Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664)
Chapter 12
Je devins soldat d'aventure, Marchant le jour sous le harnais Ayant le ciel pour couverture La nuit lorsque je m'endormais.
Or, par un beau jour de bataille, Je m'en allai si loin, fauchant A grands coups d'estoc et de taille, Qu'officier fus fait sur le champ.
Plus tard, de simple volontaire, Grâce à maints coups de bon aloi, Je passai brillant mousquetaire Pour veiller auprès de mon roi.
Le jour aux pieds des grandes dames, J'étais vraiment fort glorieux Car j'enflammais toutes leurs âmes Du regard brûlant de mes yeux.
Cadédis! au Louvres la Garde Sait mêler le doux au devoir! Souventes fois on se hasarde A courir Paris vers le soir.
Longeant dans l'ombre la muraille J'avisais quelque frais minous Et criais au manant: «Canaille, Au large! ou je te fends, bourgeois!»
Après amoureuse aventure Trouvant le cabaret fermé, Je frappais sur la devanture De ma dague le point armé.
Dedans la taverne fumeuse J'entrais m'asseoir près d'un soudard Qui de ma vie aventureuse Jadis partagea le hasard.
Nous vidions plus d'un plein grand verre Et causions jusqu'au lendemain, Nos éperons grinçant par terre Et le front perdu dans la main.
De la sorte coulait ma vie: Je savais narguer le malheur En évitant toute autre envie Que pouvait gâter mon bonheur.
Champ trop restreint pour la victoire J'ai quitté le vieux continent, Pour promener un peu ma gloire De l'Orient à l'Occident.
Je disais: «Que la mort m'attrape, Là-bas, je m'en ris! si vainqueur, Dans une bataille, elle frappe Son sire et maître droit au coeur.»
Allez, moricauds, qu'on apprête Le bûcher qui me doit brûler Et que l'on convoque à la fête Tous les porte-flèches d'Agnier.
Tête de bouc, farfadet, gnome, connu sous le nom d'Iroquois Viens donc voir comme un gentilhomme Laisse échapper le sang gaulois!
Venez, bourreaux, prenez la hache Et le couteau, le feu, le fer Entourez-moi que je vous crache Mon mépris, truands de l'enfer!
Tout le temps que dura la chanson de Mornac, les Sauvages s'étaient tenus cois autour de lui. Le sang-froid du Gascon en imposait à ces hommes pour qui le courage était la plus grande vertu.
Aussi l'acclamèrent-ils quand il eut fini.
Griffe-d'Ours qui se tenait au premier rang lui dit:
--Nos guerriers sont contents de toi. Ils vont te prouver tout de suite en te torturant avec toute l'attention que mérite un capitaine. Nous ne négligerons rien pour te rendre les honneurs qui sont dus à ton courage.
Des jeunes gens armés de couteaux vinrent à Mornac en se disputant à qui commencerait à le tourmenter.
Le gentilhomme les regardait avec un sourire dédaigneux accroché au bout de sa moustache, et rassemblait toutes ses forces pour mourir en homme de coeur, lorsque, sur un signe de Griffe-d'Ours, les jeunes hommes s'arrêtèrent.
La foule se fendait devant une vieille femme qui s'approchait de l'échafaud en traînant ses pieds affaiblis par l'âge. Arrivée au lieu du supplice, elle s'arrêta et se mit à parler d'une voix chevrotante.
On l'écoutait en silence.
N'entendant pas un mot d'Iroquois, Mornac ne la comprenait point.
--Peste soit de la vieille bavarde! murmura-t-il. Pourquoi s'en vient-elle ainsi prolonger mon agonie?
Voici ce que disait pourtant le vieille femme:
--C'est en vain que j'ai cherché mon fils, le Castor-Pelé, parmi les guerriers qui ont amené ces captifs. Ne le reconnaissant pas d'abord au milieu du parti qui revenait avec Griffe-d'Ours, j'ai cru que mes yeux vieillis ne pouvaient plus reconnaître mon fils chéri. Hélas! ma vue n'est que trop bonne et ne m'avait point trompée. Le soutien de ma vieillesse est resté là-bas et dors sous la terre des Français. Que vais-je devenir, moi qui suis maintenant seule au monde? Qui m'apportera le bois pour entretenir le feu de ma cabane? Qui pour soutenir les derniers jours de ma douloureuse existence, ira chasser dans les bois le caribou rapide et pêcher le poisson sur les lacs lointains? Personne! et je devrai mourir de faim, si les vieillards du conseil, les guerriers et les jeunes gens ne me permettent pas d'adopter ce visage pâle pour mon fils.
