Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664)

Chapter 17

Chapter 173,965 wordsPublic domain

--Oui, tout de suite, réplique Joncas. Pour que vous soyez pris et massacré par les Iroquois ou mangé par les bêtes sauvages. C'est un malheur que ce retard, mais enfin nous ne pouvons vous écouter. Nous allons vous soigner et quand vous serez en état de nous suivre nous continuerons nos recherches. En attendant éloignons-nous de ce sentier et cherchons un abri quelque part.

Je laisse au lecteur le soin de compter les larmes que Jolliet dut répandre et les soupirs qu'il poussa pendant les trois semaines qu'il lui fallut rester dans l'inaction la plus complète.

Enfin, grâce aux compresses d'herbes et de plantes sauvages, et encore plus, je crois, au soin que prit Joncas de ne point laisser le jeune homme tenter de faire un seul pas avant le temps voulu, les trois compagnons se remirent en marche au bout de vingt-deux jours.

Pour ne point fatiguer Louis Jolliet et aussi de crainte de tomber inopinément sur quelque parti d'Iroquois à mesure qu'ils approchaient du pays de ces derniers, les trois amis n'avancèrent plus dès lors que très-lentement. Ils mirent près de deux semaines à franchir le court espace qui les séparait de la grande bourgade d'Agnier près de laquelle ils rôdèrent durant plusieurs journées avant de s'assurer que les captifs y étaient détenus.

Une fois certains que c'était sur ce point que devaient se concentrer leurs opérations, le Renard-Noir conduisit Joncas et Jolliet dans la caverne où nous avons retrouvé le pauvre amoureux.

Le chef huron connaissait cette grotte dans laquelle il avait trouvé refuge assuré à chacune de ces sanglantes expéditions qu'il avait faites tous les ans dans les cantons iroquois, depuis la mort de Fleur-d'Étoile.

Ce fut là qu'ils développèrent leur plan et s'en partagèrent les moyens d'exécution.

Le matin du soir où nous avons quitté Mornac encore une fois miraculeusement sauvé de la mort, pour retrouver Jolliet, Joncas était parti afin d'aller faire quelques achats indispensables au fort d'Orange qui n'était distant que de quelques lieues du grand village d'Agnier.

Quant au chef huron, il devait en ce moment rôder non loin du village, puisqu'il y avait plus de deux heures qu'il avait quitté la caverne quand nous y avons pénétré.

Jolliet était donc là, seul avec ses pensées, seul avec ses craintes, seul avec son amour ignoré.

Il songeait, d'abord aux dangers sans nombre que Jeanne devait courir; à la sauvage violence de Griffe-d'Ours; aux desseins pervers qu'il avait cru deviner depuis longtemps sous le masque de Vilarme.

Avait-elle pu éviter les pièges...?

Puis il pensait à Mornac et son coeur se crispait à la seule idée qu'elle aimait déjà le chevalier.

Et lui-même pourrait-elle l'aimer jamais?

Oh! non, sans doute. En supposant qu'elle eût quelque inclination pour lui, pourraient-ils échapper aux Iroquois et regagner Québec au milieu des périls de toutes sortes, et des rigueurs de l'hiver qui allait commencer?

En face de ces problèmes insolubles le découragement le reprenait avec plus de vigueur que jamais.

Tant qu'il avait été loin de Jeanne et qu'il ne s'était agi que de travailler à la sauver, son courage ne s'était pas démenti. Mais maintenant qu'il la savait vivante (car la veille encore, il l'avait aperçue à distance) maintenant que le moment de l'action était venu et qu'il allait falloir agir, les forces lui manquaient.

Était-ce donc lâcheté de sa part ou simplement faiblesse physique ou morale?

Non. C'est qu'il lui manquait la foi des amants, que est la certitude d'être aimé et qui, comme sa soeur en religion, peut transporter des montagnes. Et plus l'instant suprême approchait, et moins il avait la certitude de voir jamais son affection payée de retour.

Au moment où nous l'avons retrouvé, il en était arrivé à cette période d'abattement où à force de raisonnements absurdes avec soi-même, on en vient à se croire encore plus malheureux qu'on ne l'est en réalité.

Pour nous servir d'une expression toute moderne et empruntée au langage des rapins des ateliers parisiens: il broyait du noir.

Il descendait donc rapidement au fond des abîmes du désespoir, lorsqu'un grand bruit souterrain le tira de la torpeur où il était plongé.

