Part 9
Oui, il reste le maître apparent de la situation et garde le droit de mépriser la femme. Mais quel avantage réel en retire-t-il? S’il est chef de famille, le bon ordre de sa maison en souffre. Il doit surveiller, non seulement le cœur de sa femme, mais les notes de sa couturière! L’établissement de ses filles devient plus difficile; autant de charges matérielles et de préoccupations morales dont il doit supporter le poids! S’il est un mari infidèle, habitué aux liaisons irrégulières, quelles difficultés il aura, pour équilibrer son double budget! S’il est garçon et veut se créer un _home_, les exigences du luxe féminin se dressent entre lui et le bonheur, car il ne s’agit plus de nouer les deux bouts, à la fin de l’année, et d’attribuer à chaque chapitre du budget la part qui lui revient logiquement; il faut gonfler démesurément celui qui représente les toilettes de madame. La diminution des mariages, dont on mène si grand deuil, est due en partie aux exagérations de l’élégance des femmes. Les célibataires sont également victimes de cette farandole éperdue, non vers la gloire ou l’amour, mais vers le fragile chiffon.
Je voudrais me rendre compte de ce que l’homme gagne, au fond, à cet état de choses. Pour son bonheur réel, rien! Avec des soins et du goût, une femme peut être ravissante,--si elle est suffisamment jolie et jeune,--sans dépenser une fortune chez sa couturière. Quant aux plaisirs de l’esprit, rien ne rend les femmes ennuyeuses, comme les préoccupations de la toilette. Elles oublient de vouloir plaire et amuser, occupées à examiner les robes des autres femmes, à les comparer aux leurs! Il y a des cercles mondains très élégants, où l’on étouffe ses bâillements, à moins que les femmes n’aient très mauvais ton, ce qui contrebalance l’ennui qu’elles dégagent. Ce n’est donc pas son amusement que l’homme cherche, en entretenant chez l’autre sexe ces goûts exagérés de luxe. Alors que veut-il? Des satisfactions de sottise ou de vanité? De sottise, s’il se contente de se frotter à ce luxe; de vanité, s’il pense qu’il le paye ou qu’on croit qu’il le paye: tout cela est bien mince comme plaisir. Aussi faut-il chercher ailleurs la raison de cette aberration du cerveau masculin. Elle procède, comme je l’ai indiqué déjà, de l’aveugle instinct qui pousse les hommes à essayer de conserver leur suprématie sur la femme. Ne pouvant plus la dominer autant que jadis par le cœur et les sens, ils tentent de l’asservir par la robe.
Si j’étais homme, je préférerais, je crois, l’ancienne méthode. Bien entendu, il n’est pas possible de retourner en arrière. Les points de vue ont changé, les points de départ également. Les hommes doivent s’en persuader: un élément nouveau est entré dans le monde social. La femme d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier, il faut que l’homme fasse à nouveau sa conquête, en la respectant un peu plus qu’il ne faisait jusqu’ici. Ce ne sera pas difficile, car la guerre des sexes n’est, au fond, qu’un mot vide de sens. Les époques de transition sont toujours pénibles à traverser, mais ensuite, l’équilibre se rétablit. Pour hâter ce moment le concours des deux parties de l’humanité est indispensable. L’homme, pour garder la femme, ne doit pas la pousser à la maladive recherche du luxe. La femme, de son côté, doit ouvrir les yeux, discerner et déjouer le piège qui lui est tendu.
Le romanesque est passé de mode, et ceux qui en gardent quelque trace dans le cœur ou l’imagination sont obligés de le cacher avec soin. Je reconnais qu’il avait des côtés ingénus et absurdes qui pouvaient prêter au ridicule, mais il se rapprochait plus du sentiment que les calculs actuels, froids et arides.
