Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664)

Chapter 16

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--Je voudrais pardieu bien savoir un peu... pouah! ce que j'ai pu faire à la Providence... pour qu'elle me ballotte ainsi... mordious!... de supplice en torture!

Les bourreaux riaient aux larmes.

Bientôt la flamme claire sortit victorieuse du bûcher, et, grondant s'éleva de plusieurs en enserrant le supplicié dans un cercle de feu.

Secoués par le vent de larges banderoles de flamme flottaient autour de la victime qui voyait leurs replis flamboyants se dérouler jusqu'à son corps pour l'éteindre en des caresses mortelles.

Cette scène terrible éclairée par ce brusque surcroît de lumière, avait comme un reflet des spectacles de l'enfer, lorsque les murs ardents de la fournaise éternelle se rougissent sous l'action de la flamme ranimée par le supplice de quelque nouveau damné.

Au centre de l'impitoyable cercle de feu, dominant la foule qui ondoyait au pied du tertre où s'élevait le bûcher, apparaissait Mornac, le front contracté par la douleur qu'il commençait à ressentir, les yeux chargés d'éclairs, mais gardant toujours aux lèvres ce dédaigneux sourire qui ne le devait quitter qu'après son dernier sarcasme et son dernier soupir.

En bas, aux pieds de la victime, s'étendait une mer de têtes hideuses, grouillantes et hurlantes, sinistrement éclairées par la lueur du bûcher et du feu des torches, que traversaient pourtant de larges traînées de brouillard qui, cette nuit-là, pesait lourdement sur la terre. Ainsi comprimée la lumière qui s'élevait du sol semblait arrêtée par la voûte basse te visqueuse de quelque souterrain de l'enfer.

En jetant un coup d'oeil de mépris sur cette foule cruelle qui s'enivrait de son supplice, Mornac aperçut au premier rang Vilarme qui n'eut pas plus tôt rencontré son regard qu'il s'écria:

--Eh bien! chevalier de malheur, nous avons notre tour à ce qu'il paraît! Comment allez-vous là-haut? Chaudement, n'est-ce pas! Je suis bien vengé. Sache que c'est moi qui ai dénoncé votre fuite à Griffe-d'Ours!

--Dans ce cas, baron de Vilarme! cria Mornac, que le dernier mot d'un gentilhomme ajoute à ton titre connu d'assassin celui bien mérité de traître et de lâche! Maintenant que l'honnête homme t'a flétri, laisse le chrétien qui va mourir prier Dieu de te pardonner tes méfaits comme je te pardonne moi-même.

Vilarme lui montra le poing en signe de défi.

Mornac tourna la tête afin de ne plus voir l'exécrable face du bandit triomphant.

Tout-à-coup l'expression de la figure de chevalier changea. De dure et railleuse qu'elle était, elle prit tout aussitôt l'empreinte d'un profond attendrissement.

Il venait d'apercevoir Jeanne, sa cousine bien-aimée, Jeanne qui levait vers lui ses grands yeux noirs pleins d'angoisse et de larmes.

Oh! ce qu'ils se dirent ces deux regards qui se croisèrent en ce moment! Rendre ce qu'ils contenaient de détresse, de regret et d'amour, demanderait des mots d'une telle énergie que jamais langue humaine n'en pourrait inventer d'assez forts.

--Grand Dieu! s'écria Mornac, se sentir ainsi aimer pour la première fois et mourir!...

Il se roidit dans ses liens comme pour les casser, mais s'arrêta soudain.

Un grondement étrange et sourd courait sous ses pieds.

Était-il causé par la foule? Et pourquoi?

La multitude s'était tue, et l'on n'entendait plus aucun bruit de voix.

C'était comme un frémissement de la terre et, qui parti de loin se rapprochait rapidement.

Ce fut bientôt comme le grondement du tonnerre, et l'on entendit les rochers des montagnes voisines, rugueuses arêtes du globe, frémir et s'entrechoquer sur leurs bases.

Dans la forêt les arbres secoués sur leurs racines haletaient et craquaient.

Brusquement remués par cette puissante commotion, les fagots du brasier se mirent à rouler de toutes parts au bas du tertre. Le feu diminua d'intensité, et Mornac en ressentit aussitôt un grand soulagement.

