# Chéri

## Part 3

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"Toutes, non... mais je puise ma récompense aux plus belles sources du désintéressement, comme vous, Patron.

--Oh! moi...."

Il craignait et souhaitait la question qui ne manquait pas de suivre :

--Toujours de même, Patron? Vous vous obstinez?

--Je m'obstine, madame Léa, j'ai encore eu une lettre de Liane, au courrier de midi. Elle dit qu'elle est seule, que je n'ai pas de raisons de m'obstiner, que ses deux amis sont éloignés.

--Alors?

--Alors, je pense que ce n'est pas vrai.... Je m'obstine parce qu'elle s'obstine. Elle a honte, qu'elle dit, d'un homme qui a un métier, surtout un métier qui oblige de se lever à bon matin, de faire son entraînement tous les jours, de donner des leçons de boxe et de gymnastique raisonnée. Pas plus tôt qu'on se retrouve, pas plus tôt que c'est la scène. "On croirait "vraiment, qu'elle crie, que je ne suis pas "capable de nourrir l'homme que j'aime!" C'est d'un beau sentiment, je ne contredis pas, mais ce n'est pas dans mes idées. Chacun a ses bizarreries. Comme vous dites si bien, madame Léa : c'est une affaire de conscience."

Ils causaient à demi-voix sous les arbres; lui pudique et nu, elle vêtue de blanc, les joues colorées d'un rose vigoureux. Ils savouraient leur amitié réciproque, née d'une inclination pareille vers la simplicité, vers la santé, vers une sorte de gentilhommerie du monde bas. Pourtant Léa ne se fût point choquée que Patron reçût, d'une belle Liane haut cotée, des cadeaux de poids. "Donnant, donnant." Et elle essayait de corrompre, avec des arguments d'une équité antique, la "bizarrerie" de Patron. Leurs causeries lentes, qui réveillaient un peu chaque fois les deux mêmes dieux,--l'amour, l'argent,--s'écartaient de l'argent et de l'amour pour revenir à Chéri, à sa blâmable éducation, à sa beauté "inoffensive au fond", disait Léa; à son caractère "qui n'en est pas un", disait Léa. Causeries où se satisfaisaient leur besoin de confiance et leur répugnance pour des mots nouveaux ou des idées nouvelles, causeries troublées par l'apparition saugrenue de Chéri qu'ils croyaient endormi ou roulant sur une route chaude, Chéri qui surgissait, demi-nu mais armé d'un livre de comptes et le stylo derrière l'oreille.

"Voyez accolade! admirait Patron. Il a tout du caissier.

--Qu'est-ce que je vois? s'écriait de loin Chéri, trois cent vingt francs d'essence? On la boit! nous sommes sortis quatre fois depuis quinze jours! et soixante-dix-sept francs d'huile!

--L'auto va au marché tous les jours, répondait Léa. A propos ton chauffeur a repris trois fois du gigot à déjeuner, il paraît. Tu ne trouves pas que ça excède un peu nos conventions?... Quand tu ne digères pas une addition, tu ressembles à ta mère."

A court de riposte, il demeurait un moment incertain, oscillant sur ses pieds fins, balancé par cette grâce volante de petit Mercure qui faisait pâmer et glapir Mme Peloux : "Moi à dix-huit ans! Des pieds ailés, des pieds ailés!" Il cherchait une insolence et frémissait de tout son visage, la bouche entrouverte, le front en avant, dans une attitude tendue qui rendait évidente et singulière l'inflexion satanique des sourcils relevés sur la tempe.

"Ne cherche pas, va, disait bonnement Léa. Oui, tu me hais. Viens m'embrasser. Beau démon. Ange maudit. Petit serin...."

Il venait, vaincu par le son de la voix et offensé par les paroles. Patron, devant le couple, laissait de nouveau fleurir la vérité sur ses lèvres pures :

"Pour un physique avantageux, vous avez un physique avantageux. Mais moi, quand je vous regarde, monsieur Chéri, il me semble que si j'étais une femme, je me dirais : "Je repasserai dans une dizaine d'années."

