Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664)
Chapter 2
--Si quelqu'un de ces messieurs désire loger l'auberge du Baril-d'Or, qu'il veuille embarquer avec moi.
Mornac fut un des premiers qui se rendit cette invitation. Un matelot transporta dans la chaloupe du père Thibault une petite valise qui contenait tout le bagage et la fortune du Gascon.
En voyant le mince porte-manteau de son hôte, l'aubergiste fit la grimace. Pourtant, lorsque le chevalier mit le pied dans la chaloupe, Boisdon le salua respectueusement et lui dit qu'il était flatté d'avoir l'honneur d'héberger un gentilhomme.
--Qui sait, après tout, s'était dit l'hôtelier, cette valise peut être remplie d'argent, et notre hôte payer libéralement.
Quelques personnes prirent place à côté du chevalier, les autres dans les deux chaloupes du vaisseau, et ces embarcations se dirigèrent, force de rames, vers l'endroit de la basse-ville où s'élevait encore le magasin construit par Champlain.
Sur le rivage plusieurs gens attendaient les arrivants. Car c'étaient des compatriotes, des amis, des parents peut-être, qu'ils allaient recevoir. Et n'aurait-on pas aussi de récentes nouvelles de France, du bon pays des aïeux dont on conservait si douce souvenance, où les pères dormaient leur dernier sommeil et que les enfants ne reverraient probablement jamais.
Des acclamations des cris de joie et de reconnaissance, accueillirent les nouveaux venus. Mornac ne connaissait personne et s'empressait de débarquer avec sa valise, lorsque l'aubergiste héla certain gamin de douze ans, qui, la tignasse ébouriffée, le nez au vent et les mains dans les poches, regardait chacun d'un air effrontément inquisiteur.
--Jean! cria l'hôtelier, arrive ici, petiot, et monte, à la maison le porte-manteau de monsieur.
C'était le fils aîné de Jacques Boisdon, messire Jean dont nous avons raconté, dans _François de Bienville_, les mésaventures si bien méritées.
Jean s'approcha et fit mine de s'emparer de la valise du Gascon.
Celui-ci s'écria:
L'enfant va s'éreinter!
--Oh! non, monsieur, repartit l'affreux gamin: ça ne pèse pas le diable, vos bagages, allez!
Et d'un tour de main, il enleva la valise qu'il mit sur son épaule gauche.
--Mordiou! Maroufle! s'écria le Gascon, prétends-tu te moquer de moi? C'est que je te couperais la langue, vois-tu?
--Ne lui coupez rien, monsieur le marquis! s'écria Boisdon. Quoiqu'il n'y paraisse pas, voyez-vous, mon Jeannot est robuste et aime montrer sa force.
--A la bonne heure; sandis! répondit Mornac.
--Veuillez me suivre, messieurs, dit Boisdon à ses hôtes, qui prirent avec lui le chemin de la haute-ville, et s'engagèrent dans la rue Sous-le-Fort.
Boisdon fils les suivait par derrière et murmurait entre ses dents, en faisant sauter sur ses épaules le léger porte-manteau du Gascon.
--C'est égal, tout de même, ça ne pèse pas beaucoup et ça sonne creux. Mais il faudra dire le contraire pour que monsieur me donne des sous.
On voit que le satané garçon avait déjà la passion du gain bien développée.
Mornac gravissait lestement la rude montée du fort à la haute-ville. Le poing droit campé sur sa hanche, la main gauche arrêtée sur la garde de son épée, la grande plume rouge de son large feutre frissonnant sous le vent du matin, il s'en allait la tête haute avec un sourire dédaigneux aux lèvres, et contemplait les quelques maisons sombres et d'apparence plus que modeste qui se dressaient çà et là sur son passage.
Il eut pourtant un serrement de coeur lorsqu'il longea le cimetière qui se trouvait alors occuper cette langue de terre qui descend de l'édifice du Parlement vers la côte et où l'on voit encore des pieux de palissade noircis par la pluie et le temps. Quelques petites croix de bois, plantées sur de légers renflements de terrain, rappelaient aux passants que tous, tôt ou tard, doivent aller dormir dans un semblable lit de terre et de gazon jusqu'au grand réveil du jour éternel.