Sans être terrifiée par cette effroyable convulsion de la nature et semblant, au contraire, en retirer une inspiration subite, Jeanne de Richecourt profita du mouvement rétrograde de la foule pour s'élancer vers le bûcher.

Chancelant sur le sol qui vacillait, et sans craindre le feu du brasier, elle s'élança, bondit et vint tomber tout à côté de Mornac dans l'espace libre laissé entre lui et le feu.

Dans l'effort qu'elle fit pour franchir la barrière de flamme, le cordon que retenait ses cheveux roulés sur le sommet de la tête se rompit, et sa chevelure, sa luxuriante chevelure brune se répandit et roula par torrent sur ses épaules.

Passant autour du cou de son cousin son beau bras ferme et nu qui avait aussi rompu les attaches de la manche de sa robe, elle s'arrêta frémissante auprès de lui qui tremblait à la fois de bonheur, et de peur pour la noble femme qui exposait ainsi ses jours.

--Robert! dit-elle, mourons ensemble!

--O Jeanne! ma Jeanne! bien-aimée! dit Mornac en faisant des efforts inouïs pour rompre ses liens et enserrer la taille flexible que se cambrait vers lui. Avant que je meure, oh! laisse-moi te dire que je t'aime comme je n'ai jamais aimé femme au monde!

--Je vous crois, Robert! et moi aussi je vous aime, tout comme vous m'aimez! Jamais homme n'a senti battre mon coeur si près du sien. Jamais mes lèvres n'ont été effleurées par la bouche d'un homme! Eh bien, voici les miennes qui vous demandent et vous donnent le baiser des fiançailles... des fiançailles de la mort!

Sue la terre qui craquait éperdue sous ses pieds, en face de cette multitude ébahie, devant le regard des hommes comme sous l'oeil de Dieu qui voyait leur agonie, Mlle de Richecourt approcha ses lèvres des lèvres brûlantes de Mornac, et leurs bouches s'unirent en un baiser suprême, comme si leurs âmes eussent dû s'éteindre aussitôt pour s'élancer au ciel.

Leur corps eut comme un frémissement spasmodique, et un instant leurs yeux se fermèrent comme aveuglés par le rayonnement de leur félicité.

Mais cela n'eut que la durée d'un éclair.

Comme si elle eut puisé une force nouvelle en ce baiser à la fois chaste et brûlant, Mlle de Richecourt redressa sa taille un instant affaissée, puis se tourna vers la foule des Sauvages stupéfaits qui croyaient voir à chaque instant la terre ébranlée s'écrouler dans un immense effondrement. Sans quitter de son bras gauche le cou de son fiancé, elle étendit sa droite sur la foule et cria d'une voix vibrante:

--Au nom du Dieu vivant, arrêtez ce supplice!

Les entrailles de la terre, agitées ainsi qu'en mal d'enfant, grondaient toujours et semblaient vouloir faire éclater leur gigantesque enveloppe, comme pour en faire jaillir un monde et le lancer dans l'espace.

Épouvantés par ce fracas immense, les Sauvages superstitieux furent frappé d'étonnement à la vue de cette femme superbe et impassible sur le globe en démence, et la prenant pour un génie courroucé qui commandait aux éléments de détruire la terre, ils se prosternèrent à ses pieds.

Oh! c'est qu'elle était belle aussi!

Éclairée par le brasier, sa noble taille se découpait en lignes harmonieuses et hardies sur le ciel noir, et, sous son front altier, sous ses grands yeux étincelants, sous sa bouche fière et son gracieux col ombragé par de luxuriants cheveux, on voyait sa gorge, seule agitée, bondir et rebondir sur sa forte poitrine.

C'était, ce qu'ils ne connaissaient pas, ces barbares enfants des bois, c'était la grande dame dans tout le splendide éclat de la jeunesse et dans le feu de l'action d'un dévouement surhumain. C'était la digne fille des anciens preux de la vieille France. C'était la vierge forte, fière et sublime, c'était le chef-d'oeuvre de Dieu!

Profitant de la stupeur des Sauvages, Jeanne tira de son corsage le stylet tranchant qu'elle y portait toujours, et coupa d'une main ferme les liens qui retenaient Mornac attaché.

--Maintenant, dit-elle d'une voix brève et saccadée par l'émotion, écartez ces fagots embrasés. Lorsque nous aurons sauté par-dessus, descendons gravement le tertre et traversons la foule à pas lents. Ce tremblement de terre nous sauvera.