Or, le sentiment, c’est toute la poésie de la vie. Supprimez-le, et l’existence ne mérite plus la peine d’être vécue. Rien ne le vaut et rien ne le remplace. Sans lui, la religion, la passion, tous les liens et tous les rapports humains perdent leur lumière et leur chaleur, deviennent des paysages gris et glacés que le soleil n’éclaire pas! Que reste-t-il alors? Le dogmatisme froid, l’assouvissement brutal et les intérêts communs. Vaut-il la peine de vivre pour cela seulement?
Au contraire, dès que le sentiment entre en jeu, les plus menus incidents journaliers se colorent, les mots prennent une valeur, des pensées heureuses, douces et brillantes meublent le cerveau. Sentir fortement est une source de souffrances, mais aussi d’inépuisables joies, pourvu que nous ne soyons pas nous-mêmes l’objet de notre amour.
N’y a-t-il pas quelque chose de mortellement triste dans la vie de ces êtres qui rappellent, par leur froideur, les animaux inférieurs de la création? ils donnent une impression de gel et d’humidité pénible et répugnante. On sent que leur imagination est aussi tarie que leur cœur; les seules images qui la remplissent sont les choses mortes et inanimées: vêtements, meubles, bijoux, tout ce qui représente la partie extérieure de l’existence. Ce qui devait être l’accessoire est devenu le principal.
La tendance très moderne de certaines femmes à vivre de plus en plus pour leur corps et pour ce qui le recouvre, pourrait avoir des effets désastreux sur le bonheur général; il faudrait s’armer et partir en guerre contre elle. Une jeune Américaine, à laquelle on disait, un jour où elle s’impatientait de devoir renoncer, pour une fois, à l’un de ses conforts habituels: «Mais il faut apprendre à commander à son corps,» répondit tranquillement: «J’ai l’intention, au contraire, de faire de lui _a pet_[38].» C’est une intention de ce genre qui obscurcit en ce moment beaucoup d’âmes féminines et détruit en elles la possibilité de la joie et le désir du divin.
[38] Un être choyé.
Que toutes les femmes sages, simples et tendres--il y en a encore, Dieu merci!--s’arment de perspicacité, qu’elles appellent l’intuition à leur aide et commencent une sérieuse campagne contre cette préoccupation maladive d’une jeunesse qui a fui et d’une beauté qui n’a peut-être jamais existé. Revues, journaux, tous sont remplis de recettes pour les soins du visage, de demandes et réponses sur la teinture des cheveux et la pommade pour les lèvres. Cette rubrique a toujours eu sa place dans des publications spéciales, mais aujourd’hui, elle a envahi la presse politique et littéraire. Jamais les poètes n’ont trouvé de mots plus ailés, d’adjectifs plus troublants que ceux dont chroniqueurs et chroniqueuses se servent, pour décrire les dernières toilettes portées aux courses ou au théâtre. Comment une faible tête de femme vaniteuse pourrait-elle résister à de semblables récits? Sous le Directoire, alors que le devoir des citoyennes semblait être de montrer généreusement la plus grande partie possible d’elles-mêmes, la mortalité fut si terrible chez les jeunes femmes et les jeunes filles, que la mode changea.
Sans attendre les avertissements de ce genre, les femmes sensées du vingtième siècle ne sauront-elles pas réagir contre ce courant absurde et ruineux? A chacun son métier! Quand on voit des femmes de conduite correcte ruiner leurs familles, sacrifier leurs enfants, embarrasser leur existence, se soumettre à des fatigues et se livrer à des combinaisons inouïes pour arriver à des élégances que leur fortune ne leur permet pas, on se demande à quoi bon? Pourquoi? Pour qui?
Elles devraient se le demander à elles-mêmes. Je suis certaine qu’en les détournant de ces recherches fallacieuses on leur rendrait la joie! Elles pourraient alors s’acheminer sur la route où la femme, par son essence plus délicate et son intuition plus fine, deviendra le flambeau des voies de l’homme, la compagne qui prévient le danger, dispense le bonheur et répand la consolation.