--Est-ce donc ici que je dois laisser mes os? se dit le chevalier. Bah! qu'importe, après tout. Et, sandis! ce ne serait pas encore trop malheureux que de mourir de ma belle mort; car on dit que dans ce pays, il est plus rare d'expirer dans son lit que sous le fer et le feu des Sauvages.
Pour chasser ces funèbres pensées, il détourna la tête à gauche et regarda les hautes murailles du château St. Louis, qui se dressent fièrement sur le sommet de la falaise.
Comme il arrivait au point culminant de la côte, ses yeux s'arrêtèrent sur le terrain, vaste alors, où s'élèvent aujourd'hui le bureau de poste et le bloc de maisons qui s'étendent en face.
Une trentaine de cabanes d'écorce, faites en forme de cône, s'offraient aux regards ébahis de l'étranger. C'était le «Fort-des-Hurons».
Ces wigwams servaient d'abri aux quelques infortunés descendants de la grande nation huronne, qui, naguère encore régnait en souveraine sur les immenses forêts du Canada.
Décimés, presque anéantis par les Iroquois, qui de 1648 à 1650, avaient porté le massacre et ils destruction dans les bourgades de Saint-Joseph, de Saint-Ignace, de Saint-Louis et de Saint-Jean, les malheureux Hurons avaient dit adieu aux bords du beau lac qui sera seul garder leur nom, et s'en étaient venus chercher un refuge aux environs de Québec. Il y avait à peine quelques années qu'ils respiraient en paix dans l'île d'Orléans, lorsque le tomahawk Iroquois s'en vint les relancer dans un endroit oh les malheureux s'étaient crus un instant à l'abri de la haine implacable de leurs mortels ennemis. Beaucoup furent tués, la plus grande partie emmenés en captivité. Ceux-là seuls qui purent s'échapper, c'était le petit nombre, accoururent implorer la pitié des Français et se placer sous la protection immédiate des canons et des mousquets d'Ononthio, [8] c'est-à-dire sous les murs même du Château-du-Fort. Ce n'est que vers 1676 que les restes infimes d'une nation, autrefois si puissante et si fière, enlevèrent leurs wigwams du Fort-des-Hurons pour aller s'établir à Sainte-Foye, trois ou quatre milles à l'ouest de Québec. Quelques six années plus tard, le gibier des bois voisins étant épuisé, ils allèrent se fixer à trois lieues de Québec, à la Vieille-Lorette, où le dernier vrai Huron repose maintenant sous la terre de l'oubli.
[Note 8: Les Sauvages désignaient ainsi les gouverneurs français. Ce nom qui signifiait grande montagne et qui était la traduction sauvage de celui de Montmagny, s'étendit ensuite à tous les gouverneurs qui succédèrent celui-là.]
Mornac regardait avec surprise le camp des Sauvages. De légers flocons de fumée blanche montaient en spirale par le haut des wigwams, dont les pans d'écorce de bouleau se paraient de peintures bizarres représentant les insignes du maître qui l'habitait. La plupart des animaux du pays, depuis l'ours et le loup jusqu'à la loutre et le rat-musqué, y défilaient paisiblement sous les yeux surpris du Français. A la porte des cabanes, les hommes, à moitié nus, fourbissaient leurs armes, façonnaient des flèches ou repassaient des peaux d'animaux récemment tués. Plus loin, des jeunes gens s'exerçaient à sauter ou à lancer des flèches. Ici, les vieilles femmes s'occupaient des apprêts du frugal repas du matin, tandis que de plus jeunes berçaient un nourrisson dans leurs bras nus en chantant un air triste et doux. Quelques jeunes filles, attirées par le passage des arrivants, se tenaient tout près de la palissade qui entourait le fort des Hurons. Leur oeil ardent et noir brillait entre les pieux de l'enceinte, en se fixant sur le chevalier de Mornac, dont la bonne mine et la fière moustache faisaient battre bien vite le coeur de plus d'une d'entre elles.
Le galant gentilhomme rêvait déjà la conquête de ces yeux noirs, dont le trait de flamme transperce, lorsque Boisdon ouvrit à ses hôtes la porte de l'auberge.
Comme le lecteur ne tiens guère aux détails du déjeuner de l'hôtellerie Boisdon, nous le prierons de nous suivre au second étage de la taverne du Baril-d'Or, où Boisdon avait conduit le chevalier, dans une chambre dont la fenêtre donnait sur la grande place de l'église.