Il releva la tête et prêta l'oreille à cette rumeur immense qui semblait venir des entrailles du globe.

Bientôt le sol se prit à trembler sous ses pieds, tandis que le rocher dans lequel était creusé la grotte gémissait en craquant de toutes parts.

Il comprit aussitôt que c'était un tremblement de terre.

Son premier mouvement, celui de l'instinct de la conservation poussa Jolliet à s'élancer hors de la grotte.

Mais un éclair de raisonnement brilla dans son oeil et fut suivi d'un sourire amer qui plissa sa lèvre pâle.

--Bah! à quoi bon fuir la mort! se dit-il. Si elle veut de moi, elle saura me trouver tout aussi bien au dehors que dans les flancs de ce rochers!

Il se rassit au milieu du vacarme épouvantable de la montagne en démence.

Au-dessus de sa tête, les rochers secoués rudement se heurtaient l'un contre l'autre et claquaient comme les dents d'un homme empoigné par la frayeur.

Autour de lui, de toutes parts, retentissait l'effroyable grondement des larges pans de roc qui se frottaient l'un sur l'autre et mugissaient comme des meules énormes de quelque moulin de géants.

Ce fracas qui semblait répondre au trouble de son coeur, enivra Jolliet. Le front haut, l'oeil hardi et la bouche fière, il restait impassible, lui être impuissant et faible, au centre de ces gigantesques bouleversements.

Un craquement plus sec et rapproché attira pourtant son attention et son oeil se leva dans la direction de ce bruit plus distinct.

L'une des parois qui formait, en rejoignant l'autre, la voûte de la caverne venait de se fendre en deux et un gros quartier de granit s'en détachait bruyamment et s'affaissait vers le sol, à mi-chemin entre Jolliet et la sortie de la grotte.

--Si j'allais rester enseveli vivant au fond de la caverne! pensa-t-il, mort affreuse et inutile pour celle que j'aime!

Il bondit sous le rocher qui glissait et se retourna à l'entrée de la grotte en regardant derrière lui.

L'énorme pierre s'arrêta dans sa chute et resta suspendue à quatre pieds au dessus du sol, formant une arche sous laquelle on pouvait encore passer pour aller au fond de la caverne.

Au-dessus, la voûte s'était refermée et si les dernières commotions du sol n'en avaient encore détaché de petits fragments de pierre et des poignées de terre qui ruisselaient jusqu'à ses pieds, Jolliet aurait pu croire qu'il venait d'avoir un terrible cauchemar.

Le tremblement de la terre diminuait, et le fracas s'éloignait aussi.

Ce ne fut bientôt plus qu'un bruissement lointain comme celui du vent qui s'enfuit sur la cime des arbres. Et, plus rien que le silence, mais un silence d'autant plus étrange que le bruit qui l'avait précédé avait été colossal.

Jolliet mit la tête hors de la caverne.

Un calme indicible pesait sur la nature entière qui après cet immense effort paraissait fatiguée, épuisée, évanouie, morte comme ses morts qui dormaient tout auprès sur leurs sarcophages aériens.

Longtemps Jolliet, énervé lui-même demeura immobile en promenant des regards vagues sur la plaine sombre.

A quoi pensait-il? Nous ne saurions le dire et lui-même l'ignorait sans doute.

Il y avait plus d'une heure qu'il était là, pensif, sans pensées distinctes, lorsqu'il fit un mouvement machinal pour saisir don mousquet.

Il venait d'entendre un bruit.

Sa main ne rencontra que le vide. L'arme était restée au fond de la caverne.

Il n'avait pas le temps de se glisser sous la pierre nouvellement suspendue pour aller chercher son mousquet, et il tira de sa ceinture un long et pesant pistolet ainsi qu'une mèche allumée, tout prêt à faire feu.

Une forme noire se mouvait à quelque distance et se rapprochait de la grotte.

L'inconnu siffla deux fois comme un serpent qui se dresse.

Jolliet baissa son arme.

L'autre le rejoignit. C'était le Renard-Noir.

CHAPITRE XVI

RUSES

Nous avons quitté le chevalier de Mornac et Jeanne de Richecourt descendant du bûcher où le Gascon avait failli périr, et traversant tous deux la foule stupéfaite.

