Chéri

Part 5

Chapter 5 3,924 words Public domain Markdown

Le reflet de la neige l'éclairait d'une lumière bleue et égale. Elle portait défaits ses cheveux crépelés, d'un châtain cendré, qui ne couvraient pas tout à fait ses épaules basses et élégantes. Avec ses joues blanches et rosées comme son vêtement de nuit, sa bouche d'un rose que la fatigue pâlissait, elle était un tableau frais, inachevé et un peu lointain.

"Dis-moi bonjour, Fred?" insista-t-elle.

Il s'assit auprès de sa femme et la prit dans ses bras. Elle se renversa doucement, entraînant Chéri. Il s'accouda pour regarder de tout près, au- dessous de lui, cette créature si neuve que la lassitude ne défleurissait pas. La paupière inférieure, renflée et pleine, sans un coup d'ongle, semblait l'émerveiller, et aussi la suavité argentée de la joue.

"Quel âge as-tu?" demanda-t-il soudain.

Edmée ouvrit ses yeux qu'elle avait tendrement fermés. Chéri vit la couleur noisette des prunelles, les petites dents carrées que le rire découvrait :

"Oh! voyons... j'aurai dix-neuf ans le cinq janvier, tâche d'y penser!..."

Il retira son bras avec brusquerie et la jeune femme glissa au creux du lit comme une écharpe détachée.

"Dix-neuf ans, c'est prodigieux! Sais-tu que j'en ai plus de vingt-cinq?

--Mais oui, je le sais, Fred...."

Il prit sur la table de chevet un miroir d'écaille blonde et s'y mira :

"Vingt-cinq ans!"

Vingt-cinq ans, un visage de marbre blanc et qui semblait invincible. Vingt-cinq ans, mais au coin externe de l'oeil, puis au-dessous de l'oeil, doublant finement le dessin à l'antique de la paupière, deux lignes, visibles seulement en pleine lumière, deux incisions, faites d'une main si redoutable et si légère.... Il posa le miroir :

"Tu es plus jeune que moi, dit-il à Edmée, ça me choque.

--Pas moi!"

Elle avait répondu d'une voix mordante et pleine de sous-entendus. Il ne s'y arrêta point.

--Tu sais pourquoi j'ai de beaux yeux? lui demanda-t-il avec un grand sérieux.

--Non, dit Edmée. Peut-être parce que je les aime ?

--Poésie, dit Chéri qui haussa les épaules. C'est parce que j'ai l'oeil fait comme une sole.

--Comme une....

--Comme une sole."

Il s'assit près d'elle pour la démonstration.

"Tiens, ici, le coin qui est près du nez, c'est la tête de la sole. Et puis ça remonte en haut, c'est le dos de la sole, tandis qu'en dessous ça continue plus droit : le ventre de la sole. Et puis le coin de l'oeil bien allongé vers la tempe, c'est la queue de la sole.

--Ah?

--Oui, si j'avais l'oeil en forme de limande, c'est-à-dire aussi ouvert en bas qu'en haut, j'aurais l'air bête. Voilà. Toi qui es bachelière, tu savais ça, toi?

--Non, j'avoue...."

Elle se tut et demeura interdite, car il avait parlé sentencieusement, avec une force superflue, comme certains extravagants.

"Il y a des moments, pensait-elle, où il ressemble à un sauvage. Un être de la jungle? Mais il ne connaît ni les plantes ni les animaux, et il a parfois l'air de ne pas même connaître l'humanité...."

Chéri, assis contre elle, la tenait d'un bras par les épaules et maniait de sa main libre les perles petites, très belles, très rondes, toutes égales, du collier d'Edmée. Elle respirait le parfum dont Chéri usait avec excès et fléchissait, enivrée, comme une rose dans une chambre chaude.

"Fred.... Viens dormir... on est fatigués...."

Il ne parut pas entendre. Il fixait sur les perles du collier un regard obstiné et anxieux.

