Chateaubriand et Madame de Custine: Episodes et correspondance inédite

Part 7

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Napoléon sentit l'allusion et s'irrita. «La foudre, dit Joubert, resta quelque temps suspendue; à la fin le tonnerre a grondé; le nuage a crevé: tout cela a été vif et même violent. Aujourd'hui tout est apaisé.» Cependant la rédaction du _Mercure_ fut changée, et Chateaubriand, par l'intermédiaire du Préfet de police, M. Pasquier, reçut l'ordre de s'exiler à quelques lieues de Paris.

Madame de Custine avait fait ce qu'elle avait pu auprès du «grand ami», l'inévitable Fouché, pour écarter le danger. Mais il est fort douteux que celui-ci soit intervenu dans cette affaire, qui se traita entre l'Empereur et Fontanes. La colère de Napoléon ne dura pas, puisque, peu de temps après, il faisait nommer le coupable membre de l'Académie française.

C'est à cette époque que Chateaubriand acheta près de Sceaux, à Aulnay, la maison de la Vallée-aux-Loups, au milieu des bois, dans un site solitaire, où rien ne rappelait le voisinage de la capitale. Ce lieu désert avait alors des beautés agrestes qui ne se rencontrent plus que dans quelques-unes de nos provinces, en Auvergne, ou en Bretagne. Nulle part les rêves et la mélancolie ne pouvaient trouver de plus mystérieux asiles que sous les grands chênes de ce bois d'_Écoute-la-pluie_, dont on lit sur les vieilles cartes le nom pittoresque.

Tous ces alentours n'existent plus; les gorges profondes, les chemins creux et ravinés, les chênes centenaires, les châtaigniers aux vastes ombrages, tout a disparu, tout est dénudé, nivelé, morcelé. L'âme de la solitude, la poésie de ces lieux sauvages a fui sans retour.

Un souvenir intéressant que Madame de Chateaubriand a consigné dans ses Mémoires, se rattache à cette propriété, qui avait appartenu, dit-elle, à un brasseur très riche de la rue Saint-Antoine. Ce brasseur, au moment de la Révolution, avait rendu un assez grand service à la famille royale. En reconnaissance, la reine lui fit dire un jour qu'elle irait visiter sa brasserie d'Aulnay. Le bonhomme ne trouvant pas sa chaumière assez belle pour recevoir sa souveraine, fit construire en trois jours le petit pavillon qui se trouve sur un des coteaux du jardin et qui était effectivement de trop magnifique fabrique pour le reste de l'habitation.

En 1807, la Vallée-aux-Loups était dans toute sa beauté. Une lettre de Joubert à Chênedollé, du 1er septembre, nous en donne une description intéressante:

«Il (Chateaubriand) a acheté au delà de Sceaux un enclos de quinze arpents de terre et une petite maison. Il va être occupé à rendre la maison logeable, ce qui lui coûtera un mois de temps au moins, et sans doute aussi beaucoup d'argent. Le prix de cette acquisition, contrat en main, monte déjà à plus de 80,000 francs. Préparez-vous à passer quelques jours d'hiver dans cette solitude, qui porte un nom charmant pour la sauvagerie: on l'appelle dans le pays: Maison de la Vallée-aux-Loups. J'ai vu cette Vallée-aux-Loups; cela forme un creux de taillis assez breton et même assez périgourdin. Un poète normand pourra s'y plaire. Le nouveau possesseur en paraît enchanté, et, au fond, il n'y a point de retraite au monde où l'on puisse mieux pratiquer le précepte de Pythagore: «Quand il tonne, adore l'écho.»

C'est dans cette solitude champêtre que Chateaubriand mit la dernière main à son poème des _Martyrs_. On montre encore, dans un des sites les plus pittoresques du parc, le pavillon isolé qui formait son cabinet d'étude et de travail.

Depuis, M. le duc de Doudeauville, propriétaire de la Vallée-aux-Loups, a fait de «l'enclos» un grand parc; un peu au delà de la «petite maison,» il a élevé une splendide demeure. Tout ce qui rappelle le grand écrivain a été respecté; le pavillon où furent écrits les _Martyrs_ et l'_Itinéraire_ existe toujours; la maison qui semble en effet si petite, et qui pourtant a suffi pour cette société d'élite qui y assistait ravie à la lecture des chefs-d'oeuvre, n'est plus habitée, mais elle est remplie de fleurs et de plantes rares; deux cariatides apportées d'Orient y rappellent Athènes et la Grèce; des arbres mêmes que Chateaubriand avait plantés, souvenirs de ses voyages et des lointains pays, quelques-uns survivent encore, chargés du poids des ans.

