Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664)
Chapter 19
Dans l'après-midi, on se souvient qu'il avait encore reçu une verte correction de la Corneille, son acariâtre moitié. Cette scène avait eu lieu juste avant l'arrivée de Joncas au village et la honte avait empêché Vilarme de sortir si tôt après, bien que le brouhaha causé par la venue du marchand eût éveillé son attention.
Mais le tumulte créé par le retour du parti de chasse avait donné le dernier coup d'éperon à sa curiosité, et, la Corneille étant déjà sortie de sa cabane pour aller se joindre au groupe qui entourait le marchand, Vilarme s'était décidé d'en faire autant de son côté. Mais comme il arrivait près de la foule, Joncas avait déjà tourné le dos pour sortir du village.
Vilarme ne l'ayant pas vu en face n'avait heureusement pu reconnaître le Canadien sous son déguisement.
Cependant les allures de Mornac pendant la danse et le repas, la proposition détournée du Gascon touchant l'eau-de-vie, lui donnaient à penser.
N'y aurait-il pas encore perfidie là-dessous? se disait Vilarme tout en feignant de manger. Cela me sembles suspect. Et ce festin même, n'est-ce pas la Perdrix-Blanche qui l'a ordonné ou fait commander? Elle était bien portante hier. Et aujourd'hui la voici subitement malade... Cela louche. Il y a du Mornac là-dessous. S'il veut encore s'enfuit avec sa belle parente, nous verrons à entraver leurs desseins. Mais moi-même que fais-je ici? Ma position n'est-elle pas intolérable? Méprisé de Griffe-d'Ours, en butte à ses soupçons, haï de Mornac et de sa cousine, berné par les Sauvages, maltraité ignominieusement par cette femme maudite qui semble avoir pour mission de me faire expier ce lâche assassinat que j'ai commis autrefois sur une femme, n'ai-je pas aussi, moi, de seul recours qu'en la fuite? Fuir, c'est cela! Fuyons, nous aussi. Qui, mais Mornac que je laisse avec elle que j'aime? Car c'est une vraie fatalité, mais je l'aime cette fille de ma victime. Sa fortune n'est pas à dédaigner non plus! Que faire?...
Longtemps il resta plongé dans ses réflexions, et tellement absorbé qu'il en oubliait de manger.
Mornac qui s'en aperçut se dit:
--Voilà Vilarme qui délibère avec lui-même. Il doit ruminer quelque vilainie. Attention!
--C'est cela, continuait de penser Vilarme. Sans plus tarder j'agirai ce soir même. Mettant à profit quelque bonne occasion je m'esquiverai d'ici pour me glisser inaperçu jusqu'à la cabane que Mlle de Richecourt habite. Il n'y a plus maintenant de sentinelle à la porte de son ouigouam. Je m'en suis convaincu avant d'entrer dans celui-ci. Tandis que le chef Iroquois et ce maudit Mornac seront tranquillement ici je pénétrerai sans obstacle jusqu'à la jeune fille qui me sera livrée sans défense... Cette nuit je tuerai Mornac et après que je l'aurai vaincue, la belle ne sera que trop aise encore de s'enfuir avec moi pour éviter les brutalités de Griffe-d'Ours et les horreurs de la vie sauvage.
Ce petit plan n'est pas bête! Ayons l'oeil au guet et choisissons bien le moment pour ne pas manquer notre sortie.
--De l'eau-de-feu! qu'on nous en donne! criaient les convives.
Le plat d'écorce rempli jusqu'aux bords, circula de nouveau tout autour du cercle des Sauvages dont l'ivresse se trahit bientôt par les gestes et les poses les plus désordonnées.
Ceux qui avaient vidé leur assiette s'étendaient sans façon sur le dos et se laissaient aller aux premiers bercements de l'ivresse et à la somnolence stupéfiante causée par la quantité de viandes qu'ils avaient avalées.
Les autres ayant à coeur de terminer leur tâche continuaient à lutter bravement contre les dégoûts que leur causait leur goinfrerie et contre les premières vapeurs de l'ivresse qu'ils sentaient planer sur leur cerveau comme un épais brouillard.
