Chateaubriand et Madame de Custine: Episodes et correspondance inédite

Part 6

Chapter 63,822 wordsPublic domain

Mes moments de solitude sont si rares que je profite du premier pour vous écrire, ayant à coeur de vous dire combien je suis aise que vous soyez plus calme. Que je vous demande pardon de l'inquiétude vague et passagère que j'ai sentie au sujet de ma dernière lettre! Je veux encore vous dire que je ne vous écrirai point le motif que j'ai cru, à la réflexion, qui vous avait engagé à me demander ma parole de ne point me marier. À propos de cette parole, s'il est vrai que vous ayez l'idée que nous pourrions être un jour unis, perdez tout à fait cette idée: croyez que je ne suis point d'un caractère à souffrir jamais que vous sacrifiiez votre destinée à la mienne. Si, lorsqu'il a été, ci-devant, entre nous question de mariage, mes réponses ne vous ont point paru ni fermes ni décisives, cela provenait seulement de ma timidité et de mon embarras, car ma volonté était, dès ce temps-là, fixe et point incertaine. Je ne pense pas vous peiner par un tel aveu qui ne doit pas beaucoup vous surprendre, et puis, vous connaissez mes sentiments pour vous: vous ne pouvez aussi douter que je me ferais un honneur de porter votre nom; mais je suis tout à fait désintéressée sur mon bonheur, et votre amie; en voilà assez pour vous faire concevoir ma conduite envers vous.

Je vous le répète, l'engagement que j'ai pris avec vous de ne point me marier a pour moi du charme, parce que je le regarde presque comme un lien, comme une espèce de manière de vous appartenir. Le plaisir que j'ai éprouvé en contractant cet engagement est venu de ce que, au premier moment, votre désir à cet égard me sembla comme une preuve non équivoque que je ne vous étais pas bien indifférente. Vous voilà maintenant bien clairement au fait de mes secrets; vous voyez que je vous traite en véritable ami.

S'il ne vous faut, pour rendre vos bonnes grâces aux muses, que l'assurance de la persévérance de mes sentiments pour vous, vous pouvez vous réconcilier pour toujours avec elles. Si ces divinités, par erreur, s'oublient un instant avec moi, vous le saurez. Je sais que je ne puis consulter sur mes productions un goût plus éclairé et plus sage que le vôtre; je crains simplement votre politesse. Quant à mes Contes, c'est contre mon sentiment, et sans que je m'en sois mêlée, qu'on les a imprimés dans le _Mercure_. Je me rappelle confusément que mon frère m'a parlé à cet égard; mais je n'y fis aucune attention, ni ne répondis. J'étais au moment de quitter Paris; j'étais incapable de rien entendre, de réfléchir à rien: une seule pensée m'occupait, j'étais tout entière à cette pensée. Mon frère a interprété pour moi mon silence d'une façon fâcheuse. Je vous sais gré de l'espèce de reproche que vous me faites au sujet de l'impression de mes Contes, puisqu'il me met à lieu de connaître votre soupçon et de le détruire. Soyez bien certain que je n'ai point consenti à la publicité de ces Contes, et que je ne m'en doutais même pas. J'espère que quand vos affaires de famille seront terminées, vous vous fixerez à Paris. Ce séjour vous convient à tous égards, et je voudrais toujours que votre position soit la plus agréable possible. Adieu. Vous voudrez bien, quand il en sera temps, me mander votre départ de Paris, afin que je n'y adresse pas mes lettres. Je compte encore rester quinze jours dans cette ville-ci. Après cette époque, adressez-moi vos dépêches à Fougères, à l'hôtel Marigny.

Quoique vos dépêches soient les plus aimables du monde, ne les rendez pas fréquentes; j'en préfère la continuité. Vous devez être fort paresseux et moi-même je suis fort sujette à la paresse. Je vous recommande surtout de me faire part de tous vos soupçons à mon égard; cette preuve d'intérêt me sera infiniment précieuse.