Elle montra Mornac de sa vielle main ridée.
Un murmure désapprobateur courut dans la foule et les jeunes gens désappointé brandirent leurs couteaux d'un air décidé. Griffe-d'Ours ne paraissait pas un des moins déterminés à se défaire de Mornac. Les raisons ne lui en manquaient pas.
Le plus vieux des anciens de la nation qui se tenait au bas de l'échafaud dit alors:
--Depuis quand les jeunes gens d'Agnié refusent-ils de se soumettre aux usages établis? La mère de Castor-Pelé veut adopter le jeune visage pâle pour remplacer son fils tué sur le sentier de guerre, que sa volonté soit satisfaite. Jeunes hommes, détachez le prisonnier. Il est libre.
Les jeunes gens rengainèrent leurs couteaux et se mirent à délier Mornac.
Celui-ci l'air ébahi, les regardait faire, et se demandait quel genre de tourment allait remplacer ceux qu'il venait d'éviter.
Ses liens étant tombés, comme il ne bougeait point, Griffe-d'Ours lui dit froidement:
--Si le visage pâle comprenait le langage des Iroquois, il saurait qu'il est libre. Cette femme qui vient de parler t'adopte pour son fils que tu as tué; c'est la coutume. Va-t'en habiter avec elle et montre-toi aussi bon fils que le Castor-Pelé dont tu porteras désormais le nom. Seulement sache bien que si tu essayes de te sauver, rien alors ne saurait te soustraire au supplice du feu.
--Vive Dieu! s'écria Mornac, en sautant à bas de l'échafaud, j'ai tout de même une fameuse chance, cadédis! Que le diable m'emporte si je n'embrasse pas cette vieille qui, toute laide qu'elle est, ne m'en a pas moins sauvé la vie.
Et il sauta au cou de la vieille femme qui se laissa faire.
--Hein! grommela-t-il en desserrant aussitôt les bras; c'est malheureux que maman sauvage sente autant l'huile rance. Je m'habituerai difficilement à son odeur maternelle.
Frustré dans leur espoir de torturer Mornac, les jeunes gens s'étaient tournés du côté de Vilarme, et leurs allures laissaient voir au misérable qu'il allait payer pour deux. Aussi était-il jaune de peur; les dents lui claquaient dans la bouche.
Déjà l'un des sauvages s'était emparé de la main droite du malheureux et se préparait à la transpercer avec la pointe d'un couteau quand la foule s'ouvrit encore pour laisser passer une autre femme encore plus laide et repoussante. Cinq ou six enfants sales et nus la suivaient; elle en portait un autre à la mamelle.
--Je viens d'apprendre, dit-elle avec des sanglots vrais ou feints, que le compagnon de ma vie, le Serpent-Vert, a été tué par les Français! Me voilà seule désormais, seule avec les enfants qu'il m'a laissés! Que mon ouigouam va me sembler désert! L'hiver approche, et je n'ai rien dans ma cabane pour nourrir mes enfants durant la saison des neiges. Nous allons tous périr de faim!...
Ici elle s'arrêta, car ses pleurs redoublaient.
--Donnez-lui le Français! s'écria une voix railleuse; et quelqu'un dans la foule désigna Vilarme du doigt.
Un formidable éclat de rire accueillit cette proposition. La digne épouse de Serpent-Vert passait à bon droit pour la femme la plus acariâtre du village. C'était une vraie furie que la Corneille, et comme le Serpent-Vert avait toujours eu la réputation d'un mari souvent battu, pas un guerrier de la tribu n'aurait voulu remplacer le défunt, même pour une douzaine d'arquebuses toutes neuves.
--Donnons-lui le Français! répétèrent en choeur les jeunes gens.
Et ils s'empressèrent de délier Vilarme avec une célérité qui indiquait clairement que l'infortuné ne faisait qu'éviter un genre de supplice pour en subir un autre plus insupportable encore.
Pour se bien venger d'un homme on ne ferait vraiment pas mieux dans le pays le plus civilisé.