C'est dans les _Mémoires d'outre-tombe_ qu'il faut lire la description de la Vallée-aux-Loups. Ce vallon doit toute son illustration aux admirables pages de Chateaubriand. «C'est là qu'il écrivit les _Martyrs_, les _Abencerrages_, l'_Itinéraire_, _Moïse_; c'est là qu'il était, nous dit-il, dans des enchantements sans fin... Un jour les jeunes arbres qu'il y avait plantés protégeraient ses vieux ans!» Mais ce voeu n'a pas été exaucé; dans un moment de détresse, il dut vendre sa chère retraite, et depuis, il n'a cessé d'exhaler ses plaintes de l'avoir perdue: «De toutes les choses qui me sont échappées, la Vallée-aux-Loups est la seule que je regrette; il est écrit que rien ne me restera!»

Le poème des _Martyrs_, dont nous avons vu naître la première pensée au mois de juin 1804, était terminé; il ne s'agissait plus que d'en faire la publication, pour laquelle l'auteur traita, vers la fin de 1808, avec Lenormant. Cette publication ne se pouvait accomplir sans formalités: il fallait d'abord que le livre passât par la censure, qui exigea des corrections ou des suppressions. Pour faire lever l'embargo, Madame de Custine usa, comme d'habitude, de son crédit, peut-être plus apparent que réel, auprès de son «grand ami», de Fouché, qui promit tout, ne fit rien, et promena Chateaubriand et sa protectrice à travers toutes les transes, de l'espérance à la crainte, jusqu'à ce qu'il eût finalement la main forcée par une puissance supérieure à la sienne.

Après plusieurs billets qui marquent bien ces alternatives[37], Chateaubriand écrit à Madame de Custine la lettre suivante:

Chère belle, mille pardons, nous sommes dans les tracas jusqu'au cou. Nous remporterons la victoire, mais on nous fait toutes les difficultés possibles. Je ne cesse de courir ainsi que Bertin. Le maître a parlé, il a loué le livre; d'où nous espérons que les Etienne seront vaincus[38]. Mais la philosophie pousse des rugissements. Encore deux ou trois jours et nos affaires seront arrangées. Votre grand ami s'est un peu moqué de nous. J'irai vous voir entre quatre et cinq heures. Dites-moi si vous y serez.

À madame,

Madame de Custine, rue de Miromesnil, au coin de la rue Verte.

Cette lettre paraît antérieure de quelques jours à celle que M. Bardoux a publiée et dans laquelle nous lisons:

«Le grand ami (Fouché) s'est joué de nous. L'ordre d'attaquer vient de lui, vous pouvez en être sûre. Eh bien, il n'y a pas grand mal: l'article est bête et ridicule, et il y a tant de louanges d'ailleurs, que je souhaite n'avoir jamais de pire ennemi. Vous êtes bonne et aimable, tranquillisez-vous. Je ne fais que rire de cela. Cela m'amuse d'être attaqué littérairement par ordre et par un mouchard.»

Chateaubriand se flatte, dans la première lettre, que les Etienne seront favorables ou garderont le silence; dans la seconde au contraire, ces espérances sont déçues: l'article d'Hoffman a déjà paru. Chateaubriand prétend qu'il s'en amuse et qu'il ne fait qu'en rire; mais, en réalité, son amour-propre froissé en souffrit cruellement.

Pour nous qui jugeons à distance et tout à la fois la critique et l'oeuvre critiquée, il nous semble qu'il n'y avait pas lieu de s'émouvoir autant, et que, sans doute, Hoffman était trop peu à la hauteur du grand style épique des _Martyrs_ pour se faire juge d'un pareil livre.