--Tu entends, Léa, il dit dans une dizaine d'années, insinuait Chéri en écartant de lui la tête penchée de sa maîtresse. Qu'est-ce que tu en penses?"

Mais elle ne daignait pas entendre et tapotait, de la main, le jeune corps qui lui devait sa vigueur renaissante, n'importe où, sur la joue, sur la jambe, sur la fesse, avec un plaisir irrévérencieux de nourrice.

"Quel contentement ça vous donne, d'être méchant?" demandait alors Patron à Chéri.

Chéri enveloppait l'hercule lentement, tout entier, d'un regard barbare, impénétrable, avant de répondre :

"Ça me console. Tu ne peux pas comprendre."

A la vérité, Léa n'avait, au bout de trois mois d'intimité, rien compris à Chéri. Si elle parlait encore, à Patron qui ne venait plus que le dimanche, à Berthellemy-le-Desséché qui arrivait sans qu'elle l'invitât mais s'en allait deux heures après, de "rendre Chéri à ses chères études", c'était par une sorte de tradition, et comme pour s'excuser de l'avoir gardé si longtemps. Elle se fixait des délais, chaque fois dépassés. Elle attendait.

"Le temps est si beau... et puis sa fugue à Paris l'a fatigué, la semaine dernière.... Et puis, il vaut mieux que je me donne une bonne indigestion de lui...."

Elle attendait en vain, pour la première fois de sa vie, ce qui ne lui avait jamais manqué : la confiance, la détente, les aveux, la sincérité, l'indiscrète expansion d'un jeune amant,--ces heures de nuit totale où la gratitude quasi filiale d'un adolescent verse sons retenue des larmes, des confidences, des rancunes, au sein chaleureux d'une mûre et sûre amie.

"Je les ai tous eus, songeait-elle obstinée, j'ai toujours su ce qu'ils valaient, ce qu'ils pensaient et ce qu'ils voulaient. Et ce gosse-là, ce gosse-là.... Ce serait un peu fort."

Robuste à présent, fier de ses dix-neuf ans, gai à table, impatient au lit, il ne livrait rien de lui que lui-même, et restait mystérieux comme une courtisane. Tendre? oui, si la tendresse peut percer dans le cri involontaire, le geste des bras refermés. Mais la "méchanceté" lui revenait avec la parole, et la vigilance à se dérober. Combien de fois, vers l'aube, Léa tenant dans ses bras son amant contenté, assagi, l'oeil mi-fermé avec un regard, une bouche, où la vie revenait comme si chaque matin et chaque étreinte le recréaient plus beau que la veille, combien de fois, vaincue elle-même à cette heure-là par l'envie de conquérir et la volupté de confesser, avait-elle appuyé son front contre le front de Chéri :

"Dis... parle... dis-moi...."

Mais nul aveu ne montait de la bouche arquée, et guère d'autres paroles que des apostrophes boudeuses ou enivrées, avec ce nom de "Nounoune" qu'il lui avait donné quand il était petit et qu'aujourd'hui il lui jetait du fond de son plaisir, comme un appel au secours.

"Oui, je t'assure, un chinois ou un nègre", avouait- elle à Anthime de Berthellemy; et elle ajoutait : "je ne peux pas t'expliquer", nonchalante et malhabile à définir l'impression, confuse et forte, que Chéri et elle ne parlaient pas la même langue.

Septembre finissait quand ils revinrent à Paris. Chéri retournait à Neuilly pour "épater", dès le premier soir, Mme Peloux. Il brandissait des chaises, cassait des noix d'un coup de poing, sautait sur le billard et jouait au cow-boy dans le jardin, aux trousses des chiens de garde épouvantés.

