Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664)

Chapter 14

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«Il est une chose que les nobles femmes estiment plus cher que la vie, c'est leur honneur. La comtesse voyant que le sien ne courait aucun danger, s'agenouilla et pria. Les filles des preux savent mourir.

«Vilarme contempla un instant cette pâle figure de femme tour à tour éclairée par les lueurs incessantes du feu et les éclairs intermittents du dehors. Il grimaça un sourire de démon. Il bondit sur sa victime, l'enleva, la jeta sur un lit, saisit un oreiller, l'appuya sur le visage de la comtesse et pesa dessus de tout son poids, pour étouffer l'infortunée.

«A la clarté du brasier et des éclairs, la camériste éperdue vit le pauvre corps de la comtesse se tordre sur son lit en d'effroyables convulsions. Elle poussa quelques rauques sanglots sous cet horrible oreiller, ses membres palpitèrent dans un suprême effort et ce fut tout.

«Longtemps Vilarme resta courbé, hideux, sur l'oreiller, épiant chacun des derniers frissonnements de sa victime. Quand il fut bien sûr qu'elle était morte, il alluma un flambeau, regarda, satisfait la figure bleuie de la trépassée et s'avança du côté de la camériste.»

--Ah! mon Dieu! fit mademoiselle de Richecourt qui étendit les bras et s'affaissa évanouie.

Mornac et la Perdrix-Blanche qui avait remarqué, sans y rien comprendre, l'émotion que le récit du chevalier produisait sur la jeune fille, s'empressèrent de lui prodiguer leurs soins.

Jeanne reprit bientôt connaissance.

--Je savais bien, dit Mornac à mademoiselle de Richecourt, que vous ne pourriez pas supporter l'émotion d'une aussi horrible histoire. Mais aussi, pourquoi avez-vous tant insisté?

La jeune fille ne put répondre et se mit à pleurer.

Quand ses larmes l'eurent un peu soulagée, elle supplia tellement Mornac de terminer son récit, qu'il ne put s'y refuser. D'ailleurs ce qu'il lui restait à dire était moins pénible que ce qui précédait.

«Vilarme s'approcha donc de la camériste et lui dit:

«--Maintenant, ma belle suivante, à nous deux. Écoute-moi. Si tu me veux jures sur le Christ que tu vas suivre en tous points mes instructions, je vais te faire grâce.

Il alla décrocher un crucifix qui pendait au mur, délia les mains de la camériste, lui ôta le bâillon qui étouffait sa voix et lui dit:

«--Fais serment de répéter à tous, partout et toujours que, pendant que tu dormais dans l'antichambre de ta maîtresse, selon ta coutume, celle-ci est morte, sans doute, d'un coup de sang; qu'effrayée par le bruit de l'orage, tu es entrée au milieu de la nuit chez la comtesse et que tu l'as trouvée sans vie.

«Comme la pauvre fille hésitait, Vilarme leva son poignard.

«--Je le jure! s'écria-t-elle, terrifiée.

«--A mon tour, reprit froidement Vilarme, je te jure que si jamais un seul mot des évènements de cette nuit sort de tes lèvres, tu mourras de ma main! Fussé-je sur le banc des accusés que j'irais te poignarder en face de mes juges. Je te le jure sur le Dieu mort sur la croix!

Il délia les pieds de la suivante, enleva les cordes dont il l'avait garrottée et disparut.[46]

[Note 46: A quelque lecteur, le récit de cet horrible meurtre semblera peut-être d'abord disparate et choquant, dans ce tableau où nous avons tâché de peindre la vie civilisée à côté de la vie sauvage. Mais en y réfléchissant davantage, on verra que j'ai voulu montrer à côté de la barbarie des Iroquois, que notre civilisation relative n'a pu étouffer entièrement, chez les peuples réunis en société, ce germe de cruauté qui existe dans l'homme; et que le siècle qui produisit la Brinvilliers, empoisonneuse de trop célèbre mémoire, exécutée en 1676 pour avoir successivement tué son père, ses deux frères et sa soeur, pouvait bien aussi donner naissance à un Vilarme. A ce sujet notre civilisation progressive du dix-neuvième siècle ne doit pas être plus fière d'une époque toute remplie du nom de Tropman.]

