Chevalier de Mornac: Chronique de la Nouvelle-France (1664)
Chapter 11
Séparées par une infinie variété de canaux, ces îles de différentes grandeurs s'étendaient aussi loin que la vue pouvait porter. Elles formaient une continuelle succession de prairies couvertes de pruniers rouges et de fruits sauvages, et puis d'îlots ombragés par de grands arbres autour desquels des vignes s'enroulaient amoureusement. Ici un rocher noirâtre opposait au courant son front de pierre et sortait de l'eau sa tête limoneuse comme celle d'un amphibie. Tout à côté une petite île étalait à la surface de l'eau un parterre émaillé des fleurs les plus charmantes. Plus loin, c'était comme une large table couverte de baies de toutes sortes: bluets, framboises, mûres, groseilles rouges, blanches et bleues, au-dessus desquels se balançaient de petits arbres chargés de merises, et des poires sauvages. Quelques-unes de ces îles étaient si rapprochées que les voyageurs passaient entre elles sous un berceau formé par la cime des arbres qui se tendaient fraternellement la main au-dessus de l'eau bleue de fleuve.
Jetez sur tous ces feuillages, les couleurs les plus vives que l'automne, ce grand artiste, ait sur sa palette, depuis le vert pâle et foncé, le jaune clair et brillant, jusqu'au rouge-feu; peuplez ces mystérieuses retraites de castors et de loutres au riche pelage et qui fendent rapidement le fil de l'eau pour se sauver d'une île à l'autre; embusquez derrière l'énorme pin sombre la tête curieuse d'un orignal qui regarde un moment passer la flottille et bondit soudain au plus épais du fourré qu'il écarte d'un coup de sa ramure; suspendez sur toutes ces branches d'arbres des nids d'oiseaux de toute espèce, et d'où s'échappe un concert de chants multiples qui se croisent et se mêlent au doux froissement des feuilles, et vous aurez une vision de ce spectacle enchanteur qui ravissait même des captifs s'acheminant vers le poteau de mort.
Après une autre station faite à l'endroit où M. de Sorel devait, un an ou deux plus tard, rebâtir le fort de Richelieu élevé par M. de Montmagny et 1642 et alors abandonné, Griffe-d'Ours et ses guerriers quittèrent le fleuve pour s'engager dans la rivière des Iroquois ou Richelieu.
Au bout de deux jours de navigation, ils s'arrêtèrent au-dessous de rapides qu'il était impossible de remonter en canots. Les Sauvages cachèrent leurs pirogues sous des arbres renversés et des broussailles, au lieu même où M. de Chambly devait bientôt construire le fort Saint-Louis.
Les Iroquois chargèrent ensuite les deux prisonniers de tout le bagage qu'ils pouvaient porter, et eux-mêmes prenant le reste, la petite caravane s'enfonça dans les bois.
Alors commença pour les captifs la plus rude épreuve de leur voyage. Bien que la rivière soit navigable trois lieues au-dessus des rapides de Saint-Jean, les Sauvages qui avaient laissé, en venant, d'autres pirogues à l'embouchure du lac Champlain, préféraient se rendre à pied jusque là. C'était une marche de six grandes journées.
A l'exception de Mlle de Richecourt que l'autorité de Griffe-d'Ours avait empêché d'être maltraitée et dépouillée de ses vêtements, les captifs, blessés, faibles, mal nourris, presque nus, chargés en outre de plus de bagage qu'ils n'en pouvaient porter, devaient se frayer un passage à travers la forêt, par des chemins non battus, parmi les pierres, les ronces, les fondrières, l'eau et tous les embarras imaginables que connaissent ceux-là seuls qui ont un peu couru les bois.
Privés de leurs chaussures, les pieds nus et encore endoloris par les brûlures qu'ils avaient subies, Mornac et Vilarme souffrirent les tortures atroces dans les premières heures de marche. Qu'on se figure de malheureux gentilshommes dont la plante des pieds n'a jamais foulé nue le sol, et obligés de marcher forcément, au pas de gymnastique, en pleine forêt vierge, sur les cailloux et les branches sèches, lorsque leurs pieds saignaient encore des blessures infligées deux ou trois jours auparavant par les Sauvages.