Ils avaient laissé derrière eux la multitude encore de prosterné, et arrivaient près de la cabane de la Perdrix-Blanche, lorsqu'un Sauvage qui s'était jusque-là tenu caché en arrière du ouigouam, à la faveur de l'obscurité, vint à leur rencontre, tout en jetant des regards furtifs autour de lui.

Comme Jeanne surprise faisait un pas en arrière pour éviter quelque soudaine attaque, l'inconnu dit rapidement à voix basse et en français.

--Que la jeune fille blanche et le vaillant jeune homme ne craignent rien! je suis le Renard-Noir.

--Le Renard-Noir!

--Lui-même. Il est venu pour vous sauver tous les deux. Que le jeune homme me montre son ouigouam afin que j'aille l'y trouver pour y préparer votre fuite. Si le Grand Esprit nous assiste, vous serez libres demain.

--Pourquoi pas tout de suite? demanda Jeanne avec anxiété.

--La vierge pâle nous perdrait tous par trop de hâte. Il faut attendre. Où est le ouigouam de mon fils?

--Là, fit Mornac en désignant du doigt sa cabane. D'ailleurs vous n'aurez qu'à me suivre. Après avoir laissé Mlle de Richecourt ici, je m'en vais m'y rendre immédiatement.

--Mon fils est-il seul dans sa cabane?

--Non, j'habite avec une vieille et bonne femme qui m'a sauvé une première fois de la mort en m'adoptant pour son fils.

--Une vieille femme!

--Oui, et chrétienne.

--Chrétienne! Oah! T'aime-t-elle?

--Elle m'est tout dévouée.

--Oah! bien. Va m'attendre dans sa cabane.

Le Renard-Noir, qui voyait la foule s'ébranler et s'avancer de leur côté, disparut en rampant dans l'ombre.

--Quoi! vous allez me quitter! dit Jeanne qui serra avec angoisse le bras de son cousin.

--Oui, ma chère Jeanne; je crois que cela vaut mieux pour nous deux. Vous comprenez que Griffe-d'Ours doit être dans une terrible rage de me voir encore vivant. S'il m'aperçoit avec vous, sa jalousie va le porter à quelque acte immédiat de violence. Rentre sous le ouigouam de la Perdrix-Blanche. Elle vous aime assez pour vous protéger contre les entreprises de son frère. S'il y a, du reste, quelque danger pour vous, appelez-moi. J'aurai l'oeil au guet, et, avec l'aide du Renard-Noir, notre ami, j'aurai facilement raison de notre ennemi commun.

Jeanne écarta la portière de la cabane.

Au même instant un bruit léger de pas se fit entendre derrière eux. Mornac et sa cousine se retournèrent et aperçurent la Perdrix-Blanche qui s'avançait aussi pour entrer dans son ouigouam.

La jeune iroquoise jeta sur Mornac un regard joyeux qui signifiait combien elle était contente de voir le sauveur de son enfant encore une fois sain et sauf.

Mornac la salua comme si elle eût été marquise et s'éloigna autant pour éviter Griffe-d'Ours que pour aller faire quelque toilette; ce qui n'était pas sans nécessité. Car les Sauvages et le feu ne lui avait guère laissé d'autres vêtements que les tatouages dont on l'avait grotesquement barbouillé. Heureusement qu'il faisait nuit. Il courut à sa cabane, répondit à l'étreinte de la vieille femme toute heureuse de le voir encore en vie, et se lava de pied en cap pour faire disparaître les couleurs qui bariolaient tout son corps.

L'épiderme, rougi la chaleur du bûcher, lui cuisait fort, et en certains endroits il s'en allait par lambeaux. Encore, le Gascon pouvait-il s'estimer heureux d'avoir sauvé sa chair et ses os.

Le bruit s'éteignit peu à peu dans le village, et tout y était paisible quand Mornac eut fini de se débarbouiller.

Il en était à se couvrir de vêtements plus chrétiens lorsque la portière du ouigouam s'écarta doucement pour laisser passer le Renard-Noir.

La vieille femme qui venait de se coucher se mit sur son séant et resta bouche béante, lorsqu'elle aperçut le Huron.

Le Renard-Noir s'avança vers elle, lui dit quelques mots que Mornac ne comprit pas, et, en terminant, fit le signe de la croix.

La vieille parut aussitôt rassurée.

--Le chef a fait entendre à la vieille mère, dit-il ensuite au chevalier, qu'il est ton ami qu'il ne veut aucun mal à cette femme et que lui aussi est chrétien. Elle est satisfaite. Je n'ai rien à craindre. Parlons.