Il pouvait être dix heures. Réconforté par un déjeuner substantiel, où le bon vin n'avait certes pas fait défaut, Mornac se tenait accoudé sur la tablette de la fenêtre ouverte et regardait au dehors.
Ses yeux, après s'être promenés sur le collège des Jésuites, dont le long mur de façade, percé d'une double rangée de croisées, descend vers la rue de la Fabrique, erraient sur l'embouchure de la rivière Saint-Charles; l'espace sur lequel s'élèvent aujourd'hui le séminaire et l'Université-Laval, ainsi que toutes les maisons comprises entre les remparts, les rues de la Fabrique et Saint-Jean et l'Hôtel-Dieu, n'existant pas encore à cette époque. Tout ce vaste terrain, jusqu'à la grève, était encore la propriété des héritiers du sieur Guillaume Couillard, époux de Guillemette Hébert, fille du premier colon de Québec. M. Couillard était mort l'année précédente, le 4 mars 1663, et sa veuve demeurait dans l'unique maison qui s'élevait sur la propriété. [9] Ce n'est que quelques années plus tard que Mgr de Laval devait acheter ce terrain pour y fonder un séminaire.
[Note 9: Il y a une couple d'années que M. l'abbé Laverdière a trouvé, près de la porte qui conduit du Grand-Séminaire au jardin, les ruines du mur de fondation de cette maison.]
Il y avait quelque temps que Mornac laissait errer ses regards de la rivière Saint-Charles au fleuve et du fleuve aux grandes montagnes du Nord qui se coloraient d'une teinte bleu-rougeâtre sous le soleil de cette matinée d'automne, quand un bruit de voix et un mouvement inusité appelèrent l'attention de l'étranger sur la grande place.
Une trentaine de personnes, des enfants et des jeunes gens, suivaient un groupe de dix hommes bizarrement accoutrés, sur lesquels la curiosité du chevalier se concentra.
Leur tête était nue et leurs cheveux, rasés sur le haut du front, étaient relevés sur le crâne et réunie en une touffe du milieu de laquelle s'échappait une plume d'aigle. Leur visage dont les pommettes saillantes et le teint cuivré indiquaient les enfants de la race aborigène de l'Amérique septentrionale, était curieusement bariolé de couleurs éclatantes. L'un avait le nez point en bleu, l'autre en rouge, on troisième en jaune; un quatrième avait toute la figure noire comme de la suie, l'exception du menton, des oreilles, et du front, de sorte qu'on l'aurait cru masqué. D'autres avaient de simples lignes de couleurs diverses, qui leur couraient en zig-zag sur le front, le nez et les joues. Leur cou, le buste et les bras étaient nus et aussi tatoués de couleurs voyantes, qui représentaient les insignes de leur tribu et de leurs exploits. Des colliers de grains de porcelaine et de griffes d'ours, de loup et d'aigle entouraient leur cou et retombaient sur leur poitrine nue. Une peau de daim, dont le bas était découpé en frange leur enserrait la ceinture, ou reposaient le tomahawk, ainsi que le couteau à scalper, et descendait jusqu'au genou. La jambe et le pied étaient couverts d'un bas-de-chausses aussi en peau de daim, dont la couture disparaissait sous une frange aux longues découpures s'agitant chaque pas. Retenue sur la poitrine par une courroie, une robe de peau de castor, de vison, de loutre ou de martre, leur tombait des épaules jusqu'au jarret. Du haut en bas de cette sorte de manteau d'un très-grand prix, étaient teintes de longues raies, également distantes et larges d'environ deux pouces; on aurait dit des passementeries. Au bas de la robe les queues de vison, de martre ou de loutre pendaient en franges soyeuses, tandis que la tête de ses animaux était fixée en haut pour servir d'une espèce de rebord.
Ces hommes, le chef en tête, marchaient gravement et sans daigner regarder la foule de curieux qui les suivaient.
--Cap de diou se dit Mornac avec des yeux tout grands de surprise, voici bien de curieux personnages!
Et se penchant hors de la fenêtre, il apostropha Boisdon, qui parlait avec emphase au milieu de quelques-uns de ses nouveaux hôtes que l'étrangeté du spectacle avait attirés à la porte de l'auberge.
--Père Boisdon!