--Que je sois pendu, pensa Mornac, si plusieurs d'entre eux ne crèvent pas comme des canons trop chargés. Les sales animaux! Et dire, pourtant, qu'un gentilhomme, de toute bonne lignée qu'il soit, se met dans un état semblable pour avoir pris trop de vin! Mornac, mon bon, ceci est une frappante leçon pour toi qui souvent, hélas! a par trop coudoyé Messire Bacchus. Un homme qui se respecte doit avoir horreur de se mettre en une aussi abjecte condition, et je jure, dès ce moment de ne plus boire! Quand je dis ne plus boire, j'entends ne plus en abuser. Car pour ce qui est de se gaudir le coeur avec un verre ou deux du divin jus de la treille, en face d'un bon et loyal ami, je ne vois pas qu'un honnête homme puisse trouver à redire. Mais m'avilir encore à l'instar de ces brutes, jamais! Je me le jure à moi-même et me prends la main à cet effet.
Le plat d'écorce fut encore rempli.
Quelques-uns de ceux qui s'étaient couchés se relevèrent pour boire encore une fois et se recouchèrent aussitôt. Plusieurs n'eurent pas la force de s'asseoir et retombèrent inertes après quelques vains efforts.
Cette dernière lampée en acheva d'autres qui avaient tenu bon jusque-là et qui s'affaissèrent à côté de leurs compagnons.
Mornac remarqua avec inquiétude que Griffe-d'Ours n'avait fait qu'effleurer, cette fois, la coupe du bord de ses lèvres.
--Diable! qu'est-ce que cela veut dire? pensa le Gascon. Ce gredin aurait-il l'intention de ne se point griser? Se souvient-il qu'il a promis à Jeanne de la forcer à l'épouser cette nuit? Irait-il prévenir notre dessein de fuite? L'heure avance, damnation! et Vilarme qui m'épie!
--Cette solennité est bien choisie pour célébrer mon mariage avec la vierge blanche se disait Griffe-d'Ours. C'est au milieu de ses guerriers réunis qu'un chef doit prendre femme. C'est bon, je vas aller chercher la vierge pâle sous son ouigouam et l'amener ici. Je ne me sens pas encore assez hardi pour la contraindre à m'écouter. Cette femme fière a tant de puissance dans son oeil noir. Si je prenais quelques gorgées de plus d'eau-de-feu. Je me suis ménagé jusqu'à présent.
Il fit signe qu'on lui passa la coupe.
Mornac le couvait des yeux.
Vilarme qui les observait tous les deux vit leur attention détournée. Il se leva et sortit de la cabane sans être remarqué.
Après avoir bu Griffe-d'Ours sembla concentrer ses forces pour ranimer son courage.
Il se mit debout, non sans quelques efforts et se dirigea vers la porte du ouigouam en titubant un peu.
Il pouvait être alors dix heures du soir.
--Mon Dieu! pensa Mornac, pourvu que mes amis soient arrivés! Mais Vilarme n'est plus là! Malédiction!
S'il n'eût écouté que l'inspiration du moment il aurait bondi au dehors. La prudence le retint.
Il attendit que Griffe-d'Ours fut sorti du ouigouam pour le quitter à son tour.
Les entrées et sorties des convives étaient assez ordinaires pendant un festin pour qu'on ne prît pas garde à l'absence de quelques-uns.
En mettant son pied fiévreux hors de la cabane, Mornac aperçut Griffe-d'Ours qui le précédait de quelques pas, et plus loin, tout près du ouigouam de la Perdrix-Blanche, une ombre qui se mouvait dans la nuit.
Mornac réfléchit que ce devait être Vilarme et passa immédiatement derrière la cabane du festin pour gagner la sienne inaperçu en faisant un détour.
Son coeur battait à rompre sa poitrine.
--Oh! malheur à vous, mécréants! grondait-il tout en se faufilant entre les ouigouams silencieux et sombres, malheur à vous! Mes amis sont là qui m'attendent impatients. Nous sommes de force à lutter contre vous deux!
Il atteignit sa cabane dont il écarta la portière d'une main fébrile.
La hutte était plongée dans une obscurité presque complète. Quelques tisons à demi éteints brillaient faiblement au milieu de la cabane plongée dans l'ombre à ces extrémités. Le silence n'y était interrompu que par les ronflements de la vieille qui dormait dans un coin.
--Ne seraient-ils pas arrivés! fit Mornac en se penchant avec anxiété sur les charbons pour en raviver le feu.
La flamme jaillit sous le souffle ardent du jeune homme qui jeta un coup d'oeil rapide autour de lui.
Il ne vit que la vieille qui dormait toute recoquillée sur son galetas.
