Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664)

Chapter 18

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Malheureusement pour le chef iroquois ses précautions étaient tardives et inutiles, car Mornac avait pu, tout à loisir, le matin même, se mêler à la foule qui avait envahi le ouigouam de la Perdrix-Blanche, et faire part à sa cousine des instructions de Renard-Noir. Peu lui importait donc ensuite d'être épié, ce dont il s'aperçu bientôt du reste.

Pour ce qui est de Vilarme il fut la seule victime de la méfiance de Griffe-d'Ours; car le baron, dont la figure sinistre annonçait ce jour-là quelque mauvais dessein, parut fort désappointé d'être menacé d'un coup de tomohâk, lorsqu'il voulut pénétrer dans la cabane qui abritait Mlle de Richecourt.

Il était passé midi, le parti des chasseurs avait depuis longtemps disparu sous les bois dont les feuillages desséchés jonchaient la terre durcie par la gelée.

Le village était paisible, le temps sombre et froid forçant les Iroquois à rester sous les ouigouams, où l'on faisait un grand feu, si l'on en jugeait par les gros flocons de fumée blanche qui s'en échappaient en spirales ouatées.

L'on n'entendait seulement que quelques imprécations suivies de coups, qui partaient du ouigouam de la Corneille. Chacun savait que c'était pour elle une habitude de battre régulièrement tous les jours le baron de Vilarme, son mari adoptif, et l'on ne s'en inquiétait pas davantage.

Seul dans la cabane de la bonne et vieille femme qui lui avait une fois sauvé la vie, Mornac s'occupait tranquillement de ses petits préparatifs de départ, sans s'inquiéter aucunement de celui qui, caché dans une cabane voisine, épiait sa sortie et ne pouvait pourtant savoir ce que le Gascon faisait chez soi.

Sur les trois heures de l'après-midi un Iroquois qui sortait de sa cabane aperçut un canot remontant la rivière Manhatte. Il était dirigé par un seul homme et venait du côté du village.

Le Sauvage poussa un cri guttural. Plusieurs autres sortirent aussitôt de leurs ouigouams.

Le premier leur indiqua le canot du doigt. Ils s'élancèrent aussitôt hors de l'enceinte du village.

Arrivés sur le bord de la rivière, ils reconnurent que c'était un homme blanc qui montait l'embarcation.

En quelques minutes celui-ci gagna la rive où se tenait le groupe auquel il adressa la parole en hollandais.

Les Iroquois qui commerçaient avec les habitants de la Nouvelle-Hollande, leurs alliés, lui souhaitèrent la bienvenue.

L'homme débarqua en leur demandant:

--Avez-vous des fourrures et des raquettes? L'hiver approche et j'ai besoin de ces effets.

--Tu en trouveras au village. Que nous apportes-tu en échange?

--De la poudre et de l'eau-de-feu.

--De l'eau-de-feu! Oah! viens avec nous.

--Aidez-moi à porter ces barils.

On enleva le tout en un tour de main, tandis que l'étranger prenait n long mousquet couché à l'arrière du canot et le jetait négligemment sur son épaule. Tout en suivant les Sauvages il soufflait, pour en raviver la flamme sur une longue mèche allumée qui s'enroulait près de la lumière de son arquebuse.

Arrivé au milieu du village il s'arrêta et fit signe de déposer les barils à terre.

--Allez me chercher des peaux de castor, de renard et de buffle, des raquettes et des souliers de peau de daim, dit-il en s'appuyant d'un air résolu sur le canon de son mousquet.

Mornac attiré par le mouvement de va et vient sortit de son ouigouam et vint se mêler au groupe de Sauvages qui entouraient l'homme blanc.

Joncas et lui se reconnurent aussitôt.

Mais tous les deux se regardèrent froidement comme s'ils ne s'étaient jamais vus.

Joncas qui avait couru longtemps les bois et qui, comme trappeur avait eu des relations fréquentes avec les habitants de la Nouvelle-Hollande parlait assez bien la langue de cette population. Muni d'une forte somme que Mme Guillot lui avait remise il s'était rendu à Orange après avoir laissé ses deux compagnons dans la grotte du champ des morts.

Au fort d'Orange il s'était procuré un canot, un baril de poudre, quatre d'eau-de-vie et s'était embarqué avec ces marchandises sur la rivière Manhatte qu'il avait remontée jusqu'au grand village d'Agnier.