--Monsieur le comte? fit le digne homme, qui leva vers la fenêtre sa figure empourprée par la bonne chère et le vin.
--Quels sont donc ces drôles?
--C'est une députation d'Iroquois que M. le Gouverneur doit recevoir ce matin.
--Oh! oh! sandiou! ce sont là ces croquemitaines qui font tant de peur aux grands enfants de la Nouvelle-France!
Puis, à demi-voix:
--Mais à propos du Gouverneur, n'est-il pas temps de lui demander audience afin, d'abord, de lui remettre des dépêches de la cour, et ensuite de le prier de s'intéresser en ma faveur.
--Monsieur Boisdon! cria-t-il de nouveau.
--Qu'y a-t-il à votre service, monsieur le Comte?
--Pouvez-vous me faire conduire au château Saint-Louis?
--Certainement. Jean, holà! Tu vas guider M. le comte au château.
Le gamin, qui espérait entrer à la suite du gentilhomme et assister ainsi à la réception des Iroquois, accepta avec enthousiasme.
Mornac sortit les dépêches de sa valise, les mit dans la poche de son pourpoint, reprit son épée qu'il avait quittée pour se mettre à table, descendit dans la rue et suivit Boisdon fils. Celui-ci, fier d'escorter un gentilhomme et de se rendre au château, jetait des regards vainqueurs sur les connaissances de son âge qui flânaient dans la rue et contemplaient avec envie leur heureux ami Jean Boisdon.
CHAPITRE II
HARANGUES ET PIROUETTES
La résidence des gouverneurs français, appelée Château du Fort ou Saint-Louis, s'élevait sur les fondations mêmes qui soutiennent encore aujourd'hui la terrasse Durham. Commencé par Champlain, le château avait été peu à peu agrandi, amélioré, fortifié par M. de Montmagny et ses successeurs. Dominant la basse-ville et perché sur le bord de la falaise, cent quatre-vingt pieds au-dessus du fleuve, le donjon formait un grand corps de logis de deux étages, ayant cent vingt pieds de longueur, aux deux pavillons qui composaient des avant et arrière-corps.
Sur la façade du bâtiment régnait une longue terrasse, qui surplombait le cap et communiquait de plein pied avec le rez-de-chaussée.
Un grand mur d'enceinte, flanqué de deux bastions, mais sans aucun fossé, défendait le château du côté de la ville.
A cette époque, le gouverneur-général était M. de Mésy, vieux militaire et ancien major de la citadelle de Caen. Son prédécesseur, M. d'Avaugour, ayant été rappelé en France par suite des démêlés qu'il avait eus avec Mgr. de Laval, au sujet de la traite de l'eau-de-vie, l'évêque de Québec avait demandé à la cour de choisir lui-même le futur gouverneur; ce qui lui avait été accordé. Le prélat avait désigné M. de Mésy, l'un de ses anciens amis. Mais il se repentit bientôt de son choix. Car à peine le nouveau gouverneur fut-il arrivé à Québec, que la guerre éclata entre l'évêque et lui. L'élection du syndic des habitants mit le feu de la discorde au sein du Conseil Souverain. La plus grande partie du Conseil était opposée au principe électif et repoussa trois fois l'élection du syndic. Pour faire triompher ses idées, certainement plus libérales alors que celles de la majorité dirigée par l'évêque, le gouverneur suspendit plusieurs membres de leurs fonctions, et força le procureur-général Bourdon, ainsi que le conseiller Villeraye, à s'embarquer pour l'Europe.
Quoiqu'on ne puisse approuver l'opportunité de ces mesures, il résulta de tous ces tiraillements et des scènes violentes qui s'ensuivirent entre le gouverneur et l'évêque, que si M. de Mésy se montra trop ardent, trop emporté, trop irréfléchi dans ses procédés Mgr de Laval, de son côté, ne mit peut-être pas assez de soin à se concilier l'esprit altier de son ex-ami par quelques concessions habiles. D'ailleurs les querelles que le même prélat eut plus tard avec M. de Frontenac, prouvent que monsieur l'évêque, ainsi qu'on disait alors, était très-entier dans ses opinions, et que le sang royal qui coulait dans ses veines s'échauffait fort facilement dès qu'on faisait mine de froisser, tant soit peu, les idées éminemment autocratiques qu'il tenait de son auguste cousin Louis XIV.