--Personne! Oh! le ciel nous hait donc! Et bien! puisque le temps est venu, allons mourir!
Il se pencha vers l'endroit où il couchait habituellement, tira de sous son lit une hache et un long couteau de chasse que la vieille lui avait procurés durant le jour, rejeta le tison allumé dans le brasier, et bondit hors du ouigouam.
CHAPITRE XIX
TERREURS MORTELLES
En proie aux angoisses les plus poignantes, Mlle de Richecourt avait passé la journée auprès du grabat de la Perdrix-Blanche.
Terrifiée par la promesse que Griffe-d'Ours lui avait faite de la prendre pour femme le soir même, elle avait alternativement prié et pleuré tout le jour. Le moment de la fuite se trouvait si rapproché de l'heure terrible dont le chef Iroquois l'avait menacée, les chances d'une évasion si précaires et si hasardées qu'elle avait fait d'avance le sacrifice de sa vie, bien décidée de prévenir le déshonneur par une mort volontaire. A force de songer aux probabilités de sa fin prochaine, elle en était arrivée, vers le soir, à une tranquillité relative qui se pouvait expliquer moins par la force de la volonté que par un affaissement nerveux amené par l'excitation extrême qu'elle avait ressentie la veille et le jour même.
Pendant le festin, auquel nous venons d'assister, elle était donc là, près du galetas de la Perdrix-Blanche endormie. Elle, assise, immobile, sa figure pâlie appuyée sur sa main gauche, le regard triste et vague, les lèvres décolorées, mais contractées et portant l'expression d'une décision irrévocable.
Ainsi pâle et sans mouvement, à peine éclairée par les lueurs ternes du feu qui allait s'éteignant au milieu de la cabane, la demoiselle de Richecourt ressemblait à ces blanches statues de marbre, assises éplorées sur les tombeaux des châtelaines, ses aïeules, qui reposaient dans la chapelle funéraire du château de Kergalec.
A mesure que l'heure fatale approchait, la conscience semblait lui revenir et des frissons nerveux passaient par tout son être au moindre bruit, tout comme la calme surface d'un lac frémit au plus petit souffle de vent.
Il est si bon de vivre, après tout, lorsque l'on n'a que vingt ans à peint et qu'on est doué par Dieu de la richesse et de tous les dons personnels qui semblent promettre un prochain avenir de félicité! Comment ne pas sentir des regrets amers de quitter une vie toute parsemée d'illusions dorées et de séduisantes promesses dont on n'a pas pu constater encore la cruelle inanité. Sentir circuler dans ses veines un sang jeune et généreux et se dire: Dans une heure, en moins de temps peut-être, mon coeur fait pour aimer et pour battre sur une âme amie arrêtera soudain ses pulsations vivifiantes. Cette exubérance de vie que je sens bouillonner en moi, se calmera subitement pour se geler sous le souffle de glace de l'éternelle immobilité! Oh! les malheureux qui ont éprouvé ces atroces tourments ont dû bien souffrir et Dieu qui juge tout, leur aura su pardonner peut-être un désespoir inspiré par une destinée aussi cruelle.
Jeanne était donc froide en apparence, mais le coeur plein d'émotion, prêtant l'oreille aux mille bruissements nocturnes, elle se demandait s'il était bien vrai que la mort fût proche ou s'il lui restait encore une espérance de salut.
Des pas furtifs, qui se rapprochaient évidemment du ouigouam, vinrent tout à coup répondre à son coeur comme un choc dont les vibrations vont frapper sur un endroit sonore.
Elle se redressa, la gorge palpitante, ses lèvres sèches entr'ouvertes et le regard plein d'une anxiété terrible.
--Oh! si c'était mes amis! pensa-t-elle.
A mesure que les pas devenaient plus distincts, les palpitations de son coeur se faisaient plus pressées et frappaient comme des coups de marteau dans sa tête.
Celui qui s'approchait allait entrer.
Qui allait-elle voir apparaître?
Question de vie ou de mort.
Ses deux mains se croisèrent sur sa poitrine qui bondissait convulsivement.
A la porte une main se montre.
La portière s'agita, s'ouvrit.
Jeanne poussa un cri de terreur.
C'était Vilarme.
Souriant, il s'avança vers la jeune fille épouvantée.
Elle avait été tellement absorbée par la seule pensée du terrible Griffe-d'Ours qu'elle avait oublié les dangereuses poursuites du baron. Au lieu du péril prévu, un autre inattendu, mais aussi terrible, se dressait tout à coup devant elle, sans empêcher en aucune sorte les approches aussi périlleuses du premier.