CHAPITRE VIII
LES PRIVILÈGES DE LA PAUVRETÉ
Pour saint François, l’argent représentait vraiment le sacrement du mal.
PAUL SABATIER.
Par pauvreté, je ne veux pas dire misère, je parle seulement de cet état médiocre de vie où les jouissances ne sont pas toujours faciles à atteindre et où l’homme est forcé de chercher ses plaisirs et ses joies dans le monde intellectuel ou sentimental. Évidémment, il faut qu’il ait en lui quelque esprit et quelque noblesse, car s’il en est dépourvu, il s’acharnera à la satisfaction de ses appétits et, pour les contenter, devra descendre très bas, ne pouvant jeter sur eux les voiles de poésie et d’élégance dont la richesse parvient à les recouvrir. Dans cette poursuite, son cœur s’aigrira, son âme s’abaissera, et la pauvreté deviendra pont lui un piège, et non un privilège.
Aussi n’est-ce point pour cette catégorie d’êtres que ce chapitre est écrit. C’est un bien autre langage qu’il faudrait leur tenir, de bien autres arguments qu’il faudrait employer et faire valoir. Pour le moment, je n’ai en vue que ceux auxquels les sources d’eau vive, cachées en leurs âmes, sont encore inconnues, personne ne s’étant occupé de les faire jaillir.
* * * * *
L’habitude de se refuser à plaindre les riches des douleurs qui les frappent est très répandue chez les gens pauvres ou de fortune médiocre. Ils estiment, sans doute, que le privilège de la richesse suffit à tout adoucir, et qu’on ne peut jamais le payer assez cher. On dirait même qu’ils ressentent une sorte de satisfaction des épreuves qu’ils constatent, comme si, ainsi, justice était faite et l’équilibre rétabli. Je n’entends pas parler ici des cœurs méchants, envieux, amers, pour lesquels les joies des autres sont autant d’échardes plantées en leur chair, mais d’esprits relativement justes et bons, dominés pourtant par le préjugé que l’homme riche est nécessairement un homme heureux.
Sur quoi se base-t-elle, cette erreur? Les philosophes et les poètes de l’antiquité ont célébré la médiocrité comme l’état heureux par excellence. Le christianisme, qui est la religion de l’Occident et a formé notre morale, tient le même langage. L’Évangile contient-il une seule phrase sur les privilèges de la richesse? A-t-il un mot d’encouragement pour les riches? Au contraire, il lance contre eux des anathèmes qui, si l’on n’en cherchait pas le sens caché, paraîtraient injustes, tellement ils sont sévères et vibrants. Aux yeux de Jésus, l’homme qui possède de grands biens est prédestiné au malheur puisqu’«il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux». Pour se laver de cette tache, qui déjà _a priori_ est une tache, il doit renoncer volontairement à ce qu’il possède: «Va, vends ce que tu as, et le donne aux pauvres.»
Dans l’Ancien Testament, on trouve, de ci et de là, entremêlées à beaucoup de malédictions, quelques bonnes paroles pour la richesse: _La richesse s’acquiert par le travail; elle est accordée à celui qui craint Dieu; Dieu donne le pouvoir de l’acquérir; la bénédiction de Dieu l’amène._ Dans les Évangiles, au contraire, silence absolu sur tout cela; sans doute, comme le disait un mauvais plaisant, parce que les Israélites avaient démontré que tout encouragement à cet égard était superflu.
Les anciens, dit Marmontel, pour proscrire les richesses, honoraient la pauvreté. Ils avaient, il est vrai, élevé des temples à la Fortune, mais il ne faut pas confondre l’adoration actuelle du veau d’or, qu’aucun Moïse ne parviendrait à extirper, brisât-il, sur les têtes même des idolâtres, les tables de la loi, avec le culte que les anciens rendaient à la déesse aux pieds ailés, car celle-ci représentait le succès sous toutes ses formes, même ses formes les plus nobles, et non pas simplement l’or qui peut acheter les consciences, mais est impuissant à donner l’amour ou la gloire. Ils sentaient toutefois que ce culte de la Fortune manquait de beauté, puisque l’idole était représentée chauve et aveugle, c’est-à-dire dépourvue de tout ce qui donne du charme à une figure de femme. Si les autels modernes étaient représentatifs, on verrait celui de la richesse paré des plus brillants attributs. La déesse triomphante foulerait aux pieds les vertus qui empêchent d’acquérir l’or, ou ne servent pas à le gagner.