Lucie vint de Bretagne se fixer à Paris dans le courant de l'automne. Son frère l'avait établie d'abord dans un appartement de la rue Caumartin, qu'elle quitta bientôt pour aller demeurer rue du faubourg Saint-Jacques, chez les dames Saint-Michel, dont Madame de Navarre était la Supérieure. De cette maison de retraite, elle adressait à son frère des lettres pleines d'émotion, empreintes de la plus vive tendresse et d'une exaltation de sensibilité qui touchait au désespoir. Ces lettres passionnées et douloureuses dénotent l'état d'une âme atteinte par de profondes souffrances.

Il n'est pas certain que Lucile ait maintenu jusqu'à la fin le pacte qu'elle avait formé avec Chênedollé et qu'elle soit restée fidèle à cette persévérance de sentiments qu'elle lui avait promise. Une des dernières lettres adressées par elle à son frère, permettrait d'en douter. Voici cette lettre qui peint l'état de cette âme prête à quitter la terre; elle est très touchante:

Me crois-tu sérieusement, mon ami, à l'abri de quelque impertinence de M. Chènedollé? Je suis bien décidée à ne point l'inviter à continuer ses visites; je me résigne à ce que celle de mardi soit la dernière. Je ne veux point gêner sa politesse. Je ferme pour toujours le livre de ma destinée, et je le scelle du sceau de la raison; je n'en consulterai pas plus les pages, maintenant, sur les bagatelles que sur les choses importantes de la vie. Je renonce à toutes mes folles idées; je ne veux m'occuper ni me chagriner de celles des autres; je me livrerai à corps perdu à tous les événements de mon passage dans le monde. Quelle pitié que l'attention que je me porte! Dieu ne peut plus m'affliger qu'en toi. Je le remercié du précieux, bon et cher présent qu'il m'a fait en ta personne et d'avoir conservé ma vie sans tache: voilà tous mes trésors. Je pourrais prendre pour emblème de ma vie la lune dans un nuage, avec cette devise: _souvent obscurcie, jamais ternie_. Adieu, mon ami. Tu seras peut-être étonné de mon langage depuis hier matin. Depuis t'avoir vu, mon coeur s'est élevé vers Dieu, et je l'ai placé tout entier au pied de la croix, sa seule et véritable place.

Complétons le portrait de Lucile par quelques lignes que Chênedollé a consacrées à son amie, dès qu'il eut à la pleurer: «Auprès de cette femme céleste, je n'ai jamais formé un désir; j'étais pur comme elle; j'étais heureux de la voir, heureux de me sentir près d'elle. C'était l'espèce de bonheur que j'aurais goûté auprès d'un ange... Celui qui n'a pas connu Lucile ne peut savoir ce qu'il y a d'admirable et de délicat dans le coeur d'une femme. Elle respirait et pensait au ciel. Il n'y a jamais eu de sensibilité égale à la sienne. Elle n'a point trouvé d'âme qui fût en harmonie avec la sienne; ce coeur si vivant et qui avait tant besoin de se répandre a fini par dévorer sa vie[31].»

* * * * *

Pendant le séjour de son frère à Villeneuve, Madame de Caux changea encore une fois de résidence. Où alla-t-elle? Nul ne le sait. Mais les soins du bon Saint-Germain, l'ancien domestique de Madame de Beaumont, la suivirent partout. Ce vieux et fidèle serviteur assista seul à ses derniers moments. Elle mourut à Paris le 9 novembre 1804. Pauvre femme, d'une si grande âme, qui a touché presque au génie, et qui poursuivie par les traits d'une fable odieuse, n'a pas trouvé le repos même dans la mort[32].

Saint-Germain annonça par quelques lignes la mort subite de sa maîtresse à Chateaubriand qui en fit part presque aussitôt à Madame de Custine.

Villeneuve-sur-Yonne.