Mornac s'était fait annoncer et venait d'être introduit auprès du gouverneur, qui avait ordonné de le faire entrer immédiatement en apprenant que le gentilhomme était porteur de dépêches de la cour.
Après l'avoir salué cordialement et avoir reçu des mains du chevalier le pli scellé des armes royales, M. de Mésy pria son hôte de s'asseoir.
D'une main dont il s'efforçait en vain de dissimuler l'agitation, M. de Mésy rompit le cachet du message de Colbert, et se mit à parcourir la lettre d'un regard fiévreux.
Mornac le regardait. Soudain il le vit pâlir, tandis que ses doigts crispés froissaient la dépêche.
Colbert, au nom du roi, reprochait vertement à M de Mésy ses violences envers l'évêque et le conseil, et lui annonçait que M. le marquis de Tracy, MM. de Courcelles et Talon étaient chargés de faire son procès dès leur arrivée à Québec.
Une larme d'indignation glissa sur la joue ridée du vieux soldat. Un éclair enflamma ses yeux. Il fut près d'éclater. Mais, il se maîtrisa presque aussitôt en se rappelant qu'il n'était pas seul. Puis, après avoir avalé un sanglot prêt à lui échapper, il poursuivit la lecture de la dépêche. On lui annonçait le prochain départ du régiment de Carignan pour le Canada, tout en lui enjoignant de ne faire aucune concession aux Iroquois, vu que les secours de troupes qu'on allait envoyer à la Nouvelle-France, mettraient bientôt les colons en état de dompter la fierté des Cinq Cantons.
Enfin Colbert recommandait le chevalier de Mornac à M. Mésy.
Celui-ci, qui avait eu le temps de se remettre un peu, dit au gentilhomme:
--Soyez certain monsieur le chevalier, que je ferai tout en mon pouvoir, pour vous être utile. Malheureusement, je ne vois guère la possibilité de vous obliger immédiatement. Revenez dans peu de jours et nous verrons à vous donner quelque chose à faire soit pour le service du roi, soit dans la traite des pelleteries pour votre propre compte.
Mornac s'inclina et remercia le gouverneur.
--Maintenant, reprit ce dernier, il me faut donner audition à une députation d'iroquois, dont je n'augure rien de bien satisfaisant. Souhaiteriez-vous d'assister à cette assemblée, Monsieur de Mornac?
--Je vous serais infiniment obligé de m'y autoriser.
--Veuillez alors venir avec moi.
Le gouverneur, suivi de Mornac, se dirigea vers la grande salle du château. La plupart des notables de Québec s'y trouvaient déjà réunis lorsque MM. de Mésy et Mornac y entrèrent.
C'était d'abord le supérieur des jésuites (l'évêque avait refusé de s'y rendre), les conseillers, l'épée au côté, comme leur charge leur en donnait le droit, puis le procureur-général Denis-Joseph Ruette, sieur d'Auteuil, MM. Le Vieux de Hauteville, lieutenant général de la maréchaussée, Louis Péronne de Mazé, capitaine de la garnison du fort de Québec, le conseiller, Aubert de la Chenaye, commis général, Charles Le Gardeur de Tilly, J.-Bte, Le Gardeur de Repentigny, Claude Petiot des Corbières, chirurgien, Blaise de Tracolla, médecin, et bien d'autres dont les noms m'échappent. [10]
[Note 10: Pour constater la précision de ces détails qu'on feuillette le «Dictionnaire généalogique» de M. Tanguay. Ce précieux ouvrage m'a été d'une grande utilité. On a remarqué, sans doute, que l'intendant ne figure point parmi ces personnages; c'est que M. Robert, conseiller d'état, le premier qui ait été nommé intendant de justice, de police, de finance et de marine pour la Nouvelle-France, ne vint jamais au Canada. M. Talon, qui arriva à Québec en 1665, est le premier qui ait exercé cet emploi dans la Nouvelle-France.]
Comme la députation Iroquoise ne s'était pas encore fait annoncer, M de Mésy présenta le chevalier de Mornac à l'élite de la société québecquoise, réunie au château. On fit le plus bienveillant accueil au jeune homme, que Ruette d'Auteuil invita même à aller passer la soirée chez lui en compagnie de quelques amis qu'il devait réunir.
