Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664)
Chapter 13
A demi couché sur la peau de bison, les mains croisées sur les genoux, les yeux fixés sur l'ouverture du toit, par où les étincelles s'échappaient pétillantes et s'en allaient s'éteindre dans l'air, après avoir un instant brillé comme les étoiles qui scintillaient dans le coin du ciel visible par la déchirure du toit de la cabane, le chevalier suivait le vol de sa rêverie capricieuse comme la fumée du brasier.
Il en était à se demander comment l'ombrageux Griffe-d'Ours avait pu se décider à le laisser en arrière, et libre de voir Mlle de Richecourt autant qu'il le désirait. Pourquoi le chef n'avait-il pas songé à l'emmener avec ses jeunes gens et l'éloigner du village? C'est ce que Mornac ne pouvait s'expliquer.
S'il eût mieux connu les chef iroquois, cet oubli eût moins excité sa surprise.
La grande passion des Iroquois était la guerre; quant à l'amour, vu qu'ils n'en connaissaient point les délicatesses platoniques et qu'ils considéraient l'abus des jouissances physiques comme énervantes et fatales aux guerriers, ils n'en usaient que fort modérément. Ce petit peuple de conquérants, qui, dans l'espace de tout un siècle, fit trembler l'Amérique du Nord du retentissement de ses armes, avait, à défaut d'instincts plus généreux, l'intelligence de la férocité, et surtout le besoin de ménager ses forces afin de faire face aux nombreux ennemis qui l'entouraient de toutes parts.
Si telles étaient les idées du gros de la nation iroquoise, on conçoit sans peine que Griffe-d'Ours, que ses exploits avaient fait nommer chef à un âge assez peu avancé, et auquel ses cruautés avaient mérité le surnom de _Main-Sanglante_, estimait bien plus les ardentes émotions de la bataille que les «gentils combats d'amour», comme disaient les trouvères de la vieille Europe.
Aussi, à peine avait-il su que les quatre autres cantons iroquois se disposaient à envoyer des partis contre les Mohicans leurs plus redoutables ennemis, que Griffe-d'Ours avait oublié sa belle captive, Mlle de Richecourt, ainsi que Mornac et Vilarme, pour ne plus songer qu'à choisir des jeunes gens et à les bien armer en guerre. Le temps pressait, et le soir même il était parti, gonflant sa forte poitrine des âcres senteurs de la forêt en songeant à la bonne odeur du sang des vaincus.
Mornac en était encore à chercher la solution de ce problème, quand une ombre s'interposa entre lui et la lumière du feu. Il se leva et reconnut la Perdrix-Blanche.
Celle-ci le prit par la main, l'attira doucement vers la porte de la cabane et lui fit signe de la suivre.
Le village était plongé dans l'obscurité. Complet y eût été le silence, si l'on n'eût entendu, de ci et de là, un chant bizarre et monotone, les frais éclats de rire de quelque jeune fille, et les aboiements de certains chiens répondant aux échos de leur propre voix que leur renvoyait la forêt sonore.
En quelques secondes la Perdrix-Blanche arriva à son ouigouam où elle fit entrer Mornac qu'elle conduisit auprès de Mlle de Richecourt.
Jeanne était assise sur son lit en peau d'ours. Elle tendit la main au chevalier, et lui dit de s'asseoir à côté d'elle sur la longue estrade qui régnait autour de la cabane.
Tandis que la Perdrix-Blanche prenait place tout près du grand feu qui flambait au milieu du ouigouam, mademoiselle de Richecourt dit au chevalier:
--Je ne sais, en vérité, si les attentions de cette femme cachent quelque piège, ou si elles sont sincères; mais depuis midi, elle ne cesse de m'accabler de prévenances. Voyant que je paraissais triste, elle me fit signe, il y a un instant, qu'elle allait chercher quelqu'un; et voilà qu'elle vous amène ici. Il est vrai que son frère est parti ce soir.
--Je crois pouvoir vous donner la clef de ce mystère, répondit Mornac avec un sourire. J'ai sauvé, ce matin, l'un des enfant de cette femme, au moment qu'il était en train de se noyer. C'est sans doute la reconnaissance qui la pousse à agir ainsi.
--Mais racontez-moi donc ce sauvetage?