Si nous avions à faire ici une étude littéraire, nous ferions remarquer à quel point tout ce qui dérive de l'imagination et de la sensibilité, tout ce qui fait la grandeur de Chateaubriand: la magnificence des descriptions et le sentiment profond des passions humaines, l'enthousiasme du beau et de l'idéal, échappait complètement à ce critique, aussi bien qu'à ceux qui avaient jugé précédemment _Atala_, _René_, le _Génie du christianisme_. Tout cela, c'est-à-dire tout un côté de l'âme, ils l'ignorent, ils ne le voient pas, ils n'en ont aucune idée. Quel nombre effrayant de prosélytes n'ont-ils pas laissés dans le monde!

Ce poème des _Martyrs_ n'a pas obtenu le succès que son auteur en attendait. La partie mythologique, longue, froide et languissante, nuit beaucoup à l'intérêt général. L'ouvrage par lui-même et par ses épisodes est très poétique et très beau. «J'ai peur, dit Chateaubriand à la fin de la préface, que la Divinité qui m'inspire ne soit une de ces Muses inconnues sur l'Hélicon, qui n'ont point d'ailes et qui vont à pied.» Est-ce à Delphine que s'adressait ce discret hommage?

* * * * *

Nous venons de voir, vers la fin de 1808, Madame de Custine montrer pour les _Martyrs_ le même zèle que Madame de Beaumont, autrefois, pour le _Génie du christianisme_; nous allons retrouver, quelques mois plus tard, son intervention non moins affectueuse dans une circonstance bien autrement douloureuse et tragique.

Armand de Chateaubriand, naufragé sur les côtes de Normandie, avait été arrêté le 9 janvier 1810. Quand Chateaubriand, son cousin, en fut informé, Armand était déjà depuis treize jours détenu dans les prisons de Paris. Un conseil de guerre fut réuni par les ordres de ce même général Hulin qui avait présidé au jugement du duc d'Enghien. Armand, accusé de conspiration royaliste, fut condamné à mort.

Dans l'intervalle, Chateaubriand, malgré sa répugnance, demanda une audience à Fouché; Madame de Custine l'y accompagna: Fouché les joua une fois de plus; il nia d'abord qu'Armand fût arrêté; puis, ensuite, forcé d'en convenir, il s'excusa en prétextant qu'il n'était pas certain de son identité. Enfin, pour rassurer Chateaubriand, il lui annonça que son cousin était très ferme, «et qu'il saurait très bien mourir!» Mot cruel et tout à fait digne du proscripteur qui avait dirigé les égorgements de Lyon.

Chateaubriand écrivit à l'Empereur pour demander la grâce de son cousin, mais dans sa lettre, peut-être un peu trop fière, quelques mots déplurent à Napoléon: «Chateaubriand me demande justice, il l'aura», dit-il en froissant la lettre, et Fouché pressa l'exécution.

Averti seulement à cinq heures du matin, Chateaubriand arriva quelques minutes trop tard au lieu du supplice, pour voir une dernière fois son malheureux parent; il le trouva encore palpitant et défiguré par les balles.

Rentrant à Paris, c'est chez Madame de Custine qu'il alla d'abord; il lui adressa ce billet: «J'arrive de la plaine de Grenelle. Tout est fini. Je vous verrai dans un moment,» et le même jour il lui porta le mouchoir trempé de sang qu'il avait rapporté du lieu de l'exécution.

Après cette catastrophe, Chateaubriand se retira à la Vallée-aux-Loups. Il y passait à peu près tous les étés. L'année 1810 fut consacrée, comme les précédentes, à des occupations littéraires. Dans le courant de l'été, il fit avec Madame de Chateaubriand une visite au château de Méréville, habité par la famille de Laborde.

En 1811, qu'il qualifie dans ses Mémoires «l'une des années les plus remarquables de sa vie», il publia l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_, qui obtint un succès bien plus éclatant que les _Martyrs_ et sembla même avoir désarmé la critique. Cette même année, il fut appelé à occuper à l'Académie française le fauteuil que Marie-Joseph Chénier avait laissé vacant[39].

On sait quels orages survinrent à la suite de cette élection. Chateaubriand avait fait les visites d'usage à ses nouveaux collègues; il prépara son discours de réception, mais ce discours qu'il communiqua à l'Académie, ne fut point admis et souleva de nouveau contre lui les colères de Napoléon.