Vilarme levait pourtant au ciel des yeux rayonnants de joie. Griffe-d'Ours lui dit:
--Face pâle, ne te réjouis pas trop vite! Peut-être qu'avant la nouvelle lune tu viendras te soumettre de toi-même au poteau de la torture afin qu'on mette fin à ton supplice. Pour ma part, j'aimerais mieux être scalpé et brûlé dix fois à petit feu que d'être le mari de la Corneille. Va, chien, et que le bras de ta compagne te soit léger.
Mornac avait parfaitement saisi le sens de cette scène par la pantomime des acteurs; et comme on conduisait Vilarme en triomphe au ouigouam de la Corneille, le Gascon dit à son compagnon de captivité:
--Mes respects à madame votre épouse, et veuillez embrasser pour moi votre intéressante famille, ajouta-t-il en désignant les enfants morveux de Serpent-Vert.
--Vous me payerez avant longtemps tous vos sarcasmes! gronda Vilarme qui lui montra le poing.
La mère adoptive de Mornac le conduisit dans sa cabane. Quand elle y fut entrée sûre qu'ils étaient seuls, elle regarda Mornac avec douceur, fit le signe de la croix et dit, tout bas, en français:
--Je suis chrétienne.
Et son air semblait ajouter:--Comme telle je te pardonne la mort de mon fils.
Ce qui était vraiment sublime ou milieu d'un peuple qui ne pratiquait rien moins que le pardon des injures.
Le chevalier surpris voulut l'interroger. Mais elle ne savait de français que ces trois mots seulement.
Cette pauvre femme avait été baptisée par le père Jogues, torturé en premier lieu lors de sa captivité chez les Agniers en 1612 et assassiné par eux, quatre ans plus tard, dans l'un des villages Iroquois, où il avait été envoyé en ambassade par M. de Montmagny.
Une heure après, Mornac achevait de dévorer un énorme morceau de venaison que la bonne vieille lui avait donné, quand des cris perçants, suivis de grands éclats de rire, l'attirèrent au dehors.
Un rassemblement de Sauvages entourait le ouigouam de la Corneille. Mornac s'approcha et se mêla au cercle des curieux.
Madame de Vilarme, les cheveux épars sur le dos comme l'une des Euménides, un pied appuyé sur la tête de son nouvel époux qu'elle avait renversé par terre (car c'était une maîtresse femme que la Corneille) le rossait à grand coup de bâtons.
François de Vilarme ne voulut jamais avouer le motif qui avait si déplorablement terminé sa courte lune de miel.
--Tonnerre de Gascogne! pensa Mornac en regagnant le ouigouam de la bonne vieille, voici bien la plus grande calamité à laquelle j'ai jamais échappé.
CHAPITRE XI
OÙ IL EST ENCORE QUESTION DU CASTOR-PELÉ
Griffe-d'Ours avait fait transporter Jeanne de Richecourt dans la cabane de la Perdrix-Blanche.
La Perdrix-Blanche, soeur de Griffe-d'Ours, devais son nom à son teint moins cuivré que celui des autres femmes de sa race. Elle venait de perdre son mari, tué dans une expédition de guerre, et habitait seule avec deux enfants, un ouigouam rendu désert par la mort du guerrier.
Jeanne en proie à une fièvre inflammatoire des plus ardentes fut suspendue plusieurs jours entre la vie et la mort. Enfin la force de la jeunesse, et peut-être l'absence de tout médecin, triomphèrent de la maladie, et trois semaines après son arrivée au village d'Agnié elle était en convalescence.
Plusieurs fois, Mornac s'était glissé jusqu'à elle et lui avait prodigué les consolations et les secours qu'il était en son pouvoir de lui donner. Dans ses courtes visites à sa cousine, il lui fallait pourtant user d'une extrême prudence. Car un jour, Griffe-d'Ours l'avait vu sortir du ouigouam de la Perdrix-Blanche et lui avait dit qu'il le tuerait s'il le revoyait encore entrer dans la cabane où logeait la vierge pâle.
Griffe-d'Ours lui-même n'avait pas encore tenté de revoir la jeune fille. Mornac le savait, et jusqu'à ce jour il était resté tranquille, prêt pourtant à agir à la première occasion.