Le chevalier se rendit au désir de Jeanne et lui dit en terminant.
--Vous voyez que j'ai gagné cette femme à notre cause, et que nous pourrons au besoin compter sur elle.
--Un bienfait n'est jamais perdu, chevalier.
--Non certes, et surtout celui-là qui me va permettre de m'approcher plus souvent de vous belle dame.
--Belle! je ne le dois être guère. Le manque de miroir ne m'a pas permis de constater les ravages que la maladie causés chez moi; mais je suis sûre que je suis affreuse.
--Affreuse! s'écria le galant gentilhomme qui mit un genou en terre et s'empara de la main blanche de la jeune fille en dévorant du regard ses traits pâlis mais toujours beaux. Je vous jure, ma cousine, que vous êtes bien la plus adorable femme qui soit au monde. Et j'ajouterais la plus adorée, se je craignais que vous ne prissiez ce dire pour une gasconnade; ce dont, sur mon honneur, je serais fort malheureux!
Je prie le lecteur de croire que le chevalier était bien sincère. Car, il le faut avouer en toute conscience, ce pauvre Mornac était amoureux de sa cousine.
Jeanne se sentit rougir sous le regard ardent du jeune homme, et lui retira doucement sa main en disant:
--Mon cousin veuillez reprendre votre place et ne me plus conter fleurette. Nous avons à nous occuper ce soir de choses bien plus sérieuses, trop sérieuses même, j'en ai peur.
--Que voulez-vous dire, fit Mornac qui se rassit tout honteux de voir sa déclaration si froidement accueillie. Le gaillard avait toujours été fort entreprenant auprès des femmes, et moi, son historiographe, je dois à la vérité d'avouer qu'il avait rarement trouvé de cruelles.
--Ne vous souvenez-vous donc pas, chevalier, que vous m'avez promis de me dévoiler la funeste influence que Vilarme a sur ma vie.
--Oh! Vous êtes trop faible encore, mademoiselle, pour résister aux pénibles émotions que ce récit vous causerait. Il vaut mieux attendre que vous soyez parfaitement rétablie.
--Attendre encore! Non pas. Voici la première occasion qui nous est offerte de causer librement; nous en devons profiter. Ce secret terrible me pèse; et le sentir étreindre plus longtemps mon coeur me causera plus de mal que d'en voir se révéler toute l'horreur.
--Ma chère Jeanne, n'insistez pas, je vous prie, fit Mornac en serrant la main de sa cousine.
--Si, monsieur, j'insiste! répliqua mademoiselle de Richecourt qui se dégagea vivement.
--Soit, puisque vous l'exigez. Mais je vous supplie, d'avance, de me pardonner si je suis forcé, par la vérité des faits, de faire douloureusement vibrer les cordes les plus sensibles de votre coeur.
D'un léger signe de tête Jeanne donna son assentiment.
Après un recueillement qui dura quelques minutes, Mornac commença dans ces termes:
--Une allée avant la mort du défunt roi Louis XIII, mademoiselle de Boisbriant, de Kergalec passait pour l'une des plus ravissantes filles d'honneur de notre bien-aimée reine-mère, Anne-d'Autriche, que Dieu veuille nous conserver longtemps encore.[44]
[Note 44: Anne-d'Autriche devait mourir en 1666.]
«Outre les charmes de sa personne elle avait de la fortune, et se trouvait orpheline et fille unique. Il était notoire qu'elle avait de grands biens en Bretagne. Vous pouvez vous figurer qu'elle ne manquait pas d'adorateurs. Tous les beaux muguets de la cour s'empressaient autour d'elle et l'accablaient de leurs déclarations plus ou moins intéressées, mais toutes des plus passionnées. Ce que je vous en dis je ne le sais que pour l'avoir entendu raconter par la suite; car je n'étais alors qu'un enfant.
«Parmi les gentilshommes les plus assidus auprès de mademoiselle de Kergalec, le comte de Richecourt et le baron de Vilarme étaient les plus empressés.