Depuis ma dernière lettre, j'ai éprouvé une des plus grandes peines que je puisse encore ressentir dans cette vie. J'ai perdu une soeur que j'aimais plus que moi-même et qui me laissera d'éternels regrets. Cette solitude qui se fait tous les jours autour de moi m'effraye, et je ne sais qui comblera jamais le vide de mes jours. Je suis sans avenir, et bientôt même je vais être obligé de me retirer dans quelque coin du monde, car ma fortune ne me permettra plus de vivre à Paris, et je ne prévois pas comment jamais je deviendrai plus heureux sous ce rapport. Que deviendrai-je? Je n'en sais rien. Il ne me reste plus qu'à désirer le bonheur de ceux que j'aime. Tâchez donc d'être heureuse! Tâchez de délivrer mon ami[33]. Aimez moi un peu, si vous pouvez. J'ai tant rêvé de bonheur, et je me suis si souvent trompé dans mes songes que je commence à prendre votre rôle, à être tout à fait sans espoir. Mille tendresses.

Quand serez-vous à Paris?

2 frimaire, 23 novembre.

À Madame de Custine, au Château de Fervaques, par Lisieux.

La mort de Lucile avait frappé Chateaubriand comme d'un coup de foudre. Le souvenir de sa jeunesse, les grèves de Saint-Malo, ou le mail et les bois de Combourg, les promenades solitaires «où ils traînaient tristement sous leurs pas les feuilles séchées», durent lui apparaître avec le souvenir de sa compagne, de la protectrice de son enfance, de celle qui avait partagé ses tristesses et ses rêves. En elle il pleurait «une sainte de génie, que l'égarement n'empêchait pas de s'orienter vers le ciel.»

La douleur de Madame de Chateaubriand ne fut pas moins vive; elle ne versait pas moins de larmes, mais ses regrets empruntaient à sa piété des accents différents: «Toute meurtrie des caprices impérieux de Lucile, elle ne vit qu'une délivrance pour la chrétienne arrivée au repos du Seigneur.»

Dans la lettre que nous avons déjà citée, Joubert, de son côté, rend témoignage de l'affliction de ses deux amis: «Il (Chateaubriand) a perdu depuis huit jours sa soeur Lucile, également pleurée de sa femme et de lui, également honorée de l'abondance de leurs larmes. Ce sont deux aimables enfants, sans compter que le garçon est un homme de génie.»

* * * * *

À partir de la lettre par laquelle Chateaubriand annonce la mort de sa soeur, celles qui suivent, étiquetées de la main de Madame de Custine, ne portent plus comme les précédentes un numéro d'ordre écrit par elle, et comme le plus souvent Chateaubriand ne les a pas datées, le classement en est difficile. Cependant en rapprochant chacune d'elles d'autres lettres émanant soit de Joubert et de ses correspondants, soit de Chênedollé et de Madame de Custine elle-même, on arrive, pour presque toutes, à une date approximative certaine. Les Mémoires si intéressants de Madame de Chateaubriand surtout[34] nous ont été d'un grand secours pour ce classement.

Cependant une question se pose naturellement ici: Pourquoi ces lettres, étiquetées précédemment par numéros d'ordre, cessent-elles de l'être? Serait-ce un indice de refroidissement dans les relations réciproques? Nullement: l'intimité, entre Chateaubriand et Madame de Custine n'a jamais été plus grande que dans le courant de l'année 1805 et les six premiers mois de 1806, jusqu'au départ de Chateaubriand pour l'Orient. Toutefois il faut reconnaître que les lettres deviennent plus rares; mais il faut attribuer ce fait au séjour que Chateaubriand et Madame de Custine ont fait simultanément à Paris pendant cette période: ils se voyaient et ne s'écrivaient pas.

Quant à la persistance de leurs relations, des documents nombreux et très certains vont nous en donner la preuve.

M. et Madame de Chateaubriand quittèrent la maison de Joubert, à Villeneuve-sur-Yonne, dans les premiers jours du mois de janvier 1805 et rentrèrent dans leur maison de la rue de Miromesnil qui venait d'être vendue et qu'ils devaient bientôt quitter.