Mornac accepta avec joie, se montra sensible à tous ces bons procédés, et commençait à répondre au grand nombre de questions qu'on lui posait sur l'état de la France lors de son départ, quand la porte s'ouvrit pour donner passage aux députés Iroquois.
Le silence se fit dans la grande salle; le chef de la députation s'avança vers M. de Mésy, aux côté duquel s'étaient rangées les personnes que nous avons mentionnées plus haut.
C'était un fameux capitaine agnier que ce chef, et redoutable autant par sa bravoure que par son épouvantable cruauté. Des Français, qui avaient été prisonniers dans le grand village agnier, avait surnommé ce farouche guerrier, Néron. Il avait autrefois immolé quatre-vingt hommes aux mânes d'un de ses frères, tué en guerre, en les faisant tous brûler à petit feu, puis en avait massacré soixante autres de sa propre main. Pour perpétuer le souvenir de cette horrible hécatombe, il en avait fait «tatouer les marques sur sa cuisse qui, pour ce sujet, paraissait toute couverte de caractères noirs». [11]
[Note 11: Historique. Voir Les Relations des Jésuites Vol. III, 1663, ch. IX, p. 25.]
Le nom qu'il avait reçu de sa famille était Griffe-d'Ours. Mais celui qui lui plaisait le plus et qu'il s'était, donné lui-même était la _Main-Sanglante_.
Bien qu'elle dépassât la moyenne, sa taille n'était pas très-élevée; mais larges étaient ses épaules, et tout du long de ses bras on voyait s'entrecroiser des réseaux de muscles puissants. Sur un cou épais reposait une grosse tête, au front et au menton fuyants. Les yeux petits et bruns, brillaient à fleur de l'orbite, tandis que le nez écrasé semblait se confondre avec la bouche, saillante et carrée comme le museau d'une, bête fauve. En un mot, c'était une vraie tête d'ours plantée sur un corps d'homme, à la charpente lourde et aux appétits féroces comme l'animal auquel il ressemblait.
Malgré le tatouage qui couvrait sa figure, ses cheveux rasés sur la plus grande partie de son crâne, l'Iroquois paraissait avoir quarante ans.
Le hasard avait voulu que le chef agnier appartint à la tribu de l'Ours. Aussi Griffe-d'Ours portait-il bien son nom. Quant à celui de Main-Sanglante, on sait déjà qu'il était usurpé.
Le gouverneur s'assoit dans un fauteuil, et sa suite à ses côtés; les députés Iroquois s'assirent sur une natte, aux pieds de M. de Mésy, pour marquer plus de respect à Ononthio.
Tout le milieu de la place était vide, afin que l'orateur iroquois pût faire ses évolutions sans embarras. L'éloquence des Sauvages exigeait beaucoup de mouvements et, s'exprimait autant par des gestes très-animés, même des bonds, que par la parole.
L'un des Iroquois, porteur d'un long calumet tout bourré de pétun, l'alluma et le présenta au chef. Celui-ci le prit, fuma gravement quelques bouffées, et passa la pipe au gouverneur, qui dut en faire autant. Lorsque le calumet de paix eut circulé par toutes les bouches françaises, il revint aux Iroquois, qui achevèrent de consumer le tabac qu'il contenait.
Durant ce temps, Mornac s'essuyait la bouche à la dérobée.
--Mordiou! grommelait-il, c'est un cérémonial assez malpropre que celui-là.
Les Iroquois avaient apporté vingt colliers de grains de porcelaine,[12] qui représentaient les différentes propositions à faire. Toutes avaient rapport à la paix dont la conclusion faisait l'objet de cette ambassade. Chaque collier avait une signification particulière. L'un aplanissait les chemins, l'autre rendait les rivières calmes, un troisième enterrait les haches de guerre, d'autres signifiaient qu'on se visiterait désormais sans crainte et sans défiance, les festins qu'on se donnerait mutuellement, l'alliance entre toutes les nations, et le reste.
[Note 12: Avant l'arrivée des Européens dans le pays, les Sauvages confectionnaient ces colliers avec l'intérieur de certains coquillages; mais comme ces wampums leur coûtaient beaucoup de travail, ils leur préfèrent bientôt les colliers de verroterie, des que les blancs vinrent en contact avec les aborigènes de l'Amérique septentrionale.]