«Le lendemain le comte, arrivant à Kergalec, apprit la mort de sa femme. Il s'en montra fort affecté et pleura longtemps auprès de la morte. Comme j'étais en garnison à La Rochelle, il m'envoya une lettre de faire part me priant d'assister aux funérailles de la comtesse. Je n'eus pas l'honneur de vous y voir.»

--Hélas! j'étais malade, dit mademoiselle de Richecourt et les médecins avaient défendu de me laisser sortir. Je n'appris la perte cruelle que je venais de faire lorsque je fus complètement rétablie, plusieurs jours après la sépulture de ma pauvre mère. Ce fut mon père lui-même qui, les larmes aux yeux, me vint annoncer cette fatale nouvelle.

«Je passai quelques jours au château continua Mornac, et retournai ensuite rejoindre ma compagnie à La Rochelle. Six ou huit mois plus tard, je reçus du comte une lettre qu'un de ses serviteurs me vint apporter à franc-étrier. Mon oncle me conjurait de me rendre en toute hâte auprès de lui. Je sollicitai un cour congé d'absence, je sautai en selle, et quelques heures plus tard le galop de mon cheval résonnait dans l'avenue du château de Kergalec.

«Je trouvai le comte à écrire son testament. Il m'en fit lui-même la remarque.

«--Si vous me voyez aussi sérieusement occupé, me dit-il, c'est que je me bats de duel demain matin. Je vous ai fait demander pour me servir de témoin.

«--Mais avec qui vous battez-vous.

«--Avec le baron de Vilarme

«--M'est-il permis de vous en demander la raison?

«--C'est tellement horrible, mon pauvre ami, me dit le comte en comprimant un sanglot que je ne sais comment m'y prendre pour vous le répéter. Autant vaut pourtant vous le dire sans périphrases; ce sera moins long. Hier, dans une chasse où je me trouvais avec quelques gentilshommes du voisinage, le baron de Vilarme laissa à entendre que ne paraissais m'être consolé bien vite de la mort de ma femme. Je lui fis remarquer l'inconvenance de ses paroles. Il répliqua qu'il y avait des propos bien plus inconvenants encore qui circulaient sur mon compte. Je lui criai de rétracter ses paroles ou de s'expliquer. Poussé à bout, il me dit que l'on m'accusait d'avoir... étranglé ma femme! Oh! n'est-ce pas que c'est atroce! Cet homme qui fut autrefois mon rival n'a jamais pu me pardonner d'avoir eu les préférences de la comtesse. Je lui jetai mon gant de chasse à la figure et nous nous battons à mort demain matin.»

«Vous comprenez, ma chère cousine, toute l'infernale méchanceté de Vilarme. Non content d'avoir assassiné votre mère, il voulait perdre le comte de réputation et le flétrir à tout jamais du sceau d'une accusation infâme. Il savait la froideur qui existait depuis plusieurs années entre vos parents, ainsi que la jalousie que leur portaient les hobereaux du voisinage, et s'était dit sans doute, que l'accusation dont il chargeait votre père prendrait de fortes racines dans un tel terrain.»

--Mais, s'écria Jeanne, c'est un démon incarné que cet homme!

--C'est un beau spécimen de scélérat. Mais pour être l'esprit malin, je ne le crois pas. Si vous aviez voulu me laisser le provoquer, il y aurait plusieurs semaines que j'en aurais purgé la terre.

«Le lendemain matin nous traversâmes le parc, suivis seulement d'un vieux serviteur de confiance et d'un chirurgien des environs qui donnait depuis longtemps ses soins à la famille.

«C'était une brumeuse et froide matinée de décembre. Nous descendîmes sur le bord de la mer, à l'endroit choisi pour la rencontre.

«La mer grise, fouettée par le vent du nord, se ruait en hurlant sur les sombres crans de la côte. Quelques mouettes, aussi matinales que nous, battaient lourdement de l'aile en rasant les flots, et, luttant contre la brise, jetaient leur cris rauques au vent. Un ciel morne et bas pesait sur l'océan et semblait écraser la falaise qui surplombait, à plus de cent pieds de hauteur, la grève où nous étions. Ce lieu triste, désolé, était bien choisi pour y mourir sans regretter l'existence. Car il semble qu'il en doit plus coûter de quitter la vie par un beau soleil et dans une prairie émaillée de fleurs, que dans un endroit sauvage et sous un ciel terne d'hiver.

«Nous étions les premiers arrivés.