--A vous ordres, chef.

--Que mon fils me dise d'abord pourquoi on l'avait attaché au bûcher quand je suis entré dans la bourgade?

Mornac raconta en quelques mots sa malheureuse tentative de fuite avec mademoiselle de Richecourt.

Le Huron sourit plusieurs fois au récit de cette imprudente escapade et repartit:

--Il faut que mon fils soit bien inexpérimenté pour avoir agi de la sorte et qu'il connaisse bien peu les hommes de ce pays pour avoir cru leur échapper aussi facilement. N'importe, le jeune homme est brave. Je l'ai bien vu lorsqu'il était sur le bûcher. Aussi allais-je me dévouer pour lui et tâcher de couper ses liens et de m'enfuir avec lui. Mais le grand bruit que les esprits ont fait en secouant la terre, et le dévouement de la belle vierge blanche m'ont devancé. Je vais essayer de vous faire fuir, moi, en y mettant toute la ruse d'un vieux chef. L'autre homme à la face pâle, où est-il?

--Vilarme?

--Oui.

--Ne nous inquiétons pas de lui, et puisse-t-il rester ici où il est bien plus à sa place qu'en pays civilisé. A moins que vous n'aimiez mieux que je le tue avant de partir.

Le chef huron ouvrit de grands yeux en découvrant cette haine mortelle qui lui semblait exister entre Vilarme et Mornac.

Celui-ci qui s'en aperçut, exposa en quelques mots au Renard-Noir les méfaits du mécréant.

Le Huron repartit:

--C'est un chien enragé. Il faudra s'en défaire. Avez-vous d'autres amis dans le village que la vieille femme d'ici?

La Perdrix-Blanche, qui est la propre soeur de Griffe-d'Ours. J'ai sauvé son enfant. Il se noyait. Depuis ce temps elle semble beaucoup adorer mademoiselle de Richecourt. Elle connaissait notre fuite de ce soir et n'en a rien dit à personne. Sans la trahison de ce maudit Vilarme...

--Oah! bien, elle nous aidera encore. Le chef va l'aller voir tout de suite. Que le jeune homme attende mon retour.

Il sortit et gagna, à pas de loup, le ouigouam de la Perdrix-Blanche.

Il tria la peau qui servait de porte et regarda à l'intérieur.

Les deux femmes étaient seules.

Le Renard-Noir entre.

Mademoiselle de Richecourt le reconnut; mais la Perdrix-Blanche ne put retenir un cri.

--Que la jeune femme n'ait point peur. Le Huron ne lui veut pas de mal. Il est l'ami de la jeune vierge pâle et du jeune homme blanc qui a sauvé ton enfant prêt de se noyer. Es-tu bien reconnaissante au jeune homme.

La mère jeta un regard de feu de ses grands yeux noirs sur l'enfant qui dormait dans un coin de la cabane et répondit:

--S'il fallait mourir pour lui, je quitterais volontiers la vie.

--Tu peux le sauver à moins de cela. Écoute. Tu connais la croyance commune aux Sauvages au sujet des maladies et de certains rêves fâcheux. Ainsi que le soin qu'ils prennent d'en détourner le cours et l'accomplissement. Demain fais venir tes parents et tes amis et annonce-leur que tu es malade et que tu as rêvé, pendant la nuit, que tu étais menacée de mort. Tu demanderas qu'on fasse un festin à tout manger pour apaiser la colère de l'esprit. On ne pourra point te refuser. Le soir, pendant que tout le village sera plongé dans les jouissances du grand repas, je ferai évader la vierge blanche et son ami. La jeune femme consent-elle?

La Perdrix-Blanche réfléchit un instant et répondit:

--Si le guerrier huron veut promettre qu'il ne fera aucun mal à mon frère Griffe-d'Ours, j'obéirai.

L'oeil fauve de Renard-Noir étincela; son bras eut un mouvement nerveux. Néanmoins il répondit:

--Il y a bien longtemps que le chef huron veut se venger de Griffe-d'Ours. Mais ma vengeance attendre et je n'entreprendrai rien encore contre ton frère. J'ai dit.

--Alors, tu seras obéi.

--Fais donc que le festin ait lieu demain soir?

--Demain, à la tombée du jour aura lieu le grand repas.