--Vous me paraissez bien émue, Mademoiselle, dit l'affreux homme.
Furtivement, Jeanne glissa sa main droite dans les plis de sa robe, et ne répondit pas.
--Vous me haïssez donc beaucoup! continua-t-il d'un ton douloureux et peiné.
Vous vous trompez un peu, Monsieur, répondit Jeanne en s'efforçant de raffermir sa voix. C'est plus que de la haine que je ressens pour vous, c'est de l'horreur!
Vilarme pâlit.
--Et le chef iroquois, reprit-il trouve donc un peu plus de grâce devant vous?
A son tour Jeanne pâlit encore, malgré que cela eût paru d'abord impossible.
--Il est rumeur qu'il vous doit épouser cette nuit.
Mlle de Richecourt ne répondit pas.
Malgré la position périlleuse où elle se trouvait, elle semblait prêter l'oreille à quelque bruit du dehors.
Elle avait cru entendre un nouveau bruissement de pas.
--Écoutez! Mademoiselle, continua Vilarme qui se rapprocha de la jeune fille. Le temps presse, les instants sont précieux; chaque seconde vaut une année. Vous êtes menacée du plus effroyable sort qui peut atteindre une femme de votre caste. Vous, la femme d'un brutal Iroquois! Il y a de quoi vous glacer le sang dans les veines. Encore une fois veuillez m'écouter. N'oubliez pas que si j'ai tué votre mère, ce fut, après tout, par amour. Je vous aime comme je l'ai aimée, avec passion, rage et furie! Voulez-vous être ma femme? Nous allons fuir ensemble...
Le regard que Mademoiselle de Richecourt laissa tomber sur l'infâme était tellement chargé de dégoût et d'horreur qu'il comprit quelle immense répulsion il causait à Jeanne.
Mais cet homme qui avait, innée en lui, la furie du crime, s'écria:
--Eh bien, tu l'auras voulu!
Et il s'élança pour saisir la jeune fille qui sauta par dessus le corps de la Perdrix-Blanche. Celle-ci réveillée se mit sur son séant. Vilarme allait franchir à son tour ce frêle obstacle lorsque la portière s'écarta soudain.
Un homme bondit à l'intérieur.
Le casse-tête qu'il brandissait tournoya en sifflant et s'abattit sur la tête de Vilarme.
Le crâne du misérable vola en éclat par la cabane avec des lambeaux sanglants de cervelle qui jaillirent jusque sur la robe de Jeanne.
Sans un cri, Vilarme s'abattit sur le sol, la tête fracassée, vide, ruisselant de sang, hideux.
Il était mort.
--Griffe-d'Ours! s'écria Jeanne avec une angoisse inexprimable.
Le chef iroquois se pencha sur le cadavre de Vilarme qu'il poussa du pied.
--Le chef a bien fait, dit-il, de venir chercher sa femme que ce chien convoitait. Il était temps! La vierge blanche est-elle prête? Mes guerriers m'attendent pour assister à notre mariage.
Pour toute réponse Jeanne brandit le stylet qui ne l'avait point quitté, afin de s'en frapper au coeur.
Mais en appuyant sur sa jambe droite et en avançant sa poitrine pour donner plus de force au coup qu'elle se voulait porter, son pied glissa sur un fragment encore chaud de la cervelle de Vilarme et la pauvre Jeanne tomba à la renverse en laissant échapper son arme.
Griffe-d'Ours bondit sur elle et lui enserra les poignets de ses mains puissantes.
--Mon Dieu, je suis perdue! cria-t-elle.
Griffe-d'Ours repoussa brusquement de sa main gauche la Perdrix-Blanche qui voulait s'interposer entre lui et Jeanne qu'il releva de sa main droite.
Au même instant Mornac s'élançait à son tour dans le ouigouam.
A l'apparition subite de ce nouvel ennemi, Griffe-d'Ours lâcha la jeune fille, ressaisit son tomohâk qu'il avait laissé tomber, et courut au devant du chevalier.
Tous deux, l'arme haute, s'arrêtèrent à trois pas de distance.
Ils se brûlaient du regard.
--Chiens de faces pâles! vous voulez donc tous mourir par ma main ce soir! gronda Griffe-d'Ours.
Son terrible casse-tête se leva, tournoya de nouveau pour tuer.
