe fut soigneusement refermée avant de se mettre à la tête de la petite caravane, le Renard-Noir prêta l'oreille un instant du côté de la bourgade.

--Ils dorment tous, dit-il. Allons.

Et par un sentier détourné qui leur faisait éviter le chemin tracé par les Iroquois, ils s'enfoncèrent dans l'épaisseur du bois.

Ils firent si grande diligence et la route prise par le Renard-Noir abrégeait tant leur course qu'ils se trouvèrent au point du jour sur les bords du lac Saint-Sacrement.

Ils eurent soin de s'assurer qu'on ne les y épiait point. Puis Joncas et le Renard-Noir retirèrent leur canot de la cache où ils l'avaient laissé en venant et le lancèrent à l'eau.

Malgré que la saison fut avancée et que la gelée eut assez durci la terre pour que les fugitifs ne craignissent point d'avoir laissé derrière eux des traces accusatrices, il n'y avait pas encore de glace sur le lac.

Ce qui allait leur donner un immense avantage et leur permettre de faire un partie du voyage en canot et de doubler au moins ainsi la vitesse de leur fuite.

Tout le bagage fut embarqué en dix secondes, Mlle de Richecourt enveloppée dans une chaude peau de bison et couchée à l'avant de la pirogue.

Les quatre hommes saisirent les avirons et lancèrent en avant le canot qui se mit à fendre l'eau calme du lac, avec la rapidité du saumon qui s'enfuit.

Le jour commençait à poindre et laissait entrevoir les flocons de brume qui flottait sur le lac et au milieu desquels le canot passait comme un éclair à travers les nuages.

Les fugitifs coururent ainsi sans relâche pendant toute la matinée.

Ils prirent terre à midi, près de la décharge du lac, entrèrent dans le bois, un peu à l'écart du sentier que l'on suivait habituellement entre les deux lacs et firent halte pour se réconforter par un bon repas.

Une heure après, leur bagage et leur canot sur l'épaule ils commençaient le portage qu'il leur fallait faire pour gagner le lac Champlain.

Jeanne sentant ses forces s'accroître par la joie de la délivrance et l'espoir d'un salut prochain. Elle suivait bravement ses sauveurs qui marchaient pourtant en toute hâte. Il est vrai que le chevalier lui donnait la main et l'aidait à franchir les mauvais pas.

La nuit était descendue sur le bois lorsqu'ils arrivèrent sur les bords du lac Champlain.

Bien que chacun tombât de fatigue, il fut résolu qu'on gagnerait sans plus tarder l'Île-aux-Cèdres, sise à six lieues de distance, et où l'on serait plus en sûreté pour passer la nuit.

La pirogue fut remise à flot et les rameurs se courbèrent de nouveau sur leurs avirons qui plongèrent avec ensemble dans l'eau noire et profonde.

Pas un d'eux ne rompait le grand silence de la solitude, et Jeanne chaudement couchée au fond de la pirogue, s'endormit à la cadence monotone des avirons, et aux joyeux glouglous de l'eau qui glissait avec rapidité sur le flanc mince et sonore du canot d'écorce.

Elle ne s'éveilla que lorsqu'on eut abordé à l'Île-aux-Cèdres.

Il était minuit.

Le Renard-Noir s'empressa d'aller explorer l'îlot pour s'assurer que personne autre qu'eux n'y campait cette nuit-là.

L'on mangea de grand appétit et chacun se prépara à dormir de la manière la plus confortable Vu la crainte qu'ils avaient d'être poursuivis et le danger qui les empêchait de faire du feu, les fourrure leur étaient de la plus grande utilité.

Le Huron, infatigable, se chargea de la première veille tandis que ses compagnons, roulés dans leurs couvertures, s'endormaient sous les branches protectrices d'un petit bosquet de cèdres. Appuyé sur le canon de son arquebuse, le Huron prêtait l'oreille au moindre bruit et promenait ses regards autour de l'île sur les ondes calmes où se miraient, frileuses, quelques rares étoiles qui, l'une après l'autre, disparurent en arrière de gros nuages sombres dont le ciel fut bientôt voilé.

--Demain la neige nouvelle blanchira la forêt, pensa le chef, et peut-être ne pourrons nous pas aller bien loin sur le lac, si la gelée devient plus forte.

Deux heures plus tard Joncas se réveilla, secoua ses membre engourdis par le sommeil et le froid, et remplaça le Renard-Noir.

A ces hommes de fer une couple d'heures de sommeil suffisaient pour parer à la fatigue de plusieurs journées.

Le Huron prit la place de Joncas et s'endormit à son tour.

Lorsqu'il se réveilla, à l'aurore, une neige épaisse tombait sur le sol. D'un saut il fut debout, regarda le ciel et le lac et dit à Joncas:

--L'hiver!

--Oui. Nous n'irons pas bien loin sur le lac. A peine pourrons nous faire encore une journée de marche par eau.

--La glace est prise sur les bords! Partons vite!

Ils éveillèrent leurs compagnons, déjeunèrent à le hâte et descendirent sur la plage de l'îlot.

Pendant la nuit la glace s'était formée sur une largeur de trente pieds. On la cassa à coups de pierres et d'aviron afin de frayer un passage à la fragile pirogue.

La neige tombait épaisse et serrée, formant à la surface du lac une sorte d'écume qui s'épaississait à vue d'oeil.

Nous n'irons pas loin sans couper le canot, dit Joncas. Si nous rasions la terre en cas d'avarie?

Le Sauvage fit un signe affirmatif et la pirogue inclina vers la rive gauche du lac Champlain.

Ils firent à peu près quatre lieues et demie de la sorte. Mais arrivés dans la Baie de Corlar, un peu au-delà des Îles des Quatre-Vents, le Renard-Noir et Joncas jugèrent plus prudent de prendre terre.

Il était temps, car l'écorce du canot était presque entièrement coupée tout le long de la ligne de flottaison.

--Le sort en est jeté! dit en maugréant le Canadien; voici un canot fini.

--Mon frère et moi pourrions facilement en faire un autre, repartit le Huron, mais il ne nous servirait pas. Ma soeur et mes frères doivent se résigner à faire par terre le reste du voyage jusqu'à Montréal.

--Ce ne sera ni court ni commode, par les bois et dans cette saison de l'année, reprit Joncas.

--A la grâce de Dieu! dit doucement Jeanne. Il nous a trop bien protégés jusqu'ici pour nous abandonner maintenant. Quant à moi je suis remplie de courage et vous verrez que je serai vaillante à vous suivre.

Mornac et Jolliet montraient, par leur attitude déterminée, qu'ils étaient prêts à tout.

--Avant de nous éloigner, remarqua Joncas il faut disparaître ce canot qui révélerait notre passage par ici.

Les avirons furent attachés sous les bancs, et quelques coups de couteau donnés dans le fond du canot que l'on poussa du pied, après l'avoir rempli de pierres assujetties à l'intérieur par des liens d'écorce.

La pirogue, vigoureusement lancée, parcourut une trentaine de pieds vers le large, s'emplit et s'enfonça dans l'eau profonde.