Au milieu de la première journée, Vilarme épuisé s'abattit sur le sol où il resta étendu sans connaissance. Les Iroquois tombèrent sur lui à grands coups de bâtons, le rappelèrent à la vie et le forcèrent à continuer de marcher ainsi jusqu'au soir.
Plutôt que de se faire rosser de la sorte, Mornac se dit qu'il mourrait debout et en marchant!
Le soir vint enfin. Tandis que Mlle de Richecourt se jetait épuisée, mourante de fatigue, sur un tas de feuilles sèches, Mornac et Vilarme furent chargés d'aller chercher le bois et l'eau et de faire la cuisine.
On leur jeta quelques bouchées, puis on les lia chacun à un arbre, à une telle distance du feu qu'ils ne pouvaient en ressentir la chaleur.
La pluie vint à tomber et comme on était à la fin de septembre où les nuits commencent à être froides et que les deux prisonniers étaient à peu près nus, ils passèrent la nuit à grelotter. L'immense fatigue qu'ils éprouvaient leur aurait peut-être procuré quelque sommeil, malgré le froid et l'orage; mais on avait serré leurs liens si fort que la souffrance qu'ils en ressentaient ne leur laissait pas un seul instant de repos.
Vers le milieu de la nuit, Vilarme s'en plaignit à l'un des Sauvages. Il n'en obtint d'autre soulagement que de voir ses liens serrés davantage.
--Cadédis! lui dit Mornac, vous n'avez pas de chance, M. de Vilarme; et vous admettrez que ma persistance à tout endurer sans me plaindre me vaut un peu plus d'égards.
Jeanne de Richecourt, blottie, non loin de Mornac, sous des peaux que Griffe-d'Ours lui avait procurées, frissonnait de froid et de peur. Au moindre mouvement qui agitait le cercle des Sauvages couchés en rond autour du feu, elle se mettait soudain sur son séant et jetait autour d'elle des regards chargés d'angoisse. Mais, comme nous l'avons dit, elle avait subjugué Griffe-d'Ours, et quant aux autres Sauvages elle n'en avait rien à craindre.
Dès les premiers pas qu'il fit, Mornac ne retint qu'à force d'une incroyable énergie les sanglots de douleur que ses pieds enflés, meurtris et ensanglantés, lui arrachaient presque.
Au bout de vingt pas, Vilarme tomba. On le releva à coups de bâton.
Peu à peu cependant la force du mal engourdit leurs pieds, et ils allèrent ainsi jusqu'au soir, marchant comme des automates, laissant des gouttes de leur sang à chaque buisson, à toutes les pierres et aux branches mortes qui remplissaient le sentier.
Comme la nuit approchait et qu'il n'avait rien mangé depuis le matin, Mornac sentit ses jambes de dérober sous lui et tomba en traversant un ruisseau. Il était tellement chargé, son pauvre corps était si las, l'eau si invitante et la vie tellement insupportable, que le gentilhomme eut un instant l'idée d'en finir et de se laisser aller sous l'onde.
Un dernier regard qu'il voulut jeter à sa cousine, comme un adieu suprême, lui remit le courage au coeur.
--C'est sur moi seul qu'elle peut compter pour se tirer des périls qui l'environnent, pensa-t-il en faisant un énorme effort qui l'aida à se relever.
Il en était temps, car déjà ses bourreaux saisissaient de grosses pierres pour les lui jeter.
On se demandera comment Mlle de Richecourt pouvait endurer autant de fatigue. Qu'on se rappelle d'abord qu'elle n'avait pas à marcher pieds nus comme ses compagnons d'infortune, et qu'elle n'avait pas été torturée comme eux. Ensuite elle sentait que si elle avait le malheur de rester en arrière, loin de Mornac et des autres Sauvages et seule avec Griffe-d'Ours, elle était perdue. Aussi s'était-elle dit qu'elle suivrait les autres tant qu'elle aurait un souffle de vie.
Et elle allait toujours, montant, descendant, trébuchant, reprenant pied, tombant et se relevant aussitôt. Mais sa tête était en feu et la fièvre dévorait tous ses membres.
La nuit suivante, les captifs dormirent un peu; ce qui leur rendit assez de force pour continuer leur pénible voyage. Au bout de la sixième journée, ils arrivèrent sur les bords du lac Champlain.
Les Sauvages retrouvèrent leurs canots qu'ils avaient habilement cachés sous les halliers, et les lancèrent sur le grand lac des Iroquois auquel Champlain a laissé son nom.