Quand on eut entassé à l'envi aux pieds du faux marchand des paquets de pelleteries de toutes sortes, des souliers de peau de caribou et des raquettes, il se mit à choisir ce qui lui convenait et à discuter les prix avec toute l'âpreté d'un véritable commerçant.

Ces négociations durèrent une bonne heure au bout de laquelle on entendit des cris de triomphe qui partaient de la bordure du bois.

C'était le parti de chasseurs qui revenait chargé de gibier.

Griffe-d'Ours s'informa de la cause du rassemblement qui s'était fait au milieu du village et s'approcha comme les autres de Joncas qui le regarda d'un oeil indifférent et qu'il ne reconnut point.

--Quelles sortes de marchandises mon frère a-t-il donc apportées? demanda l'Iroquois à Joncas.

--De la poudre et de l'eau-de-feu, chef.

--De l'eau-de-feu! s'écria Griffe-d'Ours dont les traits s'animèrent aussitôt. Il ne nous manquait plus que cela pour notre festin, dit-il aux siens.

--Nous y avons pensé, répondirent les Sauvages, et chacun, ce soir, en aura sa part.

--Oah! repartit Griffe-d'Ours avec satisfaction. Notre frère blanc partagera-t-il avec nous le grand repas à tout manger?

--Je le voudrais bien, répondit Joncas, mais je dois être de retour à Orange durant la nuit, et il faut que je parte tout de suite.

--Mon frère est libre de s'en aller quand il voudra.

Joncas s'inclina sans répondre, et, ces échanges faits, demanda qu'on l'aidât à emporter ses emplettes jusqu'au canot.

On s'empressa de l'obliger.

Quand il eut placé ses effets sur l'embarcation, il salua de la main tous ceux qui l'avaient escorté, s'assit à l'arrière de sa pirogue que se mit à descendre aussitôt le courant et disparut au prochain détour de la rivière.

Joncas suivit ainsi le fil de l'eau près d'une demi-lieue au dessous de la bourgade. Là, bien sûr qu'on ne pouvait plus le voir et qu'il n'était pas épié, il s'orienta. Sur la rive gauche il reconnut un gros arbre qu'il avait remarqué. A trois reprises il imita le cri strident et cassé du martin-pêcheur.

Du massif d'arbres qui bordaient la rive le même signal répondit au sien, et Joncas poussa son canot vers le bord qu'il atteignit en quelques coups d'aviron.

La tête et le corps nu d'un Sauvage sortirent d'une touffe de broussailles.

--Le Renard-Noir est-il fatigué de m'attendre? demanda Joncas.

--Un vrai Huron ne connaît pas la fatigue, répondit fièrement le Sauvage. Mon frère a-t-il réussi?

--Oui. L'eau-de-feu coulera pendant le festin ce cette nuit.

--_Andeya!_ (Voilà qui est bien.)

--Cachons le canot sous ces branchages et dépêchons-nous d'emporter tout cela.

Dix minutes plus tard il s'enfonçaient dans la forêt.

Chargés d'effets, ils n'allaient que lentement et vu qu'il leur fallait tourner au loin le village pour ne pas être aperçus, l'obscurité du soir descendait sur la forêt quand ils pénétrèrent dans la grotte. Jolliet les y attendait le mousquet au poing tout en prêtant l'oreille aux rumeurs inaccoutumées qui venaient de la bourgade.

--Il paraît que les réjouissances ont commencé là-bas et que mon eau-de-vie dégourdit ces gredins, remarqua Joncas. Tout va bien, monsieur Louis, et il est probable que, cette nuit vos amis seront libres. Mais, dites-moi donc un peu, cette caverne a bien changé de façon, depuis que je suis parti. Pourquoi cette pierre coupe-t-elle maintenant le souterrain en deux?

Jolliet lui exposa que ce quartier de roc s'était affaissé pendant le tremblement de terre de la nuit précédente.

Joncas s'en approcha et hocha plusieurs fois la tête.

--Enfin! dit-il, prenons d'abord une bouchée. Nous porterons ensuite ces fourrures et ces souliers au fond de la caverne, avant de nous glisser vers le village.

Pendant leur frugal repas, ils discutèrent de nouveau le plan qu'ils avaient formé pour l'évasion des captifs. L'on ne se leva que lorsque chacun eut sa part de l'exécution bien marquée d'avance.