«Vous vous rappelez combien votre père, mon oncle vénéré avait la tournure et les traits distingués; et vous savez aussi bien que moi si Vilarme a dans tout son être quelque chose de sinistre et de repoussant. Mais il avait de la fortune et le comte de Richecourt ne possédait que les grâces de sa personne, de grandes qualités morales et son épée pour tous biens. Aussi d'aucuns, les jaloux, disaient-ils que Vilarme l'emporterait peut-être sur son séduisant rival.
«Votre mère avait l'âme trop belle et le goût trop délicat pour réaliser cette prédiction maligne. Les hommages du comte de Richecourt furent agréés, le mariage fixé et annoncé, et M. de Vilarme éconduit, paraît-il, assez lestement.
«Jaloux, haineux et malappris autant qu'un Turc, Vilarme insulta publiquement le comte pour le forcer de se battre. Celui-ci, dont la bravoure était proverbiale, se garda bien de ne point relever le gant, et la rencontre eut lieu à Saint-Germain et 1613.
«Vilarme reçut en pleine poitrine un grand coup d'épée qui le cloua au lit pour plusieurs mois.
«Sur ces entrefaites eut lieu le mariage du comte de Richecourt et de mademoiselle de Kergalec.
«Quelque temps après Vilarme quitta la France, mais non sans proférer de terribles menaces contre les nouveaux époux qui venaient de partir pour la province et s'en étaient allés passer la belle saison de leur jeunesse et de l'année en leur château de Kergalec, sur les rives brumeuses de la Bretagne.»
--Ici ma narration commence à toucher des faits d'une extrême délicatesse, et je vous prie encore une fois, ma chère cousine, de vouloir bien me pardonner ce que le récit en pourrait offrir de blessant pour votre affection filiale.
«Je ne sais pas si vous avez eu l'occasion, soit dans ce pays ou en France, de remarquer combien il en est peu qui sont heureux en ménage. En ma qualité de garçon, de militaire et de mauvais sujet (j'avoue ce dernier défaut en toute sincérité de coeur) j'ai pu remarquer, moi, que le nombre des mariages malheureux est effrayant pour ceux qui songent à s'aventurer dans ce périlleux état. N'est-il pas alarmant en effet de constater que les quatre-vingt-dix centièmes des conjoints étaient peu faits l'un pour l'autre, lorsque la mystérieuse lumière de la lune de miel s'étant évanouie, les époux ont vu briller au jour du réveil de leurs illusions, les riches défauts dont chacun voit l'autre subitement orné? Car autant on a besoin de dissimuler, de faire rentrer les angles de ses imperfections, avant le _conjugo_, autant, après, lorsque la familiarité de la vie commune amène ce laisser-aller fatal aux illusions des amoureux. C'est alors qu'arrivent les regrets traînant après eux la longue et lourde chaîne des douloureuses misères de la vie conjugale. Le mal est irrémédiable, et de ce jour l'inanité du bonheur terrestre est irrévocablement constatée par les conjoints. Voilà ce que je connais du mariage, voilà ce que vous en savez sans doute vous-même, ma chère cousine, et ce que chacun en peut apprendre. Eh bien! ce qui m'a toujours émerveillé c'est de voir que, tous les jours, des gens aussi bien renseignés que nous, s'y laissent prendre, comme nous y serons un jour sans doute pris nous-mêmes, tout des premiers!
--Parlez pour vous seul, je vous en prie, dit Jeanne avec un sourire préoccupé, et continuez votre récit sans allonger cette digression sarcastique.
--Une couple d'années, pendant lesquelles vous naquîtes, s'écoulèrent assez calmes pour les deux époux qui après quelques mois passés en leur château de Kergalec, étaient retournés à la cour où, grâce à l'influence de la comtesse sur la reine-mère, votre père avait obtenu une charge importante.
«Bientôt cependant, on sut qu'il y avait du froid entre les deux époux; non pas qu'on s'en aperçut en public, le comte et la comtesse étant trop gens du monde pour en rien laisser voir au dehors. Cette rumeur, venue on ne sait d'où, s'accrut pourtant, grandit; et, grâce aux observations préjugés des malveillants, les plus indifférents gestes du comte et de sa femme purent donner quelque crédit à ce bruit qui n'avait d'abord été qu'un soupçon.