--La jeune femme a un bon coeur et le Grand Esprit lui en tiendra compte un jour.--Mademoiselle, dit-il ensuite en se tournant vers Jeanne qui écoutait tout sans rien comprendre, prenez garde, d'ici à demain, d'irriter Griffe-d'Ours pour qu'il ne porte pas sur vous des mains violentes. Soyez prudente et tranquille. Mes frères blancs, le vieux coureur des bois et le jeune fils de la dame que vous appelez votre mère, veillent avec moi de loin sur vous; demain, peut-être, vous serez libre.

La jeune fille lui serra la main.

Lui, entendant du bruit au dehors, disparut aussitôt.

Une minute plus tard et il se serait rencontré avec Griffe-d'Ours qui entre dans le ouigouam, et fit un geste de mécontentement à la vue de la Perdrix-Blanche qui veillait à côté de mademoiselle de Richecourt.

--Ma soeur la vierge blanche s'ennuie donc beaucoup dans mon village puisqu'elle a voulu le quitter sans m'attendre pour me faire ses adieux, dit-il d'un ton railleur.

Mademoiselle de Richecourt ne répondit point.

--La belle jeune fille regrettait peut-être mon absence, continua l'Iroquois en redoublant d'ironie; et voilà pourquoi elle a voulu aller sans doute au devant de moi avec son jeune ami qui semble se moquer trop de la mort. Pour vous éviter par la suite autant de trouble et pour vous retenir au village, vous allez devenir la femme du chef. Quant au jeune guerrier, votre ami, il est brave et me suivra dans mes expéditions. Le chef est fatigué ce soir, et la vierge blanche ne l'est pas moins. Aussi les cérémonies de notre union n'auront pas lieu cette nuit, mais pendant la suivante.

Il contempla un instant Jeanne pour saisir l'impression que ces paroles produiraient sur sa physionomie.

Celle-ci ne leva pas seulement les yeux et resta impassible.

--J'ai dit, acheva le chef avec une énergie d'expression qui marquait sa décision irrévocable.

Et il sortit du ouigouam.

Le Renard-Noir avait rejoint Mornac.

--La Perdrix-Blanche consent à nous aider, dit-il au chevalier qui l'attendait avec impatience. C'est une bonne femme. J'ai vu dans ses yeux qu'elle ne mentant pas et que son coeur t'est sincèrement dévoué. Maintenant, mon fils, écoute-moi bien. Demain, durant le jour, à l'approche du grand festin, tu verras entrer dans le village un homme qui a longtemps couru les bois et qui connaît toutes les ruses des sauvages. Il sera déguisé. Prends garde de le reconnaître pour un ami: c'est Joncas. Feins de l'avoir jamais vu. Il apportera de l'eau-de-feu pour échanger contre des pelleteries, des mocassins et des raquettes qui nous serviront pendant notre fuite à Stadaconna; l'hiver est proche. Tu comprends que l'eau-de-feu devra couler à flots dans le grand repas à tout manger. Tu assisteras à ce festin et tu agiras comme les autres. Tâche de faire boire Griffe-d'Ours pour qu'il s'endorme. Toi, prend garde.

--Sois tranquille, mon vieux, interrompit Mornac en souriant. Je suis, sur ce sujet, de force à tenir tête à n'importe quel gaillard du village.

--Bon! L'obscurité venue, tu t'assureras que tous, ou à peu près, sont engourdis par la viande et l'eau-de-feu, sauve-toi doucement et viens aussitôt sous ce ouigouam. Je t'attendrai ici avec mes deux camarades. As-tu compris?

--Parfaitement.

--Bien. Oh! évite de rencontrer, durant le jour, la vierge blanche: Griffe-d'Ours aura moins de soupçons. Sans qu'on te remarque fais savoir à la jeune fille de s'habiller et de se chausser chaudement. Il commence à faire froid dans les bois. A présent je m'en vas. Sois prudent.

Il vit en sortant qu'il tombait une petite pluie froide et serrée.

--Bon! dit-il, voilà qui va effacer la trace de mes pas en fondant la neige.

Et il s'éloigna sans bruit pour aller rejoindre Louis Jolliet qui l'attendait avec impatience dans la grotte du champ des morts.

CHAPITRE XVII

OÙ IL EST PARLÉ D'UN CHARLATAN, ET D'UN MARCHAND D'ORANGE QUI VENDAIT TOUTES AUTRES CHOSES QUE DES FRUITS DE MÊME NOM

Le lendemain, des le matin, il y avait grande rumeur dans la cabane de la Perdrix-Blanche.