Le Renard-Noir se pencha un instant hors de la grotte et prêta l'oreille aux rumeurs confuses de la nuit.

--Le festin est commencé, dit-il, le village est plus paisible.

--Dépêchons-nous alors, repartit Joncas; la nuit est assez faite pour que nous nous approchions de la bourgade. Glissez-vous au fond de la caverne avec M. Jolliet. Vous recevrez les ballots à mesure que je vais vous les passer.

Jolliet et le Huron se traînèrent sur les genoux et les mains, sous la pierre menaçante et Joncas se mit à leur pousser les marchandises qu'il s'était procurées à Agnier. Ses deux compagnons les tiraient de leur côté pour les placer ensuite au fond de la grotte.

Il ne restait plus qu'un gros paquet de fourrures. Joncas que se hâtait et ne voulait point perdre de temps à le défaire crut que ce dernier pourrait passer comme les autres. Il l'introduisit sous la pierre. Le ballot n'y pouvait entrer qu'avec effort.

Joncas s'arc-bouta sur le sol et poussa fortement. Jolliet et le Renard-Noir tiraient aussi vers eux.

Le ballot passa, mais non sans arracher une couche de terre et de cailloux d'une des parois de la grotte, immédiatement au-dessous de la pierre.

--Hein! fit Joncas, en se traîna à son tour sous l'arche sombre pour rejoindre ses amis, cela a passé tout juste.

Son corps se trouvait dans la partie intérieure de la grotte; mais par malheur, en passant, il accrocha du bout de son pied une pierre qui, seule, retenait faiblement le rocher suspendu.

Un craquement sourd retentit. Joncas bondit vers le fond de la grotte, tandis que l'énorme roche s'affaissait avec fracas sur le sol en bouchant tout à fait l'entrée de la caverne.

Trois cris d'angoisse qui n'en firent qu'un seul éclatèrent dans le souterrain sourd.

Sans se parler, les trois hommes se ruèrent d'un commun élan sur cette muraille de granit pour profiter du mouvement qu'elle avait encore afin de la renverser sur elle-même.

Le rocher ne s'en enfonça que plus avant dans la terre et garda une terrible immobilité.

--C'est par ma faute! malédiction, rugit Joncas. Et eux qui nous attendent!

--Le Grand-Esprit les abandonne, dit froidement le Sauvage.

Et il s'assit consterné.

La première pensée de ces trois hommes dévoués avait été pour leurs amis qu'ils ne pouvaient plus secourir.

La seconde, plus poignante, plus atroce encore, leur montra la mort horrible qui les attendaient eux-mêmes dans les entrailles de ce rocher fermé sur eux comme le marbre d'un tombeau.

CHAPITRE XVIII

UN GALA IROQUOIS

Dans la cabane de Griffe-d'Ours, la plus grande du village, étaient réunis ce soir-là trois cents guerriers Iroquois.

Il n'y avait pas de femmes avec eux, car elles faisaient généralement leurs festins à part.

Le vacarme était à son comble. La danse dont la coutume faisait toujours précéder un grand repas, tirait à sa fin et acquérait un entrain, un délire, une furie à donner le vertige.

Chacun avait d'abord dansé seul en célébrant les exploits de ses ancêtres et les siens propres. Cela avait duré deux heures.

Maintenant l'assemblée tout entière se tenait par la main et tournait en sautant avec des hurlements de joie, dans une ronde échevelée.

Sous le vaste ouigouam à demi éclairé par des méchantes torches de bois résineux, on voyait tournoyer une longue chaîne d'hommes aux mains enlacées. Ils étaient nus et ainsi frénétiques et hurlants, ils avaient l'air, dans cette demi obscurité, de démons célébrant quelque saturnale dans l'abîme maudit.

Mêlée à cette foule délirante vous auriez pu distinguer, à chaque tour de la ronde, une figure étrange, au milieu de laquelle une longue moustache en croc produisait le plus curieux effet parmi les tatouages dont les joues étaient bigarrées. Le corps que surmontait cette drôle de figure n'aurait pas moins attiré votre attention par les gambades extravagantes auxquelles il se livrait. A force d'adresse et de dislocation, sa danse prenait un caractère tellement original et fantastique que tous ceux qui le pouvaient bien apercevoir riaient aux larmes.

