Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664)

Chapter 15

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--Volontiers, mais de quelle manière? je vous préviens qu'il n'y a jamais eu de bourreau ni de pendu dans ma famille, de sorte que j'aurais la plus grande répugnance à vous enserrer le col de la corde que vous avez des mieux méritée.

Vilarme voulut s'élancer pour frapper Mornac au visage. Mais celui-ci que le tenait toujours par le bras, le maintint à distance en lui disant:

--Jamais votre main d'assassin ne touchera ma figure! Entendez-vous? Maintenant, que voulez-vous?

--Que nous nous battions, de par Satan!

--A coups de couteau, de tomohâk ou de flèches?

--Ah! finissez vos absurdes plaisanteries, dit Vilarme hors de lui, ou je croirai que vous êtes un lâche, et que vous voulez éluder le combat!

Mornac le regarda avec un sourire méprisant.

--Lorsqu'il arrive quelquefois, dit-il qu'un brave gentilhomme reçoit cette insulte d'un manant, il ne la relève point et laisse à ses valets le soin de châtier le rustre à coups de bâton. Que vous ferai-je donc à vous, meurtrier qui me voulez salir de votre bave? Si nous étions en pays civilisé je vous livrerais au bourreau, et j'aurais le plaisir de voir comment vous sauriez supporter le supplice de la roue? Mais ici, que faire?... Comme il est dangereux que vous viviez plus longtemps, je daigne me souvenir que vos pères furent gentilshommes, et veux bien consentir à purger la terre du dernier des Vilarme. Écoutez! continua Mornac en contenant toujours le baron furieux qui tournait autour de lui comme un loup enchaîné, je sais où sont nos épées. Deux des Sauvages qui nous ont pris les ont accrochées, en guise de trophée, au poteau de leur cabane. Il s'agit de les avoir. Venez avec moi. Seulement, avant de nous battre, laissez-moi vous dire qu'il va falloir user de ruse. Comme nos gardiens n'aimeraient peut-être pas nous voir nous couper la gorge tout de bon, nous feindrions une simple passe-d'armes, un assaut courtois, ce dont je sais comment les prévenir. Quelques jeunes gens m'ont demandé l'autre jour de leur montrer à servir de l'arme blanche. Nous allons leur donner à l'instant le spectacle d'une joute qui sera fort de leur goût. Laissez-moi faire. Seulement, s'il vous plaît, rengainez ce cure-dents.

Vilarme subjugué, ramassa l'arme que Mornac lui poussait du pied, la remit dans sa gaine et suivit le chevalier.

L'heure était assez avancée pour que les Sauvages fussent levés et hors de leurs cabanes.

Mornac alla droit à un groupe de jeunes gens qui s'exerçaient au saut de à la course pour se détirer les membres et se réchauffer sous l'air piquant du matin.

En quelques gestes, Mornac leur indiqua que, si on leur prêtait des épées à Vilarme et à lui-même, tous les deux donneraient à l'instant aux spectateurs une idée de la manière de s'en servir.

La jeunesse d'Agnier comprit, poussa des cris de joie et courut aux cabanes où les épées étaient suspendues.

--Maintenant, dit le chevalier au baron, veuillez sur l'expression de votre physionomie. Quittez un peu cet air farouche pour une mine plus riante. Bien, comme cela. Mordious! baron, vous avez bien le sourire le plus faux dont le diable ait jamais orné la bouche d'un homme. Ah çà! n'allons pas nous fâcher encore, et reprendre ces façons d'ogre affamé. Bon! voici nos armes.

Mornac saisit avec empressement son épée dont il fit plier la bonne lame en appuyant la pointe sur le sol tandis qu'il pesait sur la poignée.

--C'est bien toi, ma vieille! Je reconnais là ton vaillant fer de Saint-Étienne, [48] qui plie toujours et ne casse jamais. Et la vôtre, baron, est-elle aussi en ordre? Oui, bien. Dirigeons-nous vers cet échafaud où nous avons failli être brûlés vifs à notre arrivée. Nous grimperons dessus pour être plus à l'aise. Les spectateurs se tiendront au bas, de sorte que nous pourrons ferrailler en toute liberté. Drôle de duel, tout de même! Les témoins n'y feront pas défaut!

[Note 48: Endroit renommé en France, au XVIIe siècle pour ses quincailleries et ses armes.]