Les parents et les amis de la jeune femme y étaient accourus en apprenant qu'elle était malade.

Le ouigouam était plein de gens qui, tout ainsi que les commères de nos pays civilisés, donnaient sur la présente maladie les opinions et les conseils les plus opposés.

Assise à côté d'elle, Jeanne feignait de soigner la malade. Celle-ci, de temps à autre, laissait échapper quelques plaintes, tout en racontant un rêve pénible qu'elle avait eu durant la nuit et qui lui présageait sa fin prochaine.

--Le Jongleur! Où est-il? Qu'on aille chercher le Jongleur! Lui seul a la vertu de guérir toutes sortes de maux en parlant aux bons et aux mauvais Esprits.

Averti aussitôt, le jongleur vint et dit en entrant:

--Si le méchant Esprit est ici, nous le ferons bien vite déloger!

Cela avec une grande suffisance. Puis avec un de ces airs graves et recueillis que nos plus importants médecins lui auraient envié, il s'approcha de la malade.

Je n'avancerai pas qu'il lui prît le pouls; car je doute fort que la découverte de la circulation du sang, faite seulement en 1628 par le célèbre Harvey, fût encore parvenue à la bourgade d'agnier. Cependant je puis affermer qu'il fit subir à la malade une foule de questions et jeta sur elle un ce ces coup-d'oeils de connaisseur comme en ont nos médecins les mieux posés.

--Le cas est grave, dit-il en sortant, et j'ai besoin de me retirer à l'écart pour parler à l'Esprit.

Il se fit élever sur le champ une espèce de tente à côté du ouigouam et s'y installa seul. On l'entendit bientôt qui chantait, dansait et hurlait comme un possédé. Quelquefois pourtant il s'arrêtait et semblait prêter l'oreille à quelque interlocuteur invisible auquel il répondait en l'accablant d'injures, et en le sommant de quitter tout de suite le corps de la malade.

Au bout d'une heure de ce fatigant manège il revint tout en sueur auprès de sa patiente, et tel qu'un médecin qui s'informe des effets apéritifs de sa rhubarbe et de son séné, il lui demanda si maintenant elle ne se sentait pas mieux.

Pour toute réponse la Perdrix-Blanche changea ses plaintes en cris douloureux qui convainquirent l'assistance que le mal augmentait rapidement.

De plus en plus sérieux le jongleur se pencha sur sa patiente et lui saisit le bras qu'il se mit à lui sucer. Tirant avec sa langue quelques osselets qu'il avait tenus cachés dans sa bouche, il s'écria:

--Prends courage! ces os qui sortent de ton corps sont un signe que je viens d'en arracher la maladie. Mais pour que tu sois guérie plus vite, et afin de conjurer les effets du vilain rêve que tu as fait, il convient d'envoyer, sur l'heure tes parents et tes amis à la chasse aux élans et aux orignaux pour manger ce soir de ces sortes de viandes dont dépend ta guérison.

C'était tout profit que les jongleurs que d'ordonner ainsi un festin à tout manger où ils s'en donnaient à gogo.

Ces sortes de repas étaient d'ailleurs tellement dans les usages établis que la Perdrix-Blanche n'avait pas même eu la peine de demander celui que le jongleur s'était empressé d'ordonner.

Griffe-d'Ours était dans le ouigouam de sa soeur. Sa qualité de Plus proche parent de la malade lui faisait un devoir de se mettre à la tête du parti de chasse. Aussi eut-il un instant de défiance. Mais sa soeur se plaignait toujours, et il ne pouvait refuser de tout faire en sa puissance pour contribuer à sa guérison. Il sortit donc aussitôt de la cabane en donnant l'ordre aux plus habiles chasseurs de se préparer à le suivre.

Avant d'aller lui-même prendre ses armes, il avisa deux jeunes guerriers, en posta un à l'entrée de la cabane, et lui enjoignit d'en défendre l'entrée à Mornac et à Vilarme et de casser la tête à celui des deux qui voudrait y entrer. Mlle de Richecourt ne devait pas non plus avoir la liberté de sortir du ouigouam avant le retour du chef.

Le second factionnaire eut pour consigne d'épier Vilarme et surtout Mornac et de les empêcher au besoin de sortir du village.

Tous deux ne devaient être relevés de faction qu'au retour du parti de chasse.