Chateaubriand et Madame de Custine: Episodes et correspondance inédite

Part 4

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Vous avez bien tort de me prêcher sur mon goût pour mon nouvel ouvrage. Cela ne me dure guères, et j'ai déjà tout laissé là depuis une quinzaine de jours. Pour travailler avec suite et goût, il faut être dans une position sinon très brillante, du moins tranquille; et ce n'est pas quand on est sans avenir, qu'on travaille pour un avenir qui ne viendra pas. D'ailleurs il faudrait beaucoup de livres, beaucoup d'études, beaucoup de chimères pour me faire oublier les personnes que j'aime.

Je ne sais encore si on a fait quelque chose pour mon ami[13], comme on nous l'a promis. Il est à la campagne, et il ne me paraît pas que sa position soit changée.

Je vous ai donné ma parole d'aller vous voir, et certainement je ferai le voyage, selon toutes les apparences vers la fin du mois de juillet où nous entrons demain. Vous savez que je ne suis pas libre, et il peut arriver tel accident de route on d'affaires qui me retarde de huit ou dix jours. Il suffit que je sois sûr de vous voir pour que vous ne m'accusiez pas de mensonge.

Vous voyez par le ton de ce billet que je suis très sérieux et fort triste. Outre les sujets de peine que vous pouvez deviner, j'ai la fièvre depuis deux jours; cela durera peu; quelques doses de quinine me remettront sur pied.

Bonjour, chère. Je suis charmé que vous soyez heureuse dans votre bon château, et j'ai grande envie de vous y voir.

Mille choses à nos amis.

Vendredi, 29 juin.

Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux, Calvados.

CHAPITRE III.

Rupture avec Madame de Custine.--Réconciliation.--Voyage de Fervaques. Chênedollé.--Départ pour la Bourgogne. Joubert.--Nouveau voyage à Fervaques.--Jalousies de Madame de Custine.

Jusqu'ici la correspondance de Chateaubriand et de Madame de Custine, s'est déroulée avec calme, dans les termes d'une intimité pleine de confiance et d'abandon, sans exprimer, peut-être, une passion aussi exaltée que celle des billets qui ont précédé le voyage de Rome. On voit clairement que les situations sont changées: Chateaubriand sollicitait alors; maintenant tous les droits lui sont acquis. Mais au milieu de cet amour passé à l'état chronique, aucun nuage ne s'est encore annoncé à l'horizon.

Tout à coup la scène change; la tempête éclate; un incident nouveau s'est produit qui rouvre une ancienne et profonde blessure. Chateaubriand, atteint jusqu'au fond du coeur, écrit avec amertume ce qu'on va lire.

Lundi, 16 juillet.

Je ne sais si vous ne finirez point par avoir raison, si tous vos noirs pressentiments ne s'accompliront point. Mais je sais que j'ai hésité à vous écrire, n'ayant que des choses fort tristes à vous apprendre. Premièrement, les embarras de ma position augmentent tous les jours et je vois que je serai forcé tôt ou tard à me retirer hors de France ou en province; je vous épargne les détails. Mais cela ne serait rien si je n'avais à me plaindre de vous. Je ne m'expliquerai point non plus; mais quoique je ne croie pas tout ce qu'on m'a dit, et surtout la manière dont on me l'a dit, il reste certain toutefois que vous avez parlé d'un service que je vous priais de me rendre lorsque j'étais à Rome, et que vous ne m'avez pas rendu. Ces choses-là tiennent à l'honneur, et je vous avoue qu'ayant déjà le tort du refus, je n'aurais jamais voulu penser que vous eussiez voulu prendre encore sur vous le plus grand tort de la _révélation_. Que voulez-vous? On est indiscret sans le vouloir, et souvent on fait un mal irréparable aux gens qu'on aime le mieux.

Quant à moi, madame, je ne vous en demeure pas moins attaché. Vous m'avez comblé d'amitiés et de marques d'intérêt et d'estime; je parlerai éternellement de vous avec les sentimens, le respect, le dévouement que je professe pour vous. Vous avez voulu rendre service à mon ami[14], et vous le pouvez plus que moi puisque Fouché est ministre. Je connais votre générosité, et l'éloignement que vous pouvez ressentir pour moi ne retombera pas sur un malheureux injustement persécuté. Ainsi, madame, le ciel se joue de nos projets et de nos espérances. Bien fou qui croit aux sentimens qui paraissent les plus fermes et les plus durables. J'ai été tellement le jouet des hommes et des prétendus amis, que j'y renonce; je ne me croirai pas, comme Rousseau, haï du genre humain, mais je ne me fierai plus à ce genre humain. J'ai trop de simplicité et d'ouverture de coeur pour n'être pas la dupe de quiconque voudra me tromper.