La foule grossissait à vue d'oeil; car l'on savait que les deux blancs allaient s'escrimer à l'arme blanche, spectacle fait pour réjouir une peuplade de guerriers.

Quand les deux hommes furent installés sur l'estrade, Mornac dit à Vilarme.

--Attention, maintenant. Avant de tomber en garde, faisons tous les saluts d'usage à l'académie.

Leur épée dans la main gauche, la poitrine effacée, le corps droit, la tête haute, ils se regardèrent un instant, frappèrent deux fois le sol du pied droit en signe d'appel, portèrent la main droite à leur épée qu'ils saisirent en l'amenant ensemble à leur bouche. Les deux lames décrivirent en sifflant un double cercle à droite et à gauche, et les deux combattants se fendirent en tombant en garde.

--Allez! cria Mornac.

Le baron que la rage dévorait ne se fit pas prier, et, pendant plusieurs minutes, son épée enveloppa Mornac en des centaines de cercles de feu.

Calme, bien campé sur ses jambes, se couvrant de son arme, l'oeil au guet, le poignet ferme et preste, Mornac para toutes ces bottes rapides sans rompre d'une semelle.

Lorsque le baron fatigué s'arrêta un instant pour prendre à son tour la défensive, notre Gascon s'écria:

--Eh! sandis! nous avons tus deux été à bonne école! Vous avez là certain petit coup de seconde d'un effet assez surprenant... lorsqu'on ne le connaît pas. Je me flatte cependant de vous montrer mieux tout à l'heure. Vous concevez bien qu'il ne faut pas en finir tout de suite. Ce serait priver ces braves gens de leur dû. Voyez un peu comme cela les amuse.

La foule qui grouillait à leur pieds ne se sentait pas d'aise. Chacun des coups portés et parés l'enthousiasmait.

Tout en parlant Mornac tâtait son adversaire qui arrivait assez lestement à la parade.

--Pour un homme de votre âge, dit le chevalier entre une feinte de seconde et une estocade de prime, vous avez encore le poignet ferme. Du reste ça ne m'étonne pas, on doit avoir les nerfs solides quand on fait le métier d'étrangler ses connaissances. Tiens! votre riposte de quarte n'était pas mal. Seulement elle a l'inconvénient de vous découvrir. Voyez-vous? si j'avais voulu en profiter, vous auriez maintenant six pouces de fer entre les côtes. Pour en revenir à ce que nous disions tout à l'heure vous avez un vigoureux poignet. Que ne vous en êtes-vous servi pour couper la respiration à cette chère madame de Vilarme. Mais, pardon, j'ai oublié de vous demander comment elle se porte ce matin, cette charmante Corneille?

--...Oh! là! là! mais c'est fort gentil à voir que ces quatre feintes de tierce, de quarte, de seconde et de prime se terminant par une botte de quinte. Savez-vous que si mon épée n'eût été là, vous me touchiez! Oui, mordious!

Les coups se succédaient avec une rapidité merveilleuse et aucun d'eux n'était encore blessé. Un oeil exercé aurait vu pourtant que Mornac ménageait Vilarme. Évidemment le chevalier était plus souple, plus leste, plus prompt et plus fort que le baron déjà un peu appesanti par l'âge. Son sang-froid le servait aussi contre l'irritation de Vilarme qu'il avait soin d'exciter encore.

En bas de l'échafaud, les cris de joie et d'admiration, les trépignements des spectateurs tenaient du délire. Jamais ils ne s'étaient vus à pareille fête.

--Maintenant, fit Mornac dont l'épée supporta fermement deux ou trois coups fouettés du baron, attention, Vilarme. Avant que voter pouls n'ait battu cinq fois, je vais avoir l'honneur, le piètre honneur, de trouer votre vilaine peau en deux endroits différents; à la cuisse et sous le sein droit. Hop! d'une et de deux! s'écria triomphalement Mornac dont l'épée tournoya d'abord en deux feintes de couronnement et s'enfonça tour à tour dans les endroits désignés par une botte de quinte, aussitôt suivie d'un coup droit en prime.

Vilarme lâcha son épée, jura et tomba.

Le sang ruisselait d'entre les lèvres de ses deux blessures.

La foule stupéfaite poussa un grand cri et Mornac croisa les bras avec un sourire des plus aimables.

--Que Satan t'étrangle! cria Vilarme.

--Merci, et puissiez-vous bientôt le rejoindre. Vous lui ferez un fier compagnon!