Quant à Vilarme, il faut croire que Griffe-d'Ours l'avait signalé à la vigilance de la corneille ou que celle-ci était fort jalouse. A peine le malheureux remplaçant du Serpent-Vert faisait-il un pas hors de la cabane de sa moitié que cette dernière l'y faisait rentrer à grand coups de bâtons. Vilarme avait d'abord voulu regimber, mais il avait toujours eu le dessous dans ses luttes avec la Corneille, une fière femme, je vous le jure, et maintenant il filait doux.
On était aux premiers jours de novembre. Jeanne de Richecourt encore faible, reposait assise sur une eau d'ours, dans un coin de la cabane.
Il lui avait fallu beaucoup d'énergie pour supporter les incommodités de la vie sauvage qui étaient des plus grossières quoi qu'en aient écrit Châteaubriand et bien d'autres.
D'abord, pour une femme délicatement élevée et malade, c'était une triste nourriture que de l'anguille fumée, des bouillons impossibles à la chair de chien, et d'autres salmigondis sans sel et sans épices, ainsi que des galettes de farine de maïs grossièrement moulu ou plutôt pilé dans des mortiers.
Nos peuplades sauvages avaient peu d'égards pour leur estomac et ne connaissaient point les douceurs de la table. La chair de chien faisait leurs délices, et encore n'en mangeaient-ils pas souvent vu qu'on la réservait pour les grands galas. Quant à la venaison ils n'en mangeaient, pour ainsi dire que dans leurs expéditions de chasse ou de guerre. Le sauvage, indolent, ne prenait pas la peine de sortir du village, en temps ordinaires, pour se procurer de la venaison fraîche. On faisait une, deux grandes chasses par an, et toute la viande que en provenait était aussitôt fumée et convertie en _pémican_. L'on vivait là-dessus durant la plus longue partie de l'année.
Pour ce qui est de leurs cabanes, elles étaient de la plus grande malpropreté. Les punaises et les puces y avaient le droit de cité le mieux établi, et les chiens, sales, hargneux et voraces, y étaient presque les égaux des maîtres avec lesquels ils couchaient pêle-mêle et mangeaient habituellement. Bien que les Iroquois, dont le nom voulait dire _faiseurs de cabanes_, se logeassent mieux que les autres Sauvages, leurs habitations n'avaient guère d'autres commodité que de les mettre à l'abri des plus graves intempéries des saisons.
Leurs ouigouams avaient ordinairement quatre-vingt pieds de longueur, vingt-cinq ou trente de large et vingt de haut, quelquefois plus et souvent moins encore. Ces cabanes étaient couvertes d'écorces de bouleau, ou de bois blanc. A droite et à gauche régnait à l'intérieur une estrade d'environ neuf pieds de largeur sur un pied d'élévation; elle servait de lit. Le feu se faisait entre ces deux estrades, et la fumée sortait par une ouverture pratiquée au milieu du toit et qui laissait voir le firmament. J'allais dire le ciel, mais un assez grave inconvénient causé par cette cheminée primitive, m'en empêche: lorsqu'il neigeait et que le vent venait à rafaler à l'intérieur, c'était un vrai supplice que d'être obligé d'y rester. La fumée devenait alors tellement suffocante qu'il fallait mettre la bouche contre terre pour respirer, tant ces acres vapeurs saisissaient à la gorge, au nez et aux yeux.
Le jour où nous rejoignons Mlle de Richecourt sous le ouigouam de la Perdrix-Blanche, comme le vent soufflait par rafales, la fumée aveuglait la pauvre enfant dont les yeux et la gorge était en feu.
Elle mangeait tristement une fade sagamité de maïs et disputait avec peine à deux gros chiens, l'écuelle où ceux-ci s'efforçaient de porter le museau. Malgré ces désagréments, sa pensée était plutôt arrêtée sur sa situation morale que sur ses souffrances physiques.
Grâce à la hardiesse de Mornac qui ne craignait pas d'exposer sa vie chaque jour pour venir la rassurer, Jeanne savait que Griffe-d'Ours n'avait encore osé tenter contre elle. Mais maintenant que la santé lui revenait, quel horrible sort l'attendait donc?
Instinctivement elle passa la main sous la peau d'ours qui lui servait de natte, et s'assura que son petit poignard y était encore. Sa figure se rasséréna au contact du stylet qu'elle avait réussi à dérober aux regards de la Perdrix-Blanche.
--Si je suis obligée de m'en servir, pensait-elle, Dieu voudra bien me pardonner.