--Oh! sublime Jeanne! ne voyez-vous pas que c'est vous seule qui m'aurez sauvé!

--Non pas moi seule, Robert, mais bien Dieu lui-même.

Mornac devenu libre de ses mouvements, renversa, écarta du pied les tisons ardents, franchit avec Jeanne cette barrière de feu et descendit avec elle vers les Iroquois.

Le grondement souterrain semblait s'éloigner et les trépidations du sol diminuer d'intensité.

--Passage! dit Mlle de Richecourt en étendant d'un geste superbe sa main sur la multitude prosternée.

La terre ne frémissait plus qu'à peine.

La foule s'ouvrit devant Jeanne digne et radieuse comme Béatrix traversant, suivi de Dante, les sombres retraites du purgatoire.

La commotion du sol cessa tout à fait et l'on entendit les derniers roulements souterrains aller se perdre et mourir au loin dans les montagnes.

CHAPITRE XV

LE FANTÔME DE LA GROTTE

A une distance d'un quart de lieue du grand village d'Agnier s'élevait le cimetière particulier de la bourgade.

Lorsqu'un Iroquois mourait, son cadavre était mis dans une espèce de cercueil formé de grosse écorces, et élevé sur quatre poteaux, en plein air. Pendant huit ou dix années, on continuait d'en user ainsi avec tous les défunts, à mesure qu'ils décédaient, et on les déposait tous, les uns à côté des autres, à plusieurs pieds au dessus du sol.

Tous les dix ans venait la _fête des morts_. Les habitants du même village descendaient alors ces bières, et enveloppaient les ossements de leurs proches dans des pelleteries précieuses.

Puis le pays entier était solennellement convoqué sur un même point.

Chacun emportait des présents destinés parents décédés. C'était ordinairement des colliers des haches et des chaudières de cuivre.

On creusait une grande fosse commune que l'on tapissait de peaux de castor, et les ossements y étaient déposés en grande pompe, avec les présents offerts. Après avoir placé au-dessus des nattes et des écorces, on les recouvrait de terre, et l'on dressait une clôture de pieux tout autour de ce vaste tombeau pour le mettre à l'abri des profanateurs.[49]

[Note 49: Voir Bressany.]

A deux arpents du cimetière aérien et particulier d'Agnier s'étendait u rocher couvert d'arbustes touffus. Par suite de quelque commotion terrestre, la base du rocher s'était fendue et avait, en se séparant, formé une caverne sans issue qui s'étendait à une trentaine de pieds de profondeur. Brusquement séparées à leur base, dans une largeur de quinze pieds, les parois de la grotte étaient retombées l'une sur l'autre, à la partie supérieure, de manière à former un angle dont la pointe faisait le toit de la caverne.

A cause du voisinage immédiat du champ des morts, les habitants d'Agnier ne pénétraient jamais dans cette grotte dont l'entrée se cachait d'ailleurs au regard sous un massif de broussailles.

A l'heure où Mornac, attaché au poteau de supplice, semblait près de dire à la vie un éternel adieu, si, bravant la crainte instinctive que vous eût inspiré la proximité du cimetière dont les muets habitants dormaient immobiles sur leurs sarcophages aériens rendus encore plus fantastiques par l'obscurité de la nuit, vous eussiez bravement écarté les broussailles qui formaient l'entrée de la grotte, vous auriez pu voir, au fond de la caverne, à la lueur pâle d'un tout petit feu, un homme assis par terre, les coudes sur les genoux et la tête perdue dans les deux mains.

Qui veillait donc ainsi, seul en cet endroit solitaire, à une heure aussi avancée?

Était-ce le spectre de quelque Iroquois décédé qui venait réchauffer ses pauvres os glacés par la mort et la bise d'hiver?

OU bien encore l'âme frissonneuse d'un malheureux Huron tué dans les environs d'Agnier, et jeté dans la caverne, en revenant à cette heure des fantômes se plaindre du destin cruel qui l'avait fait périr loin des rives aimés du lac Huron?

Car elle gémissait cette ombre assise auprès du feu discret, et vous auriez vu ses épaules se soulever fréquemment par des sanglots étouffés.