On emporta le baron à moitié évanoui sous le ouigouam de la Corneille qui, en voyant son époux si maltraité, croassa comme l'oiseau dont elle portait le nom.

Quelques regards de travers furent bien lancés à Mornac, mais on ne l'inquiéta pas autrement.

Les Sauvages n'avaient pas de lois pour la punition des offenses, et se chargeaient individuellement du soin de se venger. Le duel de Mornac et du baron ne sortait donc pas de leurs habitudes. D'ailleurs ce ne devait pas être pour des Iroquois un grand sujet de peine que de voir des Français d'entr'égorger.

En regagnant son ouigouam, Mornac de disait:

--Je l'aurais achevé, si je ne m'étais retenu. J'aurais bien fait, peut-être. Car ce diable d'homme est capable d'en revenir. Les bandits de cette espèce ont la vie si dure!

CHAPITRE XIV

OU L'AMOUR L'EMPORTE DUR LA HAINE

Trois semaines plus tard, à la tombée de la nuit, Mornac sortait de sa cabane et se dirigeait vers le ouigouam de la Perdrix-Blanche.

Le ciel était sans étoiles, l'atmosphère lourd et chargé de vapeurs. Pas un souffle de vent n'agitait les branches desséchées de la forêt dont les arbres immobiles étendaient leurs grands bras morts au-dessus de la terre couverte d'une légère couche de neige.

Il y avait dans l'atmosphère je ne sais quoi de pénible et sinistre. La nature semblait saisie d'une de ces vagues torpeurs qui précèdent presque toujours les cataclysmes et les grandes commotions du globe.

Influencé à son insu par cette torpeur qui étreignait la nature inanimée, Mornac grommelait à part soi:

--J'éprouve un singulier malaise. C'est comme s'il y avait du malheur dans l'air. Bah! deviendrais-je superstitieux par hasard?... Allons, sandis! pas d'enfantillages. Et, puisque l'heure est venue, en avant!

Il ouvrit la portière du ouigouam et entra.

Mlle de Richecourt l'attendait auprès du feu.

La Perdrix-Blanche était assise dans un coin de la cabane et ne paraissait rien voir.

--Vous êtes prêt, mon cousin, demanda Jeanne.

--A vos ordres, comme vous voyez.

--Partons-nous tout de suite?

--Attendons quelques instants encore que chacun, dans le village, dorme ou soit retiré chez soi. Vous sentez-vous tout à fait rétablie, et croyez-vous pouvoir affronter les fatigues de notre long voyage?

--Depuis trois semaines que je suis debout et que je prends tous les jours un exercice forcé, il me semble être dans la meilleure des conditions possibles pour fuir.

Ils restèrent quelque temps silencieux, songeant à la grave démarche qu'ils allaient faire.

--A la grâce de Dieu! dit enfin Jeanne en se levant. Partons.

--Partons! fit Mornac que se pencha hors de la cabane. Tout est coi dans la bourgade.

Mademoiselle de Richecourt se rapprocha de la Perdrix-Blanche et lui serra la main en signe d'adieu.

Celle-ci leva de grands yeux tristes sur Jeanne et reporta ses regards sur l'enfant que Mornac avait sauvé quelques semaines auparavant.

--J'ai tort de vous laisser partir. Mais avant tout je suis mère et me souviens.

Mornac lui donna aussi une chaleureuse poignée de main. Puis il souleva la portière, s'effaça pour laisser passer sa cousine, lui offrit le bras, et tous deux firent joyeusement les premiers pas vers la liberté.

Après avoir marché quelque peu dans la grande rue qui coupait en deux le village, ils obliquèrent à droite, et, loin de gagner la porte des palissades, fermée à cette heure, ils se glissèrent à côté de la cabane de la mère adoptive de Mornac jusqu'à l'enceinte qui entourait la bourgade. Mornac avait, à la tombée du jour, arraché l'un des pieux et l'avait fixé de manière à ce qu'il se pût ôter facilement pour leur livrer passage.

Le chevalier enlevait tout à fait ce pieu de chêne, quand il aperçut une ombre qui semblait sortir de terre et qui cria:

--Je vous y prends, beaux déserteurs, et nous allons voir!...

L'homme n'eut pas le temps d'achever sa phrase. Mornac lui asséna un grand coup du lourd bois de chêne qu'il venait d'arracher, et étendit l'intrus par terre où il resta évanoui sous la violence du choc.