"Ouf, soupirait Léa en rentrant seule dans sa maison de l'avenue Bugeaud. Que c'est bon, un lit vide!"

Mais le lendemain soir, pendant qu'elle savourait son café de dix heures en se défendant de trouver la soirée longue et la salle à manger vaste, l'apparition soudaine de Chéri, debout dans le cadre de la porte, Chéri venu sur ses pieds ailés et muets, lui arrachait un cri nerveux. Ni aimable, ni loquace, il accourait à elle.

"Tu n'es pas fou?"

Il haussait les épaules, il dédaignait de se faire comprendre : il accourait à elle. Il ne la questionnait pas : "Tu m'aimes? Tu m'oubliais déjà?" Il accourait à elle.

Un moment après, ils gisaient au creux du grand lit de Léa, tout forgé d'acier et de cuivre. Chéri feignait le sommeil, la langueur, pour pouvoir mieux serrer les dents et fermer les yeux, en proie à une fureur de mutisme. Mais elle l'écoutait quand même, couchée contre lui, elle écoutait avec délices la vibration légère, le tumulte lointain et comme captif dont résonne un corps qui nie son angoisse, sa gratitude et son amour.

"Pourquoi ta mère ne me l'a-t-elle pas appris elle-même hier soir en dînant?

--Elle trouve plus convenable que ce soit moi.

--Non?

--Qu'elle dit.

--Et toi?

--Et moi, quoi?

--Tu trouves ça aussi plus convenable?"

Chéri leva sur Léa un regard indécis.

"Oui."

Il parut penser et répéta :

"Oui, c'est mieux, voyons."

Pour ne le point gêner, Léa détourna les yeux vers la fenêtre. Une pluie chaude noircissait ce matin d'août et tombait droite sur les trois platanes, déjà roussis, de la cour plantée. "On croirait l'automne", remarqua Léa, et elle soupira.

"Qu'est-ce que tu as?" demanda Chéri. Elle le regarda, étonnée :

"Mais je n'ai rien, je n'aime pas cette pluie.

--Ah! bon, je croyais....

--Tu croyais?

--Je croyais que tu avais de la peine."

Elle ne put s'empêcher de rire franchement.

"Que j'avais de la peine parce que tu vas te marier? Non, écoute... tu es... tu es drôle...."

Elle éclatait rarement de rire, et sa gaieté vexa Chéri. Il haussa les épaules et alluma une cigarette avec sa grimace habituelle, le menton trop tendu, la lèvre inférieure avancée.

"Tu as tort de fumer avant le déjeuner", dit Léa.

Il répliqua quelque chose d'impertinent qu'elle n'entendit pas, occupée qu'elle était tout à coup d'écouter le son de sa propre voix et l'écho de son conseil quotidien, machinal, répercuté jusqu'au fond de cinq années écoulées.... "Ça me fait comme la perspective dans les glaces", songea-t- elle. Puis elle remonta d'un petit effort vers la réalité et la bonne humeur.

"Une chance que je passe bientôt la consigne à une autre, pour le tabac à jeun! dit-elle à Chéri.

--Celle-là, elle n'a pas voix au chapitre, déclara Chéri. Je l'épouse, n'est-ce pas? Qu'elle baise la trace de mes pieds divins, et qu'elle bénisse sa destinée. Et ça va comme ça."

Il exagéra la saillie de son menton, serra les dents sur son fume- cigarette, écarta les lèvres et ne réussit à ressembler ainsi, dans son pyjama de soie immaculé, qu'à un prince asiatique, pâli dans l'ombre impénétrable des palais.

Léa, nonchalante dans son saut-de-lit rose, d'un rose qu'elle nommait "obligatoire", remuait des pensées qui la fatiguaient et qu'elle se décida à jeter, une à une, contre le calme feint de Chéri :

"Enfin, cette petite, pourquoi l'épouses-tu?"

