Chercheurs de sources

Part 3

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Si encore les responsabilités ne s’établissaient de cette façon peu équitable que dans les ménages où la femme est sérieuse et intelligente, la portée du mal ne serait pas grande, bien que, pour l’œuvre aussi délicate et complexe de la formation des caractères et des âmes, le concours de deux cœurs et de deux esprits ne soit pas de trop. Malheureusement, nous voyons des hommes parfaitement au courant de l’insuffisance et de l’incompétence de leurs compagnes, les laisser diriger librement et entièrement l’éducation de leurs enfants. Un mari disait de sa femme: «Je ne lui donnerais pas une lettre à mettre à la poste,» et confiait sans hésiter à ce cerveau vide et frivole ce qu’il avait de plus précieux au monde, ou du moins ce dont il lui sera demandé le plus sévèrement compte, si le règne de justice auquel nous aspirons se réalise un jour en ce monde ou au delà de ce monde.

Des exemples de cette inconséquence se rencontrent journellement. Il y a des exceptions, et elles sont nombreuses; mais, en général, le père, dans toutes les classes, se désintéresse de l’enfant, non au point de vue de l’affection, du moins à celui de la direction morale. Manque de temps! dira-t-on. Oui, peut-être, pour l’ouvrier qui rentre le soir, accablé par le travail du jour (tout cela aussi a bien changé!) et incapable d’un effort mental. Oui, encore, pour le _professionnel_: avocat, médecin, ingénieur, trop occupé au dehors pour surveiller chez lui les détails de l’éducation des enfants. Mais les bourgeois, les rentiers, les oisifs ne sont-ils pas coupables des mêmes négligences? Ils auraient tout le temps d’être des éducateurs et des initiateurs, et n’y songent même pas!

Quelques-uns s’irritent, lorsque les études ne marchent pas; ils paient des répétiteurs à leurs fils et essaient, s’ils ont de l’influence, de les pousser dans les carrières où ils entrent. Puis, si les fils font des sottises ou des dettes, ils se fâchent et réagissent avec violence. Leur surprise, d’ordinaire, est extrême; ils ne pensent pas que s’ils avaient mieux étudié le caractère de leurs enfants, essayé de diriger leurs idées, de combattre leurs tendances, de les initier eux-mêmes à la vie, ils auraient peut-être évité ces crises, souvent irréparables.

Si l’on constate, d’un côté, l’indifférence des pères pour le développement du caractère de leurs enfants, l’on voit, de l’autre, l’insuffisance de la plupart des mères devant la double tâche qu’elles ont à remplir. Aucun des deux n’est assez pénétré de la grandeur de sa mission; l’homme,--je ne parle pas des chrétiens réels et des spiritualistes convaincus,--n’attache pas grande importance aux dispositions morales de ses fils et ne s’occupe guère de créer en eux cette douceur d’âme[13] qui est l’une des meilleures sauvegardes contre certaines tentations et certains actes. Les mères,--je ne répéterai jamais suffisamment qu’il y en a de parfaites, de supérieures, d’admirables,--n’ont pas une mentalité assez développée pour les exigences de l’existence actuelle et ignorent de quelles armes fils et filles doivent être pourvus pour savoir combattre et vaincre. Le but qu’il faut poursuivre est double, par conséquent: secouer l’inertie des pères et élever les femmes, auxquelles la plus grande partie du travail éducatif sera toujours confiée, à la hauteur de leur tâche.

[13] Voir le chapitre: _Chercheurs de sources_.

Tous les enfants, tous les jeunes gens et l’on peut dire tous les hommes, ont l’adoration de la force. Or, cette force, l’enfant croit généralement que son père la possède; l’influence de celui-ci pourrait donc être très grande sur ses fils. Il en est de même pour les filles, qui attribuent volontiers certains conseils de leurs mères aux préjugés et aux idées démodées; de la bouche d’un homme qui connaît la vie, ils acquièrent plus d’importance, l’homme représentant, pour la mentalité féminine, _celui qui sait_. Il est, en outre, le porte-voix de l’opinion masculine, cette opinion qui garde encore tant de prestige aux yeux des descendantes d’Ève[14]. Les règles de bonne tenue elles-mêmes, formulées par un père, paraissent plus dignes de considération aux filles, et les pièges signalés plus effrayants.