--Si je ne viens pas à bout de te tuer, corbeau de malheur! dit le chevalier, ce ne sera pas ma faute!

C'était Vilarme qui, à demi guéri de ses blessures, s'était glissé du côté de la cabane qu'habitait Mlle de Richecourt au moment où Mornac et sa cousine venaient de sortir. Vilarme encore faible avait voulu s'opposer inopinément à leur fuite.

--Vite, fuyons! dit Mornac. Ce gredin peut avoir donné l'éveil.

Mais rien ne bougeait aux environs, et les deux fugitifs s'enfoncèrent paisiblement dans la campagne.

Pauvres enfants! ils s'en allaient joyeux, elle fuyant l'opprobre et lui l'esclavage, confiants en Dieu, insouciants du lendemain, mais à peine vêtus, sans autres armes qu'un coûtera et qu'un arc dont il savait à peine se servir et sans autres provisions que quelques livres de sagamité. N'importe, ils fuyaient, cela suffisait à leurs aspirations du moment, et ils ne s'inquiétaient pas le moins du monde des pistes que leurs pieds laissaient visibles derrière eux dans la mince couche de neige tombée durant le jour.

Ils avaient bien marché près d'une heure dans la direction du lac Saint-Sacrement, lorsqu'ils entendirent en avant d'eux un grand bruit de voix et de pas.

--Cachons-nous! dit Mornac.

Ils sortirent du sentier pour se blottir sous des broussailles en arrière de gros arbres qui bordaient le chemin tracé dans la forêt. Bientôt ils entrevirent une centaine de Sauvages qui se dirigeaient du côté d'Agnier.

Le coeur battait si fort aux fugitifs qu'il leur semblait que le bruit de ces palpitations allait trahir leur présence.

Mais le parti de guerre, à la tête duquel était Griffe-d'Ours, continua sa marche et les dépassa sans les remarquer. Bientôt les voix et les pas se perdirent dans l'éloignement.

--Griffe-d'Ours! dit Mlle de Richecourt à Mornac. Mon Dieu! que nous somme partis à temps!

--C'est vrai! fit Mornac en se levant, nous avons une fière chance! Dépêchons-nous de continuer notre route afin de mettre, d'ici au point du jour, la plus grande distance possible entre le village et nous.

Tous deux, les pieds trempés et refroidis par l'eau de neige, mais le coeur réchauffé par la joie du succès et le feu sacré de l'espérance, continuèrent à cheminer sous les hauts arbres et dans la nuit morne.

Les guerriers de Griffe-d'Ours se rapprochaient triomphalement du village. L'expédition avait réussi, et ils hâtaient le pas pour annoncer plus vite aux leurs la bonne nouvelle.

Quand ils furent en vue d'agnier, ils tirèrent, du fond de leurs poitrines, de grands cris de joie qui, doublés par les échos de la forêt allèrent s'abattre bruyamment sur la bourgade endormie où chacun fut sur pied en un moment.

Hommes, enfants, femmes et vieillards, tous vinrent au-devant des vainqueurs en les acclamant de mille cris d'allégresse.

Comme Griffe-d'Ours entrait dans le village, il aperçut un homme qui se traînait sur les genoux et les mains en gémissant.

Cet homme arrivé près du chef se souleva péniblement, et, la figure souillée de sang et de boue, dit en français:

--Ils sont partis!

--Qui?... balbutia Griffe-d'Ours.

--Mornac et la jeune fille.

--Oh! malheur à toi, face pâle!

--J'ai voulu les empêcher de fuir et il m'a frappé.

--Quand?

--Cette nuit même.

--Tu le hais donc aussi?

--Oui. Il a voulu me tuer deux fois!

--Et elle, l'aimes-tu, face pâle?

--Je l'aimais, chef. Mais maintenant je la hais!

--Vrai?

--Oh! bien vrai!

--Par où les oiseaux se sont-ils envolés?

--Venez avec moi.

Vilarme tremblant, faible et soutenu par la seule rage de son coeur, guida Griffe-d'Ours vers l'endroit où la palissade forcée avait livré passage aux fugitifs.

--Dix hommes et des torches! cria Griffe-d'Ours.

Des flambeaux de bois résineux sont allumés et les traces des fugitifs apparaissent aux yeux ravis du chef qui, suivi de ses hommes, s'élance dans la plaine en suivant les pistes toutes fraîches.