Le 12 janvier, Chateaubriand écrit à Chênedollé pour l'informer de son retour et l'inviter à venir le voir à Paris. «... Je suis enfin revenu de Villeneuve pour ne plus y retourner cette année. Je vous attends; votre lit est prêt; ma femme vous désire. Nous irons nous ébattre dans les vents, rêver au passé et gémir sur l'avenir. Si vous êtes triste je vous préviens que je n'ai jamais été dans un moment plus noir: nous serons comme deux Cerbères aboyant contre le genre humain. Venez donc le plus tôt possible. Madame de C... (Custine) doit vous avoir un passeport[35]. Venez; le plaisir que j'aurai à vous embrasser me fera oublier toutes mes peines.»

L'invitation adressée à Chênedollé resta sans effet; il ne vint pas à Paris. Près de trois mois s'écoulèrent, et Madame de Custine, sur le point de partir pour Fervaques, lui écrit à la date du 28 mars: «... Ce que j'ai de la peine à vous pardonner, c'est que vous me ne dites rien de Fervaques. Vous ne me promettez pas d'y venir et longtems. Notre ami dit qu'il y passera six semaines, mais je ne suis pas femme à prendre à ces choses-là. Je suis plus folle que jamais, et je suis plus malheureuse que je ne puis dire. Le _Génie_ (Chateaubriand) se réjouit de vous voir. Il prend part à vos douleurs, et quand il parle de vous, on serait tenté de croire qu'il a un bon coeur.»

Notons ce dernier trait dont tous ceux qui n'aiment pas Chateaubriand ont fait contre lui un grand usage. Il est clair qu'en écrivant ces lignes, Madame de Custine était de bien mauvaise humeur. Entre Delphine et René que s'était-il donc passé? Il serait curieux de reproduire une de ces scènes qui troublaient de temps à autre leur intimité; quelques lignes de chacun d'eux nous rend la tâche facile: L'une se plaignait sans cesse, éclatait en jalousies et en reproches, s'emportait, pleurait, puis se mettait à bouder; L'autre, René, peu patient de sa nature, prenait ses airs sombres, rappelait son amie au sens commun, menaçait d'une rupture et partait. Mais toute cette colère ne durait pas, et quelque billet, laconique comme celui-ci, servait de préambule à une prompte réconciliation:

À demain, Grognon,

_À Madame de Custine._

Dans l'intervalle, Madame de Custine avait trouvé le temps d'épancher dans quelque lettre ses larmes et ses fureurs, contre un bourreau qui la rendait «plus malheureuse que jamais» et dont aussi «plus que jamais elle était folle».

Il ne faut pas prendre au tragique, comme l'ont fait les biographes, ces querelles passagères, légers orages du printemps, qui chez l'une n'éteignaient pas l'amour et qui laissaient subsister chez l'autre une durable amitié.

Ce court billet ne porte ni date ni adresse; une date était inutile: Chateaubriand ne l'écrivait pas pour la postérité, et quant à l'adresse, la femme de chambre qui devait le remettre à sa maîtresse n'en avait pas besoin. Mais quel est ce signe mystérieux, cette étoile, qu'on y remarque et que René n'a reproduit nulle part dans sa correspondance?...

* * * * *

Voici un autre billet, sans date, qui doit se placer à peu près à l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire avant que Madame de Custine quittât le quartier de la rue Miromesnil:

À Madame de Custine, rue de Miromesnil, 19, Place Beauveau.

J'irai vous demander à dîner. Je ne pourrai être chez vous avant cinq heures ou cinq et demie. J'aurais répondu à votre lettre, si je n'avais préféré vous porter la réponse moi-même. Je vous écris ce mot chez Bertin et nous parlons de vous.

Mercredi.

Si Chateaubriand faisait de si fréquentes visites, des visites journalières à Madame de Custine, il était aussi de toutes ses soirées, et la plupart du temps, quand elle recevait à dîner un personnage intéressant à quelque titre, il était son commensal.

C'est ainsi qu'un jour il dîna chez elle avec l'abbé Furia, adepte des rêveries mystiques de Swedenborg et des théories magnétiques de Mesmer. L'abbé Furia entreprit de tuer un serin en le magnétisant; mais,«le serin fut le plus fort, et l'abbé, hors de lui, fut obligé de quitter la partie, de peur d'être tué par le serin». Chateaubriand, qui raconte cette scène plaisante, ne croyait pas plus au magnétisme, où la part du charlatanisme l'emportait considérablement sur celle de la vérité, qu'il ne croirait de nos jours aux tables tournantes et aux pratiques superstitieuses qui en dérivent. Le nom de l'abbé Furia a reparu ces années dernières en cour d'assises à propos d'un procès criminel. Il paraît qu'il a encore des disciples.