[14] Voir _Faiseurs de peines et Faiseurs de joies_.

Persuader aux pères qu’ils doivent user de leur ascendant et intervenir directement dans la formation du caractère de leurs enfants, voilà un des buts qu’il faut poursuivre. Les hommes faits, esclaves de leurs habitudes morales, se modifieront difficilement, mais les générations à venir pourront être préparées à remplir ce devoir. Pourquoi ne parler qu’à un seul des sexes des obligations qui découlent du fait grave d’avoir mis des enfants au monde? Si ce sentiment d’obligation pénétrait la conscience des hommes, peut-être réfléchiraient-ils davantage aux responsabilités dont ils se sont chargés jusqu’ici avec tant d’insouciance, peut-être verrions-nous moins d’enfants du hasard.

Sans toucher, du reste, à ce point délicat de la question, et en nous bornant à envisager les enfants qui vivent, de droit, sous le toit paternel, il est certain que si les pères appliquaient leur intelligence et leur cœur à faire de leurs fils des hommes et de leurs filles des femmes dans le sens profond du mot, la société en retirerait un immense avantage.

On a toujours reconnu, à certains signes spéciaux, les fils de femmes distinguées; de même, les filles, dont les pères ont été les initiateurs intellectuels, portent une empreinte spéciale; elles ont dans l’esprit quelque chose de plus large, de plus viril, de plus généreux. L’intelligence masculine a fait jaillir en elles des sources qu’une éducation exclusivement féminine n’aurait peut-être pas réussi à découvrir. On me répondra que cette tâche revient de droit au mari; c’est à lui d’ouvrir des horizons nouveaux à l’âme vierge qui lui est confiée, c’est à lui de la faire participer aux manifestations intellectuelles et morales auxquelles les expériences de sa vie d’homme l’ont initié... Autant de mots vides de sens! Dans la réalité, et sauf exception, les maris s’occupent assez peu de chercher les forces cachées que détient l’âme de leurs femmes. Et puis, leur influence s’exerce trop tardivement. Les jeunes filles, aujourd’hui, se marient presque toutes après vingt ans, et la tendance moderne est de retarder toujours davantage l’époque de leur mariage; par conséquent, lorsqu’elles changent d’état, leur psyché est déjà formée.

Certes, elle pourra subir encore de graves modifications, s’égarer très loin, descendre très bas ou monter très haut, mais cependant, le travail principal est accompli. Or, c’est durant la période de travail mental, qui va de douze à vingt ans, que l’initiation paternelle pourrait être efficace sur le cerveau des jeunes filles. Je me rends parfaitement compte qu’un homme sérieux, absorbé par les intérêts de sa carrière ou de sa profession, ne peut pas devenir le mentor continuel de ses enfants; mais le loisir de s’occuper d’eux intelligemment ne lui manque jamais, s’il le désire. Et justement parce que ses conseils et ses enseignements seront plus rares, ils auront plus de force et d’efficacité.

Lorsqu’un père, doué de quelque supériorité d’esprit ou d’âme, s’empare du cerveau de sa fille, il devient le maître de son intelligence et de son cœur. Plus tard, elle subira l’influence de son mari, celle d’autres hommes, mais la première empreinte demeure, indélébile, et si les volontés, qui pèseront momentanément sur la sienne, réussissent à l’égarer sur des routes coupables ou moins nobles, leur empire ne durera pas; elle les secouera tôt ou tard et retrouvera sa vraie âme, celle que la mentalité paternelle avait formée.