"Fred...."

Il tressaillit, se leva, quitta furieusement son pyjama et se jeta tout nu dans le lit, cherchant la place de sa tête sur une jeune épaule où la clavicule fine pointait encore. Edmée obéissait de tout son corps, creusait son flanc, ouvrait son bras. Chéri ferma les yeux et devint immobile. Elle se tenait éveillée avec précaution, un peu essoufflée sous le poids, et le croyait endormi. Mais au bout d'un instant il se retourna d'un saut en imitant le grognement d'un dormeur inconscient, et se roula dans le drap à l'autre bord du lit.

"C'est son habitude", constata Edmée.

* * * * *

Elle devait s'éveiller tout l'hiver dans cette chambre carrée à quatre fenêtres. Le mauvais temps retardait l'achèvement d'un hôtel neuf, avenue Henri-Martin, et aussi les caprices de Chéri qui voulut une salle de bains noire, un salon chinois, un sous-sol aménagé en piscine et un gymnase. Aux objections de l'architecte, il répondait : "Je m'en fous. Je paye, je veux être servi. Je ne regarde pas au prix." Mais, parfois, il épluchait âprement un devis, affirmant qu' "on ne faisait pas le poil au fils Peloux". De fait, il discourait prix de séries, fibro-ciment, et stuc coloré avec une aisance inattendue, une mémoire précise des chiffres qui forçaient la considération des entrepreneurs.

Il consultait peu sa jeune femme, bien qu'il fît parade, pour elle, de son autorité et qu'il prît soin de masquer, à l'occasion, son incertitude par des ordres brefs. Elle découvrit que s'il savait d'instinct jouer avec les couleurs, il méprisait les belles formes et les caractéristiques des styles.

"Tu t'embarrasses d'un tas d'histoires, toi, chose... heu... Edmée. Une décision pour le fumoir? Tiens, en v'là une : bleu pour les murs, un bleu qui n'a peur de rien. Un tapis violet, d'un violet qui fout le camp devant le bleu des murs. Et puis, là-dedans, ne crains pas le noir, ni l'or pour les meubles et les bibelots.

--Oui, tu as raison, Fred. Mais ce sera un peu impitoyable, ces belles couleurs. Il va manquer la grâce, la note claire, le vase blanc ou la statue....

--Que non, interrompait-il assez roidement. Le vase blanc, ce sera moi tout nu. Et n'oublions pas un coussin, un machin, un fourbi quelconque rouge potiron, pour quand je me baladerai tout nu dans le fumoir."

Elle caressait, secrètement séduite et révoltée, de telles images qui transformaient leur demeure future en une sorte de palais équivoque, de temple à la gloire de Chéri. Mais elle ne luttait pas, quémandait avec douceur "un petit coin", pour un mobilier minuscule et précieux, au point sur fond blanc, cadeau de Marie-Laure.

Cette douceur qui cachait une volonté si jeune et déjà si bien exercée lui valut de camper quatre mois chez sa belle-mère, et de déjouer, quatre mois durant, l'affût constant, les pièges tendus quotidiennement à sa sérénité, à sa gaieté encore frileuse, à sa diplomatie; Charlotte Peloux, exaltée par la proximité d'une victime si tendre, perdait un peu la tête et gaspillait les flèches, mordait à tort et à travers....

"Du sang-froid, madame Peloux, jetait de temps en temps Chéri. Qui boufferez-vous l'hiver prochain, si je ne vous arrête pas?"

Edmée levait sur son mari des yeux où la peur et la gratitude tremblaient ensemble et essayait de ne pas trop penser, de ne pas trop regarder Mme Peloux. Un soir, Charlotte lança à trois reprises et comme à l'étourdie, par-dessus les chrysanthèmes du surtout, le nom de Léa au lieu de celui d'Edmée. Chéri baissa ses sourcils sataniques :

"Madame Peloux, je crois que vous avez des troubles de mémoire. Une cure d'isolement vous paraît-elle nécessaire?"