On sait qu'après la mort, notre âme ne doit plus ranimer le corps que lorsque la trompette des archanges aura sonné là-haut la résurrection de toutes les races humaines disparues. Or, en l'examinant bien, vous auriez remarqué que ce corps faisait ombre sur la paroi de la caverne, car il s'interposait entre le feu et le mur de la grotte.

Ce ne pouvait donc être un spectre; car évidemment il n'eût pu arrêter la lumière, tout comme le corps opaque et lourd qu'il nous faut traîner si misérablement ici-bas.

Son costume vous eut ensuite indiqué que c'était un blanc et non quelque sauvage habitant des bois.

Cet homme était français et jeune. En l'écoutant bien, vous l'auriez entendu murmurer:

--Qu'il me tarde de savoir ce qu'elle est devenue?... Ces barbares l'ont-ils respectée? Est-elle morte ou vit-elle encore dans un état pire cent fois que la mort?... Horrible incertitude, quand donc cesseras-tu de déchirer mon coeur?...

Ces paroles, lectrice timorée, qui frissonnez de peur au seul nom de fantôme, vois doivent rassurer tout à fait. Elles vous disent clairement que le personnage mystérieux de la grotte est un jeune amoureux qui soupire après l'objet de ses voeux absents. Rien de moins surnaturel, et c'est je pense, un titre à ce que vous vous rapprochiez de lui avec toute la sympathie qu'il mérite.

D'ailleurs, madame, l'air est froid au dehors, et franchement, pas plus que vous je n'aime à voir cette longue et funèbre rangée de morts se découper sinistrement sur le ciel blafard, du haut de ces échafauds dont les longs pieds grêles se dressent eux-mêmes au-dessus du sol comme autant de spectres menaçants.

Nous entrons donc.

Votre pied, si léger qu'il soit, belle dame, vient de froisser une branchette. Ce bruit presque imperceptible éveille l'attention du jeune homme qui n'est pas--veuillez bien lui pardonner cette faiblesse,--tellement absorbé dans ses tristes pensées, qu'il puisse oublier le dangereux voisinage de l'endroit où il se trouve.

Son visage inquiet se tourne de notre côté Mais il n'aurait garde de nous voir. Comme il craint une surprise, il se saisit de son mousquet et accourt à l'entrée de la grotte.

Nous nous effaçons pour le laisser passer. Il se penche en dehors et scrute du regard les abords de la caverne.

Il se convainc bientôt qu'il est en sûreté, puisqu'il retourne prendre sa place et sa position d'amoureux en peine.

N'importe, nous avons eu le temps d'apercevoir ses traits, et c'est à peine si nous avons pu retenir un cri de surprise en reconnaissant notre jeune ami Louis Jolliet.

On se rappelle la profonde affliction du jeune homme lors de l'enlèvement de Mlle de Richecourt, à la Pointe-à-Lacaille, par Griffe-d'Ours et sa bande. Il aurait voulu courir immédiatement sus aux ravisseurs. Mais la prudence de Joncas et les larmes de sa mère l'avaient forcé de dévorer dans l'inaction les désespoirs qui déchiraient son coeur.

Le coup était trop soudain et trop fort pour le pauvre garçon qui était aussitôt tombé dans un état de marasme effrayant.

A la vue de la grande douleur du jeune homme, Joncas, plus ému qu'il ne le voulait faire paraître, lui dit:

«--Ecoutez, monsieur Louis, soyez raisonnable. C'est impossible aujourd'hui de poursuivre les Iroquois. Nous serions forcés de laisser votre mère et ma femme seules ici et sans protection, exposées aux violences d'autres faillis chiens d'Iroquois.

«Dans une journée ou deux nous aurons fini la moisson. Nous en chargerons notre chaloupe et le grand bateau que j'ai bâti, l'hiver tout exprès pour emporter notre grain à Québec.

«Tandis que vous remonterez le fleuve avec ces embarcations, le Renard-Noir et moi explorerons, au moyen du canot d'écorce, la grève et les îles où nous trouverons probablement quelques traces du passage des Iroquois. Pendant ce temps vous resterez au milieu du fleuve avec madame et ma femme afin de les protéger en cas d'attaque.