Quant aux fils, sur lesquels le père exerce moins d’influence dans l’ordre intellectuel et psychique, ils ont cependant un besoin urgent de son autorité. Lorsque celle-ci manque ou ne s’exerce pas, les inconvénients qui dérivent de cette lacune dans l’organisation familiale sont innombrables. Il est inutile d’insister sur ce point. L’on s’étonne souvent que les fils d’hommes célèbres soient rarement à la hauteur de leurs pères. C’est que, très probablement, ces hommes célèbres ne se sont pas souciés d’exercer leur autorité. Ils l’ont abdiquée dans les mains d’une mère médiocre ou d’instituteurs incapables.

Désormais, dans toute éducation d’homme, il faudrait introduire un nouveau code de devoirs: celui des obligations que la paternité impose, lorsqu’on la comprend d’une façon moderne. Je dis, moderne, car les privilèges tyranniques de l’ancien _pater familias_ ont été abolis heureusement, et pour toujours.

* * * * *

Les privilèges de la mère, au contraire, se sont agrandis dans ces dernières années. Aujourd’hui, elle joue dans l’organisation de la famille un rôle qui autrefois n’appartenait qu’au chef de la communauté. Dans beaucoup de maisons, tout ce qui concerne l’éducation et la direction des enfants dépend d’elle; elle seule les prépare à l’avenir. Quelques mères sont dignes de cette tâche; beaucoup d’autres pourraient le devenir, si l’on modifiait l’enseignement qu’elles reçoivent comme jeunes filles. Je crois que l’instruction intégrale et l’école mixte[15] nous donneront des mères plus capables d’élever des hommes, que celles d’aujourd’hui. Mais ce n’est pas suffisant; d’autres choses encore doivent être modifiées dans l’enseignement moral donné aux femmes. On ne les prépare pas à la vie; elles-mêmes en souffrent, et leurs enfants en portent la peine[16].

[15] Voir _Faiseurs de peines et Faiseurs de joies_.

[16] Voir le chapitre: _les Amies de l’Homme_.

Un attristant phénomène fournit la preuve de ce manque de préparation. Beaucoup de jeunes filles de quatorze à dix-huit ans se montrent sérieuses, manifestent des goûts artistiques, s’intéressent aux sciences, à la littérature, même au mouvement social, et leur cœur est ouvert à la charité. Quelques-unes sont casanières, d’autres sportives, presque aucunes mondaines; toutes paraissent saines d’esprit et de cœur. Leurs grâces, à peine écloses, sont pimentées d’originalité et irradiées d’une lueur claire. En les observant, l’âme se remplit d’espérance: ce sont les femmes de l’avenir! Hélas! du jour où elles quittent la salle d’étude et commencent à partager la vie de leur mère, à subir sa seule influence et à évoluer dans son milieu, l’édifice s’écroule. Adieu sérieux et originalité! Elles deviennent frivoles, vaniteuses, médiocres, prennent des attitudes et ressemblent à des poupées mécaniques, faisant les mêmes gestes et les mêmes pas. Leur cerveau se vide de ce qu’il contenait jusqu’alors pour se remplir de pensées inutiles et ridicules.

Jadis, il y a quelque vingt ans, c’était l’amour, ou plutôt le désir de l’amour, qui tournait la tête aux filles. Occasion de danger ou, en tout cas, de chagrin; oui, peut-être, mais, au moins, sous des formes souvent absurdes, elles obéissaient à l’instinct tout-puissant, à un besoin de tendresse, tandis qu’aujourd’hui, ce qui les occupe, c’est la toilette, l’envie de se faire voir, de paraître, de dépenser largement, d’acquérir une situation mondaine que le mariage solidifiera ou augmentera... Telles sont, en général, les préoccupations de nos jeunes contemporaines, dès que leur mère commence à les introduire dans le monde et à leur faire partager sa vie.

Tout ceci, dira-t-on, n’est vrai que pour les jeunes mondaines des classes riches. Comme si l’esprit de vanité ne régnait pas en maître, aujourd’hui, dans tous les milieux! Souvent, même, ce sont les familles les moins fortunées qui lui font les plus absurdes sacrifices! La soif de paraître est aussi vive chez la petite bourgeoise[17] que chez la femme élégante et aisée, et ces goûts, contenus chez les jeunes filles durant les années d’études, éclatent dès qu’elles sont admises à partager les habitudes et les préoccupations de leurs mères. Il y a des exceptions en cela comme en tout, mais en général, on ne peut dire que quand l’heure d’apprendre la vie aux jeunes filles a sonné, l’influence maternelle s’exerce sur elles de façon heureuse.