«Durant un bon quart d'heure nous attendîmes. Le comte était calme et se promenait de long en large avec moi, afin d'entretenir la circulation, car l'air était très-vif.

«--Mon cher neveu, me dit-il tout à coup, promettez-moi de remplir mes dernières volontés si je suis tué. Je vous fais mon exécuteur testamentaire. Après l'horrible accusation qui est cause de ce duel, je n'oserais jamais vous prier de marier ma fille; mais au moins promettez-moi de la protéger.»

--Je vous avouerez, ma cousine, que l'idée d'épouser une petite pensionnaire de couvent, que je ne connaissais que pour l'avoir vue lorsqu'elle n'avait encore que trois ou quatre ans, me souriait fort peu. Joint à cela que j'avais alors la plus grande répulsion pour le mariage.

--Ah! fit Jeanne, et maintenant?

--Maintenant, ma bien-aimée cousine, fit Mornac en mettant un genou en terre et en essayant de baiser la main de mademoiselle de Richecourt, je vous assure que mes dispositions sont tout à fait opposées.

--C'est fort heureux pour vous, dit Jeanne avec ironie, en lui retirant sa main. Que répondîtes-vous à mon père?

--Que je lui jurais de toujours vous considérer comme ma soeur. Veuillez bien remarquer que par là je n'entendais nullement exclure de mon coeur tout sentiment plus tendre. Seulement, je... me réservais de réfléchir et de vous voir auparavant.

--Vous êtes fort galant, en vérité. Veuillez poursuivre.

«Le baron de Vilarme arriva, suivi du chevalier de Kergarouët, son témoin. On mesura les épées, les combattants mirent justaucorps et pourpoint bas, et, sur le signal que nous en donnâmes, commença le plus furieux des combats singuliers auxquels j'ai jamais assisté.

«Le comte et le baron étaient à peu près d'égale force à l'escrime. Pendant plusieurs minutes leurs épées, toujours prêtes à la parade, tournoyèrent sans relâche avec d'innombrables cliquetis.

«Après plusieurs feintes inutiles, Vilarme ayant voulu lier le fer de son adversaire, celui-ci dégagea vivement sa lame, se fendit à fond, et d'un coup droit en prime, blessa le baron à la poitrine. Vilarme prompt comme l'éclair, riposta par un coup de seconde qui atteignit le comte en bas de la cinquième côte.

«Les deux adversaires ainsi touchés ne rompirent pas d'une semelle et retombèrent simultanément en garde, les yeux comme rivés à la pointe ensanglantée de leurs armes.

«Dans les quelques passes qui suivirent, ils se touchèrent encore à plusieurs reprises. On voyait bien qu'ils ne se donnaient presque plus la peine de parer, et qu'animés par la vue du sang de l'un et de l'autre, tous deux ne songeaient plus qu'à tuer son ennemi.

«Le combat durait depuis vingt minutes, et leurs bras lassés et affaiblis par la perte du sang, arrivaient plus lentement à la parade et à la riposte, quand, par un vigoureux coup fouetté, l'épée du comte de Richecourt écarta en tierce la lame du baron et s'enfonça dans sa poitrine. Vilarme grièvement atteint chancela; mais avant de s'abattre, il eut encore la force de porter une vigoureuse botte en quinte à M. de Richecourt qui en eut la cuisse percée de part en part.

«Tous les deux, hors de combat, tombèrent en même temps.

«--Sois maudit! s'écria Vilarme en crachant une gorgée de sang.

«--Dieu vous pardonne, baron, répondit M. de Richecourt.

«Tandis que nous transportions le comte au château, M. de Kergarouët emmenait Vilarme évanoui.

«Votre père n'avait aucune blessure mortelle, et lorsque je le quitta, quelques jours après, il était en bonne voie de guérison. Hélas! je ne devais plus le revoir. A peine étais-je de retour à La Rochelle que la compagnie, dans laquelle j'étais guindon, reçut l'ordre de s'en aller immédiatement à Paris. Je fus bien surpris d'apprendre quelques mois plus tard, que votre père avait subitement quitté la France avec vous, et sans dire à personne où vous alliez.»

--En effet ce départ fut des plus subits. Mon père qui m'avait fait sortir du couvent pour prendre soin de lui et le consoler, me dit un soir de me préparer à laisser le château et le pays dès le lendemain. Il me donna pour raison qu'un gentilhomme avec lequel il s'était battu menaçait de mourir. Mon père avait grand'peur d'être inquiété.