En relisant à distance ce morceau littéraire, on se demande si, en embrassant son sujet d'un point de vue plus élevé, Chateaubriand n'aurait pas pu, tout en formulant avec la même fermeté ses griefs, éviter les dangers qu'il allait courir et qu'il avait dû prévoir. Mais peut-être tout ce bruit ne lui déplaisait pas. Il refusa de faire des corrections à l'oeuvre censurée ou d'en composer une autre, et sa réception fut indéfiniment ajournée.

Pendant cette période, les relations avec Madame de Custine continuaient comme par le passé, peut-être même n'avaient-elles jamais été plus suivies. De ce discours de réception qui n'avait pu être prononcé, l'opposition s'était emparée; il en circulait des copies; Madame de Custine en avait une qu'elle envoya par son fils Astolphe à Madame de Staël à Coppet.

* * * * *

Madame de Custine prenait donc toujours aux affaires de Chateaubriand le même intérêt qu'auparavant, et cependant vers la même époque, elle s'était créé d'autres distractions: elle voyageait et faisait de nouvelles connaissances.

En 1811, pendant que Chateaubriand retiré à la Vallée-aux-Loups «suivait des yeux sur son coteau de pins, la comète qui courait à l'horizon des bois et qui, belle et triste, traînait comme une reine «son long voilé sur ses pas», Madame de Custine parcourt la Suisse et l'Italie; elle passe le mois de juin à Naples et l'hiver suivant à Rome, où elle réunit autour d'elle une société choisie. Sans aucun doute, une pensée constante l'accompagnait dans la ville éternelle; un Anglais, M. Fraser-Frisell, en correspondance avec Chateaubriand, lui donnait de son ami des nouvelles dont celui-ci n'était pas assez prodigue envers elle. À Rome, elle forme avec Canova une liaison assez intime pour que son fils osât lui dire: «Savez-vous qu'avec votre imagination romanesque, vous seriez capable de l'épouser!--Ne m'en défie pas, répondit-elle sur le même ton, s'il n'était devenu marquis d'Ischia, j'en serais tentée.» Sans doute le sang aristocratique de Marguerite de Provence se révoltait en elle à l'idée d'une mésalliance avec un marquis d'aussi fraîche date.

Elle avait emmené de Paris pour veiller à la santé de son fils un jeune médecin allemand avec qui elle était liée depuis cinq ou six ans: le docteur Koreff, débutant alors dans une vie d'aventures, qui ne sont pas toutes à son éloge. Koreff, qui, en fin de compte, a laissé une mémoire discutée, pour ne rien ajouter de plus, était, au dire de personnes qui l'ont connu, très laid, très peu sympathique d'aspect, parlant le français avec un accent germanique très prononcé; vif, intelligent d'ailleurs, railleur et sardonique; il y avait en lui quelque chose d'équivoque et d'indéfinissable qui n'inspirait pas la confiance. Tel qu'il était cependant, il avait ses partisans, et Madame de Custine resta en correspondance avec lui pendant de longues années. Elle l'aimait beaucoup, et son amitié était marquée, comme toutes ses affections, par une ardeur extrême et une tendresse de sentiments qui, avec une sorte d'agitation nerveuse, et des accès de douloureuse mélancolie, formaient le trait caractéristique de sa nature intime. Le portrait qu'elle a tracé de cet ami est trop favorable à celui-ci pour que le reproduire ne soit pas un devoir. En même temps qu'il montre l'état de l'âme aimante, enthousiaste et souffrante de l'une, il peut, dans une certaine mesure, défendre l'autre contre la sévérité des jugements dont il a été l'objet.

Voici ce qu'écrivait, quelques années plus tard, en 1816, Madame de Custine à une de ses plus intimes et de ses meilleures amies d'Allemagne, Madame de Varnhagen: «Imaginez que je n'ai pas signe de vie de Koreff. Depuis nombre d'années, lorsque nous sommes séparés, je lui écris deux fois par semaine, et lui autant, sans jamais y manquer! C'est un ami de dix ans au moins, éprouvé par le temps, par mille douleurs qu'il a senties, qu'il a partagées; enfin, ce sont de ces sentiments qu'on a le droit de croire indestructibles!... Je lui ai écrit dix fois sans humeur, sans me décourager... rien ne m'a réussi... Ma vie est troublée par ce profond chagrin. Je ne puis perdre si légèrement un ami sur qui je croyais pouvoir compter, parce qu'il m'en a donné des preuves que je n'oublierai jamais... J'étudie, mais sans courage; mon âme ne peut s'élever au-dessus de la douleur sous laquelle je succombe... Je souffre dans le fond de mon âme.»