Appuyé sur la palissade, la figure livide et souillé, Vilarme qui voyait la lumière des torches dessiner au loin, sur la neige, les ombres allongées et mouvantes des poursuivants, disait avec un sourire de démon:

--O vengeance! ne vaux-tu pas mieux encore que l'amour?

Mlle de Richecourt et le chevalier de Mornac allaient toujours marchant vers l'inconnu.

--Quand je pense que nous sommes sauvés! disait la jeune fille à son cousin.

--Oui, grâce à Dieu, ma chère Jeanne!

Et Mornac pressait légèrement sous le sien l'avant-bras de sa cousine. Celle-ci le laissait faire, et je ne crois pas que son coeur en palpitât moins vite.

--Mais, savez-vous, continuait le chevalier, que c'est un bien rude et long voyage que nous entreprenons.

--Regrettez-vous déjà de l'avoir commencé?

--Oh! Jeanne!

--Eh bien! alors?

--Mais ne sentez-vous pas que si ma sollicitude s'inquiète, ce n'est que pour vous seule? J'ai tant peur que vous ne puissiez pas résister aux fatigues et...

--Et après...

--Si vous alliez retomber malade, et... mourir.

--Mourir! Dites-moi donc, Robert, ne me vaudrait-il pas encore mieux mourir que d'être restée là-bas?

--Ah! c'est vrai!

--Eh bien! donc, à la grâce de Dieu! fit Jeanne en levant ses beaux yeux vers le ciel. Mais... n'avez vous pas senti?

--Quoi?

--Il m'a semblé que le sol tremblait sous mes pieds. Tiens!

--Vous avez raison!... pourtant je ne sens déjà plus rien.

--Oui, c'est fini; seulement une légère secousse. Savez vous que les tremble-terre ont été fréquents depuis l'année passée. Oh! mais... avez-vous entendu?

--Quoi!... encore?

--Non! des bruissements de pas derrière nous! Oh! voyez! des lumières! Mon Dieu! on nous poursuit! Nous sommes perdus!

Mornac entraîna la jeune fille en dehors du sentier, et tous les deux se tapirent derrière une touffe de broussailles.

Il était temps. Déjà la lueur des torches se projetait sur le sentier jusqu'à l'endroit qu'ils venaient de quitter, et montait jusqu'au faîte des arbres qui semblaient étonnés de se voir si brusquement éclairés.

En avant de ses hommes, penché sur le sol comme un chien qui flaire la piste du cerf, Griffe-d'Ours suivait les traces laissées par les pieds imprudents des fugitifs.

Au lieu où Mornac et Jeanne s'étaient jetés hors du sentier, Griffe-d'Ours leva la tête, poussa un cri et sauta dans le fourré.

Jeanne sentit son coeur vibrer comme la corde d'un luth prête à casser.

Mornac tira son couteau de chasse.

Griffe-d'Ours l'aperçut. Les deux hommes bondirent l'un sur l'autre et s'étreignirent ensemble.

Il y eut deux cris, deux éclairs, suivis d'une lutte terrible.

Les deux combattants roulèrent sur la neige qui se teignit de sang.

Mornac était seul contre plus de dix.

Les lâches se ruèrent tous sur lui et le garrottèrent. Une longue blessure éraflait son flanc gauche. Le couteau de l'Iroquois avait heureusement glissé sur les côtes.

Griffe-d'Ours se releva en portant la main à son épaule droite d'où le sang coulait en abondance.

--Le bras du visage pâle n'entamera plus la chair d'un chef, dit-il froidement. Le jeune homme va mourir cette nuit même, comme je le lui avais dit. Il sera brûlé pour avoir tenté de s'enfuir. Et la vierge pâle sera enfin ma femme. Au village!

Deux guerriers soulevèrent Mornac pour l'emporter.

Griffe-d'Ours s'approcha de Mlle de Richecourt.

--Arrière de moi! cria-t-elle.

Et ce regard dominateur qui avait déjà fait courber le front du guerrier, s'en fut encore brûler l'oeil de l'Iroquois qui n'en put supporter la fierté magnétique.

--Que la vierge blanche marche donc devant moi, dit-il.

Jeanne passa superbe à côté de lui, en l'écrasant de toute l'expression de mépris dont la fille des comtes de Richecourt aurait su accabler ce sauvage bandit, sous les lambris dorés du château de Kergalec.

Griffe-d'Ours se mit à la suivre en tremblant de rage, de faiblesse et d'amour.