--Oui, ce pauvre comte, qui se trouvait assez mal avec Mazarin depuis les troubles de la Fronde, craignait sans doute d'être accusé d'un double meurtre; d'autant plus que Vilarme avait de l'influence auprès de Mazarin. Vîntes-vous directement au Canada?

--En droite ligne. Un vaisseau qui faisait voile de La Rochelle nous reçut à son bord. Mais la traversée fut si longue et difficile que mon malheureux père qui n'était pas encore parfaitement rétabli, vit ses blessures se rouvrir pour ne plus se refermer. Quelques mois après son arrivée à Québec, il en mourut, ajouta Jeanne les yeux humides de larmes. Sur son lit de mort, il me recommanda de mener une vie retirée et d'éviter la rencontre des personnes qui seraient récemment arrivées de France. Après avoir passé deux années au couvent des Ursulines, je sortis dans le monde, et oublieuse des conseils de mon pauvre père, dont je ne pouvais deviner l'importance, je me laissai entraîner dans le tourbillon des plaisirs. J'en devais être cruellement punies. Je connus ce Vilarme aussitôt son arrivée. Remarquez bien que non seulement je ne l'avais jamais vu en France, mais que jamais même je ne l'avais entendu nommer; ceux qui m'entouraient là-bas et qui le connaissaient ayant le plus grand intérêt à ne m'en point parler. A peine fût-il à Québec qu'il me fit une cour assidue. Je le trouvais si vieux, si laid et si désagréable que je finis par le lui dire, un jour que nous étions seuls chez Mme Guillot, qu'il devait bien s'apercevoir qu'il perdait son temps auprès de moi et qu'il m'obsédait. Oh! si vous aviez vu le regard foudroyant qu'il me lança. Il me serra le poignet avec rage et me dit sourdement à l'oreille que si je refusais de l'épouser, il publierait dans le pays que mon père avait assassiné ma mère, et qu'ainsi la mémoire de mon père serait souillée. Vous pouvez vous figurer dans quel état ces effroyables paroles me plongèrent. Depuis ce jour, le monstre me suivit partout en me menaçant tout bas. Il y avait plus d'un an que durait cette sourde persécution qui aurait fini par me tuer, lorsque vous êtes arrivé.

--Quel être abominable! s'écria Mornac. Avoir assassiné la mère--causé la mort du père, et vouloir encore épouser la fille! c'est bien la plus horrible vengeance qu'il est possible d'imaginer.

--Et, Dieu seul sait les souffrances que le misérable me réservait...! Mais vous ne m'avez pas dit, chevalier, comment vous parvîntes à savoir que Vilarme était l'auteur de l'assassinat de ma malheureuse mère, meurtre dont la seule camériste fut témoin.

--Ah! voici, c'est toute une histoire. Lors du mariage de Marie-Thérèse d'Espagne avec notre jeune roi, en 1660, ma compagnie faisait partie de l'escorte qui avait été chercher la royale épousée à la frontière. Comme nous entrions dans Paris et qu'il nous fallait défiler lentement, vu la foule immense qui encombrait les rue, je remarquai une jeune femme, fort pâle, qui avait fait des efforts inouïs pour fendre la foule afin d'arriver jusqu'au cortège royal. A peine eut-elle percé jusqu'au premier rang que, au risque de se faire broyer sous les pieds des chevaux, elle approcha de moi en me tendant un billet. Etonné je me penchai sur le cou de ma monture et saisit la missive. La jeune femme dont la figure ne m'était pas inconnue, rentra dans la foule grouillante et disparut.

Dès que je pus prendre connaissance de cette lettre, je lus: «Pour l'amour de Dieu! rendez-vous ce soir à la maison des _Trois-Pistolets_, rue Traversière. Une personne désire ardemment vous y voir.»[47]

[Note 47: Avant le numérotage qui ne remonte pas au delà du dix-huitième siècle, la plupart des maisons de Paris étaient désignées par des enseignes.

«Le nom de la rue Traversière lui venait de ce qu'elle passait à l'endroit même où la pucelle d'Orléans, qui sondait avec sa lance l'eau du fossé dans l'espoir de passer jusqu'au mur avec les troupes de Charles VII, eut les deux cuisses percées d'un trait d'arbalète.» _Curiosités de l'Histoire du Vieux Paris,_ par le bibliophile Jacob. (Paul Lacroix.)]

