Part 2
Elle regarda son fils sans colère, habituée à son insolence, s'assit dignement, les pieds ballants, au fond d'une bergère trop haute pour ses jambes courtes. Elle chauffait dans sa main un verre d'eau-de-vie. Léa, balancée dans un rocking, jetait de temps en temps les yeux sur Chéri, Chéri vautré sur le rotin frais, son gilet ouvert, une cigarette à demi éteinte à la lèvre, une mèche sur le sourcil,--et elle le traitait flatteusement, tout bas, de belle crapule.
Ils demeuraient côte à côte, sans effort pour plaire ni parler, paisibles et en quelque sorte heureux. Une longue habitude l'un de l'autre les rendait au silence, ramenait Chéri à la veulerie et Léa à la sérénité. A cause de la chaleur qui augmentait, Mme Peloux releva jusqu'aux genoux sa jupe étroite, montra ses petits mollets de matelot, et Chéri arracha rageusement sa cravate, geste que Léa blâma d'un : "Tt... tt..." de langue.
"Oh! laisse-le, ce petit, protesta, comme du fond d'un songe, Mme Peloux. Il fait si chaud.... Veux-tu un kimono, Léa?
--Non, merci. Je suis très bien."
Ces abandons de l'après-midi l'écoeuraient. Jamais son jeune amant ne l'avait surprise défaite, ni le corsage ouvert, ni en pantoufles dans le jour. "Nue, si on veut", disait-elle, "mais pas dépoitraillée". Elle reprit son journal illustré et ne le lut pas. "Cette mère Peloux et son fils ", songeait-elle, " mettez-les devant une table bien servie ou menez-les à la campagne,--crac : la mère ôte son corset et le fils son gilet. Des natures de bistrots en vacances." Elle leva les yeux vindicativement sur le bistrot incriminé et vit qu'il dormait, les cils rabattus sur ses joues blanches, la bouche close. L'arc délicieux de la lèvre supérieure, éclairé par en dessous, retenait à ses sommets deux points de lumière argentée, et Léa s'avoua qu'il ressemblait beaucoup plus à un dieu qu'à un marchand de vins. Sans se lever, elle cueillit délicatement entre les doigts de Chéri une cigarette fumante, et la jeta au cendrier. La main du dormeur se détendit et laissa tomber comme des fleurs lasses ses doigts fuselés, armés d'ongles cruels, main non point féminine, mais un peu plus belle qu'on ne l'eût voulu, main que Léa avait cent fois baisée sans servilité, baisée pour le plaisir, pour le parfum....
Elle regarda, par-dessus son journal, du côté de Mme Peloux. "Dort-elle aussi?" Léa aimait que la sieste de la mère et du fils lui donnât, à elle bien éveillée, une heure de solitude morale parmi la chaleur, l'ombre et le soleil.
Mais Mme Peloux ne dormait point. Elle se tenait bouddhique dans sa bergère, regardant droit devant elle et suçant sa fine-champagne avec une application de nourrisson alcoolique.
"Pourquoi ne dort-elle pas? se demanda Léa. C'est dimanche. Elle a bien déjeuné. Elle attend les vieilles frappes de son jour à cinq heures. Par conséquent, elle devrait dormir. Si elle ne dort pas, c'est qu'elle fait quelque chose de mal."
Elles se connaissaient depuis vingt-cinq ans. Intimité ennemie de femmes légères qu'un homme enrichit puis délaisse, qu'un autre homme ruine,-- amitié hargneuse de rivales à l'affût de la première ride et du cheveu blanc. Camaraderie de femmes positives, habiles aux jeux financiers, mais l'une avare et l'autre sybarite.... Ces liens comptent. Un autre lien plus fort venait les unir sur le tard : Chéri.
* * * * *
Léa se souvenait de Chéri enfant, merveille aux longues boucles. Tout petit, il ne s'appelait pas encore Chéri, mais seulement Fred.
Chéri, tour à tour oublié et adoré, grandit entre les femmes de chambre décolorées et les longs valets sardoniques. Bien qu'il eût mystérieusement apporté, en naissant, l'opulence, on ne vit nulle miss, nulle fraulein auprès de Chéri, préservé à grands cris de "ces goules"....
"Charlotte Peloux, femme d'un autre âge!" disait familièrement le vieux, tari, expirant et indestructible baron de Berthellemy, "Charlotte Peloux, je salue en vous la seule femme de moeurs légères qui ait osé élever son fils en fils de grue! Femme d'un autre âge, vous ne lisez pas, vous ne voyagez jamais, vous vous occupez de votre seul prochain, et vous faites élever votre enfant par les domestiques. Comme c'est pur! comme c'est About! comme c'est même Gustave Droz! et dire que vous n'en savez rien!"