Mornac fit un écart, évita le coup, lança sa hache d'armes de toutes ses forces sur la poitrine nue du sauvage.
Celui-ci avait aussi deviné l'attaque et diminua l'intensité du choc en se détournant un peu.
Néanmoins le sauvage chancela, car la massue de Mornac lui avait déchiré, broyé fort avant les chairs de la poitrine.
Le chevalier tira son long couteau de chasse et s'avança pour en percer son ennemi qui le prévint en lui saisissant le bras d'une main et la gorge de l'autre.
Il y eut un instant de crispation terrible dans les muscles du corps de ces deux hommes.
Doué d'une force physique supérieure à celle du chevalier, Griffe-d'Ours lui tordit le bras si violemment que Mornac dut laisser tomber son couteau.
Le Sauvage enserra de ses deux mains le cou du pauvre chevalier qu'il renversa sous lui.
Mornac voulut enfoncer aussi ses doigts crispés dans la gorge de l'Iroquois.
Celui-ci qui était tombé à genoux sur la poitrine du jeune homme, fit un bond qui le débarrassa de cette étreinte; et puis appuyant ses deux genoux sur chacun des bras de Mornac pour paralyser ses mouvements, il resserra lui-même l'étau d'acier de ses cinq doigts.
Mornac réduit à l'impuissance et à la merci de son ennemi voulut crier.
Il râla.
Sa figure empourprée bleuit. Ses yeux injectés de sang lui sortirent presque de leur orbite.
Jeanne vit qu'il allait être étouffé, ramassa son stylet, et accourut pour en frapper Griffe-d'Ours.
La Perdrix-Blanche à vue de son frère en danger, se jeta au devant de Jeanne, et, plus forte qu'elle, l'empêcha d'avancer.
Épuisé, étranglé, suffoqué, Mornac sentit peu à peu sa vie s'en aller.
Il fit un dernier et immense effort pour se débarrasses de Griffe-d'Ours.
Deux fois son corps se roidit, sauta en soulevant le Sauvage cramponné à son cou.
Deux fois il retomba sur le col avec un bruit mat et désespérant.
Alors ce pauvre Mornac s'aperçut qu'il allait mourir.
Il ne vit plus que des éclairs devant ses yeux. Ses oreilles furent ébranlées comme si tout un carillon de cloches lui eût sonné dans la tête.
Il lui sembla que sa poitrine allait éclater.
Un frémissement suprême courut par tout son corps.
Et puis il ne bougea plus....
CHAPITRE XX
VENGEANCE ET CARNAGE
Pour ne pas entendre le dernier râle de l'infortuné Mornac, nous sommes forcés de retourner dans la grotte du champ des morts où pourtant, d'autres sanglots d'agonie nous attendent peut-être aussi.
Le premier assaut de découragement subi, les trois hommes ensevelis dans la caverne songèrent à faire l'impossible pour sortir de cet affreux tombeau.
Après de nouveaux efforts contre l'épaisse muraille dont la pierre nouvellement tombée de la voûte fermait la sortie de la caverne, après s'être bien convaincus qu'ils ne pourraient jamais renverser ce lourd quartier de roc, ils songèrent à trouver une autre issue.
--Chef, dit Joncas au Renard-Noir, appuyez-vous contre ce côté de la caverne. Je vas vous monter sur les épaules pour tâter un peu la voûte.
Le Huron s'exécuta et Joncas lui grimpa sur le dos.
Avec la crosse de son fusil le Canadien se mit à sonder le roc.
A partir du fond il frappa partout dans le toit rugueux de la caverne.
Partout retentissait un bruit mat qui témoignait de l'épaisseur de la pierre.
A mesure que le Sauvage changeait de position pour permettre à Joncas de sonder plus loin, l'espoir s'éteignait dans l'âme des trois malheureux.
Jolliet surtout faisait mal à voir.
Affaissé sur le sol, la tête baissée, il semblait tout à fait résigné à mourir, ne paraissant plus avoir aucune espérance à réaliser sur terre.
Lorsque la crosse du fusil de Joncas frappa près de l'endroit de la voûte qui s'était refermé sur l'énorme quartier de roc dont la grotte était bouchée, la pierre rendit un son plus sonore.
Joncas frappa de nouveau.
Un éclair de satisfaction illumina sa figure.
Tenez-vous ferme sur vos jambes, dit-il au Huron.
--Y êtes-vous?