Koreff répond enfin et se justifie; Madame de Custine est consolée et pardonne tout: «Je n'avais jamais eu à me plaindre de son inexactitude; voilà pourquoi j'étais si inquiète. Pendant des années de séparation, il n'a jamais passé huit jours sans m'écrire. Enfin voilà, grâce à vous, dit-elle, ce petit fil renoué. C'est bien peu de chose en apparence et c'est cependant beaucoup pour vivre. Vous le connaissez, et vous savez qu'il est de ces esprits qui comprennent tout, qui, par leur lumière, embellissent la vie, l'éclairent, la colorent et lui donnent une véritable valeur. Aussi, j'étais au fond d'un abîme obscur depuis que je n'avais plus signe de vie de lui.»

Madame de Custine était, comme on le voit, beaucoup plus détachée de Chateaubriand qu'on ne le suppose.

* * * * *

Chateaubriand demeura, comme d'habitude, tout l'été, à la Vallée-aux-Loups; il revint le 23 octobre à Paris pour y passer l'hiver. Après avoir pris momentanément son gîte à l'hôtel de Lavalette, rue des Saints-Pères, il se fixa rue de Rivoli. «Nos soirées, dit Madame de Chateaubriand, étaient fort agréables: M. de Fontanes et M. de Humboldt étaient nos plus fidèles habitués. Nous voyions aussi beaucoup Pasquier et Molé.» C'est dans les mémoires mêmes de Madame de Chateaubriand qu'il faut lire le portrait de Fontanes, tracé avec beaucoup d'esprit et de verve comique[40].

Au mois d'octobre 1813, M. et Madame de Chateaubriand quittèrent Aulnay et revinrent à Paris. Ils prirent un appartement dans la même rue que l'année précédente, rue de Rivoli, en face de la première grille des Tuileries, c'est-à-dire près de la rue qui porte aujourd'hui le nom du 29 juillet, sur l'emplacement de cette ancienne et sinistre salle du manège où la Convention avait, en 1793, condamné Louis XVI, au lieu même où dix ans auparavant Chateaubriand avait entendu crier la mort du duc d'Enghien. «On ne voyait alors dans cette rue que les arcades bâties par le gouvernement et quelques maisons s'élevant çà et là avec leur dentelure de pierres d'attente.» La rue de Rivoli n'était encore tracée que jusqu'à la hauteur du Pavillon de Marsan.

On était à la veille de la plus formidable catastrophe qui ait agité notre siècle et tous les esprits sentaient approcher la fin de l'Empire. Chateaubriand préparait alors son célèbre écrit: _Bonaparte et les Bourbons_, qui parut au mois d'avril 1814. C'est aussi dans les Mémoires de Madame de Chateaubriand qu'il faut lire les détails de la composition et de la publication de ce livre, des imprudences du mari, des angoisses de la femme, qui crut un instant avoir perdu le manuscrit que Chateaubriand laissait traîner, et qu'elle avait pris sous sa garde.

Madame de Custine, effrayée par l'imminence des événements et la grandeur du danger, ne fut pas témoin de cette publication. Dès les premiers jours de janvier, elle avait quitté Paris et s'était réfugiée à Berne. Ce fut seulement à la fin du mois de mai que, rappelée par son fils, elle rentra en France, après la première Restauration. Son fils Astolphe lui représentait combien son retour était urgent et de quel crédit elle allait jouir dans le parti royaliste rappelé aux affaires. Pour Madame de Custine, la passion dominante c'était les intérêts de son fils, dont elle voulait sauvegarder l'avenir, et qui, comme nous le verrons plus tard, était alors l'objet de toutes ses préoccupations, de toutes ses anxiétés maternelles. Aux motifs de retour que lui donnait Astolphe, il s'en ajoutait un autre: Fouché, devenu duc d'Otrante sous l'Empire, était, depuis un mois déjà, revenu à Paris; il allait sans doute jouer un rôle dans les événements; elle pouvait retrouver en lui le protecteur d'autrefois.