Chéri connut donc toutes les joies d'une enfance dévergondée. Il recueillit, zézayant encore, les bas racontars de l'office. Il partagea les soupers clandestins de la cuisine. Il eut les bains de lait d'iris dans la baignoire de sa mère, et les débarbouillages hâtifs avec le coin d'une serviette. Il endura l'indigestion de bonbons, et les crampes d'inanition quand on oubliait son dîner. Il s'ennuya, demi-nu et enrhumé, aux fêtes des Fleurs où Charlotte Peloux l'exhibait, assis dans des roses mouillées; mais il lui arriva de se divertir royalement à douze ans, dans une salle de tripot clandestin où une dame américaine lui donnait pour jouer des poignées de louis et l'appelait "petite chef-d'oeuvre". Vers le même temps, Mme Peloux donna à son fils un abbé précepteur qu'elle remercia au bout de dix mois "parce que", avoua-t-elle, "cette robe noire que je voyais partout traîner dans la maison, ça me faisait comme si j'avais recueilli une parente pauvre--et Dieu sait qu'il n'y a rien de plus attristant qu'une parente pauvre chez soi!"
A quatorze ans, Chéri tâta du collège. Il n'y croyait pas. Il défiait toute geôle et s'échappa. Non seulement Mme Peloux trouva l'énergie de l'incarcérer à nouveau, mais encore, devant les pleurs et les injures de son fils, elle s'enfuit, les mains sur les oreilles, en criant : "Je ne veux pas voir ça! Je ne veux pas voir ça!" Cri si sincère qu'en effet elle s'éloigna de Paris, accompagnée d'un homme jeune mais peu scrupuleux pour revenir deux ans plus tard, seule. Ce fut sa dernière faiblesse amoureuse.
Elle retrouva Chéri grandi trop vite, creux, les yeux fardés de cerne, portant des complets d'entraîneur et parlant plus gras que jamais. Elle se frappa les seins et arracha Chéri à l'internat. Il cessa tout à fait de travailler, voulut chevaux, voitures, bijoux, exigea des mensualités rondes et, au moment que sa mère se frappa les seins en poussant des appels de paonne, il l'arrêta par ses mots :
"Mame Peloux, ne vous bilez pas. Ma mère vénérée, s'il n'y a que moi pour te mettre sur la paille, tu risques fort de mourir bien au chaud sous ton couvre-pied américain. Je n'ai pas de goût pour le conseil judiciaire. Ta galette, c'est la mienne. Laisse-moi faire. Les amis, ça se rationne avec des dîners et du champagne. Quant à ces dames, vous ne voudriez pourtant pas, Mame Peloux, que fait comme vous m'avez fait, je dépasse avec elles l'hommage du bibelot artistique,--et encore!"
Il pirouetta, tandis qu'elle versait de douces larmes et se proclamait la plus heureuse des mères. Quand Chéri commença d'acheter des automobiles, elle trembla de nouveau, mais il lui recommanda : "L'oeil à l'essence, s'il vous plaît, Mame Peloux!" et vendit ses chevaux. Il ne dédaignait pas d'éplucher les livres des deux chauffeurs; il calculait vite, juste, et les chiffres qu'il jetait sur le papier juraient, élancés, renflés, agiles, avec sa grosse écriture assez lente.
Il passa dix-sept ans, en tournant au petit vieux, au rentier tatillon. Toujours beau, mais maigre, le souffle raccourci. Plus d'une fois Mme Peloux le rencontra dans l'escalier de la cave, d'où il revenait de compter les bouteilles dans les casiers.
"Crois-tu! disait Mme Peloux à Léa, c'est trop beau!
--Beaucoup trop, répondait Léa, ça finira mal. Chéri, montre ta langue?"
Il la tirait avec une grimace irrévérencieuse; et d'autres vilaines manières qui ne choquaient point Léa, amie trop familière, sorte de marraine-gâteau qu'il tutoyait.
"C'est vrai, interrogeait Léa, qu'on t'a vu au bar avec la vieille Lili, cette nuit, assis sur ses genoux?
--Ses genoux! gouaillait Chéri. Y a longtemps qu'elle n'en a plus, de genoux! Ils sont noyés.