Toutes les réalités représentant des forces, il est naturel que les possesseurs de la fortune lui soient attachés; l’on comprend aussi que ceux qui ont l’espoir fondé de la conquérir, qui la voient se dresser prometteuse à leur portée, fassent un bond désespéré pour l’atteindre, mais l’attitude de la généralité des hommes, ceux que la fortune n’a jamais frôlés, même de loin, demeure inexplicable. L’adoration de Plutus ne leur rapporte rien, ils savent qu’ils resteront toujours dans la médiocrité, car leur carrière et leur tempérament les éloignent de la fortune, et pourtant ils s’aplatissent devant elle. Mazzini disait que la _Jeune Italie_ était l’étoile polaire de ses pensées; l’étoile polaire de la plupart des hommes est, non pas même l’or qui reluit et peut hypnotiser physiquement, mais des monceaux de billets de banque, souvent crasseux et d’origine douteuse.
Être riche! Devenir riche! Voilà le rêve, l’idéal! Les pensées se concentrent autour de cette roue qui tourne. Le talent, le génie même ne valent que pour ce qu’ils rapportent. Dites qu’un compositeur, un auteur a gagné quelques centaines de mille francs avec un opéra, un livre, une pièce de théâtre, l’admiration pour son talent croît d’autant. Dites le contraire, et les applaudissements diminuent proportionnellement. Je parle pour la généralité des hommes; ceux qui ont dans l’âme une source d’idées et de forces spirituelles échappent à la contagion, mais ils se comptent! La jeunesse elle-même, jadis dédaigneuse de l’argent, en est devenue l’esclave. Il représente la cime de ses désirs et de ses aspirations et, ô lamentable déchéance, il a remplacé l’amour et la gloire!
Je ne veux rien exagérer, la vie est devenue de plus en plus coûteuse, les besoins se sont élargis, et il est naturel que chacun essaye d’améliorer sa position pécuniaire et d’assurer le sort des siens: jusqu’ici, rien que de très légitime. Sans parler de la misère affreuse et déprimante, manquer de l’argent nécessaire, pour assurer le bien-être de sa famille et l’éducation de ses enfants, est une pénible épreuve, et l’ardent désir d’en être délivré est explicable. Mais ce désir ne représente pas l’adoration vive de l’or pour l’or; ce n’est pas l’or remplaçant, dans le cœur humain, tout autre culte.
Lorsqu’on constate cette idolâtrie aveugle de la richesse chez des êtres aigris par le malheur, ou le besoin, chez ceux qui ont souffert toute leur vie de désirs refoulés, d’amertumes jalouses, et n’ont jamais su comprendre le système de compensations établi par la sagesse divine, on trouve des excuses à leur état d’âme. Malheureusement, on voit cette passion avide chez des jeunes gens à peine éclos à l’existence, qui n’ont pas connu l’empoisonnement moral de l’insuccès habituel, des déboires renouvelés, des trahisons et des humiliations de la misère.
On peut affirmer, je le crains, que chez la jeune génération des deux sexes le désir de la richesse prime tous les autres; du moins c’est le courant général. Chez quelques-uns, cette soif se change en activité dévorante; l’intelligence se concentre sur le gain et le lucre, toutes les forces de l’imagination tendent vers le même objet; la volonté s’obstine dans cette recherche et finit par vaincre. Après des efforts, où l’homme étouffe en lui toutes les facultés qui pourraient l’éloigner du but, il finit par l’atteindre, il est riche! Ce que cette richesse lui donnera de bonheur est une inconnue qui garde son secret, mais enfin, il a décroché la timbale, il est arrivé à un résultat positif et pratique; il vit dans la réalité des choses. Mais ces hardis et entreprenants chercheurs d’or se comptent; la masse languit et se ronge en de stériles regrets et de puériles espérances, puisque la force et l’intelligence nécessaires à leur réalisation manquent.