Cette lettre très inattendue vous fera sans doute de la peine. En voilà une autre sur ma table que je ne vous envoie pas et que je vous avais écrite il y a sept ou huit heures. J'ignorais alors ce que je viens d'apprendre, et le ton de cette lettre était bien différent du ton de celle-ci. Je vous répète que je ne crois pas un mot des détails honteux qu'on m'a communiqués, mais il reste un fait: on sait le service que je vous ai demandé, et comment peut-on savoir ce qui était sous le sceau du secret dans une de mes lettres, si vous ne l'aviez pas dit vous-même?

Adieu.

Cette lettre, écrite sur les quatre côtés d'une feuille de papier in-quarto, avait pour enveloppe une autre demi-feuille du même papier portant pour adresse «Au Château de Fervaques», comme la lettre qui précède et celle qui la suit.

Il serait intéressant de connaître la réponse que fit Madame de Custine aux reproches portés contre elle avec une argumentation si serrée. Mais Chateaubriand ne conservait pas les lettres que lui adressaient ses belles amies; plus discret qu'elles, il ne laissait derrière lui rien qui pût les compromettre; elles n'avaient pas toujours pour elles-mêmes autant de prudence.

Il faut donc essayer de deviner par la lettre suivante ce que cette réponse de Madame de Custine peut avoir été. Il semble qu'au lieu de se disculper directement, elle aurait opposé à l'attaque une contre-attaque, et que, opérant une diversion habile, elle aurait rejeté les torts sur une personne qu'elle se plaignait de se voir préférer et dont la perfidie aurait machiné cette dénonciation.

Chateaubriand ne fut pas convaincu par cette défense, mais sa colère était déjà tombée; il répondit amèrement encore, mais en laissant, comme on va le voir, une porte ouverte à la réconciliation.

Il ne s'agit pas de comparaison, car je ne vous compare à personne, et je ne vous préfère personne. Mais vous vous trompez si vous croyez que je tiens ce que je vous ai dit de _celle_ que vous soupçonnez; et c'est là le grand mal. Si je le tenais d'elle, je pourrais croire que la chose n'est pas encore publique; or ce sont des gens qui vous sont étrangers qui m'ont averti des bruits qui couraient. Il me serait encore fort égal, et je ne m'en cacherais pas, qu'on dit que je vous ai demandé un service. Mais ce sont les circonstances qu'on ajoute à cela qui sont si odieuses que je ne voudrais pas même les écrire et que mon coeur se soulève en y pensant. Vous vous êtes très fort trompée si vous avez cru que Madame... m'ait jamais rendu des services du genre de ceux dont il s'agit[15]; c'est moi, au contraire, qui ai eu le bonheur de lui en rendre. J'ai toujours cru, au reste, que vous avez eu _tort_ de me refuser. Dans votre position, rien n'était plus aisé que de vous procurer le peu de chose que je vous demandais; j'ai vingt amis pauvres qui m'eussent obligé poste pour poste, si je ne vous avais donné la préférence. Si jamais vous avez besoin de mes faibles ressources, adressez-vous à moi, et vous verrez si mon indigence me servira d'excuse.

Mais laissons tout cela. Vous savez si jusqu'à présent j'avais gardé le silence, et si, bien que blessé au fond du coeur, je vous en avais laissé apercevoir la moindre chose, tant était loin de ma pensée tout ce qui aurait pu vous causer un moment de peine ou d'embarras. C'est la première et la dernière fois que je vous parlerai de ces choses-là. Je n'en dirai pas un mot à la _personne_, soit que cela vienne d'elle ou non. Le moyen de faire vivre une pareille affaire est d'y attacher de l'importance et de faire du bruit; cela mourra de soi-même comme tout meurt dans ce monde. Les calomnies sont devenues pour moi des choses toutes simples; on m'y a si fort accoutumé que je trouverais presque étrange qu'il n'y en eût pas toujours quelques-unes de répandues sur mon compte.

C'est à vous maintenant à juger si cela doit nous éloigner l'un de l'autre. Pour blessé, je l'ai été profondément; mais mon attachement pour vous est à toute épreuve; il survivra même à l'absence, si nous ne devons plus nous revoir.

Je vous recommande mon ami[16].

Paris, 4 Thermidor (23 juillet).

Madame de Custine, dans sa réponse, chercha, parait-il, à expliquer le refus du service que Chateaubriand lui avait demandé pendant son séjour à Rome, par les motifs qui l'avaient déterminée. Ces motifs, c'était probablement la destination supposée de la somme que Chateaubriand lui demandait; il s'agissait d'un prêt de quatre ou cinq mille francs, et sans doute elle s'était sentie froissée à l'idée de subvenir aux dépenses nécessitées par la présence à Rome de Madame de Beaumont. Enfin elle expliquait sans doute la révélation qu'elle avait faite du service demandé et refusé, par l'intervention de certaines gens qui lui avaient arraché son secret en usant de perfides manoeuvres. Peut-être aussi sa lettre contenait-elle un certain nombre de récriminations plus ou moins fondées, que Chateaubriand n'admettait pas.