«Une fois arrivés à la ville nous les y laisserons en sûreté pour aller ensuite avec vous sauver mademoiselle et les autres. Il en sera temps encore, car les Sauvages vont certainement emmener avec eux, dans leur pays, mademoiselle Jeanne, monsieur de Mornac et ce baron de Vilarme dont la figure, entre nous, ne me plaît pas beaucoup. Il n'y a que ce pauvre Jean Couture dont j'ai grand'peur qu'ils ne se défassent immédiatement, vu qu'ils n'ont pas d'intérêt à le garder vivant comme Mlle Jeanne et les deux messieurs, que leur position rend précieux comme otages. Vous savez comme moi qu'il arrive assez rarement que les Sauvages tuent tout de suite les personnes de distinction qu'ils ont pu prendre en vie et capables de les suivre. Il préfèrent les garder dans leurs villages pour les échanger contre les prisonniers que nous leur faisons aussi quelquefois.»

--Mais mademoiselle de Richecourt?

--Soyez tranquille à son égard. Tant qu'il restera un souffle de vie à ce jeune gentilhomme qui est son cousin, elle n'aura rien à craindre. Il m'a l'air assez déterminé pour tenir tous ces bandits à distance.

Jolliet secoua tristement la tête en montrant combien il était peu convaincu par ce raisonnement spécieux dont le bon Joncas s'efforçait de le consoler.

Il fallait bien se rendre; et la main tremblante de sa mère, qui vint s'appuyer sur son épaule fit taire les élans de la passion que Jolliet sentait bondir en lui.

--Tu l'aimes bien plus que moi! lui dit Mme Guillot dont les yeux pleins de larmes se fixèrent sur les traits décomposés de son fils.

Celui-ci ne put répondre, et, pour cacher ses larmes se jeta dans les bras de sa mère.

Deux jours plus tard, deux embarcations, les voiles déployées, sortaient de la rivière à Lacaille. Jolliet conduisait le bateau. La chaloupe était dirigée par la femme de Joncas et Mme Guillot.

Quant à Joncas et au Renard-Noir, ils venaient de s'enfoncer dans le bois, à l'endroit où les Iroquois et les captifs avaient disparu, deux jours auparavant.

Les deux embarcations doublaient la Pointe-à-Lacaille, lorsqu'un cri partit du rivage et attira l'attention de Louis Jolliet.

Il aperçut ses deux amis qui lui faisaient signe de les aller chercher sur la rive.

Les ancres furent jetées au fond de l'eau, et Jolliet se rendit à terre sur le canot d'écorce de Renard-Noir.

--C'est ici qu'ils se sont embarqués, lui dit Joncas. Voyez-vous leurs pistes dans le sable. Ils sont partis trop à la hâte pour les effacer.

Jolliet se baissa vers le sol et reconnut, entre toutes les autres, l'empreinte légère du petit pied de Jeanne.

Il s'agenouilla sur la grève et embrassa cette trace en la mouillant de ses larmes.

--Pardonnez-moi, dit-il ensuite à Joncas en se relevant, mais c'est tout ce qui me reste d'elle!

--A votre âge j'en aurais fait autant.

--Lorsque Fleur-d'Étoile courait, jeune fille, sur les bords du grand lac, le Renard-Noir baisait la tige des fleurs qu'elle avait courbées sur son passage; et le chef indien n'en rougissait point de honte, repartit le Huron qui jeta un regard plein de bonté sur Louis Jolliet.

Les trois hommes s'embarquèrent dans le canot et gagnèrent les deux embarcations ancrées à quelques arpents de la rive. Puis ils continuèrent leur course, Jolliet guidant les deux embarcations à voiles, tandis que le Renard-Noir et Joncas rasaient avec la pirogue tantôt la rive sud, tantôt le bord des îles qui dorment au fil de l'eau en remontant jusqu'à la capitale.

Ce fut ainsi qu'ils trouvèrent sur l'île Madame les restes demi consumés du pauvre Jean Couture qu'ils emportèrent avec eux pour les déposer en terre sainte.

Les pistes laissées sur le sable de la petite anse où les Iroquois s'étaient rembarqués montraient clairement qu'ils avaient continué de remonter le fleuve. Toutes étaient tournées vers le haut de la rivière.

--Vous voyez que je ne m'étais trompé, dit Joncas à Jolliet. Ils n'ont sacrifié que ce pauvre Jean Couture et sont repartis pour leur pays avec les autres. Ayez bon espoir, monsieur Louis. Nous les rejoindrons avant longtemps.

Nos voyageurs arrivèrent à la ville au milieu de la nuit suivante.