D'abord étroit et bordé de rives assez basses à son embouchure, le lac allait s'élargissant peu à peu devant les voyageurs, tandis que ses rives s'élevaient ainsi en le dominant plus loin de falaises escarpées.
La petite troupe campa le soir dans l'île au Chapon et le lendemain sur celle des Vents.
Vers le midi de la troisième journée, comme ils arrivaient par le milieu du lac, qui peut avait en cet endroit une douzaine de lieues de large, on aperçut au loin, à l'Occident et au Midi, de hautes montagnes qui élevaient là-bas, au-dessus des sombres forêts, leurs sommets presque toujours couverts de neige.
Griffe-d'Ours montra celle du Midi aux prisonniers, et leur dit que c'était par là que tendait leur voyage, et que là s'élevaient les cabanes d'Agnier où les captifs seraient brûlés.
--Ce gaillard a réellement des procédés fort-délicats! pensa Mornac.
Après avoir passé la nuit suivante sur l'île aux Cèdres et avoir couché le lendemain sur la terre ferme, à l'endroit où le fort Saint-Frédérique devait s'élever plus tard, les Iroquois naviguèrent encore une journée jusqu'à la décharge du lac Saint-Sacrement où ils firent une nouvelle halte de nuit.
Le lendemain il faillait faire un portage de cinq à six lieues pour tourner la décharge et gagner les bords du lac Saint-Sacrement, que les Sauvages appelaient Andiatarocté (lieu où le lac se ferme.) Comme on allait se mettre en marche, Mlle de Richecourt se leva comme les autres. Mais son visage était empourpré. Un instant ses yeux hagards se levèrent au ciel; puis ses jambes se dérobèrent sous le poids de son corps, et elle s'affaissa évanouie sur le sol.
--Il faut porter la vierge blanche, dit Griffe-d'Ours à Mornac et à Vilarme.
Et il fit signe aux Sauvages de se charger des effets que portaient les deux captifs.
Un brancard fut improvisé, Jeanne installée dessus, et tous, les Iroquois leur bagage et leurs canots sur l'épaule, Mornac et Vilarme chargés de leur précieux fardeau, se mirent en marche.
Retardée par le transport de la malade la petite troupe mit deux jours à faire les quelques lieues qui les séparaient de lac Saint-Sacrement.
Pendant ce temps, saisie d'une fièvre et d'un délire ardents, Jeanne se tordit sur le brancard avec des gémissements pitoyables.
Mornac qui ne pouvait rien faire pour calmer les souffrances de la jeune fille, marchait, marchait toujours, et tout en la portant jetait sur elle des regards pleins de larmes. Par moments il lui semblait être sous le coup d'un pénible cauchemar, et il se demandait si le ciel pouvait réellement permettre que des chrétiens souffrissent de semblables calamités.
Enfin le matin de la quatrième journée, on rembarqua dans les canots qui gagnèrent en un jour l'extrémité sud-ouest du lac Saint-Sacrement. Ici se terminait le voyage par eau, mais il restait encore, sous des circonstances ordinaires, quatre longues journées de marche avant d'arriver au grand Village des Agniers.
La maladie de Mlle de Richecourt allait encore prolonger le voyage, car Jeanne était de plus en plus faible et consumée par une fièvre intense.
Une fois leurs canots cachés sur le rivage de la terre ferme, les Iroquois reprirent leur bagage sur leurs épaules et s'engagèrent dans un sentier assez bien tracé qui aboutissait loin devant eux à la bourgade d'Agnié.
Vilarme ayant voulu se mettre à la tête de la civière sur laquelle Mornac et lui portaient la jeune fille, le chevalier lui dit sèchement:
--Prenez l'autre bout, monsieur.
--Et pourquoi plutôt moi que vous?
--Parce que vous n'êtes pas digne de regarder les traits de cette pauvre enfant.
--Ah! prenez garde s'écria Vilarme pâle de colère; s'il est quelqu'un ici qui ne soit pas digne de regarder Mlle de Richecourt, ce doit être vous, chevalier de Mornac. Oui, vous, qui ne vous contentant pas d'être ivrogne, avez fait boire, lors de votre arrivée à Québec, ce chef iroquois qui, dans son ivresse, insulta la jeune fille qu'il apprit ainsi à convoiter et qu'il a relancée ensuite jusqu'à la Pointe-à-Lacaille! Ce que je dis ici, je le sais pour l'avoir appris à Québec, le soir même de votre escapade.