--C'est vrai, insistait Léa plus sévère, qu'elle t'a fait boire du gin au poivre? Tu sais que ça fait sentir mauvais de la bouche?"
Un jour Chéri, blessé, avait répondu à l'enquête de Léa :
"Je ne sais pas pourquoi tu me demandes tout ça, tu as bien dû voir ce que je faisais, puisque tu y étais, dans le petit cagibi du fond, avec Patron le boxeur!
--C'est parfaitement exact, répondit Léa impassible. Il n'a rien du petit claqué, Patron, tu sais? Il a d'autres séductions qu'une petite gueule de quatre sous et des yeux au beurre noir."
Cette semaine-là, Chéri fit grand bruit la nuit à Montmartre et aux Halles, avec des dames qui l'appelaient "ma gosse" et "mon vice", mais il n'avait le feu nulle part, il souffrait de migraines et toussait de la gorge. Et Mme Peloux, qui confiait à sa masseuse, à Mme Ribot, sa corsetière, à la vieille Lili, à Berthellemy-le-Desséché, ses angoisses nouvelles : "Ah! pour nous autres mères, quel calvaire, la vie!" passa avec aisance de l'état de plus-heureuse-des- mères à celui de mère- martyre.
* * * * *
Un soir de juin, qui rassemblait sous la serre de Neuilly Mme Peloux, Léa et Chéri, changea les destins du jeune homme et de la femme mûre. Le hasard dispersant pour un soir les "amis" de Chéri,--un petit liquoriste en gros, le fils Boster, et le vicomte Desmond, parasite à peine majeur, exigeant et dédaigneux,--ramenait Chéri à la maison maternelle où l'habitude conduisait aussi Léa.
Vingt années, un passé fait de ternes soirées semblables, le manque de relations, cette défiance aussi, et cette veulerie qui isolent vers la fin de leur vie les femmes qui n'ont aimé que d'amour, tenaient l'une devant l'autre, encore un soir, en attendant un autre soir, ces deux femmes, l'une à l'autre suspectes. Elles regardaient toutes deux Chéri taciturne, et Mme Peloux, sans force et sans autorité pour soigner son fils, se bornait à haïr un peu Léa, chaque fois qu'un geste penchait, près de la joue pâle, de l'oreille transparente de Chéri, la nuque blanche et la joue sanguine de Léa. Elle eût bien saigné ce cou robuste de femme, où les colliers de Vénus commençaient de meurtrir la chair, pour teindre de rosé le svelte lis verdissant,--mais elle ne pensait pas même à conduire son bien-aimé aux champs.
"Chéri, pourquoi bois-tu de la fine? grondait Léa.
--Pour ne pas faire affront à Mame Peloux qui boirait seule, répondait Chéri.
--Qu'est-ce que tu fais, demain?
--Sais pas, et toi?
--Je vais partir pour la Normandie.
--Avec?
--Ça ne te regarde pas.
--Avec notre brave Spéleïeff?
--Penses-tu, il y a deux mois que c'est fini, tu retardes. Il est en Russie, Spéleïeff.
--Mon Chéri, où as-tu la tête! soupira Mme Peloux. Tu oublies le charmant dîner de rupture que nous a offert Léa le mois dernier. Léa, tu ne m'as pas donné la recette des langoustines qui m'avaient tellement plu!"
Chéri se redressa, fit briller ses yeux :
"Oui, oui, des langoustines avec une sauce crémeuse, oh! j'en voudrais!
--Tu vois, reprocha Mme Peloux, lui qui a si peu d'appétit, il aurait mangé des langoustines....
--La paix! commanda Chéri. Léa, tu vas sous les ombrages avec Patron?
--Mais non, mon petit; Patron et moi, c'est de l'amitié. Je pars seule.
--Femme riche, jeta Chéri.
--Je t'emmène, si tu veux, on ne fera que manger, boire, dormir....
--C'est où, ton patelin?"
Il s'était levé et planté devant elle.
"Tu vois Honfleur? la côte de Grâce? Oui?... Assieds-toi, tu es vert. Tu sais bien, sur la côte de Grâce, cette porte charretière devant laquelle nous disions toujours en passant, ta mère et moi.... "
Elle se tourna du côté de Mme Peloux : Mme Peloux avait disparu. Ce genre de fuite discrète, cet évanouissement étaient si peu en accord avec les coutumes de Charlotte Peloux, que Léa et Chéri se regardèrent en riant de surprise. Chéri s'assit contre Léa.
"Je suis fatigué, dit-il.
--Tu t'abîmes", dit Léa.
Il se redressa, vaniteux :
"Oh! tu sais, je suis encore assez bien.
--Assez bien... peut-être pour d'autres... mais pas... pas pour moi, par exemple.
--Trop vert?
--Juste le mot que je cherchais. Viens-tu à la campagne, en tout bien tout honneur? Des bonnes fraises, de la crème fraîche, des tartes, des petits poulets grillés.... Voilà un bon régime, et pas de femmes!"
Il se laissa glisser sur l'épaule de Léa et ferma les yeux.
"Pas de femmes.... Chouette.... Léa, dis, es-tu un frère? Oui? Eh bien, partons, les femmes... j'en suis revenu.... Les femmes... je les ai vues."
Il disait ces choses basses d'une voix assoupie, dont Léa écoutait le son plein et doux et recevait le souffle tiède sur son oreille. Il avait saisi le long collier de Léa et roulait les grosses perles entre ses doigts. Elle passa son bras sous la tête de Chéri et le rapprocha d'elle, sans arrière-pensée, confiante dans l'habitude qu'elle avait de cet enfant, et elle le berça.
"Je suis bien, soupira-t-il. T'es un frère, je suis bien...."
Elle sourit comme sous une louange très précieuse. Chéri semblait s'endormir. Elle regardait de tout près les cils brillants, comme mouillés, rabattus sur la joue, et cette joue amaigrie qui portait les traces d'une fatigue sans bonheur. La lèvre supérieure, rasée du matin, bleuissait déjà, et les lampes roses rendaient un sang factice à la bouche....
"Pas de femmes! déclara Chéri comme en songe. Donc... embrasse-moi!"
Surprise, Léa ne bougea pas.
"Embrasse-moi, je te dis!"
Il ordonnait, les sourcils joints, et l'éclat de ses yeux soudain rouverts gêna Léa comme une lumière brusquement rallumée. Elle haussa les épaules et mit un baiser sur le front tout proche. Il noua ses bras au cou de Léa et la courba vers lui.
Elle secoua la tête, mais seulement jusqu'à l'instant où leurs bouches se touchèrent; alors, elle demeura tout à fait immobile et retenant son souffle comme quelqu'un qui écoute. Quand il la lâcha, elle le détacha d'elle, se leva, respira profondément et arrangea sa coiffure qui n'était pas défaite. Puis elle se retourna un peu pâle et les yeux assombris, et sur un ton de plaisanterie :
"C'est intelligent!" dit-elle.
Il gisait au fond d'un rocking et se taisait en la couvant d'un regard actif, si plein de défi et d'interrogations qu'elle dit, après un moment :
"Quoi?
--Rien, dit Chéri, je sais ce que je voulais savoir."
Elle rougit, humiliée, et se défendit adroitement :
"Tu sais quoi? que ta bouche me plaît? Mon pauvre petit, j'en ai embrassé de plus vilaines. Qu'est-ce que ça te prouve? Tu crois que je vais tomber à tes pieds et crier : prends-moi! Mais tu n'as donc connu que des jeunes filles? Penser que je vais perdre la tête pour un baiser!..."
Elle s'était calmée en parlant et voulait montrer son sang-froid.
"Dis, petit, insista-t-elle en se penchant sur lui, crois-tu que ce soit quelque chose de rare dans mes souvenirs, une bonne bouche?"
Elle lui souriait de haut, sûre d'elle, mais elle ne savait pas que quelque chose demeurait sur son visage, une sorte de palpitation très faible, de douleur attrayante, et que son sourire ressemblait à celui qui vient après une crise de larmes.
"Je suis bien tranquille, continua-t-elle. Quand même je te rembrasserais, quand même nous...."
Elle s'arrêta et fit une moue de mépris.
"Non, décidément, je ne nous vois pas dans cette attitude-là.
--Tu ne nous voyais pas non plus dans celle de tout à l'heure, dit Chéri sans se presser. Et pourtant, tu l'as gardée un bon bout de temps. Tu y penses donc, à l'autre? Moi, je ne t'en ai rien dit."
Ils se mesurèrent en ennemis. Elle craignit de montrer un désir qu'elle n'avait pas eu le temps de nourrir ni de dissimuler, elle en voulut à cet enfant, refroidi en un moment et peut-être moqueur.
"Tu as raison, concéda-t-elle légèrement. N'y pensons pas. Je t'offre, nous disions donc, un pré pour t'y mettre au vert, et une table.... La mienne, c'est tout dire.
--On peut voir, répondit Chéri. J'amènerais la Renouhard découverte?
--Naturellement, tu ne la laisserais pas à Charlotte.
--Je paierai l'essence, mais tu nourriras le chauffeur."
Léa éclata de rire.
"Je nourrirai le chauffeur! Ah! ah! fils de Madame Peloux, va! Tu n'oublies rien.... Je ne suis pas curieuse, mais je voudrais entendre ce que ça peut être entre une femme et toi, une conversation amoureuse!"
Elle tomba assise et s'éventa. Un sphinx, de grands moustiques à longues pattes tournaient autour des lampes, et l'odeur du jardin, à cause de la nuit venue, devenait une odeur de campagne. Une bouffée d'acacia entra, si distincte, si active, qu'ils se retournèrent tous deux comme pour la voir marcher.
"C'est l'acacia à grappes rosées, dit Léa à demi-voix.
--Oui, dit Chéri. Mais comme il en a bu, ce soir, de la fleur d'oranger!"
Elle le contempla, admirant vaguement qu'il eût trouvé cela. Il respirait le parfum en victime heureuse, et elle se détourna, craignant soudain qu'il ne l'appelât; mais il l'appela quand même, et elle vint.
Elle vint à lui pour l'embrasser, avec un élan de rancune et d'égoïsme et des pensées de châtiment : "Attends, va.... C'est joliment vrai que tu as une bonne bouche, cette fois-ci, je vais en prendre mon content, parce que j'en ai envie, et je te laisserai, tant pis, je m'en moque, je viens...."
Elle l'embrassa si bien qu'ils se délièrent ivres, assourdis, essoufflés, tremblant comme s'ils venaient de se battre.... Elle se remit debout devant lui qui n'avait pas bougé, qui gisait toujours au fond du fauteuil et elle le défiait tout bas : "Hein?... Hein?..." et elle s'attendait à être insultée. Mais il lui tendit les bras, ouvrit ses belles mains incertaines, renversa une tête blessée et montra entre ses cils l'étincelle double de deux larmes, tandis qu'il murmurait des paroles, des plaintes, tout un chant animal et amoureux où elle distinguait son nom, des "chérie..." des "viens..." des "plus te quitter..." un chant qu'elle écoutait penchée et pleine d'anxiété, comme si elle lui eût, par mégarde, fait très mal.
* * * * *
Quand Léa se souvenait du premier été en Normandie, elle constatait avec équité : "Des nourrissons méchants, j'en ai eu de plus drôles que Chéri. De plus aimables aussi et de plus intelligents. Mais tout de même, je n'en ai pas eu comme celui-là."
"C'est rigolo, confiait-elle, à la fin de cet été de 1906, à Berthellemy- le-Desséché, il y a des moments où je crois que je couche avec un nègre ou un chinois.
--Tu as déjà eu un chinois et un nègre?
--Jamais.
--Alors?
--Je ne sais pas. Je ne peux pas t'expliquer. C'est une impression."
Une impression qui lui était venue lentement, en même temps qu'un étonnement qu'elle n'avait pas toujours su cacher. Les premiers souvenirs de leur idylle n'abondaient qu'en images de mangeaille fine, de fruits choisis, en soucis de fermière gourmette. Elle revoyait, plus pâle au grand soleil, un Chéri exténué qui se traînait sous les charmilles normandes, s'endormait sur les margelles chaudes des pièces d'eau. Léa le réveillait pour le gaver de fraises, de crème, de lait mousseux et de poulets de grain. Comme assommé, il suivait d'un grand oeil vide, à dîner, le vol des éphémères autour de la corbeille de roses, regardait sur son poignet l'heure d'aller dormir, tandis que Léa, déçue et sans rancune, songeait aux promesses que n'avait pas tenues le baiser de Neuilly et patientait bonnement :
"Jusqu'à fin août, si on veut, je le garde à l'épinette. Et puis, à Paris, ouf! je le rends à ses chères études...."
Elle se couchait miséricordieusement de bonne heure pour que Chéri, réfugié contre elle, poussant du front et du nez, creusant égoïstement la bonne place de son sommeil, s'endormît. Parfois, la lampe éteinte, elle suivait une flaque de lune miroitante sur le parquet. Elle écoutait, mêlés au clapotis du tremble et aux grillons qui ne s'éteignent ni nuit ni jour, les grands soupirs de chien de chasse qui soulevaient la poitrine de Chéri.
"Qu'est-ce que j'ai donc que je ne dors pas? se demandait-elle vaguement. Ce n'est pas la tête de ce petit sur mon épaule, j'en ai porté de plus lourdes.... Comme il fait beau.... Pour demain matin, je lui ai commandé une bonne bouillie. On lui sent déjà moins les côtes. Qu'est-ce que j'ai donc que je ne dors pas? Ah! oui, je me rappelle, je vais faire venir Patron le boxeur, pour entraîner ce petit. Nous avons le temps, Patron d'un côté, moi de l'autre, de bien épater Madame Peloux.... "
Elle s'endormait, longue dans les draps frais, bien à plat sur le dos, la tête noire du nourrisson méchant couchée sur son sein gauche. Elle s'endormait, réveillée quelquefois--mais si peu!--par une exigence de Chéri, vers le petit jour.
Le deuxième mois de retraite avait en effet amené Patron, sa grande valise, ses petites haltères d'une livre et demie et ses trousses noires, ses gants de quatre onces, ses brodequins de cuir lacés sur les doigts de pieds;--Patron à la voix de jeune fille, aux longs cils, couvert d'un si beau cuir bruni, comme sa valise, qu'il n'avait pas l'air nu quand il retirait sa chemise. Et Chéri, tour à tour hargneux, veule, ou jaloux de la puissance sereine de Patron, commençait l'ingrate et fructueuse gymnastique des mouvements lents et réitérés.
"Un...sss... deux...sss.... je vous entends pas respirer... trois...sss... Je le vois, votre genou qui trich...sss...."
Le couvert de tilleuls tamisait le soleil d'août. Un tapis rouge épais, jeté sur le gravier, fardait de reflets violets les deux corps nus du moniteur et de l'élève. Léa suivait des yeux la leçon, très attentive. Pendant les quinze minutes de boxe, Chéri, grisé de ses forces neuves, s'emballait, risquait des coups traîtres et rougissait de colère. Patron recevait les swings comme un mur et laissait tomber sur Chéri, du haut de sa gloire olympique, des oracles plus pesants que son poing célèbre.
"Heu là! que vous avez l'oeil gauche curieux. Si je ne l'aurais pas empêché, il venait voir comment qu'il est cousu, mon gant gauche.
--J'ai glissé, rageait Chéri.
--Ça ne provient pas de l'équilibre, poursuivait Patron. Ça provient du moral. Vous ne ferez jamais un boxeur.
--Ma mère s'y oppose, quelle tristesse!
--Même si votre mère ne s'y opposerait pas, vous ne feriez pas un boxeur, parce que vous êtes méchant. La méchanceté, ça ne va pas avec la boxe. Est-ce pas, madame Léa?"
Léa souriait et goûtait le plaisir d'avoir chaud, de demeurer immobile et d'assister aux jeux des deux hommes nus, jeunes, qu'elle comparait en silence : "Est-il beau, ce Patron! Il est beau comme un immeuble. Le petit se fait joliment. Des genoux comme les siens, ça ne court pas les rues, et je m'y connais. Les reins aussi sont... non, seront merveilleux.... Où diable la mère Peloux a-t-elle pêché.... Et l'attache du cou! une vraie statue. Ce qu'il est mauvais! Il rit, on jurerait un lévrier qui va mordre...." Elle se sentait heureuse et maternelle, et baignée d'une tranquille vertu. "Je le changerais bien pour un autre", se disait-elle devant Chéri nu l'après-midi sous les tilleuls, ou Chéri nu le matin sur la couverture d'hermine, ou Chéri nu le soir au bord du bassin d'eau tiède. "Oui, tout beau qu'il est, je le changerais bien, s'il n'y avait pas une question de conscience." Elle confiait son indifférence à Patron.
"Pourtant, objectait Patron, il est d'un bon modèle. Vous lui voyez déjà des muscles comme à des types qui ne sont pas d'ici, des types de couleur, malgré qu'il n'y a pas plus blanc. Des petits muscles qui ne font pas d'épate. Vous ne lui verrez jamais des biceps comme des cantaloups.
--Je l'espère bien, Patron! Mais je ne l'ai pas engagé pour la boxe, moi!
--Évidemment, acquiesçait Patron en abaissant ses longs cils. Il faut compter avec le sentiment."
Il supportait avec gêne les allusions voluptueuses non voilées et le sourire de Léa, cet insistant sourire des yeux qu'elle appuyait sur lui quand elle parlait de l'amour.
"Évidemment, reprenait Patron, s'il ne vous donne pas toutes satisfactions...."
Léa riait :