Que l'on veuille bien m'en croire ou non, mais, sur mon âme, c'était le chevalier du Portail de Mornac qui se livrait, à sa manière, au noble exercice de la danse.

--Ah! grommelait-il entre deux gambades, vous vous croyez forts en gymnastique. Eh bien! sauvages que vous êtes, je m'en vais vous montrer un peu, moi, ce que peut faire un cadet de Gascogne après deux ans d'assiduité à l'académie de Paris. Tra-deri-dera! chantait-il en effleurant du bout du pied l'oeil de son voisin de droite. Zim-la-hi-to, paf!

Et son talon s'en allait caresser le menton de son suivant de gauche.

Tout cela avec des cabrioles, des gestes et des sauts impossibles.

Savez-vous quelle était la pensée dominante de tous ceux qui le regardaient C'est qu'il eût vraiment été dommage de brûler complètement la veille un si joyeux diable qui, après tout ne causait de mal à personne et faisait rire tout le monde.

La vitesse de la ronde augmentait. Ce n'était plus une danse, c'était une course folle, furibonde.

Le sang fouetté par ce violent exercice, le cerveau échauffé par le tournoiement rapide et prolongé, les danseurs étaient pris de vertige; et la bande hurlante allait de plus en plus vite.

Mornac en était arrivé à ne pouvoir plus battre le moindre entrechat et c'est à peine s'il avait la satisfaction de lancer parfois son pied dans le nez d'un voisin. Il était soulevé, entraîné, balayé comme un fétu de paille.

Enfin il sentit le vertige l'empoigner à son tour.

Étourdi, ébloui, aveuglé, il se laissa tout à fait aller à l'élan général et ferma les yeux.

Longtemps il fut ballotté sans presque lui laisser toucher du pied la terre.

Il était déjà navré, étouffé presque par le manque d'air et la vélocité du mouvement, lorsqu'enfin la longue chaîne circulaire des danseurs, oscillant deux ou trois fois sur elle-même, se rompit et s'abattit de ci de là, haletante, épuisée, stupide.

Mornac qui n'avait plus la volonté de se retenir à rien, roula plusieurs fois sur le sol, mais d'une si burlesque façon que ceux qui le purent voir exécuter cette dernière cabriole, se tinrent les côtes à deux mains pour les empêcher de voler en éclats par la force du rire.

Le Gascon que s'en aperçut en revenant à soi, se dit:

--Je crois, sandis! que je joue passablement mon rôle et que le Renard-Noir serait content de moi s'il me pouvait voir.

Les danseurs se relevaient l'un après l'autre, encore étourdis et essoufflés lorsque Griffe-d'Ours qui avait le premier recouvré ses esprits, s'écria:

--Vous êtes tous invités au banquet!

--Ho! ho! répondirent les assistants qui coururent chercher leurs _ouragans_ ou écuelles d'écorce et leurs _mikouannnes_ ou cuillers de bois, qu'ils avaient, en entrant, déposées dans la cabane.

Ils vinrent aussitôt se placer autour de vingt-cinq grande chaudières où bouillaient ou rôtissaient les viandes du festin.

S'il me fallait énumérer toutes les pièces de gibier et les poissons qui cuisaient dans ces chaudières et qui devaient être dévorés durant la nuit par ces trois cents diables d'affamés enragé, je n'en finirais plus et vous ne me croiriez pas ou seriez épouvantés.

Qu'il me suffise de dire qu'il y avait deux ours, dix castors, huit chiens, cent soixante-dix poissons énormes et de toutes espèces, et une infinité de volatiles depuis l'oie et le canard sauvage jusqu'aux plus petits oiseaux; sans compter les lièvres et les écureuils. Le tout cuisant à la fois, pêle-mêle, sans sel et sans épices.

Chacun des convives renversa son plat devant soi, et tous s'assirent en rond autour des chaudières, les jambes retirées sous le corps.

Griffe-d'Ours ordonna de descendre les chaudières qu'il fit mettre devant lui et dit à haute voix.

--Hommes qui êtes ici assemblés, c'est moi qui fais le festin.

Ce à quoi ils répondirent tous du fond de leur poitrine:

--Hô!

--De chair de castor.

--Hô-ô-ô!

--De chair de chien.

--Hô-ô-ô-ô!

--De gibier et de poisson.

--Hô-ô-ô-ô-ô!