Il s'accouda des deux bras à une table, imita inconsciemment le visage composé de Mme Peloux :

"Tu comprends, ma chère....

--Appelle-moi Madame, ou Léa. Je ne suis ni ta femme de chambre, ni un copain de ton âge."

Elle parlait sec, redressée dans son fauteuil, sans élever la voix. Il voulut riposter, brava la belle figure un peu meurtrie sous la poudre, et les yeux qui le couvraient d'une lumière si bleue et si franche, puis il mollit et céda d'une manière qui ne lui était pas habituelle :

"Nounoune, tu me demandes de t'expliquer.... N'est-ce pas, il faut faire une fin. Et puis, il y a de gros intérêts en jeu.

--Lesquels?

--Les miens, dit-il sans sourire. La petite a une fortune personnelle.

--De son père?"

Il bascula, les pieds en l'air.

"Ah! je ne sais pas. T'en as des questions! Je pense. La belle Marie- Laure ne prélève pas quinze cents billets sur sa cassette particulière, hein? Quinze cents billets, et des bijoux de monde bien.

--Et toi?

--Moi, j'ai plus, dit-il avec orgueil.

--Alors, tu n'as pas besoin d'argent."

Il hocha sa tête lisse où le jour courut en moires bleues.

"Besoin, besoin ... tu sais bien que nous ne comprenons pas l'argent de la même façon. C'est une chose sur laquelle nous ne nous entendons pas.

--Je te rends cette justice que tu m'as épargné ce sujet de conversation pendant cinq ans."

Elle se pencha, mit une main sur le genou de Chéri :

"Dis-moi, petit, qu'est-ce que tu as économisé sur tes revenus, depuis cinq ans?"

Il bouffonna, rit, roula aux pieds de Léa, mais elle l'écarta du pied.

"Sincèrement, dis.... Cinquante mille par an, ou soixante? Dis-le donc, soixante? soixante-dix?"

Il s'assit sur le tapis, renversa sa tête sur les genoux de Léa.

"Je ne les vaux donc pas?"

Il s'étalait en plein jour, tournait la nuque, ouvrait tout grands ses yeux qui semblaient noirs, mais dont Léa connaissait la sombre couleur brune et rousse. Elle toucha de l'index, comme pour désigner et choisir ce qu'il y avait de plus rare dans tant de beauté, les sourcils, les paupières, les coins de la bouche. Par moments, la forme de cet amant qu'elle méprisait un peu lui inspirait une sorte de respect. "Être beau à ce point-là, c'est une noblesse", pensait-elle.

"Dis-moi, petit.... Et la jeune personne, dans tout ça? Comment est-elle avec toi?

--Elle m'aime. Elle m'admire. Elle ne dit rien.

--Et toi, comment es-tu avec elle?

--Je ne suis pas, répondit-il avec simplicité.

--Jolis duos d'amour", dit Léa rêveuse.

Il se releva à demi, s'assit en tailleur :

"Je trouve que tu t'occupes beaucoup d'elle, dit-il sévèrement. Tu ne penses donc pas à toi, dans ce cataclysme?"

Elle regarda Chéri avec un étonnement qui la rajeunissait, les sourcils hauts et la bouche entrouverte.

"Oui, toi, Léa. Toi, la victime. Toi, le personnage sympathique dans la chose, puisque je te plaque."

Il avait un peu pâli et semblait, en rudoyant Léa, se blesser lui-même. Léa sourit :

"Mais, mon chéri, je n'ai pas l'intention de rien changer à mon existence. Pendant une huitaine, je retrouverai de temps en temps dans mes tiroirs une paire de chaussettes, une cravate, un mouchoir.... Et quand je dis une huitaine... ils sont très bien rangés, tu sais, mes tiroirs. Ah! et puis je ferai remettre à neuf la salle de bains. J'ai une idée de pâte de verre.... "

Elle se tut et prit une mine gourmande, en dessinant du doigt dans l'air un plan vague. Chéri ne désarmait pas son regard vindicatif.