Charlotte Peloux se tut pendant une semaine, mais jamais Edmée n'osa demander à son mari : "C'est à cause de moi, que tu t'es fâché? C'est bien moi que tu défendais? Ce n'est pas l'autre femme, celle d'avant moi?"

Son enfance, son adolescence lui avaient appris patience, l'espoir, le silence, le maniement aisé des armes et des vertus des prisonniers. La belle Marie-Laure n'avait jamais grondé sa fille : elle se bornait à la punir. Jamais une parole dure, jamais une parole tendre. La solitude, puis l'internat, puis encore la solitude de quelques vacances, la relégation fréquente dans une chambre parée; enfin la menace du mariage, de n'importe quel mariage, dès que l'oeil de la mère trop belle discerna sur la fille l'aube d'une autre beauté, beauté timide, comme opprimée, d'autant plus touchante.... Au prix de cette mère d'ivoire et d'or insensibles, la ronde méchanceté de Charlotte Peloux n'était que rosée....

"Tu as peur de ma mère vénérée?" lui demanda un soir Chéri.

Edmée sourit, fit une moue d'insouciance.

"Peur? non. On tressaute pour une porte qui claque, mais on n'a pas peur. On a peur du serpent qui passe dessous....

--Fameux serpent, Marie-Laure, hein?

--Fameux."

Il attendit une confidence qui ne vint pas et serra d'un bras les minces épaules de sa femme, en camarade :

"On est quelque chose comme orphelins, nous, pas?

--Oui, on est orphelins ! On est si gentils!"

Elle se colla contre lui. Ils étaient seuls dans le hall. Mme Peloux, comme disait Chéri, préparait en haut ses poisons du lendemain. La nuit encore froide derrière les vitres mirait les meubles et les lampes comme un étang. Edmée se sentait tiède et protégée, confiante aux bras de cet inconnu. Elle leva la tête et cria de saisissement, car il renversait vers le lustre un visage magnifique et désespéré, en fermant les yeux sur deux larmes, retenues et scintillantes entre ses cils....

"Chéri, Chéri! Qu'est-ce que tu as?"

Malgré elle, elle lui avait donné ce petit nom trop caressant, qu'elle ne voulait jamais prononcer. Il obéit à l'appel avec égarement, et ramena son regard sur elle.

"Chéri! mon Dieu, j'ai peur.... Qu'est-ce que tu as?"

Il l'écarta un peu, la tint par les bras en face de lui.

"Ah! ah! cette petite... cette petite.... De quoi donc as-tu peur?"

Il lui livrait ses yeux de velours, plus beaux pour une larme, paisibles, grands ouverts, indéchiffrables. Edmée allait le supplier de se taire quand il parla :

"Ce qu'on est bêtes!... C'est cette idée qu'on est orphelins.... C'est idiot. C'est tellement vrai...."

Il reprit son air d'importance comique et elle respira, assurée qu'il ne parlerait pas davantage. En commençant d'éteindre soigneusement les candélabres, il se tourna vers Edmée, avec une vanité très naïve, ou très retorse :

"Tiens, pourquoi est-ce que je n'aurais pas un coeur, moi aussi?"

"Qu'est-ce que tu fais là?"

Bien qu'il l'eût interpellée presque bas, le son de la voix de Chéri atteignit Edmée au point qu'elle plia en avant comme s'il l'eût poussée. Debout, près d'un bureau grand ouvert, elle posait les deux mains sur des papiers épars.

"Je range..." dit-elle d'une voix molle. Elle leva une main qui s'arrêta en l'air comme engourdie. Puis elle sembla s'éveiller et cessa de mentir :

"Voilà, Fred.... Tu m'avais dit que pour notre emménagement prochain, tu avais horreur de t'occuper toi-même de ce que tu veux emporter : cette chambre, ces meubles.... J'ai voulu, de bonne foi, ranger, trier... et puis, le poison est venu, la tentation, les mauvaises pensées--la mauvaise pensée.... Je te demande pardon. J'ai touché à des choses qui ne m'appartiennent pas."