Elle était plongée dans ces réflexions, quand la peau qui fermait l'entrée du ouigouam s'écarta lentement. La Perdrix-Blanche étant sortie depuis quelques moments, Jeanne, qui s'était recouchée, pensa que c'était elle qui revenait, et ne s'en troubla pas. Mais, tout à coup elle aperçut, à quelques pieds de son lit, Griffe-d'Ours qui la regardait.
Elle se mit sur son séant et sa main frémissante alla chercher le stylet caché sous la peau d'ours; mais elle se garda bien pourtant de le laisser voir.
--Tant que la vierge blanche a été bien malade, dit Griffe-d'Ours, le chef n'a pas voulu pénétrer jusqu'à elle, de peur d'augmenter son mal. Mais la Perdrix-Blanche m'a dit que la vierge pâle est mieux et je suis venu lui dire que je m'en réjouis.
Jeanne effrayée n'osait rien dire de peur d'irriter l'Iroquois qu'elle fixait de ses grands yeux bruns fatigués par la fièvre, quand elle s'aperçut que la portière du ouigouam s'entr'ouvrait pour laisser passer doucement une curieuse figure de sauvage. Cette tête avait bien les cheveux relevés sur le sommet du crâne, avec une plume au milieu, à la manière iroquoise, mais ils n'étaient pas rasés au-dessus du front et des tempes; les joues étaient peintes de couleurs voyantes, mais sillonnées contrairement aux autres sauvages, de longues moustaches en croc. C'était bien la plus drôle de tête de guerrier des Cinq Cantons!
Apparemment qu'elle n'avait rien qui pût effrayer; car à sa vue, Jeanne sembla rassurée et feignit de regarder Griffe-d'Ours avec la plus grande indifférence.
Celui-ci tournait le dos à la portière et ne pouvait remarquer l'intrus.
--Ma soeur paraît encore faible, reprit l'Iroquois; je vois qu'il nous faut retarder notre mariage de quelques jours.
Jeanne frémit.
L'homme qui se tenait à la porte de la cabane brandit silencieusement son couteau.
Ce geste dut remettre complètement Mlle de Richecourt, car elle leva sur Griffe-d'Ours ce regard fier que celui-ci en pouvait supporter.
Il baissa les yeux et dit:
--Le chef reverra la vierge blanche encore une fois avant que d'en faire sa femme.
Comme il se retournait pour gagner la porte de la cabane, la tête du mystérieux personnage avait disparu.
Jeanne était encore sous la pénible impression que venait de lui causer cette visite importune, quand la portière s'écarta de nouveau et la curieuse tête tatouée apparut encore une fois.
L'homme entra après avoir jeté un furtif coup d'oeil au dehors.
--Le Castor-Pelé, guerrier de la tribu de l'ours, présente ses hommages à très-haute demoiselle de Richecourt, dit-il en s'approchant de la jeune fille avec un profond salut.
--Vous serez toujours fou, mon cousin, dit Jeanne à Mornac. Vous riez de tout, même dans les situations les plus sérieuses.
--Conserver son sang-froid et sa gaîté dans les plus grands périls est le meilleur moyen de les surmonter tous, repartit Mornac. Mais dites donc, charmante cousine, comment trouvez-vous le chevalier du Portail de Mornac en son nouveau costume de guerrier iroquois?
--Superbe en vérité! répondit Jeanne qui éclata de rire.
Mornac était complètement métamorphosé. Guêtres de peau de daim, large ceinture dont les franges retombaient presque jusqu'au genou, couteau à scalper, tomohâk, collier de griffes et dents de bêtes fauves, rien ne manquait à son accoutrement. Mais ces damnées moustaches faisaient, au milieu de tout cela, l'effet le plus comique!
--Le Castor-Pelé est un grand guerrier! dit-il en se drapant à l'espagnole dans la large peau de castor qui lui tombait des épaules.
--Oui, et le plus grand Gascon des bords de la Garonne.
--Ah! pour ça, ma cousine, c'est dans le sang, voyez-vous. Et sur mon âme, sans vous faire injure, je crois que vous en avez un peu dans les veines!
Si je me déguise ainsi, c'est pour plaire à nos gardiens. Savez-vous que je commence à être populaire au milieu d'eux. En cela, j'ai mon but, croyez-moi bien.