"Tu n'es pas content? Qu'est-ce que tu voudrais? Que je retourne en Normandie cacher ma douleur? Que je maigrisse? Que je ne me teigne plus les cheveux? Que madame Peloux accoure à mon chevet?"

Elle imita la trompette de Mme Peloux en battant des avant-bras :

"L'ombre d'elle-même! l'ombre d'elle-même! La "malheureuse a vieilli de cent ans! de cent ans!" C'est ça que tu voudrais?"

Il l'avait écoutée avec un sourire brusque et un frémissement des narines qui était peut-être de l'émotion :

"Oui", cria-t-il.

Léa posa sur les épaules de Chéri ses bras polis, nus et lourds :

"Mon pauvre gosse! Mais j'aurais dû déjà mourir quatre ou cinq fois, à ce compte-là! Perdre un petit amant.... Changer un nourrisson méchant...."

Elle ajouta plus bas, légère :

"J'ai l'habitude.

--On le sait, dit-il âprement. Et je m'en fous! Ça, oui, je m'en fous bien, de ne pas avoir été ton premier amant! Ce que j'aurais voulu, ou plutôt ce qui aurait été... convenable... propre... c'est que je sois le dernier."

Il fit tomber, d'un tour d'épaules, les bras superbes.

"Au fond, ce que j'en dis, n'est-ce pas, c'est pour toi.

--Je comprends parfaitement. Toi, tu t'occupes de moi, moi je m'occupe de ta fiancée, tout ça, c'est très bien, très naturel. On voit que ça se passe entre grands coeurs."

Elle se leva, attendant qu'il répondît quelque goujaterie, mais il se tut et elle souffrit de voir pour la première fois, sur le visage de Chéri, une sorte de découragement.

Elle se pencha, mit ses mains sous les aisselles de Chéri :

"Allons, viens, habille-toi. Je n'ai que ma robe à mettre, je suis prête en dessous, qu'est-ce que tu veux qu'on fasse par un temps pareil, sinon aller chez Schwabe te choisir une perle? Il faut bien que je te fasse un cadeau de noces."

Il bondit, avec un visage étincelant :

"Chouette! Oh, chic, une perle pour la chemise! une un peu rosée, je sais laquelle!

--Jamais de la vie, une blanche, quelque chose de mâle, voyons! Moi aussi, je sais laquelle. Encore la ruine! Ce que je vais en faire, des économies, sans toi!"

Chéri reprit son air réticent :

"Ça, ça dépend de mon successeur."

Léa se retourna au seuil du boudoir et montra son plus gai sourire, ses fortes dents de gourmande, le bleu frais de ses yeux habilement bistrés :

"Ton successeur? Quarante sous et un paquet de tabac! Et un verre de cassis le dimanche, c'est tout ce que ça vaut! Et je doterai tes gosses!"

Ils devinrent tous deux très gais, pendant les semaines qui suivirent. Les fiançailles officielles de Chéri les séparaient chaque jour quelques heures, parfois une ou deux nuits. "Il faut donner confiance", affirmait Chéri. Léa, que Mme Peloux écartait de Neuilly, cédait à la curiosité et posait cent questions à Chéri important, lourd de secrets qu'il répandait dès le seuil, et qui jouait à l'escapade chaque fois qu'il retrouvait Léa :

"Mes amis! criait-il un jour en coiffant de son chapeau le buste de Léa. Mes amis, qu'est-ce qu'on voit au Peloux's Palace depuis hier!

--Ôte ton chapeau de là, d'abord. Et puis n'invoque pas ta vermine d'amis ici. Qu'est-ce qu'il y a encore?"

Elle grondait, en riant d'avance.

"Y a le feu, Nounoune! Le feu parmi ces dames! Marie-Laure et Mame Peloux qui se peignent au- dessus de mon contrat!

--Non?