Elle tremblait bravement et attendait. Il se tenait le front penché, les mains fermées, dans une attitude menaçante, mais il ne paraissait pas voir sa femme. Il avait le regard si voilé qu'elle garda, de cette heure- là, le souvenir d'un colloque avec un homme aux yeux pâles....

"Ah! oui, dit-il enfin. Tu cherchais.... Tu cherchais des lettres d'amour."

Elle ne nia pas.

"Tu cherchais mes lettres d'amour!"

Il rit, de son rire maladroit et contraint. Edmée rougit, blessée :

"Tu me trouves bête, évidemment. Tu n'es pas homme à ne pas les avoir mises en sûreté ou brûlées. Et puis, enfin, cela ne me regardait pas. Je n'ai que ce que je mérite. Tu ne m'en garderas pas trop rancune, Fred?"

Elle priait avec un peu d'effort et se faisait jolie exprès, les lèvres tendues, le haut du visage dissimulé dans l'ombre des cheveux mousseux. Mais Chéri ne changeait pas d'attitude et elle remarqua, pour la première fois, que son beau teint sans nuance prenait la transparence d'une rose blanche d'hiver, et que l'ovale des joues avait maigri.

"Des lettres d'amour... répéta-t-il. C'est crevant."

Il fit un pas et prit à poignée des papiers qu'il effeuilla. Cartes postales, factures de restaurants, lettres de fournisseurs, télégrammes des petites copines rencontrées une nuit, pneumatiques d'amis pique- assiette, trois lignes, cinq lignes;--quelques pages étroites, sabrées de l'écriture coupante de Mme Peloux....

Chéri se retourna vers sa femme :

"Je n'ai pas de lettres d'amour.

--Oh! protesta-t-elle, pourquoi veux-tu....

--Je n'en ai pas, interrompit-il. Tu ne peux pas comprendre. Je ne m'en étais pas aperçu. Je ne peux pas avoir de lettres d'amour, puisque...."

Il s'arrêta.

"Ah ! attends, attends. Il y a pourtant une fois, je me souviens, je n'avais pas voulu aller à la Bourboule, et alors.... Attends, attends...."

Il ouvrait des tiroirs, jetait fébrilement des papiers sur le tapis.

"Trop fort! Qu'est-ce que j'en ai fait? J'aurais juré que c'était dans le haut à gauche.... Non...."

Il referma rudement les tiroirs vides et fixa sur Edmée un regard pesant :

"Tu n'as rien trouvé? Tu n'aurais pas pris une lettre qui commençait : "Mais non, je ne m'ennuie pas. On devrait toujours se quitter huit jours par mois", et puis, ça continuait par je ne sais plus quoi, à propos d'un chèvrefeuille qui grimpait à la fenêtre...."

Il ne se tut que parce que sa mémoire le trahissait, et esquissa un geste d'impatience. Edmée, raidie et mince, devant lui, ne faiblissait pas :

"Non, non, je n'ai rien PRIS, appuya-t-elle avec une irritation sèche. Depuis quand suis-je capable de PRENDRE? Une lettre qui t'est si précieuse, tu l'as donc laissée traîner? Une lettre pareille, je n'ai pas besoin de demander si elle était de Léa!"