Il se fit en ce moment un grand bruit au dehors.
Mornac prêta l'oreille.
--Je me sauve, dit-il, on pourrait s'apercevoir que nous sommes ensemble. Main se craignez rien je veille sur vous.
Il s'esquiva.
Quand il fut sorti de la cabane il aperçut le crieur qui parcourait toutes les rues pour convoquer le Conseil. Chacun accourait au centre du village et Mornac fit comme les autres.
Tous les hommes au-dessous de soixante ans se tenaient en plein air, tandis que les vieillards entraient dans cabane du conseil pour y délibérer.
Pendant tout le temps que siégea le conseil, la foule garda le plus profond silence au dehors.
Au bout d'une demi-heure, l'orateur sortit de la cabane et s'avança vers les jeunes gens qui le renfermèrent au centre d'un cercle qu'ils composèrent en s'asseyant en rond.
L'orateur rendit compte de la délibération.
A la fin de chaque période l'assemblée criait à tue-tête:
--_Andeya!_
Ce qui voulait dire:
Mornac assis comme les autres, regardait cette scène d'un air ahuri.
Quand l'orateur eut fini de parler, il rentra dans les rangs.
Alors Griffe-d'Ours, son tomohâk à la main, s'avança au milieu du cercle, suivi de deux ou trois hommes qui plantèrent au centre un poteau près duquel ils s'assirent, en battant une mesure rapide sur une espèce de cymbale.
Griffe-d'Ours se mit alors à danser à droite et à gauche et entonna un chant énergique.
Quand il était hors d'haleine, il s'arrêtait, frappait un coup de massue sur le poteau, puis reprenait sa danse et son chant.
--Je donnerais bien ma bourse vide, dit Mornac à demi voix, pour savoir ce que tout cela veut dire.
Son voisin, qui baragouinait quelques mots de français l'entendit et lui dit:
--Griffe-d'Ours... partir aujourd'hui avec ses jeunes gens pour rencontrer les Mohicans [43] qui veulent nous attaquer.
[Note 43: Les Mohicans étaient les ennemis jurés des Iroquois. Ils habitaient entre l'Hudson et l'Océan.]
--Bonté du ciel! pensa Mornac, notre chance continue à nous favoriser. Si l'expédition dure plusieurs jours, ma cousine aura le temps de se rétablir et nous filerons! Car, mordious! je commence à m'ennuyer ici!
L'assemblée se dispersa. Tandis que les guerriers qui devaient suivre Griffe-d'Ours couraient à leur cabane pour faire leurs préparatifs de départ, Mornac s'en alla flâner en dehors de l'enceinte du village. Il allait de ci de là, fièrement drapé dans son manteau de fourrures, bayant aux grues et songeant à singulière destiné qui le métamorphosait de la sorte, lorsque soudain, il entend des cris, et voit, à quelque distance une femme qui se tord les bras de désespoir et semble appeler à l'aide.
Il accourt et reconnaît la Perdrix-Blanche qui se tient sur les bords de la rivière Mohawk en remplissant l'air de ses cris.
D'un geste désespéré elle lui montre son enfant, âgé de cinq ou six années, qui se débat au milieu de la rivière assez profonde en cet endroit.
L'enfant avait déjà deux fois enfoncé sous l'eau et venait de reparaître à la surface.
En un clin d'oeil, Mornac se débarrassa de son manteau, de sa ceinture et de se guêtres, et s'élança dans la rivière.
Emporté par le courant et suffoqué par l'eau qu'il avait avalée, le malheureux enfant allait disparaître pour la troisième et dernière fois, lorsque Mornac, bon nageur, le rejoignit, le saisit par les cheveux, le ramena au rivage et le déposa vivant dans les bras de la Perdrix-Blanche.
La pauvre mère, éperdue de joie se jeta aux pieds de Mornac, et se mit à lui embrasser les genoux en murmurant de douces paroles qu'il aurait bien voulu comprendre.
Puis elle prodigua ses soins à l'enfant.
--Je crois bien, sandis! pensa le Castor-Pelé, en remettant ses guêtres et sa ceinture, que je viens de me faire une alliée fidèle et dévouée.
CHAPITRE XII
UNE SOMBRE HISTOIRE
Le soir du même jour, Mornac veillait seul auprès du feu dans le ouigouam de sa mère adoptive.