[17] Voir _Faiseurs de peines et Faiseurs de joies_.

Qu’il s’agisse de les lancer dans le petit ou dans le grand monde, les leçons sont à peu près pareilles, et toutes ont pour base la vanité. «Oh! combien j’en ai vu mourir, de jeunes filles!» dit Victor Hugo dans les _Fantômes_. «Que j’en ai vu décroître!» pourrait-on s’écrier avec autant de vérité. Plusieurs avaient des ailes qu’on a coupées[18], et souvent, bien souvent, c’est la mère, l’exemple de la mère et de son entourage qui ont décapité les jeunes pavots, dont la tête tendait à s’élever un peu au-dessus des autres.

[18] Voir le chapitre: _Coupeurs d’ailes_.

En tarissant les sources, au lieu de les faire jaillir, les mères agissent souvent avec bonne foi, persuadées que ce qui leur a suffi doit suffire à leurs filles. Travailler à faire atteindre à ces débutantes dans la vie ce qui a été leur propre idéal d’existence, n’est-ce pas agir en bonnes et sages éducatrices? Si, pendant quelques années, elles ont consenti à ce que d’autres influences s’exercent sur la mentalité de leurs enfants, c’est que la société actuelle demande aux femmes une somme de savoir qu’elles auraient été incapables de transmettre. Mais, cette période étant terminée, elles vont pouvoir faire de leurs filles des êtres semblables à elles-mêmes.

Dans les milieux où l’aisance est médiocre et dans ceux où l’existence matérielle est difficile[19], les mères n’ont pas des vues plus sérieuses. Elles se sacrifient, pour assurer à leurs filles une apparence d’élégance, et développent chez elles le désir de paraître. Les adversaires de la culture féminine m’amusent toujours quand ils prétendent que l’instruction nuit aux vertus domestiques. Sont-ce ces vertus-là que les mères ignorantes ou à moitié cultivées enseignent à leurs filles? Pas le moins du monde! La cuisine, la couture, la tenue du ménage, l’art de faire valoir ce que l’on possède, qui pense à les leur enseigner?

[19] _Idem_.

M. Émile Faguet dit avec raison que la vie des jeunes filles de la bourgeoisie est dévorée par une démoralisante oisiveté. Leurs études terminées, et jusqu’à leur mariage,--à moins que la fortune de leurs parents ne leur permette de mener la grande vie mondaine,--elles ne savent comment employer les heures de la journée. On les a dégoûtées des intérêts qui avaient séduit un moment leur imagination, et on ne donne aucune pâture à leur activité. Quelques familles ont le bon sens de leur permettre l’accès des œuvres sociales, et même de les y pousser; mais, dans les pays latins, c’est rare encore. M. Émile Faguet voudrait que les mères abandonnent à leurs filles les soins du ménage. L’ignorance des jeunes femmes pour tout ce qui concerne la tenue d’une maison est, en effet, incroyable, et leur procure, après le mariage, de pénibles années d’apprentissage. Cela est d’autant plus grave, que le nombre des salariés et des salariées diminue chaque jour de façon inquiétante.

Il suffit de considérer avec attention et objectivité le problème de l’éducation féminine, pour se rendre compte que celle-ci est presque toujours basée sur des principes faux ou du moins mal compris. On dirait que son but est de former des créatures inutiles. Celles qui ont appris à se suffire à elles-mêmes se comptent. Les autres ne savent ni coudre une chemise, ni préparer un repas, ni donner des soins aux petits enfants. Sur ce dernier point, elles sont d’une ignorance complète. Or, puisqu’on les élève pour le mariage, ne serait-ce pas la première chose à leur enseigner? J’ai entendu un médecin déclarer que, même dans les classes aisées, une bonne partie de la mortalité enfantine était due à l’incapacité des mères.