Il tressaillit faiblement, mais non pas comme Edmée l'attendait. Un demi- sourire errant passa sur le beau visage fermé, et la tête inclinée de côté, les yeux attentifs, l'arc délicieux de la bouche détendu, il écouta peut-être l'écho d'un nom.... Toute la jeune force amoureuse et mal disciplinée d'Edmée creva en cris, en larmes, en gestes des mains tordues ou ouvertes pour griffer :

"Va-t'en! je te déteste! Tu ne m'as jamais aimée! Tu ne te soucies pas plus de moi que si je n'existais pas ! Tu me blesses, tu me méprises, tu es grossier, tu es... tu es.... Tu ne penses qu'à cette vieille femme! Tu as des goûts de malade, de dégénéré, de... de.... Tu ne m'aimes pas! Pourquoi, je me demande, pourquoi m'as-tu épousée?... Tu es.... Tu es...."

Elle secouait la tête comme une bête prise par le cou, et quand elle renversait la nuque pour aspirer l'air en suffoquant, on voyait luire les laiteuses petites perles égales de son collier. Chéri contemplait avec stupeur les gestes désordonnés de ce cou charmant et onduleux, l'appel des mains nouées l'une à l'autre, et surtout ces larmes, ces larmes.... Il n'avait jamais vu tant de larmes.... Qui donc avait pleuré devant lui, pour lui? Personne,... Mme Peloux? "Mais, songea-t-il, les larmes de Mme Peloux, ça ne compte pas...." Léa?... non. Il consulta, au fond de son souvenir le plus caché, deux yeux d'un bleu sincère, qui n'avaient brillé que de plaisir, de malice et de tendresse un peu moqueuse.... Que de larmes sur cette jeune femme qui se débat devant lui! Que fait-on pour tant de larmes? Il ne savait pas. Tout de même, il étendit le bras, et comme Edmée reculait, craignant peut-être une brutalité, il lui posa sur la tête sa belle main douce, imprégnée de parfums, et il flatta cette tête désordonnée, en essayant d'imiter une voix et des mots dont il connut le pouvoir :

"Là... là.... Qu'est-ce que c'est.... Qu'est-ce que c'est donc... là...."

Edmée fondit brusquement et tomba sur un siège où elle se ramassa toute, et elle se mit à sangloter avec passion, avec une frénésie qui ressemblait à un rire houleux et aux saccades de la joie. Son gracieux corps courbé bondissait, soulevé par le chagrin, l'amour jaloux, la colère, la servilité qui s'ignore, et cependant, comme le lutteur en plein combat, comme le nageur au sein de la vague, elle se sentait baignée dans un élément nouveau, naturel et amer.

* * * * *

Elle pleura longtemps et se remit lentement, par accalmies traversées de grandes secousses, de hoquets tremblés. Chéri s'était assis près d'elle et continuait de lui caresser les cheveux. Il avait dépassé le moment cuisant de sa propre émotion, et s'ennuyait. Il parcourait du regard Edmée, jetée de biais sur le canapé sec, et il n'aimait pas que ce corps étendu, avec sa robe relevée, son écharpe déroulée, aggravât le désordre de la pièce.

Si bas qu'il eût soupiré d'ennui, elle l'entendit et se redressa.

"Oui, dit-elle, je t'excède.... Ah! il vaudrait mieux.... "

Il l'interrompit, redoutant un flot de paroles :

"Ce n'est pas ça, mais je ne sais pas ce que tu veux.

--Comment, ce que je veux.... Comment, ce que je.... "

Elle montrait son visage enrhumé par les larmes.

"Suis-moi bien. "

Il lui prit les mains. Elle voulut se dégager.

"Non, non, je connais cette voix-là! Tu vas me tenir encore un raisonnement de l'autre monde! Quand tu prends cette voix et cette figure-là, je sais que tu vas me démontrer que tu as l'oeil fait comme un surmulet et la bouche en forme de chiffre trois couché sur le dos! Non, non, je ne veux pas! "

Elle récriminait puérilement, et Chéri se détendit à sentir qu'ils étaient tous les deux très jeunes. Il secoua les mains chaudes qu'il retenait :

"Mais, écoute-moi donc! Bon Dieu, je voudrais savoir ce que tu me reproches! Est-ce que je sors le soir sans toi? Non! Est-ce que je te quitte souvent dans la journée? Est-ce que j'ai une correspondance clandestine?