L’une des plus tristes conditions, en ce monde, est celle des gens qui désirent continuellement ce que la destinée n’a pas l’intention de leur donner, et ce que leurs capacités ne leur permettent pas de conquérir. Les personnes qui ne savent ni renoncer à ce qu’elles veulent, ni l’obtenir, m’ont toujours inspiré une pitié à laquelle un peu de dédain se mêlait. Laissez faire le destin, soyez stoïquement indifférent, résigné si vous ne pouvez être indifférent, luttez pour vaincre si vous ne pouvez être résigné, mais, pour l’amour de Dieu, ne restez pas inerte, à vous remplir l’âme d’envie et d’amertume, en regardant les fruits que votre main ne peut atteindre!
Ce lamentable état psychique est celui de nombreux esprits. «Ah! si je pouvais être riche!» Pour eux la richesse est le remède merveilleux, le baume magique qui guérit toutes les plaies... Avec un peu de discernement et d’observation, ils se convaincraient bien vite de leur erreur. La fortune,--je ne parle pas de l’aisance,--est une cause d’esclavage, tandis que la médiocrité, sagement acceptée, donne la liberté et le bonheur, puisqu’elle impose le travail et éloigne l’envie.
* * * * *
Qui n’a senti la tristesse de voir monter autour des pauvres riches la marée effrayante des sentiments jaloux. Ils ne peuvent y échapper que par la générosité sans limites, et d’ordinaire ce n’est pas sur l’arbre aux fruits d’or que cette vertu croît le plus fréquemment. Chacune des manifestations de la fortune produit, dans un grand nombre de cœurs, un flot tumultueux et empoisonné de pensées malveillantes. C’est comme un souffle délétère qui passe sur les riches et attriste leurs fronts: ils éprouvent un malaise dont ils ne savent se rendre compte. Si l’on croit à l’influence des pensées ambiantes, l’atmosphère d’amertume et d’envie qui se forme spontanément autour d’eux, doit être un lourd droit de péage. Même lorsqu’ils donnent une part de leur superflu, la reconnaissance leur est généralement refusée, cette reconnaissance qui pourrait faire entrer un peu d’oxygène dans l’air saturé de jalousie qui empêche leurs cœurs de se dilater. Les exceptions confirment la règle, et certaines personnes font un si noble usage de leur fortune, que le respect et la gratitude les entourent. Mais, tout de même, l’envie monte autour d’elles, celle des inconnus qui ignorent leurs bienfaits. Et si vous mettez en relief leurs actes de générosité, on refuse d’en reconnaître le mérite, sous le prétexte qu’elles ne font aucun sacrifice en les accomplissant. N’a-t-on pas raison de dire quelquefois: «Pauvres riches!»
La médiocrité confère encore un autre privilège, celui de l’indépendance! On se récriera: «Mais comment, c’est là justement ce qui donne du prix à la richesse; ne dépendre de personne, pouvoir disposer de son temps, pouvoir satisfaire ses goûts!» Oui, dans un sens limité peut-être, mais dans l’ensemble, à quel esclavage sont soumis les gens très riches! Mis en vue par leur fortune, ils sont observés, guettés, on attend d’eux l’accomplissement d’une foule d’obligations mondaines et sociales. S’ils y manquent, tout le monde censure cette audacieuse indépendance. Un jour que je me révoltais, en entendant critiquer une personne digne de tous les respects et de toutes les sympathies, et que j’exprimais mon étonnement de ce blâme immérité, mon interlocuteur répondit: «Vous avez raison, elle est admirable, mais ne l’oubliez pas, elle possède une grosse fortune; lorsqu’on atteint ce chiffre, il faut se soumettre à certaines exigences mondaines, sans quoi, à la masse des envieux se joint celle des désappointés.»