«Pardonnez-moi de vous révéler des faits douloureux que vous avez dû sans doute ignorer jusqu'à ce jour. Mais ce fait reconnu de l'incompatibilité d'humeur de vos parents, qui ne rencontre dans presque tous les ménages et, par conséquent, n'offre rien d'extraordinaire, devait avoir par la suite une telle influence sur la destinée du comte et la vôtre, qu'il me faut vous le divulguer en y appuyant même un peu.
«En 1648, les troubles de la Fronde ayant éclaté, votre père, avec les princes et un grand nombre de seigneurs, prit parti contre le Mazarin. Cet Italien, ministre de France, vil, avare et rusé, devait nécessairement déplaire à un gentilhomme français fier, libéral et franc comme l'était le comte. Aussi votre père fut-il un des premiers à se déclarer contre lui. Bien mal lui en prit pourtant. Lorsque la faction des frondeurs fut vaincue, les chefs, princes, ducs, évêques et autre, eurent soin de faire accepter leur rentrée en grâce, comme une condition expresse de leur soumission; et, ainsi qu'il advient toujours en ces sortes de cabales, la colère du vainqueur tomba sur les coupables de second rang. Votre père fut enveloppé dans la disgrâce que la plupart des seigneurs de sa conditions avaient encourue, et obligé de quitter la cour avec sa femme, en 1652, pour s'en aller habiter leur château de Kergalec.
--Je me souviens du voyage, interrompit Jeanne rêveuse. J'avais alors neuf ans, et mon père en passant par Nantes, me laissa dans un couvent pour y faire mon éducation. Le château de Kergalec n'étant éloigné que de quelques lieues, il était facile à ma mère de venir m'y visiter souvent. Hélas! je n'en devais sortir, quelques années plus tard, que sous de bien tristes circonstances!
Mornac continua.
«Le comte et la comtesse menèrent dès lors une vie assez retirée; lui, chassant tout le jour en la compagnie d'un vieux serviteur, ou passant de longues heures sur la mer. Au pied de la falaise que baignent les vagues et qui supporte les murs du château de Kergalec, une petite embarcation se détachait souvent de la côte pour aller bercer au loin le comte avec ses mélancoliques rêveries.
«La comtesse ne sortait guère de son appartement où sa camériste, Julia, faisait presque toute sa société.[45]
[Note 45: La comtesse qui avait été attachée à la cour d'Anne-d'Autriche pouvait appeler sa femme de chambre camériste qui est le nom que les femmes espagnoles de qualité donnent à leurs suivantes.]
«Comme le comte et sa femme n'échangeaient avec la noblesse du voisinage que les visites obligatoires et que l'on connaissait le genre de vie qu'ils menaient tous deux, on prit leur taciturnité pour du dédain, et tous les hobereaux des environs, afin de s'en venger, se mirent à dénigrer hautement leurs illustres voisins de Kergalec. Les commentaires une fois partis allèrent bon train, et, à l'aide des rumeurs qui étaient venues de Paris, vos parents passèrent bientôt pour faire un fort mauvais ménage. Ce qui était faux. Car enfin, si la différence de leur humeur empêchait le comte et sa femme de sympathiser, ils avaient tous deux trop de tact et de savoir-vivre pour se causer d'inutiles désagréments.
«Six années s'écoulèrent ainsi, sans apporter de changements dans la vie du comte et de la comtesse de Richecourt.
«Un soir du mois d'avril 1659, le comte rentra fort pâle au château. Il était sorti seul pour aller voir, du haut de la falaise, le soleil se coucher dans la mer. En revenant par une allée du parc qui séparait le château de la côte, un coup de feu avait éclaté soudain dans la solitude du bois et le silence du soir, et une balle était venue couper la plume de son chapeau.
«Le comte qui ne se connaissait pas d'ennemis, crut que ce devait être une balle égarée de quelque braconnier et dès le lendemain n'y pensa plus.
«Quelques jours après, votre père ayant voulu s'aventurer sur la mer, son embarcation sombra à quelques brasses de la côte. Le comte était bon nageur et put gagner aisément le rivage. A la marée basse, on retrouva l'embarcation qui s'était enfoncée droit sous la vague. On examina la chaloupe afin de voir quelle avait pu être la cause de cet accident et l'on s'aperçut qu'un trou de tarière avait été fraîchement percé sous la ligne de flottaison. Cette fois, l'intention perfide d'un ennemi était évidente, et le comte comprit qu'on en voulait à ses jours.