L'émoi fut grand dans la capitale quand on connut le triste évènement; et M. de Mésy qui apprit la détermination de Jolliet et de ses deux compagnons à se rendre au pays des Iroquois, les fit mander tous trois en son château Saint-Louis et leur offrit quelques soldats pour les accompagner.

Joncas refusa en disant:

--Vous ne sauriez, monseigneur, nous donner une troupe assez considérable pour aller attaquer ouvertement les Iroquois dans leurs villages. Les quelques hommes que vous nous offrez nous nuiraient plutôt que de nous aider. C'est la ruse seule, ou à peu près, dont nous allons nous servir pour délivrer nos gens. A ce compte-là, le chef huron, M. Jolliet et moi réussirons mieux tout seuls. Notre petit nombre nous permettra de nous tenir caché dans les environs des bourgades iroquoises et attirer moins l'attention. Nous nous remercions donc, monseigneur, de votre bonne offre à laquelle nous sommes pourtant fort sensibles.

Au besoin, Joncas, qui avait fait tous les métiers, savait assez bien tourner une phrase.

Le moment du départ arrivé, Mme Guillot se pendit au cou de son fils en pleurant.

--Mère chérie, lui dit Jolliet pour l'apaiser, croyez bien que j'en suis désolé non moins que vous, mais il le faut pourtant. Ne l'aimerais-je pas que ce serait encore un devoir pour moi d'aller sauver de l'ignominie celle que vous avez accueillie sous votre toit, et à laquelle vous avez servi de mère pendant plusieurs années. Je suis un homme maintenant, et je dois secourir mes semblables au péril de ma vie.

--Oui, dit Mme Guillot en souriant au milieu de ses pleurs, tue en effet devenu un homme; je ne m'en aperçois que trop, hélas! eu changement de ton affection filiale en un autre sentiment dont je ne me puis empêcher d'être jalouse.

--Que voulez-vous, ma mère? Outre que je ne saurais me défendre de suivre les lois de la nature, je ne fais qu'obéir à celles de Dieu lui-même. N'a-t-il pas dit quelque part: «L'homme quittera son père et sa mère pour suivre...»

--Sa compagne. Oui, mon fils. Mais elle ne l'est pas.

--Elle le sera peut-être un jour.

--Si elle ne t'aimait pas et méprisait tes avances.

--O mère! ne dites point cela. Je me tuerais.

--Louis!

--Pardon! mère, oh! mille fois pardon! Mais bénissez-moi, plutôt que de me pousser à proférer des paroles aussi condamnables et priez Dieu de me ramener bientôt dans vos bras avec elle que j'aime et que vous aurez peut-être avant longtemps une double raison d'appeler votre fille.

Mme Guillot étendit ses mains tremblantes sur le front de son fils et lui dit:

--Tu es un bon coeur et, après tout je n'en suis que plus fière de te voir agir ainsi. Va, que Dieu t'accompagne et protège ton retour.

Jolliet la serra une dernière fois dans ses bras et s'élança au dehors où Joncas et le Renard-Noir l'attendaient.

Je ne m'arrêterai pas à raconter tous les incidents qui signalèrent leur voyage.

Grâce à l'habileté de l'ancien coureur des bois et du chef Huron, il leur fut bientôt facile de retracer la marche du parti de Griffe-d'Ours.

Ils campèrent aux mêmes endroits où les Iroquois s'étaient arrêtés et purent constater, par diverses observations dues à perspicacité, que leurs amis étaient vivants.

A chacune de ces précieuses découvertes le coeur de ce pauvre Jolliet bondissait de joie, et sa pensée réjouie courait d'avance au devant de celle qui, sans le savoir, avait emporté la meilleure partie de cette âme ardente de jeune homme.

Un accident imprévu vint pourtant le replonger bientôt dans un affreux découragement.

En faisant le portage nécessité par les rapides auxquels on donna plus tard le nom de M. de Chambly, Jolliet qui était chargé ainsi que ses deux compagnons, perdit pied sur une roche humide et tomba en se donnant une forte entorse. Quand il voulut se relever, la douleur le fit chanceler de nouveau, et, malgré les efforts les plus héroïques, il lui fut impossible de marcher plus loin.

--Je vous en supplie, mes amis, dit-il alors à ses compagnons, laissez-moi seul ici, et allez les sauver! Vous me reprendrez en revenant.