Griffe-d'Ours, le distributeur, s'arma d'une longue et large cuiller et recueillit la graisse qui flottait sur le bouillon, à la surface de chaque chaudière. De cette huile chaude il remplit un grand plat d'écorce, en prit le premier plusieurs gorgées qu'il but avec autant de satisfaction apparente que si c'eût été du meilleur vin, et passa à ses convives le plat dont tour eurent leur part.

Puis Griffe-d'Ours prit les écuelles de chacun et se mit à distribuer les viandes le plus largement possible, passant à tour de rôle les _ouragans_ biens garnis mais sans regarder qui il servait. Car toutes les parties du cercle que formaient les convives étaient aussi courbées et par conséquent aussi nobles les unes que les autres, il n'y avait point de préséance à observer.

Il tirait à l'aide d'un bâton pointu, des quartiers entiers de venaison qu'il distribuait à chacun, réservant néanmoins pour ses amis les morceaux les plus friands qu'il leur présentait, comme marque de faveur, au bout du bâton.

A l'un auquel il passait la tête d'un castor, que l'on considérait chez eux comme la partie la plus délicate de cet animal, il disait:

--Mon cousin, voici ta tête.

A l'autre, en lui offrant une épaule d'ours, il disait encore:

--Mon cousin, voici ton épaule.

Personne ne songeait à se choquer de ces préférences qui étaient en usage.

Lorsque chacun fut servi, Griffe-d'Ours s'assit à son tour mais sans rien prendre pour lui-même.

Son voisin de droite, choisit les meilleurs morceaux parmi ce qui restait et les lui présenta en disant:

--Chef, voilà ton mets.

A l'énumération de chacun desquels Griffe-d'Ours avait soin de répondre à son tour:

--Hô-ô!

A mesure qu'on avait été servi, le silence avait grandi de plus en plus dans la cabane. On ne parlait que le moins possible dans les festins à tout manger. Il n'y avait pas de temps à perdre.

Bientôt l'on n'entendit plus que le bruit des mâchoires qui déchiraient à belles dents d'énormes bouchées de chair; ou les susurrations des bouches avides aspirant le suc des viandes fumantes.

La grande bataille des estomacs était commencée.

Que le lecteur me pardonne cette scène d'un réalisme effréné. Mais le festin était chez les sauvages une des plus grandes solennités, et je ne saurais la passer sous silence alors que nous sommes entrés dans la grande bourgade d'Agnier que pour étudier de près les moeurs de ses habitants.

Et qu'on n'aille pas croire que je charge ce tableau de couleurs impossibles. Si l'on veut voir jusqu'où allait la gloutonnerie bestiale des Sauvages, on n'a qu'à consulter les Relations des Jésuites (1634) où j'ai puisé les idées d'une partie du présent chapitre. L'on verra que j'ai dû rester en deçà de la description du révérend chroniqueur, surtout quant à ce qui a trait aux suites de la voracité des convives.

Pendant une heure ce fut vraiment incroyable de voir l'énorme quantité de victuailles qui disparut des ouragans pour s'engloutir dans ces trois cents estomacs d'une effrayante élasticité.

A chaque instant retentissaient ces cris:

--J'ai fini ma tête

--Hô-ô! disait Griffe-d'Ours en recevant une écuelle vide. Eh bien! voici ton jambon.

Et il renvoyait une cuisse d'ours.

--J'ai fini mon épaule hurlait un second qui jetait un regard glorieux sur les autres convives.

--Hô-ô-ô! voici ta jambe.

Et l'ouragan retournait à l'infatigable mangeur avec un quartier de chien.

Il y avait une heure que durait cette goinfrerie. Mornac, que Griffe-d'Ours avait, par bonheur, assez maigrement servi pour lui montrer qu'il ne l'estimait guère, s'escrimait tant bien que mal sur une carcasse de lièvre qu'il grignotait du bout des dents, mais sans s'arrêter pour ne point froisser la susceptibilité des convives. De temps à autre il jetait un regard sur Griffe-d'Ours et Vilarme qui avait été forcé d'assister au festin. Mais ce n'étaient que de furtifs coups-d'oeil. Il ne voulait point paraître préoccupé.

Son attention fut attiré bientôt sur l'un des plus hardis mangeurs que venait, avec une évidente satisfaction, de renvoyer son écuelle au distributeur pour la troisième fois. Un murmure approbateur des convives avait accueilli cette demande et l'héroïque mangeur souriait béatement sous les regards d'admiration qui tombaient sur lui de toutes parts.