--Oh! cette femme! quelle force inconnue a-t-elle donc en elle-même? pensait-il, pour que moi, Griffe-d'Ours, la Main-Sanglante, je tremble devant un seul de ses regards, comme l'oisillon sous l'oeil ardent de l'aigle! Que l'amour de cette femme doit être puissant! Sa haine est si forte!

Les tristes pensées qui agitaient l'âme des captifs! S'être sentis si près de la liberté et voir tout-à-coup leurs liens se resserrer plus fortement que jamais!

--Cette fois-ci, c'en est pardieu fait de moi! grommelait Mornac. Et ma pauvre cousine!... Elle qui, je crois, commençait à m'aimer!... Aussi bien faut-il que je sois l'être le plus infortuné de la création!

--Vous nous avez donc abandonnés, mon Dieu! soupirait Jeanne. Oh! veuillez me pardonner, alors; mais je serai morte avant que le souffle de ce bandit effleure ma figure... Mon malheureux cousin qu'ils vont torturer, et par ma faute! Il me semblait qu'il m'aimait un peu! Et moi qui, tout en feignant de n'en rien croire, faisais les plus doux rêves d'avenir! Mon Dieu! mon Dieu! avions-nous donc consommé notre part de jouissances terrestres! et sommes-nous déjà mû pour la mort? Pourtant je suis si jeune et j'ai tant souffert!

De grands cris accueillirent les captifs, lorsqu'ils rentrèrent au village.

Des centaines de torches éclairaient la bourgade.

En un instant le sort de Mornac fut décidé.

Il fut poussé vers un poteau planté sur une éminence qui s'élevait à l'extrémité du village et y fut solidement attaché.

--Avant de t'offrir en victime au Dieu de la guerre, dit Griffe-d'Ours à Mornac, on va faire ta toilette de mort.

Deux Iroquois préposés à cet apprêt funéraire, apportèrent les couleurs et se mirent à peinturlurer Mornac des pieds à la tête.

Tandis que l'un lui teignait la jambe droite en rouge, l'autre bariolait sa cuisse gauche du plus vif indigo. Et ainsi de suite en remontant vers la poitrine et la face. Après quelques minutes, tout le corps du chevalier offrait aux yeux des spectateurs les nuances variées de l'arc-en-ciel.

--C'est pourtant bien assez de mourir par le feu, grommelait le Gascon, sans être attifé d'une aussi ridicule manière. Il y a, sandious de singulières destinées dans certaines familles! Qui aurait cru, par exemple, lorsque j'étais à Paris, il y a quelques mois à peine, que le dernier descendant de cette grande lignée des Mornac, dont plusieurs chefs moururent en Palestine, casque en tête, bardés de fer et la lance au poing, qui aurait cru que le dernier petit-fils des ces preux palatins finirait burlesquement ses jours au milieu de pareils moricauds, nu comme Adam et bigarré tel que les fous des anciens rois de France! Heureusement que je suis le dernier de ma race; car ma mémoire inspirerait peu de respect à ceux qui auraient à porter mon nom. O mes aïeux! si l'on peut rire encore par delà l'huis du tombeau, vos mâchoires dégarnies doivent se détendre largement sous vos crânes vides à l'ébouriffant aspect de votre dernier rejeton!

Sa toilette funèbre terminée, l'on entoura le chevalier de fagots de bois sec. On eut soin pourtant de les placer à quelques pieds du supplicié, afin que le feu ne le rôtît qu'à distance et qu'il fût plus longtemps à souffrir. Souvent, les victimes ainsi calcinées à petit feu, mettaient une couple de jours à mourir.

A en juger par l'art minutieux avec lequel on disposa le bûcher autour de Mornac, le malheureux en avait bien pour deux ou trois journées à sentir ses chairs roussir et se carboniser sous l'action lente du feu avant que d'exhaler son âme avec son sanglot suprême de souffrance.

Lorsque le dernier fagot eut été disposé sur la pile de bois qui entourait, à cinq ou six pieds de distance, la victime jusqu'à la hauteur des hanches, on abaissa les torches allumées, et, tout aussitôt les langues de flammes se mirent à lécher le dessous du bûcher, tandis que le bois sec crépitait sous les étreintes du feu.

Durant les quelques minutes qui suivirent, une épaisse fumée s'éleva en voilant la lumière.

A demi suffoqué par cette âcre senteur, Mornac éternuait, toussait et crachait les jurons le plus énergiques de son répertoire.