* * * * *

Le duc d'Otrante, l'ancien ministre de la police impériale, disgracié en 1811, avait été envoyé comme gouverneur des provinces enlevées à l'Autriche, et presque relégué en Illyrie. Jusqu'en 1814, tant que dura l'Empire, il resta à l'étranger, dans une sorte d'exil, observant les événements et attendant l'occasion de reparaître sur la scène politique.

À peine l'abdication de l'Empereur à Fontainebleau, le 11 avril 1814, fut-elle connue, qu'il rentra précipitamment en France et renoua des relations avec tout ce qu'il avait connu de personnes influentes dans tous les partis. Madame de Custine occupait alors dans le monde royaliste, parmi les familles de l'ancienne cour, une situation très élevée, où elle pouvait lui être utile. Aussi est-ce à elle qu'il s'adressa tout d'abord; et en effet, elle le servit puissamment.

Le duc d'Otrante affichait alors les sentiments royalistes les plus prononcés. Il entama avec Madame de Custine une correspondance très active[41] dans laquelle on a cru voir un Fouché transformé, devenu vertueux et sentimental, ayant surtout, à ce qu'il prétend, l'horreur du sang, et résolu à ne vivre désormais que pour les affections domestiques. Ces lettres ont, en effet, une certaine apparence de bonhomie. Mais il ne faut pas accepter sans contrôle les sentiments qu'elles expriment.

Ce qui frappe d'abord en les lisant, c'est qu'elles ne sont pas écrites pour Madame de Custine seule; elles sont évidemment destinées à être montrées, colportées. Ce sont autant de déclarations de principes dont Madame de Custine devra faire usage auprès de ses puissants amis.

Quel fond y a-t-il à faire sur les protestations de Fouché, que devient ce dévouement absolu au gouvernement des bourbons et à la personne du roi, quand on voit, deux jours après le 20 mars, Fouché accepter de l'Empereur le ministère de la police? On a expliqué cette brusque évolution par des engagements qu'il aurait pris envers le parti royaliste de n'user du pouvoir qui lui était rendu que pour renverser le gouvernement impérial. Qui donc trahissait-il, de Napoléon ou des Bourbons? Car il trahissait nécessairement l'un ou l'autre parti, sinon tous les deux.

N'oublions pas que pendant qu'il prodiguait les assurances de dévouement à la monarchie, et qu'il écrivait, pat exemple, à Madame de Custine des phrases comme celles-ci: «Croyez que le gouvernement militaire qui va nous envahir (au retour de l'île d'Elbe) ne sera pas de longue durée. Qu'on s'occupe surtout à sauver la personne du roi... La perte du roi nous serait funeste... Le roi a l'affection des Français; il a mérité leur estime par sa haute modération; ceux qui l'abandonnent aujourd'hui le regretteront bientôt; sa vie est nécessaire pour le présent et l'avenir»; n'oublions pas que pendant qu'il écrivait ces lignes, Fouché était l'âme de deux complots, recrutés l'un dans l'armée, l'autre parmi les anciens conventionnels et que le but commun des deux conjurations était d'enlever Louis XVIII par un coup de force, le 1er mai, à l'ouverture des Chambres.

Fouché menait de front, en ce moment, trois conspirations: contre Louis XVIII; contre Napoléon; contre la conspiration dont lui-même était le chef et qu'il était tout prêt à vendre.

Le retour de l'île d'Elbe dérangea tous les projets, et Fouché redevint ministre de l'Empire. Il n'était pas plus tôt installé dans ses fonctions qu'il entama contre l'Empereur des négociations secrètes avec la cour de Vienne. Il offrit au prince de Metternich d'organiser la régence au nom du roi de Rome et de forcer l'Empereur à l'abdication. «L'Empire sans Empereur,» c'était déjà le programme de la double conspiration dont nous venons de parler. Napoléon soupçonna cette intrigue; il organisa contre son ministre de la police une contre-police; une lettre du prince de Metternich fut interceptée et la preuve de la trahison fut bientôt acquise. Napoléon démasqua Fouché, le menaça de le faire pendre, et finalement le laissa au ministère.