--Je ne sais pas.... Je ne crois pas.... "

Il la faisait virer de côté et d'autre, comme une poupée.

"Est-ce que j'ai une chambre à part? Est-ce que je ne te fais pas bien l'amour?"

Elle hésita, sourit avec une finesse soupçonneuse.

"Tu appelles cela l'amour, Fred....

--Il y a d'autres mots, mais tu ne les apprécies pas.

--Ce que tu appelles l'amour... est-ce que cela ne peut pas être, justement, une... une espèce... d'alibi?"

Elle ajouta précipitamment :

"Je généralise, Fred, tu comprends.... Je dis, cela PEUT être, dans certains cas...."

Il lâcha les mains d'Edmée :

"Ça, dit-il froidement, c'est la gaffe.

--Pourquoi? " demanda-t-elle d'une voix faible.

Il siffla, le menton en l'air, en s'éloignant de quelques pas. Puis, il revint sur sa femme, la toisa en étrangère. Une bête terrible n'a pas besoin de bondir pour effrayer,--Edmée vit qu'il avait les narines gonflées et le bout du nez blanc.

"Peuh!..." souffla-t-il, en regardant sa femme. Il haussa les épaules et fit demi-tour. Au bout de la chambre, il revint.

"Peuh!... répéta-t-il. Ça parle.

--Comment?

--Ça parle et pour dire quoi? Ça se permet, ma parole...."

Elle se leva avec rage :

"Fred, cria-t-elle, tu ne me parleras pas deux fois sur ce ton-là! Pour qui me prends-tu?

--Mais pour une gaffeuse, est-ce que je ne viens pas d'avoir l'honneur de te le dire?"

Il lui toucha l'épaule d'un index dur, elle en souffrit comme d'une meurtrissure grave.

"Toi qui es bachelière, est-ce qu'il n'y a pas quelque part un... une sentence, qui dit : "Ne touchez "pas au couteau, au poignard", au truc, enfin?

--A la hache, dit-elle machinalement.

--C'est ça. Eh bien, mon petit, il ne faut pas toucher à la hache. C'est- à-dire blesser un homme... dans ses faveurs, si j'ose m'exprimer ainsi. Tu m'as blessé dans les dons que je te fais.... Tu m'as blessé dans mes faveurs.

--Tu... tu parles comme une cocotte! " bégayait-elle.

Elle rougissait, perdait sa force et son sang-froid. Elle le haïssait de demeurer pâle, de garder une supériorité dont tout le secret tenait dans le port de tête, l'aplomb des jambes, la désinvolture des épaules et des bras....

L'index dur plia de nouveau l'épaule d'Edmée.

"Pardon, pardon. Je vous épaterais bien en affirmant qu'au contraire c'est vous qui pensez comme une grue. En fait d'estimation, on ne trompe pas le fils Peloux. Je m'y connais en "cocottes", comme vous dites. Je m'y connais un peu. Une "cocotte", c'est une dame qui s'arrange généralement pour recevoir plus qu'elle ne donne. Vous m'entendez?"

Elle entendait surtout qu'il ne la tutoyait plus.

"Dix-neuf ans, la peau blanche, les cheveux qui sentent la vanille; et puis, au lit, les yeux fermés et les bras ballants. Tout ça, c'est très joli, mais est-ce que c'est bien rare? Croyez-vous que c'est bien rare?"

Elle tressaillait à chaque mot et chaque piqûre réveillait pour le duel de femelle à mâle.

"Possible que ce soit rare, dit-elle d'une voix ferme, mais comment pourrais-tu le savoir?"