Pourquoi ne pense-t-on pas à combler cette déplorable lacune? On fait suivre aux jeunes filles des cours de tout genre, mais jamais d’hygiène enfantine! Cependant, les crèches et les asiles, où elles pourraient apprendre pratiquement les soins à donner à l’enfance, ne manquent pas. Les mères intelligentes devraient comprendre combien ces leçons seraient indispensables.

Transformer la mentalité des mères, voilà l’essentiel! Si on n’y arrive pas, il n’y a rien à espérer. Plusieurs vivent à côté de la vie; d’autres, les soucieuses, n’en voient que le côté écrasant. Bien peu arrivent à une vue d’ensemble. Presque toutes sont pressées de marier leurs filles, de les voir à la tête d’un ménage, avec des enfants à élever; mais celles qui pensent à les préparer à ce rôle sont en très petit nombre.

Un autre point très grave mériterait également d’attirer l’attention des mères. L’état actuel de la société rendant l’avenir incertain, toute femme devrait être pourvue d’une profession ou d’un métier. Pour celles qui sont intelligentes et studieuses, l’instruction intégrale résoudra en partie le problème. Pour les autres, il y a des gagne-pain honorables que la vanité seule empêche d’accepter. Votre fille, dites-vous, aura une dot convenable, mais ne voit-on pas journellement des dots diminuées ou perdues par les spéculations ou les prodigalités? A la fortune, le devoir des parents, même riches, est d’ajouter le moyen de gagner honorablement sa vie; tant mieux si l’occasion de s’en servir ne se présente pas! Dans les familles simplement aisées ou de situation médiocre cette obligation s’impose plus encore.

Réussira-t-on à faire pénétrer ces deux idées, la seconde surtout, dans le cerveau des mères bourgeoises d’aujourd’hui? Bien des préjugés s’y opposent. Peut-être, pour qu’elles les acceptent faudra-t-il les préparer, dès l’enfance, à cette vue nouvelle de l’existence. Ce retour aux réalités pratiques de la vie et, en même temps, cet élargissement des horizons intellectuels et moraux exige une transformation dans les principes de l’enseignement qu’il appartient aux éducateurs et aux moralistes de réaliser. Ils doivent préparer les mères à devenir, pour leurs filles, des guides pratiques et sérieux et à être toujours davantage, pour leurs fils, des amies intelligentes et sûres. A eux aussi de rendre les hommes plus conscients des obligations de la paternité, de leur apprendre qu’ils doivent travailler à la formation du caractère de leurs enfants, afin de pouvoir répéter, avec le grand roi hébreu: «Mon fils, si ton cœur est sage, mon cœur à moi sera dans la joie...»

CHAPITRE III

LES ÉDUCATEURS

Ce qui aux yeux de l’écolier constitue le maître, c’est la pleine possession de soi-même, le parfait accord de la conduite et du langage, l’esprit d’exactitude et de justice...

OCTAVE GRÉARD.

Dans la crise morale que nous traversons, la question de l’éducation privée ou publique est l’une des plus graves qui se posent. De tout temps, des intelligences supérieures l’ont envisagée, et, au dix-neuvième siècle surtout, elle a été la grande préoccupation d’esprits nobles et sincères qui ont essayé de la résoudre. Mais ce grand effort n’a pas abouti: le niveau intellectuel et moral des enfants et des adolescents n’est pas supérieur à celui de leurs pères. Pourquoi pareil résultat négatif? Les instruments seraient-ils défectueux? Nous avons vu que la préparation donnée par la famille n’était plus suffisante pour les besoins et les dangers de l’heure présente. Celle des éducateurs l’est-elle davantage? Le sujet est si complexe, si sérieux et si délicat, que des volumes ne suffiraient pas à l’épuiser. Je me bornerai donc à toucher brièvement deux points: la nécessité de relever moralement la situation des instituteurs et l’obligation, pour eux, de comprendre la grandeur de la mission qu’ils accomplissent.