«Une autre fois (mais plus tard, probablement en 1807), le célèbre Gall, toujours chez Madame de Custine, dit Chateaubriand, dîna près de moi sans me connaître, se trompa sur mon angle facial, me prit pour une grenouille, et voulut, quand il sut qui j'étais, raccommoder sa science d'une manière dont j'étais honteux pour lui.» Il est permis de supposer que Chateaubriand a un peu exagéré ce qu'il y eut de ridicule dans ce singulier diagnostic. Mais, quel que soit le discrédit où est tombée sa phrénologie, Gall était un homme sérieux que l'esprit de système n'a pu pousser jusqu'à l'extravagance. Dans tous les cas, cette anecdote reçut, à ce qu'il paraît, quelque publicité, car, environ quatorze ans avant que Chateaubriand la racontât dans les _Mémoires d'outre-tombe_, le docteur Gall la démentait déjà: «Dans un dîner où je me trouvais à Londres, en 1823, avec le docteur Gall, dit le comte de Marcellus, il se défendit vivement de sa bévue envers M. de Chateaubriand, que celui-ci m'avait racontée, et il prit fort au sérieux l'histoire de la grenouille.»

* * * * *

Revenons à Madame de Custine. Elle partit pour Fervaques, où chateaubriand alla la rejoindre le 24 juillet. Dès le lendemain de son arrivée, elle adresse à Chênedollé une nouvelle lettre: «Colo (Chateaubriand) est ici depuis hier; il vous désire et nous serons tous charmés de vous voir. Comme à son ordinaire, il dit qu'il ne restera que quelques jours. Aussi, si vous voulez encore le trouver ici, aussitôt ma lettre reçue, mettez-vous en route et arrivez le plus tôt que vous pourrez.»

Cette lettre, que nous abrégeons, est suivie de quelques lignes de Chateaubriand: «Vous savez peut-être, mon cher ami, que le voyage de Suisse est manqué, du moins pour moi[36]. Je suis à Fervaques; j'y suis pour quinze jours: vous seriez bien aimable d'y venir. Nous tâcherons de nous rappeler ces vers que vous me demandez. Venez donc, mon cher ami, nous parlerons de notre automne. Mais venez vite, car vous ne me trouveriez plus.»

Chênedollé se rendit à cette double invitation. Il vit à Fervaques son ami qui lui fit part de ses projets de voyage en Orient. Par discrétion sans doute et par ménagement, Chênedollé n'en avertit pas Madame de Custine.

C'est seulement l'année suivante, dans le courant de l'été, que Chateaubriand alla lui-même lui annoncer ce fatal voyage, dont la nouvelle devait lui briser le coeur. La lettre qu'elle adressa immédiatement à Chênedollé mérite d'être reproduite; nous l'empruntons au livre de Sainte-Beuve sur Chateaubriand:

Fervaques, ce 24 juin 1806.

Enfin je reçois de vos nouvelles; j'y avais réellement renoncé. C'était si bien fini, que vous n'avez rien su et que vous savez rien du tout. Le _Génie_ est ici depuis quinze jours; il part dans deux, et ce n'est pas un départ ordinaire, ce n'est pas un voyage ordinaire non plus. Cette chimère de Grèce est enfin réalisée. Il part pour remplir ses voeux et détruire tous les miens. Il va accomplir ce qu'il désire depuis longtems. Il sera de retour au mois de novembre à ce qu'il assure. Je ne puis le croire. Vous savez si j'étais triste l'année dernière: jugez donc de ce que je serai cette année. J'ai pourtant pour moi l'assurance d'être mieux aimée; la preuve n'en est guère frappante: il part d'ici dans deux jours pour un grand voyage. Je ne vous engage donc point à venir à présent; mais si, dans le courant de l'été, vous vous en sentez le courage, vous me ferez plaisir, et d'après ce que vous venez d'apprendre, vous serez, je pense, rassuré sur l'effet que pourrait faire votre tristesse. Je vous quitte, car vous savez dans quelles angoisses je dois être; je ne puis causer plus longtems.