--Je me suis déjà fait ce reproche, M. de Vilarme, répondit Mornac en baissant la tête, et je pleure chaque jours avec des larmes de sang cette étourderie qui va peut-être causer sa perte. Mais, ajouta-t-il en relevant les yeux sur Vilarme avec une fierté dédaigneuse et terrible, cette légèreté, cette folie commise par moi, m'était-il possible d'en prévoir les affreuses conséquences? Tandis que vous Vilarme, ne sentez-vous pas la furie des remords déchirer tout votre être en contemplant la victime que les suites de votre forfait ont réduite en ce déplorable état.
Comme Vilarme feignait d'ouvrir ses petits yeux louches, d'un air interrogateur, Mornac indigné s'écria:
--Moi aussi, je sais tout, assassin!
A ce mot terrible, Vilarme rugit et s'élança les poings fermés sur Mornac.
Mais deux vigoureux coups de bâton que l'un des Iroquois lui asséna sur le dos firent tomber sa rage, et il s'en alla prendre le pied du brancard en grinçant des dents.
Il devait y avoir un affreux secret entre ces deux hommes qui se haïssaient au point de voir leur inimitié persister jusque dans la navrante détresse où ils étaient tombés. Car l'extrême infortune a pour effet d'adoucir les animosité et de rapprocher les malheureux.
Dans la suite, lorsque Mornac aurait voulu se rappeler les incidents qui marquèrent leur pénible pèlerinage à travers la forêt qui séparait le lac Saint-Sacrement du village d'Agnié, il ne les entrevoyait plus qu'à travers un voile épais qui ne laissait à ses souvenirs que ces traits confus qui nous restent à la suite d'un rêve fatigant. Il se revoyait portant cette civière sur laquelle sa cousine gisait affaissée et mourante. Il se souvenait encore des remords qui étreignaient son coeur en songeant que sa folle inconséquence avait causé tous les tourments qui anéantissaient presque tant de jeunesse et de beauté. Il revoyait Vilarme, l'infâme Vilarme, qui portait l'avant du brancard en lui tournant le dos. En arrière et au devant d'eux, huit sauvages, à demi-nus, les escortaient de leur surveillance active et de leur incessante cruauté. Puis les grands arbres de la forêt, dont les feuilles mortes et à demi tombées jonchaient la terre, défilaient longtemps, bien longtemps, à droite et à gauche sur les bords du sentier.
Voici pourtant un souvenir qu'il conserva vivace jusqu'à la mort, et qui jetait comme un gai rayon de soleil sur cette nuit sombre de son passé.
Après plusieurs journées de marche, des Sauvages inconnus étaient venus au-devant de la caravane en poussant de grands cris qui avaient tiré Mornac de l'espèce d'abrutissement où la fatigue et la souffrance le tenaient plongé. Ces nouveaux venus avaient accompagné quelque temps les prisonniers en poussant des hurlements féroces et les regardant avec des yeux terribles de menaces, lorsque tous débouchèrent de la forêt dans une clairière au centre de laquelle on apercevait, à distance sur les bords de la rivière Mohawk qui se jette dans l'Hudson une grande bourgade Iroquoise.
Ce village formait un long parallélogramme entouré de palissades, et de chaque côté duquel s'étendait une rangé de cabanes.
Griffe-d'Ours fit arrêter la petite troupe, donna l'ordre à Mornac de à Vilarme de déposer le brancard à terre et leur dit avec un cruel sourire:
--Avants que mes frères blancs soient brûlés, ce qui ne tardera guère, nous voulons, comme c'est notre coutume lorsque nous amenons des prisonniers à nos villages, vous donner le plaisir de bien vous sentir vivre encre une fois. Nos frères de la bourgade sont avertis de notre arrivée triomphante. Les voici qui sortent du village et qui s'avancent à notre rencontre. Ils vont se ranger sur deux lignes qui viendront finir ici. Les face pâles entreront ainsi glorieusement dans Agnié entre deux rangs de guerriers. Seulement chacun de nous est armé d'un bâton, et mieux les hommes pâles pourront courir, moins ils recevront de coups.