--Si! c'est un spectacle magnifique. (Gare les hors-d'oeuvre que je te fasse les bras de Mame Peloux....) "Le régime dotal! le régime dotal! Pour quoi pas le conseil judiciaire? C'est une insulte personnelle! personnelle! La situation de fortune de mon fils!... Apprenez, Madame.... "

--Elle l'appelait Madame?

--Large comme un parapluie. "Apprenez, Madame, que mon fils n'a pas un sou de dettes depuis sa majorité, et la liste des valeurs achetées depuis mil neuf cent dix représente...." Représente ci, représente ça, représente mon nez, représente mon derrière.... Enfin, Catherine de Médicis en plus diplomate, quoi!"

Les yeux bleus de Léa brillaient de larmes de rire.

"Ah! Chéri! tu n'as jamais été si drôle depuis que je te connais. Et l'autre, la belle Marie-Laure?

--Elle, oh! terrible, Nounoune. Cette femme-là doit avoir un quarteron de cadavres derrière elle. Toute en vert jade, ses cheveux roux, sa peau... enfin, dix-huit ans, et le sourire. La trompette de ma mère vénérée ne lui a pas fait bouger un cil. Elle a attendu la fin de la charge pour répondre : "Il vaudrait peut- être mieux, chère Madame, ne pas mentionner trop haut les économies réalisées par votre fils pendant les années mil neuf cent dix et suivantes...."

--Pan, dans l'oeil!... dans le tien. Où étais-tu, pendant ce temps-là?

--Moi? Dans la grande bergère.

--Tu étais là?"

Elle cessa de rire et de manger.

--Tu étais là? et qu'est-ce que tu as fait?

--Un mot spirituel... naturellement. Mame Peloux empoignait déjà un objet de prix pour venger mon honneur, je l'ai arrêtée, sans me lever : "Mère adorée, de la douceur. Imite-moi, imite ma charmante belle- mère, qui est tout miel... et tout sucre." C'est là- dessus que j'ai eu la communauté réduite aux acquêts.

--Je ne comprends pas.

--Les fameuses plantations de canne que le pauvre petit prince Ceste a laissées par testament à Marie-Laure....

--Oui....

--Faux testament. Famille Ceste très excitée! Procès possible! Tu saisis?"

Il jubilait.

"Je saisis, mais comment connais-tu cette histoire?

--Ah! voilà. La vieille Lili vient de s'abattre de tout son poids sur le cadet Ceste, qui a dix-sept ans et des sentiments pieux....

--La vieille Lili? quelle horreur!

--...et le cadet Ceste lui a murmuré cette idylle, parmi des baisers....

--Chéri! j'ai mal au coeur!

--...et la vieille Lili m'a repassé le tuyau au jour de maman, dimanche dernier. Elle m'adore, la vieille Lili! Elle est pleine de considération pour moi, parce que je n'ai jamais voulu coucher avec elle!

--Je l'espère bien, soupira Léa. C'est égal...."

Elle réfléchissait et Chéri trouva qu'elle manquait d'enthousiasme.

"Hein, dis, je suis épatant? Dis?"

Il se penchait au-dessus de la table et la nappe blanche, la vaisselle où jouait le soleil l'éclairaient comme une rampe.

"Oui...."

"C'est égal", songeait-elle, "cette empoisonneuse de Marie-Laure l'a proprement traité de barbeau..."

"II y a du fromage à la crème, Nounoune?

--Oui...."

"... et il n'a pas plus sauté en l'air que si elle lui jetait une fleur...."

"Nounoune, tu me donneras l'adresse? l'adresse des coeurs à la crème, pour mon nouveau cuisinier que j'ai engagé pour octobre?

--Penses-tu! on les fait ici. Un cuisinier, voyez sauce aux moules et vol-au-vent!"