--Oui.
Le Canadien serra fortement son arme par le canon, en appuya la crosse contre la voûte et se mit à pousser.
La résistance fut d'abord considérable.
Puis Joncas sentit que la pierre cédait, cédait.
Il redoubla d'efforts, tant qu'enfin il aperçut en levant la tête une étoile qui scintillait dans le ciel par l'étroite ouverture.
Il se laissa glisser à terre et jeta un cri de joie.
Nous somme sauvés, dit-il.
Jolliet le regarda ébahi.
Il n'était plus fait à l'idée de sortir vivant de la caverne.
--Aidez-moi, reprit Joncas, à entasses ici nos ballots de fourrures, afin que nous puissions nous dessus tous les trois et pousser cette pierre que je viens de soulever. Vite!
Les trois amis réunirent leurs forces et firent glisser une grosse pierre qui, descellée par l'éboulis que le tremblement de terre avait causé, formait comme une trappe naturelle.
L'ouverture pouvait largement laisser passer un homme.
Joncas sortit le premier et fit entendre une prudente exclamation de joie lorsqu'il s'aperçut que cette pierre pouvait se replacer et s'ôter à volonté.
--Mille tonnerres! dit-il, tout cela va tourner, en fin de compte, à notre avantage. Et ainsi renfermé dans la caverne, jamais on ne pourra nous y trouver. Mais partons, nous sommes bien en retard!
--Arrête! dit le Huron. Il faut faire disparaître les traces de notre passage par ici.
Il rejeta à l'intérieur quelques parcelles de pierre et de terre qu'ils avaient déplacées en soulevant la trappe. Ensuite il descendit jusqu'au pied du rocher, à l'entrée naturelle de la grotte.
Il en écarta les broussailles de la caverne, alluma une esquille de bois et se mit à effacer jusqu'à la moindre trace de leur séjour en cet endroit.
Au bout d'un quart-d'heure, il grimpa sur le faîte du rocher et rejoignit ses compagnons qui l'attendaient assis sur le bord de la trappe béante.
Le Sauvage descendit dans la grotte, s'assura que les ballots de pelleteries étaient bien placés au bas de l'ouverture, afin que ses amis et lui pussent au besoin se précipiter tête baissée dans le souterrain, s'ils étaient suivis de trop près.
Toutes ces précautions prises, il remonta près de Joncas de de Jolliet et tous trois commencèrent à se glisser sans bruit vers le village.
La célébration du festin et l'heure avancée leur permirent de pénétrer sans être aperçus dans la bourgade.
Quand ils arrivèrent dans le ouigouam de Mornac, celui-ci venait de le quitter depuis quelques minutes à peine.
Ne l'y trouvant point, ils se dirigèrent guidés par le Renard-Noir, qui en connaissait la situation, vers le ouigouam de la Perdrix-Blanche.
Il entr'ouvrit la portière et regarda à l'intérieur.
Il se rejeta brusquement en arrière, dit quelques mots rapides à l'oreille de ses deux compagnons.
D'un commun élan ils tombèrent tous les trois dans la cabane comme une trombe: Joncas sur Griffe-d'Ours, qui tenait encore Mornac à la gorge, et le Huron sur la Perdrix-Blanche.
En un clin d'oeil Griffe-d'Ours et sa soeur étaient garrottés et bâillonnés sans avoir eu le temps de jeter un cri.
Mornac, qui pour n'être pas mort n'en aurait valu guère mieux une minute plus tard, ressentit au milieu de sa pamoison, un soulagement extraordinaire.
--Je dois être mort! pensa-t-il Voilà que c'est fini pour moi!
Comme il lui sembla qu'on s'agitait furieusement sur son corps:
--Cadédis! ajouta-t-il, suis-je donc déjà dans l'enfer que mille diables piétinent sur mon cadavre!
Quand il reprit tout à fait ses esprits, il aperçut Griffe-d'Ours et la Perdrix-Blanche ficelés dans un coin comme des momies.
Jolliet était à genoux aux pieds de Mlle de Richecourt dont les yeux, levés vers le ciel, remerciaient éloquemment Dieu de sa délivrance inespérée.
Quant à Joncas et au Renard-Noir, penchés sur Mornac étendu par terre, ils regardaient avec un affectueux intérêt la vie lui revenir.
Le Gascon s'assit, secoua la tête pour chasser le sang que la strangulation y avait fait affluer, de dit à ses amis: