# Chéri

## Part 10

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Chéri se leva, pâle et sérieux :

"Nounoune!...

--Quoi, Nounoune? quoi, Nounoune? Penses-tu que tu vas me faire peur? Ah! tu veux marcher tout seul? Marche! Tu es sûr de voir du pays, avec une fille de Marie-Laure ! Elle n'a pas de bras, et le derrière plat, mais ça ne l'empêchera guère....

--Je te défends, Nounoune!..."

Il lui saisit les deux bras, mais elle se leva, se dégagea avec vigueur, et éclata d'un rire enroué :

"Mais bien sûr! "Je te défends de dire un mot contre ma femme!" N'est-ce pas?"

Il fit le tour de la table et vint tout près d'elle, tremblant d'indignation :

"Non! Je te défends, m'entends-tu bien, je te défends de m'abîmer ma Nounoune!"

Elle recula vers le fond de la chambre en balbutiant :

"Comment ça?... Comment ça?..."

Il la suivait, comme prêt à la châtier :

"Oui! Est-ce que c'est ainsi que Nounoune doit parler? Qu'est-ce que c'est que ces manières? Des sales petites injures genre madame Peloux, maintenant? Et ça sort de toi, toi Nounoune!..."

Il rejeta la tête en arrière orgueilleusement :

"Moi, je sais comment doit parler Nounoune! Je sais comment elle doit penser! J'ai eu le temps de l'apprendre. Je n'ai pas oublié le jour où tu me disais, un peu avant que je n'épouse cette petite : "Au moins ne sois pas méchant.... Essaie de ne pas faire souffrir.... J'ai un peu l'impression qu'on laisse une biche à un lévrier...." Voilà des paroles! Ça, c'est toi! Et la veille de mon mariage, quand je me suis échappé pour venir te voir, je me rappelle, tu m'as dit...."

La voix lui manqua, tous ses traits s'éclairèrent au feu d'un souvenir :

"Chérie, va...."

Il posa ses mains sur les épaules de Léa :

"Et cette nuit encore, reprit-il, est-ce qu'un de tes premiers soucis n'a pas été pour me demander si je n'avais pas fait trop de mal LÀ-BAS? Ma Nounoune, chic type je t'ai connue, chic type je t'ai aimée, quand nous avons commencé. S'il nous faut finir, vas-tu pour cela ressembler aux autres femmes?..."

Elle sentit confusément la ruse sous l'hommage, et s'assit en cachant son visage entre ses mains :

" Que tu es dur, que tu es dur... bégaya-t-elle. Pourquoi es-tu revenu?... J'étais si calme, si seule, si habituée à...."

Elle s'entendit mentir, et s'interrompit.

"Pas moi! riposta Chéri. Je suis revenu parce que... parce que...."

Il écarta les bras, les laissa retomber, les rouvrit :

"Parce que je ne pouvais plus me passer de toi, ce n'est pas la peine de chercher autre chose."

Ils demeurèrent silencieux un instant.

Elle contemplait, affaissée, ce jeune homme impatient, blanc comme une mouette, dont les pieds légers et les bras ouverts semblaient prêts pour l'essor....

Les yeux sombres de Chéri erraient au-dessus d'elle.

"Ah! tu peux te vanter, dit-il soudain, tu peux te vanter de m'avoir, depuis trois mois surtout, fait mener une vie... une vie....

--Moi?...

--Et qui donc, sinon toi? Une porte qui s'ouvre, c'était Nounoune; le téléphone, c'était Nounoune; une lettre dans la boîte du jardin : peut- être Nounoune.... Jusque dans le vin que je buvais, je te cherchais, et je ne trouvais jamais le Pommery de chez toi.... Et la nuit, donc.... Ah! là là!..."

Il marchait très vite et sans aucun bruit, de long en large, sur le tapis.

"Je peux le dire, que je sais ce que c'est que de souffrir pour une femme, oui! Je les attends, à présent, celles d'après toi... poussières! Ah! que tu m'avais bien empoisonné!..."

Elle se redressait lentement, suivait, d'un balancement du buste, le va- et-vient de Chéri. Elle avait les pommettes sèches et luisantes, d'un rouge fiévreux qui rendait le bleu de ses yeux presque insoutenable. Il marchait, la tête penchée, et ne cessait de parler.

"Tu penses, Neuilly sans toi, les premiers temps de mon retour! D'ailleurs, tout sans toi.... Je serais devenu fou. Un soir, la petite était malade, je ne sais plus quoi, des douleurs, des névralgies.... Elle me faisait peine, mais je suis sorti de la chambre parce que rien au monde ne m'aurait empêché de lui dire : "Attends, ne pleure pas, je vais aller chercher Nounoune qui te guérira...." D'ailleurs tu serais venue, n'est-ce pas, Nounoune?... Oh! là là, cette vie.... A l'Hôtel Morris, j'avais embauché Desmond, bien payé, et je lui en racontais, quelquefois, la nuit.... Je lui disais, comme s'il ne te connaissait pas : "Mon vieux, une peau comme la sienne, ça n'existe pas.... Et tu vois ton cabochon de saphir, eh bien, mon vieux, cache-le, parce que le bleu de ses yeux, à elle, il ne tourne pas au gris aux lumières!" Et je lui disais comme tu étais rossarde quand tu voulais, et que personne n'avait le dernier avec toi, pas plus moi que les autres.... Je lui disais : "Cette femme-là, mon vieux, quand elle a le chapeau qu'il lui faut"--ton bleu marine avec des ailes, Nounoune, de l'autre été--"et la manière de s'habiller qu'elle a, tu peux mettre n'importe quelle femme à côté, tout fout le camp!" Et puis tes manières épatantes de parler, de marcher, ton sourire, ta démarche qui fait chic, je lui disais, à Desmond : "Ah! ce n'est pas rien, qu'une femme comme Léa!..."

Il claqua des doigts, avec une fierté de propriétaire, et s'arrêta, essoufflé, de parler et de marcher.

"Je n'ai jamais dit tout ça à Desmond, songea-t-il. Et pourtant ce n'est pas un mensonge que je fais là. Desmond a compris tout de même." Il voulut reprendre et regarda Léa. Elle l'écoutait encore. Assise très droite à présent, elle lui montrait en pleine lumière son visage noble et défait, ciré par de cuisantes larmes séchées. Un poids invisible tirait en bas le menton et les joues, attristait les coins tremblants de la bouche. Dans ce naufrage de la beauté, Chéri retrouvait, intacts, le joli nez dominateur, les prunelles d'un bleu de fleur bleue....

"Alors, n'est-ce pas, Nounoune, après des mois cette vie-là, j'arrive ici, et...."

Il s'arrêta, effrayé de ce qu'il avait failli dire.

"Tu arrives ici, et tu trouves une vieille femme, dit Léa d'une voix faible et tranquille.

--Nounoune! Écoute, Nounoune!..."

Il se jeta à genoux contre elle, laissant voir sur son visage la lâcheté d'un enfant qui ne trouve plus de mots pour cacher une faute.

"Et tu trouves une vieille femme, répéta Léa. De quoi donc as-tu peur, petit?"

Elle entoura de son bras les épaules de Chéri, sentit le raidissement, la défense de ce corps qui souffrait parce qu'elle était blessée.

"Viens donc, mon Chéri.... De quoi as-tu peur? De m'avoir fait de la peine? Ne pleure pas, ma beauté.... Comme je te remercie, au contraire...."

Il fit un gémissement de protestation et se débattit sans force. Elle inclina sa joue sur les cheveux noirs emmêlés.

"Tu as dit tout cela, tu as pensé tout cela de moi? J'étais donc si belle à tes yeux, dis? Si bonne? A l'âge où tant de femmes ont fini de vivre, j'étais pour toi la plus belle, la meilleure des femmes, et tu m'aimais? Comme je te remercie, mon chéri.... La plus chic, tu as dit?... Pauvre petit...."

Il s'abandonnait et elle le soutenait entre ses bras.

"Si j'avais été la plus chic, j'aurais fait de toi un homme, au lieu de ne penser qu'au plaisir de ton corps, et au mien. La plus chic, non, non, je ne l'étais pas, mon chéri, puisque je te gardais. Et c'est bien tard...."

Il semblait dormir dans les bras de Léa, mais ses paupières obstinément jointes tressaillaient sans cesse et il s'accrochait, d'une main immobile et fermée, au peignoir qui se déchirait lentement.

"C'est bien tard, c'est bien tard.... Tout de même...."

Elle se pencha sur lui;

"Mon chéri, écoute-moi. Éveille-toi, ma beauté. Écoute-moi les yeux ouverts. N'aie pas peur de me voir. Je suis tout de même cette femme que tu as aimée, tu sais, la plus chic des femmes...."

Il ouvrit les yeux, et son premier regard mouillé était déjà plein d'un espoir égoïste et suppliant. Léa détourna la tête : "Ses yeux.... Ah! faisons vite...." Elle reposa sa joue sur le front de Chéri.

"C'était moi, petit, c'était bien moi cette femme qui t'a dit : "Ne fais pas de mal inutilement, épargne la biche...." Je ne m'en souvenais plus. Heureusement tu y as pensé. Tu te détaches bien tard de moi, mon nourrisson méchant, je t'ai porté trop longtemps contre moi, et voilà que tu en as lourd à porter à ton tour : une jeune femme, peut-être un enfant.... Je suis responsable de tout ce qui te manque.... Oui, oui, ma beauté, te voilà, grâce à moi, à vingt-cinq ans, si léger, si gâté et si sombre à la fois.... J'en ai beaucoup de souci. Tu vas souffrir,--tu vas faire souffrir. Toi qui m'as aimée...."