"... il est vrai que depuis cinq ans, j'entretiens à peu près cet enfant.... Mais il a tout de même trois cent mille francs de rente. Voilà. Est-on un barbeau quand on a trois cent mille francs de rente? Ça ne dépend pas du chiffre, ça dépend de la mentalité.... Il y a des types à qui j'aurais pu donner un demi-million et qui ne seraient pas pour cela des barbeaux.... Mais Chéri? et pourtant, je ne lui ai jamais donné d'argent.... Tout de même...."

"Tout de même, éclata-t-elle... elle t'a traité de maquereau!

--Qui ça?

--Marie-Laure!"

Il s'épanouit et eut l'air d'un enfant :

"N'est-ce pas? n'est-ce pas, Nounoune, c'est bien ça qu'elle a voulu dire?

--Il me semble!"

Chéri leva son verre empli d'un vin de Château-Chalon, coloré comme de l'eau-de-vie :

"Vive Marie-Laure! Quel compliment, hein! Et qu'on m'en dise autant quand j'aurai ton âge, je n'en demande pas plus!

--Si ça suffit à ton bonheur...."

Elle l'écouta distraitement jusqu'à la fin du déjeuner. Habitué aux demi- silences de sa sage amie, il se contenta des apostrophes maternelles et quotidiennes : "Prends le pain le plus cuit.... Ne mange pas tant de mie fraîche.... Tu n'as jamais su choisir un fruit..." tandis que, maussade en secret, elle se gourmandait : "Il faudrait pourtant que je sache ce que je veux! qu'est-ce que j'aurais voulu? Qu'il se dresse en pied : "Madame, vous m'insultez! Madame, je ne suis pas ce que vous croyez!" Au fond, je suis responsable. Je l'ai élevé à la coque, je l'ai gavé de tout.... A qui l'idée serait-elle venue qu'il aurait un jour l'envie de jouer au père de famille? Elle ne m'est pas venue, à moi! En admettant qu'elle me soit venue, comme dit Patron : "le sang, c'est le sang!" Même s'il avait accepté les propositions de Gladys, il n'aurait fait qu'un tour, le sang de Patron, si on avait parlé de marée à portée de ses oreilles. Mais Chéri, il a du sang de Chéri, lui. Il a...."

"Qu'est-ce que tu disais, petit? s'interrompit-elle, je n'écoutais pas.

--Je disais que jamais, tu m'entends, jamais rien ne m'aura fait rigoler comme mon histoire avec Marie-Laure!"

"Voilà, acheva Léa en elle-même, lui, ça le fait rigoler."

Elle se leva d'un mouvement las. Chéri passa un bras sous sa taille, mais elle l'écarta.

"C'est quel jour, ton mariage, déjà?

--Lundi en huit."

Il semblait si innocent et si détaché qu'elle s'effara :

"C'est fantastique!

--Pourquoi fantastique, Nounoune?

--Tu n'as réellement pas l'air d'y songer!

--Je n'y songe pas, dit-il d'une voix tranquille. Tout est réglé. Cérémonie à deux heures, comme ça on ne s'affole pas pour le grand déjeuner. Five o'clock chez Charlotte Peloux. Et puis les sleepings, l'Italie, les lacs....

--Ça se reporte donc, les lacs?

--Ça se reporte. Des villas, des hôtels, des autos, des restaurants... Monte-Carlo, quoi!

--Mais elle! il y a elle....

--Bien sûr, il y a elle. Il n'y a pas beaucoup elle, mais il y a elle.

--Et il n'y a plus moi."

Chéri n'attendait pas la petite phrase et le laissa voir. Un tournoiement maladif des prunelles, une décoloration soudaine de la bouche le défigurèrent. Il reprit haleine avec précaution pour qu'elle ne l'entendît pas respirer et redevint pareil à lui-même :

"Nounoune, il y aura toujours toi.

--Monsieur me comble.

--Il y aura toujours toi, Nounoune...--il rit maladroitement--dès que j'aurai besoin que tu me rendes un service."