La chère souris (Madame de Vintimille) est ici.

Tout a été parfait depuis quinze jours, mais aussi tout est fini.

Tout n'était pas fini cependant, comme la suite des faits nous l'apprendra. Après ce voyage en Orient qui lui causa tant d'émotions, Madame de Custine retrouvera tout ce qu'elle croyait avoir perdu, dans un sentiment nouveau, non moins sincère et non moins tendre, mais transformé: celui de l'amitié, de cette amitié particulière qui garde toujours l'empreinte du sceau de l'amour. Le calme succédera-t-il pour elle aux orages du coeur? Nous retrouverons partout, dans les lettres de Chateaubriand, l'expression de sa tendre affection qui persistera jusqu'à la fin.

* * * * *

Le voyage d'Orient avait été décidé en 1806. M. et Madame de Chateaubriand allèrent d'abord en Bretagne faire leurs adieux à leur famille, et le 15 juillet ils partirent ensemble pour Venise. Là ils se séparèrent: le 29 juillet, Chateaubriand quitta Venise pour gagner Trieste où il s'embarqua le 1er août, et Madame de Chateaubriand, accompagnée de Ballanche, qui était allé la rejoindre, revint à l'hôtel de Coislin attendre le retour de son mari.

Chateaubriand, dans le cours de son voyage, n'écrivit à personne. Madame de Chateaubriand passa dans les transes de l'inquiétude les longs mois qui suivirent.

Sans doute, Madame de Custine éprouvait aussi, comme ses lettres l'indiquent, les chagrins de l'absence. Mais peut-on supposer que moins de quatorze jours après le départ du voyageur, déjà folle de terreur parce qu'elle n'avait pas reçu de nouvelles de lui, elle se soit rendue «en suppliante» chez Madame de Chateaubriand pour lui en demander? Elle aurait reculé sans doute devant une pareille démarche; le sens parfait des convenances, qui régnait dans le monde où elle vivait, aurait suffi pour l'en détourner.

Cette supposition, blessante pour Madame de Custine, repose sur deux mots obscurs de deux lettres de Madame de Chateaubriand à M. et Madame Joubert, datées l'une du 29 juillet, l'autre du 24 août 1806, dans lesquelles elle se plaint de ce que la «chère comtesse ne l'abandonne pas assez.» Où est la preuve que la chère comtesse soit Madame de Custine? À cette époque celle-ci n'était même pas à Paris, mais à Fervaques où elle attendait Chênedollé. Il est probable que la chère comtesse n'était autre que Madame de Coislin qui, en qualité de voisine, imposait, peut-être un peu plus que de raison, à Madame de Chateaubriand sa présence, ses consolations et son amitié. Ces deux dames habitaient, place de la Concorde, dans la maison du garde-meuble.

* * * * *

Le voyage de Chateaubriand, de son départ de Trieste le 1er août 1806, à son retour à Bayonne le 5 mai 1807, dura exactement neuf mois et quelques jours. Il avait visité Athènes, Sparte, Constantinople «pays de forte et d'ingénieuse mémoire»; il avait accompli le pélerinage de Jérusalem, était revenu par Alexandrie, Tunis et l'Espagne et avait ainsi fait le tour complet de la Méditerranée. Il se plaisait à s'appliquer ce vers du poète:

Diversa exsilia et diversas quærere terras,

fier qu'il était d'avoir vu d'autres cieux et ajouté de nouveaux et sublimes souvenirs aux hasards de sa vie errante.

* * * * *

À son retour, il reprit ses relations avec Madame de Custine, dont le zèle et le dévouement furent bientôt mis à l'épreuve dans une circonstance où Chateaubriand faillit être frappé par les colères de Napoléon.

Tout le monde connaît l'article du _Mercure_ (4 juillet 1806), où se trouve cette phrase éloquente:

«Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde.»