On voyait s'avancer en effet toutes la population de la bourgade, hommes, femmes, enfants vieillards, tous jetant des hurlements qui faisaient trembler la forêt.
--Ah! ce sont là vos usages, messieurs les Iroquois! pensa Mornac. Eh bien! sang de dious! nous allons voir se le dernier des Mornac se laissera rosser impunément de la sorte!
Dans un clin-d'oeil, un double haie s'était formée sur une longueur de trois ou quatre arpents, et les Iroquois lançaient des cris d'impatience et demandaient qu'on leur livrât les prisonniers.
Deux des sauvages de l'escorte étaient restés derrière les captifs pour les pousser l'un après l'autre entre les deux formidables rangées d'hommes.
Mornac était le plus jeune et le plus alerte des deux. Aussi fut-il gardé pour la fin, pour la bonne bouche, comme on dit, et l'on poussa de force Vilarme dans le terrible entonnoir. A peine y fut-il entré que les coups commencèrent à pleuvoir, de droite et de gauche, comme grêle sur tout le corps du misérable. On ne voyait qu'une nuée de bâtons qui s'élevaient, s'abaissaient, tournoyaient et tombaient, et, au milieu des deux haies grouillantes et hurlantes, Vilarme qui courait à toutes jambes. Un fois il s'abattit sur le sol: une vieille femme qui n'avait pas la force de lever son bâton, lui en avait barré les jambes. Le malheureux fut tellement roué de coups que la douleur lui rendit la force de se relever aussitôt et de s'enfuir vers l'entrée du village où Mornac le vit disparaître au milieu d'un nuage de pierres.
Sans attendre qu'on l'invitât poliment à entrer dans ce gouffre, Mornac bondit en avant.
Griffe-d'Ours qui n'avait pas voulu se priver de ce charmant plaisir de la réception, se tenait le premier sur les rangs. Tout entier au bonheur de voir maltraiter Vilarme, le Sauvage se penchait en avant pour regarder plus loin, lorsque Mornac tomba sur lui comme une trombe et lui arracha son bâton, et d'un coup de poing envoya rouler l'Iroquois à trois pas. Puis brandissant ce gourdin en homme qui connaît toutes les ressources de l'escrime, le chevalier assomma deux autres sauvages en un tour de main, rompit l'une des deux lignes et, rapide comme l'ouragan, prit en dehors de la haie vivante sa course dans la direction du village.
Il avait bien songé d'abord à s'enfuir vers les bois. Mais la pensée de laisser sa cousine à la merci des barbares l'avait retenu.
--Après tout, s'était-il dit avec cette confiance inébranlable que tout gascon place en sa bonne étoile, qui sait si je ne me tirerai point d'affaire, une fois rendu sain et sauf dans le giron de cette aimable populace?
Le brouhaha était indescriptible. Les deux haies s'étaient rompues et chacun courait sus à Mornac.
Mais celui-ci doué de la plus belle paire de jambes qui aient arpenté les terres de Gascogne, courait plus vite qu'aucun des poursuivants. Ses pieds touchaient à peine au sol. Il volait.
Lorsqu'on le serrait de trop près, le terrible bâton dont il était armé tournoyait en sifflant, et le vide se faisait aussitôt devant lui.
Les hommes se bousculaient, culbutaient et criaient, tandis que les enfants et les femmes lançaient des pierres au fugitif qui les esquivait presque toutes.
--Quel dommage que je n'aie pas le temps de m'arrêter pour rire, se disait-il. Ça doit être drôle!
En quelques secondes, il arriva sans encombre à la porte des palissades qui entouraient le village et qu'il franchit sain et sauf, grâce au merveilleux moulinet de son gourdin. Il courut toujours devant lui dans l'espèce de rue qui séparait les deux rangées de cabanes, jusqu'à ce qu'il fut arrivé au milieu de la bourgade, où il aperçut un échafaud qui s'élevait à six pieds au-dessus du sol.
Il prit son élan et sauta dessus.
Là, dominant la foule rugissante qui s'était engouffré sur ses pas dans le village, il passa sous le bras gauche le bâton qui lui avait si bien servi, et croisant fièrement ses bras sur sa poitrine.
--Fils de tes noble aïeux, tu es le premier Mornac qui a jamais fui devant l'ennemi. Mais je veux que le diable m'emporte si tu n'as pas en ce moment les honneurs de la victoire!