La main qui déchirait lentement son peignoir se crispa et Léa sentit sur son sein les griffes du nourrisson méchant.

"... Toi qui m'as aimée, reprit-elle après une pause, pourras-tu.... Je ne sais comment me faire comprendre...."

Il s'écarta d'elle pour l'écouter; et elle faillit lui crier : "Remets cette main sur ma poitrine et tes ongles dans leur marque, ma force me quitte dès que ta chair s'éloigne de moi!" Elle s'appuya à son tour sur lui qui s'était agenouillé devant elle, et continua.

"Toi qui m'as aimée, toi qui me regretteras...."

Elle lui sourit et le regarda dans les yeux.

"Hein, quelle vanité!... Toi qui me regretteras, je voudrais que, quand tu te sentiras près d'épouvanter la biche qui est ton bien, qui est ta charge, tu te retiennes, et que tu inventes à ces instants-là tout ce que je ne t'ai pas appris.... Je ne t'ai jamais parlé de l'avenir. Pardonne- moi, Chéri : je t'ai aimé comme si nous devions, l'un et l'autre, mourir l'heure d'après. Parce que je suis née vingt-quatre ans avant toi, j'étais condamnée, et je t'entraînais avec moi...."

Il l'écoutait avec une attention qui lui donnait l'air dur. Elle passa sa main sur le front inquiet, pour en effacer le pli.

"Tu nous vois, Chéri, allant déjeuner ensemble, à Armenonville?... Tu nous vois invitant Madame et Monsieur Lili?..."

Elle rit tristement et frissonna.

"Ah! Je suis aussi finie que cette vieille.... Vite, vite, petit, va chercher ta jeunesse, elle n'est qu'écornée par les dames mûres, il t'en reste, il lui en reste à cette enfant qui t'attend. Tu y as goûté, à la jeunesse! Tu sais qu'elle ne contente pas, mais qu'on y retourne.... Eh! ce n'est pas de cette nuit que tu as commencé à comparer.... Et qu'est-ce que je fais là, moi, à donner des conseils et à montrer ma grandeur d'âme? Qu'est-ce que je sais de vous deux? Elle t'aime : c'est son tour de trembler, elle souffrira comme une amoureuse et non pas comme une maman dévoyée. Tu lui parleras en maître, mais pas en gigolo capricieux.... Va, va vite...."

Elle parlait sur un ton de supplication précipitée. Il l'écoutait debout, campé devant elle, la poitrine nue, les cheveux en tempête, si tentant qu'elle noua l'une à l'autre ses mains qui allaient le saisir. Il la devina peut-être et ne se déroba pas. Un espoir, imbécile comme celui qui peut atteindre, pendant leur chute, les gens qui tombent d'une tour, brilla entre eux et s'évanouit.

"Va, dit-elle à voix basse. Je t'aime. C'est trop tard. Va-t'en. Mais va- t'en tout de suite. Habille-toi."

Elle se leva et lui apporta ses chaussures, disposa la chemise froissée, les chaussettes. Il tournait sur place et remuait gauchement les doigts comme s'il avait l'onglée, et elle dut trouver elle-même les bretelles, la cravate; mais elle évita de s'approcher de lui et ne l'aida pas. Pendant qu'il s'habillait, elle regarda fréquemment dans la cour comme si elle attendait une voiture.

Vêtu, il parut plus pâle, avec des yeux qu'élargissait un halo de fatigue.

"Tu ne te sens pas malade?" lui demanda-t-elle. Et elle ajouta timidement, les yeux bas : "Tu pourrais... te reposer...." Mais tout de suite elle se reprit et revint à lui comme s'il était dans un grand péril : "Non, non, tu seras mieux chez toi.... Rentre vite, il n'est pas midi, un bon bain chaud te remettra, et puis le grand air.... Tiens tes gants.... Ah! oui, ton chapeau par terre.... Passe ton pardessus, l'air te surprendrait. Au revoir, mon Chéri, au revoir.... C'est ça.... Tu diras à Charlotte...." Elle referma sur lui la porte et le silence mit fin à ses vaines paroles désespérées. Elle entendit que Chéri butait dans l'escalier, et elle courut à la fenêtre. Il descendait le perron et s'arrêta au milieu de la cour.

"Il remonte! il remonte!" cria-t-elle en levant les bras.

Une vieille femme haletante répéta, dans le miroir oblong, son geste, et Léa se demanda ce qu'elle pouvait avoir de commun avec cette folle.

Chéri reprit son chemin vers la rue, ouvrit la grille et sortit. Sur le trottoir il boutonna son pardessus pour cacher son linge de la veille. Léa laissa retomber le rideau. Mais elle eut encore le temps de voir que Chéri levait la tête vers le ciel printanier et les marronniers chargés de fleurs, et qu'en marchant il gonflait d'air sa poitrine, comme un évadé.