«Immédiatement, il fit à la tête de ses gens, une battue de son domaine. Mais à l'exception de quelque cerf dix cors, de deux sangliers _solitaires_ et d'un vieux loup à tête grise, fauves qu'on força de sortir de leurs tanières, on ne découvrit aucun indice de la présence d'un malfaiteur.
«Le comte fut obligé, le lendemain, d'aller passer une couple de jours à Nantes pour retirer quelque argent de chez son notaire.
Le soir du départ de son mari, la comtesse était assise dans l'enfoncement d'une fenêtre, assez profond pour former une chambre à lui seul. Du haut de la tourelle où était situé son appartement, elle dominait les arbres du parc et regardait tristement tomber la nuit sur l'océan.
«De noirs nuages voilaient l'horizon. Le vent soufflait du large et chassait vers la côte de grosses vagues qui venaient se briser sur les rochers avec des plaintes attristantes.
«Peu à peu les nuées sinistres se confondant avec les ténèbres, une nuit sépulcrale s'étendit sur la mer dont les grande voix s'élevaient mugissante et terrible du fond de l'obscurité.
«A l'intérieur du château régnait le plus complet silence. Assise sur un tabouret, à quelque distance de sa maîtresse, Julie, sa suivante, regardait rêveuse et comme effrayée les lueurs rougeâtres qui partaient de l'immense cheminée où flambait la moitié d'un arbre, et dansaient fantastiques et solennelles, comme les esprits des anciens preux de Kergalec, sur les hautes boiseries du chêne noircies par la poussière des siècles.
«Depuis plus d'une heure, madame de Richecourt, dominée par le funèbre aspect de cette nuit orageuse, n'avait échangé aucune parole avec sa camériste. Maintenant que la nuit lui cachait la mer, elle prêtait une oreille inquiète au bruit du vent dans les grands arbres dont les troncs noueux gémissaient sous la rafale, aux pieds du vieux donjon. Le froissement des branches dépouillées de leurs feuilles, montait jusqu'au faîte de la tourelle, sinistres comme le cliquetis des os de squelettes.
«Soudain la flamme d'un faste éclair déchira l'horizon en illuminant d'une éblouissante lumière l'immense étendue des flots tourmentés, la sombre dentelure des falaises, le fouillis des arbres du parc et la haute tour carrée du centre du manoir qui s'ébranla sous un éclatant coup de tonnerre dont le dernier grondement s'en fut s'éteindre dans les souterrains du château.
«Les deux femme se signèrent, tandis que la pluie s'abattait par torrents sur la toiture.
«--Voici l'orage, prions! dit la comtesse.
«La camériste se rapprocha de sa maîtresse et toutes deux, la figure perdue dans leurs mains commencèrent à haute voix une longue prière.
«Le vent redoublait. Les girouettes rouillées criaient et tournaient affolés sur les toits qui craquaient sous l'effort de la tourmente.
«Au milieu des tous ces bruits tumultueux, la camériste crut entendre, comme le grincement d'une clef dans la serrure d'une porte depuis longtemps condamnée, dans un coin sombre de la chambre.
«--Bah! je me trompe, pensa-t-elle après un un instant de réflexion. Cette porte ne s'ouvre jamais. Ce sont les girouettes qui se plaignent là-haut sur leurs tiges de fer.
«Éblouie par les éclairs, elle remit entre ses mains sa tête qui s'était un instant relevée pour prêter attention au bruit, et continua de répondre aux prières de sa maîtresse.
«Le vacarme de la tempête qui augmentait à chaque instant de fureur, les empêcha d'entendre un second grincement de fer. C'était celui d'une porte roulant sur ses gonds oxydés par le temps, le défaut d'usage et l'humidité.
«Si les deux femmes n'avaient pas fermé les yeux, elles auraient vu sans doute une porte dérobée s'ouvrir l'entement dans la pénombre pour laisser passer un homme qui, après avoir écouté et regardé dans l'enfoncement de la fenêtre où se trouvait la comtesse et sa suivante, traversa toute la pièce à pas furtifs et s'en alla verrouiller la porte d'entré ordinaire.