--Je croyais déjà à quelque bonne fortune...

--Je me doutais que alliez le dire, interrompit mademoiselle de Richecourt.

Mornac se mordit les lèvres.

--J'avoue, continua-t-il que ce fut ma première pensé. Mais la fin du billet me détrompa tout aussitôt.

«Il s'agit de l'honneur et de la vie, peut-être, de personnes qui vous sont chères.»

--Aussitôt que je fus libre, j'accourus à l'endroit indiqué. Quand je me fus nommé, on me conduisit auprès de la jeune femme qui m'avait remis le billet. Je la trouvai au lit, exténuée. Elle avait l'air d'une personne mourante.

--Vous êtes bien monsieur le chevalier du Portail de Mornac? me dit-elle.

--Certainement, madame. Mais, moi, bien que j'aie déjà eu l'honneur de vous rencontrer quelque part, je ne me remets pas votre nom.

--Vous m'avez vue deux fois au château de Kergalec: la première fois lors des funérailles de la comtesse de Richecourt, et la seconde quand vous avez passé quelques jours eu manoir, après le duel de M. le Comte avec le baron de Vilarme. J'étais la camériste de madame, dont Dieu veuille avoir l'âme en sa sainte garde.

--Auriez-vous des nouvelles du comte et de sa fille? demandai-je vivement.

--Non, hélas! Je vous ai fait venir, Monsieur, afin de vous faire les confidences les plus étranges, et les plus effrayantes révélations auxquelles vous puissiez vous attendre.

Après s'être recueillie, elle me raconta la sombre histoire que vous savez et me dit en terminant:

«--Les poignantes émotions par lesquelles je passai pendant la nuit du meurtre, la responsabilité du terrible secret que j'avais à garder, les malheurs dont je fus ensuite témoin, le duel du comte avec Vilarme et dont j'appris la cause, l'exil de mon malheureux maître et de sa fille ont miné ma santé. En moins d'une année, j'ai vu ma vie s'en aller graduellement. Me voyant condamnée, n'ayant plus à craindre que Dieu devant qui je vais bientôt paraître, j'ai résolu de faire ces révélations avant que de mourir; et comme vous êtes le seul proche parent que je connaisse à la famille de Richecourt, j'ai voulu vous rendre le dépositaire du secret qui rend toute une famille malheureuse. Seulement, comme je n'ai que peu de jours à vivre, je vous prie de ne point divulguer à personne, avant ma mort, (à moins que des raisons graves ne vous y contraignent) les confidences que je viens de vous faire. Quand je ne serai plus, ajouta-t-elle en tirant un papier de dessous son oreiller, voici qui témoignera partout de la culpabilité de Vilarme. Tout le récit du meurtre est écrit et signé de ma propre main.»

Je revis cette femme encore une fois avant sa mort qui arriva six mois après.

--Et ce témoignage écrit, l'avez-vous encore? demanda Jeanne avec anxiété.

--Il ne m'a jamais quitté jusqu'à mon arrivée au Canada où je suis venu et pour refaire une carrière brisée là-bas par la perte totale d'une fortune qui n'a jamais été bien considérable, et pour tâcher de vous retrouver M. le comte et vous. Car la camériste, avant de mourir, m'avait laissé à entendre qu'elle vous croyait émigrés en Amérique et spécialement au Canada. Je voulais vous emporter ce document à le Pointe-à-Lacaille; mais je l'oubliai dans ma valise, à l'auberge du Baril-d'Or, à Québec. Ça été fort heureux, car si je l'avais eu sur moi, ces maudits Sauvages me l'auraient enlevé.

Ici Mornac fut interrompu par un grand cri suive de coups et d'imprécations qui s'élevèrent à la porte de la cabane.

Il sortit et reconnut Vilarme aux prises avec Corneille, et put se convaincre que celle-ci avait surpris son époux écoutant à la porte du ouigouam, et qu'elle était tombée sur lui à l'improviste.

Quand elle eut entraîné Vilarme sous le domicile conjugal qui retentit quelque temps au loin de coups et de hurlements, Mornac retourna auprès de sa cousine et lui dit:

--Vous aviez raison, Vilarme nous écoutait. J'ai besoin de me tenir sur mes gardes.