Il ne répondit pas et elle se hâta de marquer un avantage :

"Moi, dit-elle, j'ai vu en Italie des hommes plus beaux que toi. Ça court les rues. Mes dix-neuf ans valent ceux de la voisine, un joli garçon vaut un autre joli garçon, va, va, tout peut s'arranger.... Un mariage, à présent, c'est une mesure pour rien. Au lieu de nous aigrir à des scènes ridicules...."

Il l'arrêta d'un hochement de tête presque miséricordieux :

"Ah! pauvre gosse... ce n'est pas si simple....

--Pourquoi? Il y a des divorces rapides, en y mettant le prix."

Elle parlait d'un air tranchant de pensionnaire évadée, qui faisait peine. Ses cheveux soulevés au-dessus de son front, le contour doux et enveloppé de sa joue rendaient plus sombres ses yeux anxieux et intelligents, ses yeux de femme malheureuse, ses yeux achevés et définitifs dans un visage indécis.

"Ça n'arrangerait rien, dit Chéri.

--Parce que?

--Parce que...."

Il pencha son front où les sourcils s'effilaient en ailes pointues, ferma les yeux et les rouvrit comme s'il venait d'avaler une amère gorgée :

"Parce que tu m'aimes...."

Elle ne prit garde qu'au tutoiement revenu, et surtout au son de la voix, plein, un peu étouffé, la voix des meilleures heures. Elle acquiesça au fond d'elle-même : "C'est vrai, je l'aime; il n'y a pas, en ce moment, de remède."

La cloche du dîner sonna dans le jardin, une cloche trop petite qui datait d'avant Mme Peloux, une cloche d'orphelinat de province, triste et limpide. Edmée frissonna :

"Oh! je n'aime pas cette cloche....

--Oui? dit Chéri distraitement.

--Chez nous, on annoncera les repas au lieu de les sonner. Chez nous, on n'aura pas ces façons de pension de famille; tu verras, chez nous...."

Elle parlait en suivant le corridor vert hôpital sans se retourner et ne voyait pas, derrière elle, l'attention sauvage que Chéri donnait à ses dernières paroles, ni son demi-rire muet.

Il marchait légèrement, stimulé par un printemps sourd que l'on goûtait seulement dans le vent humide, inégal, dans le parfum exalté de la terre des squares et des jardinets. Une glace lui rappelait de temps en temps, au passage, qu'il portait un chapeau de feutre seyant, rabattu sur l'oeil droit, un ample pardessus léger, de gros gants clairs, une cravate couleur de terre cuite. L'hommage silencieux des femmes le suivait, les plus candides lui dédiaient cette stupeur passagère qu'elles ne peuvent ni feindre, ni dissimuler. Mais Chéri ne regardait jamais les femmes dans la rue. Il quittait l'hôtel de l'avenue Henri-Martin, laissant aux tapissiers quelques ordres, contradictoires mais jetés sur un ton de maître.

Au bout de l'avenue, il respira longuement l'odeur végétale qui venait du Bois sur l'aile lourde et mouillée du vent d'Ouest, et pressa le pas vers la porte Dauphine. En quelques minutes, il atteignit le bas de l'avenue Bugeaud et s'arrêta net. Pour la première fois depuis six mois, ses pieds foulaient le chemin familier. Il ouvrit son pardessus.

"J'ai marché trop vite", se dit-il. Il repartit puis s'arrêta encore et, cette fois, son regard visa un point précis : à cinquante mètres, tête nue, la peau de chamois à la main, le concierge Ernest, le concierge de Léa "faisait" les cuivres de la grille, devant l'hôtel de Léa. Chéri se mit à fredonner en marchant, mais il s'aperçut au son de sa voix qu'il ne fredonnait jamais, et il se tut.

"Ça va, Ernest, toujours à l'ouvrage?"

Le concierge s'épanouit avec réserve.

"Monsieur Peloux! Je suis ravi de voir monsieur, monsieur n'a pas changé.

--Vous non plus, Ernest. Madame va bien?"

Il parlait de profil, attentif aux persiennes fermées du premier étage.