Il était tout rouge, non de modestie, veuillez m'en croire, mais de gourmandise surabondamment satisfaite. Ses yeux pleuraient et de petits ruisseaux de graisse lui coulaient doucement sur le menton.

La bouche encore pleine, il bégaya ces mots à plusieurs reprises:

--En vérité je mange! En vérité je mange!

--Cap de dious! qui pourrait en douter! pensa Mornac, car il commençait à comprendre quelques mots d'iroquois. Voilà bien un rude gaillard qui aurait pu tenir tête à Gargantua et à Grandgousier dont parle Messire le joyeux curé de Meudon! Quel appétit, cadédis! Voyons un peu comment il s'y va prendre pour attaquer ce troisième service. Oh! l'ogre! Sa faim redoublerait-elle à mesure qu'il dévore, comme Anthée qui, dit-on, reprenait de nouvelles forces à chaque fois qu'il touchait la terre!

L'entrain du mangeur était en effet incroyable.

--Voilà toute ta jambe, lui avait dit Griffe-d'Ours en lui faisant parvenir un gigot de chien.

L'autre s'en était emparé à deux mains par un bout et déjà sa bouche et ses dents faisaient leur devoir de l'autre.

--Corne du diable! se dit Mornac émerveillé, il me semblerait lui voir jouer de la flûte s'il n'allait un peu trop fort pour avoir longtemps bonne haleine!

Cette idée lui parut drôle et il ne put s'empêcher de rire.

Ses voisins levèrent la tête.

Griffe-d'Ours le regarda en fronçant les sourcils.

--Qu'est-ce donc qui cause la grande joie du visage pâle? demanda-t-il à Mornac.

Celui-ci vit qu'il avait fait une sottise et son esprit inventif tâcha de détourner aussitôt l'orage que son inconvenance pouvait attirer sur lui.

--Je pensais, chef, dit-il que je prenais tout en mangeant une gorgée d'eau-de-feu. Et il me semblait que cela augmentait mon appétit en égayant mes esprits. Cette seule idée m'a fait rire.

Il y eut un éclair dans l'oeil de Griffe-d'Ours.

--Le blanc a raison, dit-il aux convives. Il prétend que l'eau-de-feu nous ferait manger davantage et nous rendrait joyeux. Où est l'eau-de-feu?

--L'eau-de-feu! Où est l'eau-de-feu? crièrent tous les autres avec un tel entrain que la cabane en trembla.

--Voilà que ça mord! pensa Mornac.

Son regard se croisa avec celui de Vilarme qui lui parut soudain plus méfiant. Quelques convives sortirent sur le champs et revinrent avec les barils d'eau-de-vie dont l'un avait déjà été ouvert et à moitié vidé avant le repas. Ce qui avait causé l'excitation peu ordinaire de la danse.

On vida le reste du premier baril dans un grand plat d'écorce à même lequel le chef but d'abord à longs traits et les autres convives après lui.

Ensuite de quoi le festin continua.

Les mâchoires reprirent leur rude besogne avec plus d'entrain que jamais. Seulement, au bout de quelques minutes, l'eau-de-vie agissant, les langues se mirent aussi de la partie et les conversations s'engagèrent.

Isolées d'abord, elles firent le tour du cercle comme une traînée de poudre qu'on enflamme, et devinrent aussitôt générales.

Dix minutes s'étaient à peine écoulées que Griffe-d'Ours se leva pour obtenir le silence.

--Que mes frères n'oublient pas, dit-il que nous avons encore de l'eau-de-feu, et que cela aide à avaler les viandes du festin.

--Hô-ô! vociférèrent les autres. Nous avons encore de l'eau-de-feu, qu'on nous en donne!

Le second quart fut défoncé, le plat rempli et vidé de nouveau deux fois de suite.

Cela va bien! pensa Mornac qui avait donné comme les autres son accolade à l'énorme coupe.

--Il me regarde curieusement, pensa le Gascon. Se douterait-il de quelque chose? Malheur à lui dans ce cas! Je le tuerai!

Tandis que les conversations s'engagent de nouveau pour devenir de plus en plus bruyantes, profitons du tumulte afin de nous rendre un peu compte des réflexions de Vilarme.