--Mon Dieu, chevalier, j'ai une horrible peur de cet assassin, et je vous supplie de ne point me laisser seule ici avec cette jeune femme. Que ferions-nous toutes deux, si ce monstre allait échapper à la surveillance de la Corneille et se glisser jusqu'à nous?...

--Ecoutez, je m'en fais aller chercher des peaux dans la cabane de ma mère adoptive, les unes pour me servir de lit, les autres afin d'élever entre nous une espèce de cloison qui nous fera à chacun une chambre séparée. Jusqu'au retour de Griffe-d'Ours je coucherai toutes les nuits en travers de la porte du ouigouam. De sorte que celui qui voudra entrer devra me passer sur le corps.

--Merci, fit Jeanne, maintenant je vais vous demander un sacrifice. Si vous me trouvez trop exigeante, dites-le moi sans ambages, et j'agirai seule. Vous concevez que, placée entre le chef iroquois et le meurtrier de ma mère, je n'ai plus de recours qu'en la fuite la plus prompte et de soutien qu'en vous. Consentirez-vous, aussitôt que les forces me seront rendues, à vous enfuir avec moi?

--Or ça! mais vous croyez donc que je m'amuse bien ici, moi? Mais, ma chère Jeanne, je suis à jamais votre esclave. Seulement, il va falloir attendre quelques jours, car vous ne sauriez aller loin dans l'état de faiblesse où vous êtes encore.

--Laissez-moi faire, dit mademoiselle de Richecourt d'un air déterminé. Dès demain je me lèverai pour commencer, avec modération, à me préparer à de plus grandes fatigues. Oh! ne craignez rien, je ne ferai point d'imprudence. Entre nous, sachez que j'aurais pu me lever depuis plusieurs jours. Mais vous comprenez que je n'étais pressée d'afficher ma guérison aux yeux du chef des Iroquois.

Une heure après, tous deux, séparés plus encore par le respect du gentilhomme que par la cloison fragile qu'il avait élevée entre eux, s'endormaient, Jeanne pleine d'espérance et Mornac grommelant tout bas:

--Elle m'a défendu de provoquer Vilarme et j'ai promis de lui obéir. Mais le cas ou lui me provoquerait n'a pas été prévu. C'est cela, il m'insultera demain et je le tuerai enduite. De la sorte Jeanne n'aura rien à dire.

Sur cette résolution, que nous ne pouvons certes point désapprouver, le chevalier fit mine de pousser un coup de pointe, son bras engourdi ne se leva qu'avec peine et retomba pour rester immobile près de sa tête ensommeillée.

CHAPITRE XIII

LE DUEL

Le lendemain matin, lorsque le chevalier de Mornac ouvrit les yeux, il aperçut la figure menaçante du baron de Vilarme qui le regardait par la portière entr'ouverte du ouigouam de la Perdrix-Blanche.

--Vous vouliez m'étrangler?

--Insolent! Il faut que l'un de nous deux meure!

--Je n'y ai point d'objection, pourvu que ce ne soit pas moi.

--Oh! c'en est trop! cria Vilarme.

--Doucement, monsieur; plus bas, s'il vous plaît! N'allez pas réveiller celle qui a autant besoin de sommeil que d'oubli. Allons causer un peu plus loin.

Vilarme suivit Mornac qui s'arrêta au milieu de village.

En se retournant vers le baron, le chevalier vit que celui-ci levait un long couteau de chasse, dont il allait le poignarder par derrière.

--Toujours chevaleresque, ce cher baron! dit Mornac qui saisit le poignet de Vilarme le lui tordit si violemment le bras que le couteau lui échappa et tomba par terre.--Vous disiez donc?

--Damnation! rugit Vilarme.

--Vous êtes bien laid, fait ainsi, dit Mornac en mettant son pied sur le poignard. Et je ne m'étonne pas que vous ayez toujours eu peu de succès auprès des femmes! Ce devrait être, en ce cas, une fort aimable personne, et Monsieur votre père a dû filer d'heureux jours à ses côtés.

Vilarme était tellement en colère qu'il ne pouvait plus parler. Sa bouche écumait et des sifflements rauques grondaient dans sa gorge.

--J'étouffe! cria-t-il enfin.

--Tiens! mais savez-vous que ce genre de mort vous conviendrait à merveille en votre qualité d'étouffeur!

--De par le diable, Monsieur, finissons-en!