C’est là un redoutable esclavage dont les esprits supérieurs, seuls, savent se délivrer; l’aisance vous en sauve, la médiocrité mieux encore, la pauvreté également.
La célébrité, la notoriété exposent aussi à une surveillance active de la part des désœuvrés, mais elle est moins gênante, les personnes qui s’intéressent aux illustrations étant relativement peu nombreuses. L’argent, au contraire, exerce une attraction générale, tout le monde attend quelque chose de lui; c’est donc vraiment l’argent qui entrave la liberté. Mille yeux curieux suivent, scrutent, analysent ceux qui le possèdent. S’ils s’écartent de la route que l’opinion publique leur trace, ils sont immédiatement dénoncés à la critique et poursuivis par ses jugements malveillants. A la horde des pensées envieuses, se joignent les paroles méchantes qui flottent dans l’air, et dont on sent la présence quand même on ne les entend pas. Le phénomène est positif: la richesse, par l’ambiance qu’elle produit, empêche, au moral, le bon fonctionnement des poumons. Or, de ce fonctionnement dépendent l’inspiration, la joie, l’indépendance du cœur.
Nous avons tous connu des gens dont l’existence s’écoulait heureuse dans la médiocrité ou la simple aisance; ils étaient actifs, généreux, libres et trouvaient dans la vie des sources sans cesse renouvelées d’intérêt. Soudain, une grande fortune leur échoit. Changement à vue: la générosité s’amoindrit, l’activité diminue, les intérêts se déplacent et se vulgarisent, mille préoccupations, inconnues jusqu’alors, viennent rider leur front. Rien de plus difficile que de savoir supporter la richesse subite. Un dicton italien cite parmi les périls qu’il faut éviter avec soin:
Dio ti salvi da furia di vento E da frate che è fuor di convento _E da ricco che fu poverino_, E da donna che parla latino.
En effet, sauf des cas rares, la richesse n’améliore pas, n’élève pas, car elle développe le _personnalisme_[39], cet ennemi de la sérénité et du progrès. Outre qu’il est le centre autour duquel gravitent les pensées jalouses, la curiosité et la critique, l’homme très riche perd vite le sentiment de la saveur des choses. Pouvant satisfaire tous ses désirs, il cesse presque d’en avoir. Le stimulant lui manque, il touche à tout, et rien ne le contente! Ce qui cause un vif plaisir à un jeune homme de condition modeste, est presque une corvée pour son compagnon trop fortuné. Désirer, c’est ce que la vie donne de meilleur; or, le riche ne désire plus que rarement, puisque, dans le plus grand nombre des cas, sa fantaisie peut se changer immédiatement en réalité.
[39] Voir le chapitre: _Les Fils de Narcisse_.
Le même phénomène se renouvelle sans cesse: le fruit qui roule à vos pieds, sans que vous ayez soif, vous ne le ramassez même pas. Faut-il un grand effort pour le cueillir, sa saveur devient délicieuse! La Bruyère a raison de dire: «De grandes richesses sont l’occasion prochaine d’une grande pauvreté», car l’absence de désirs représente une immense misère. Celui qui ne désire plus a, au fond, cessé d’exister. Certes, il est bon que le goût des satisfactions matérielles ou vaniteuses s’atténue dans les âmes, mais pour être remplacé par la soif ardente des dons spirituels et de la connaissance des forces divines. Dans cet ordre-là aussi, la richesse est un empêchement, c’est-à-dire que, semblable à Louis XIV, sa grandeur l’attache au rivage. Au lieu de grandeur, disons plutôt les mille chaînes invisibles que les plaisirs trop faciles lui forgent.