CHAPITRE X
OU LE CHEVALIER ROBERT DU PORTAIL DE MORNAC S'ESTIMA FORT HEUREUX D'ÉCHANGER L'ILLUSTRE NOM DE SES ANCETRES CONTRE CELUI DE _Castor-Pelé_
Toute la population du village entourait en criant l'échafaud sur lequel Mornac s'était réfugié et d'où il dominait, calme et superbe, cette mer de têtes hideuses qui ondulaient à ses pieds.
--Pouah! sont-ils laids ces bandits-là! se disait le Gascon. Cela valait bien la peine de quitter la cour et les belles marquises de Paris, pour venir aussi loin terminer mes jours au milieu d'une si vilaine population! Car il ne faut pas te faire d'illusion, mon petit Mornac, ces gens-là m'ont l'air fort mal disposés à ton égard, et je crois que tu vas bientôt passer un mauvais quart-d'heure.
Le cris redoublaient à chaque seconde. C'était un concert infernal de vociférations.
--Allons! le moment est venu grommela Mornac. Il te faut mourir, mon vieux, mais mourir comme un soldat, au milieu de la mêlée. Ah! mordious, si j'avais seulement mon épée, les belles estafilades et les grands coups d'estoc et de taille dont je pourfendrais ces marauds! N'importe! ajouta-t-il en reprenant le bâton dans sa main droite, je vais toujours bien, avec cette arme de manant, fêler encore quelques caboches... Et ma pauvre cousine! Ah bah! c'est la plus heureuse de nous trois. Elle va mourir de sa belle mort, car cette fièvre qui la dévore va certainement l'emporter.
En ce moment un Sauvage essayait de monter sur l'échafaud, en arrière de Mornac.
Celui-ci l'aperçut du coin de l'oeil, se retourna et lui asséna un grand coup. L'iroquois aurait eu le crâne fracassé, s'il n'eût penché la tête. Mais il n'en reçut pas moins le coup sur l'épaule droite. Ce qui le fit lâcher prise et retomber en beuglant.
Les sauvages semblaient hésiter et Mornac se demandait s'ils n'allaient pas de crainte de l'approcher, lui tirer à distance une flèche ou quelque arquebusade. Il se réjouissait déjà de mourir sans trop de souffrance, quand il sentit l'échafaud se dérober sous ses pieds. Il perdit l'équilibre et roula par terre.
Deux Sauvages s'étaient glissés sous la plate-forme et avaient abattu deux des quatre pieux sur lesquels elle reposait. Avant que le malheureux gentilhomme pût se relever il était entouré, maintenu à terre et garrotté.
L'échafaud fut relevé en un clin-d'oeil et Mornac hissé dessus. Tandis qu'on l'attachait à l'un des deux poteaux qui dominaient la plate-forme, on apporta Vilarme qu'on venait de retrouver blotti sous un ouigouam. Le misérable était tellement couvert de contusions que c'était grande pitié de le voir.
Lorsqu'on eut lié Vilarme à l'autre poteau, Griffe-d'Ours s'approcha de Mornac et lui dit:
--Mon frère est agile et brave.
--N'est-ce pas? repartit Mornac. Et cet oeil qui te sort de la tête en témoigne visiblement.
Oui, reprit le chef. Mais nous allons voir si tu conserveras ta fierté dans les tourments. Tout à l'heure nos jeunes gens vont commencer à te _caresser_. Cela durera longtemps; car ceux qui veulent t'éprouver sont nombreux. Ensuite, tu seras brûlé. Mais auparavant, comme c'est l'usage des guerriers, tu vas chanter ta chanson de mort.
--Au fait! pourquoi pas? dit Mornac. Autant vaut chanter que se lamenter inutilement.
Et d'une voix mâle il entonna cette chanson de bravache:
Je suis un cadet de Gascogne Né d'un père très-fortuné Qui, sandis! viveur sans vergogne, Mourut bel et bien ruiné
Il ne me laissa rien pour vivre Qu'un donjon moussu que le vent Ébranlait, tandis que le givre Sur mon lit descendait souvent.
Mais j'avais du courage en l'âme Et j'eus bientôt pris mon parti; Des aïeux décrochant la lame Pour guerroyer je suis parti.