* * * * *

Les éducateurs? Eux aussi devraient être des chercheurs de sources. Or, cette tâche demande des qualités de premier ordre. C’est donc toute une classe qu’il faudrait relever, pour pouvoir la choisir dans l’élite, non seulement intellectuelle, mais morale de la nation. Et cela déjà pour les écoles élémentaires et secondaires, les années que les enfants y passent étant d’une importance extrême pour la formation de leur caractère.

Tout d’abord (on me dira que je demande l’impossible), l’enseignement ne devrait pas être choisi simplement comme une profession, mais accepté comme une vocation irrésistible. Sans cet élan, il ne peut y avoir de bons instituteurs. Pour gagner les esprits et les cœurs, il faut se donner soi-même. Un instituteur indifférent pourra faire des leçons brillantes, il ne pénétrera jamais l’âme de ses élèves et ne marquera leur cerveau d’aucune empreinte. Quant aux éducateurs corrompus et corrupteurs, ce sont des criminels, et la même épithète s’applique à ceux qui, les sachant indignes, permettent qu’ils exercent leur ministère.

Le mot est écrit, et je le maintiens. L’enseignement est un ministère, aussi sacré que celui du prêtre dans l’ordre religieux, et il est surprenant que les défenseurs de l’école laïque ne le proclament pas. Il ne faudrait pas seulement en exclure les immoraux et amoraux, mais les gens bornés, tous ceux qui ne sentent pas l’importance de la mission, n’aiment pas la nature et[20] dont l’âme est médiocre.

[20] Voir _Faiseurs de peines et Faiseurs de joies_.

Il va de soi que pour former une classe d’élite, pour avoir le droit d’écarter et de choisir, une transformation est nécessaire: la classe des instituteurs, je le répète, doit devenir une classe privilégiée, pécuniairement et socialement parlant. Ce serait l’unique moyen de l’élever à la hauteur de sa tâche. Évidemment une réforme de ce genre ne pourra se faire que lentement, peu à peu, et les difficultés à vaincre seront énormes. Sans l’aide de l’opinion publique, il sera impossible d’y arriver. C’est donc, tout d’abord, un mouvement d’opinion qu’il faut provoquer. Chacun peut y aider pour sa part, en montrant un respect particulier aux personnes, auxquelles est confiée l’éducation des générations futures, et en exigeant inexorablement d’elles certaines qualités indispensables, sans lesquelles il n’y aurait pas moyen de les autoriser à exercer leur profession.

Par exemple, si les pères[21] ne se désintéressaient pas, comme ils le font, de l’éducation de leurs enfants, ils pourraient, en se liguant avec d’autres pères, intervenir efficacement, pour que tel professeur indigne de sa tâche, ou qui l’accomplit avec négligence, ne continue pas plus longtemps à former des élèves insuffisants ou détestables. Ce sont des exécutions dont les mères, dans l’état de choses actuel, ne peuvent guère se charger.

[21] Voir le chapitre: _les Parents_.

La plupart des professeurs et des instituteurs ne voyant, dans leur carrière, qu’un gagne-pain assuré, y consacrent le moins de temps possible, parce que les bénéfices qu’ils en retirent ne sont pas à la hauteur de leurs prétentions. Ils n’éprouvent, pour les élèves dont ils ont la charge, qu’une indifférence nuancée d’hostilité; leur grossièreté et leur manque d’intérêt indisposent les jeunes gens qui, à leur tour, deviennent irrespectueux, inattentifs et finissent par envelopper tout le personnel enseignant dans la même antipathie et le même dédain injustes. Je dis injustes, car si certains maîtres font preuve d’une incompétence absolue dans les matières qu’ils enseignent, d’autres sont admirables de dévouement, de patience, et obtiennent, comme éducateurs, de merveilleux résultats. C’est presque un vol de ne pas donner aux enfants la chance de tomber dans de pareilles mains. Les parents devraient se persuader de cela, et les autorités scolaires également. En théorie, chacun partage cette opinion, mais, en pratique, chacun _laisse courir_, par nonchalance et par cette tendance à examiner superficiellement toute chose qu’on ne pourra jamais assez flétrir, car elle empoisonne les âmes!