«Le bruit des verrous et de la clef frappa pourtant l'oreille des deux femmes qui se levèrent en même temps et poussèrent un cri d'effroi en voyant un homme masqué s'élancer au devant d'elles, un poignard à la main.»
--Oh! mon Dieu! s'écria Jeanne en saisissant éperdue, les mains de Mornac, dites-moi bien vite que ce n'était pas lui...?
--Qui, lui...? fit Mornac frappé de la terreur convulsive, effrayante, qui tordait tous les membres de la jeune fille.
--Mon... père...! balbutia Jeanne tremblante, dont le regard levé au ciel sembla demander pardon à quelque absent.
--Votre père! s'écria Mornac. Mais, ma pauvre Jeanne, quel atroce soupçon!... Qui jamais a pu faire naître en vous une telle pensée? C'est affreux!
--Ah! ce n'était pas lui! Ce n'était pas vrai! éclata mademoiselle de Richecourt en se mettant à genoux. Merci, mon Dieu! merci! Et vous, cher bon père, pardon, mille fois pardon à votre trop crédule enfant!
--Mais en vérité, ma chère Jeanne, je ne comprends pas que personne ait été assez stupide ou méprisable pour vous avoir laissé entrevoir les soupçons aussi atroces qu'injustes qui planèrent sur le comte de Richecourt après cette funeste nuit.
--Vilarme! c'est Vilarme lui-même qui me dit, un jour où je refusais de l'épouser, il y a deux ans, que mon père était...
--Oh! le monstre! qu'il soit maudit! cria Mornac. Ecoutez plutôt la fin de cette horrible histoire.
Ici, Jeanne et le chevalier crurent entendre quelque bruit à la porte du ouigouam. Mornac alla écarter la portière de peau de loup et regarda au dehors. La nuit était sombre. Il sortit, fit le tour de la cabane et ne vit personne. Il est vrai que les ouigouams étaient si rapprochés que c'était chose facile que de se glisser et de se cacher près des cabanes avoisinantes.
Le cavalier retourna vers sa cousine et s'efforça de la rassurer.
--Je suis certaine qu'il était là et nous écoutait! dit Jeanne.
--Tant mieux! Il saura que je le connais et que je veille sur vous!
--Mais s'il allait vous tuer!...
--Bah! cadédis! il a déjà essayé et n'a pu réussir. Nous avons le poignet aussi solide pour nos ennemis que pour ceux qui nous sont chers! Mais je finis ce récit que vous m'avez exigé.
«L'homme masqué bondit au-devant des deux femmes, leur barra le passage, garrotta et bâillonna la camériste en un tour de main, après l'avoir menacée de l'égorger si elle jetait un cri. Puis s'approchant de la comtesse qui avait reculé jusqu'à la fenêtre et grelottait de terreur, l'homme arracha son masque et s'écria:
«--Me reconnaissez-vous, madame de Richecourt?...
«Un éclair livide, qui brûla les carreaux de vitre, tomba en plein sur la face pâle du baron de Vilarme.
«La comtesse tremblait tellement qu'elle n'aurait jamais pu proférer une parole.
«--Oui, vous le reconnaissez, n'est-ce pas, cet homme que non-seulement contente de repousser, vous avez autrefois accablé de vos superbes dédains; cet homme que son trop heureux rival blessa d'un coup presque mortel, quelques jours avant votre mariage; cet homme qui après avoir parcouru le monde pour tâcher de vous oublier, a traîné par tout le globe le feu de l'amour et de la haine qui lui rongeait le coeur! Oui, me voici, madame la comtesse, terrible comme la vengeance, inexorable comme la mort! Car, vous allez mourir comtesse de Richecourt! De vous, maintenant que vous avez appartenue à un homme que j'exècre, je ne veux rien autre chose que la vie. J'ai appris avec joie que vous n'étiez pas heureuse avec ce beau mignon de cour que vous m'avez préféré dans le temps. Mais comme il est trop gentilhomme pour vous rendre vraiment malheureuse, vous ne souffrez pas assez au gré de mes désirs! Je veux vous sentir frissonner sous ma main dans les convulsions de l'agonie! Quant au comte, votre époux trois fois maudit, il aura son tour. Allons! madame, recommandez-vous à Dieu.