Il répondit par une lettre datée du 1er août 1804, lettre très importante qui manque à notre collection, mais qui a été publiée dans le livre très intéressant de M. Bardoux[17], et qui, sur l'original, doit porter en tête l'annotation habituelle de Madame de Custine, avec le chiffre 7 comme numéro d'ordre.

Voici cette lettre:

Je vois qu'il est impossible que nous nous entendions jamais par lettre. Je ne me rappelais plus pour quel objet je vous avais demandé ce service; mais, si c'est pour celui que vous faites entendre, jamais, je crois, preuve plus noble de l'idée que j'avais de votre caractère n'a été donnée; et c'est une grande pitié que vous ayez pu la prendre dans un sens si opposé; je m'étais trompé.

Au reste, pour finir tout cela, j'irai vous voir; mais mon voyage se trouve nécessairement retardé. Je ne puis avoir fini mes affaires au plus tôt à Paris que le 12 du mois; je partirai donc de Paris de lundi prochain en huit, je serai une autre huitaine à errer chez mes parents de Normandie, de sorte que j'arriverai à Fervaques du 20 au 30 août. Vous sentez que je vous donnerai des faits plus certains sur ma marche avant ce temps-là.

Ce que nous avons recueilli de tout ceci, c'est que les langues de certaines gens sont détestables, qu'il ne faut pas s'y fier un moment, et que notre grand tort est d'avoir eu quelque confiance dans leur amitié. De ma vie, du reste, je n'aurais été pris au piège où vous vous êtes laissé prendre; car de ma vie, je ne confierai à personne l'affaire d'un autre, et surtout quand il sera question de certains services; mais ensevelissons tout cela dans un profond oubli, dénouons sans bruit avec les gens dont nous avons à nous plaindre, sans leur témoigner ni humeur ni soupçon. Heureusement que leurs mauvais propos sont arrivés dans un temps où l'opinion m'est très favorable, de sorte qu'ils sont morts en naissant. C'est à nous à ne pas les réveiller par nos imprudences. Je n'ai pas dit mot à personne de ce que je vous avais écrit, et j'espère que vous, de votre côté, vous avez gardé le silence.

Adieu; j'ai encore bien de la peine à vous dire quelques mots aimables, mais ce n'est pas faute d'envie.

Savez-vous que j'ai vu votre frère[18] et votre mère? Celui-ci a trop d'esprit pour moi.

Le début de cette lettre est dur assurément. Mais on comprend le sentiment qui l'a dicté. Chateaubriand avait épuisé toutes ses ressources auprès de Madame de Beaumont mourante; il ne pouvait pas et pour rien au monde il n'aurait voulu interrompre les spasmes de son agonie pour lui exposer sa détresse, pour lui demander un crédit et se faire rembourser en quelque sorte des soins qu'il avait prodigués. N'y avait-il pas là une question de délicatesse et d'honneur, et n'est-ce pas «une grande pitié» comme il le dit, que Madame de Custine ne l'ait pas compris? Elle n'a vu qu'une rivale là où elle ne devait plus voir qu'une femme infortunée et mourante.

Cependant, malgré l'aigreur du début, Chateaubriand s'adoucit: il ne demande qu'à pardonner, à tout oublier, et la lettre se termine par un mot charmant. Le post-scriptum renouvelle la demande de pressantes démarches auprès de Fouché en faveur de l'ami malheureux et persécuté (M. Bertin).

Cette lettre prise isolément et séparée de celles qui la précèdent et qui l'expliquent, était inintelligible. Aussi est-il naturel qu'elle ait été interprétée à contre-sens: «Le Chateaubriand quinteux, personnel, méfiant, a-t-on dit, est tout entier dans cette lettre.» Voilà le sens qu'on y a trouvé! Aussi que de lamentations en faveur de l'_adorable victime_ de cet homme sans coeur! Et pourtant, dans tout cela, Madame de Custine n'était pas une victime; le beau rôle n'était même pas de son côté: mue par une mesquine jalousie, elle avait fini, dans de vulgaires commérages, par trahir l'amitié.

Dans cette circonstance, comme dans toutes les autres, dans la vie privée, comme dans la vie politique, l'opinion se montrait facile à tout pardonner à Chateaubriand, ses imprudences, ses erreurs, ses fautes même. D'où lui venait cette persistance des faveurs de l'opinion? C'est que partout dans sa vie, on sentait l'inspiration d'une âme chevaleresque et d'un coeur généreux.

Chateaubriand partit de Paris pour Fervaques, comme il l'avait annoncé, le 13 août. Il en informe le jour même Madame de Custine par le billet suivant:

Je n'ai que le temps de vous dire que je pars à l'instant pour la Normandie, et que je serai chez vous en huit ou dix jours à compter de la date de cette lettre. Je vous écrirai sur les chemins. Mille bonjours. N'oubliez pas F... (Fouché).

Paris, le 13 août 1804.

À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux, Calvados.

Deux jours après, il écrit de Mantes cet autre billet, et pour la première fois il introduit Chênedollé auprès de Madame de Custine.

Mantes, 15 août.

Me voilà à Mantes, c'est-à-dire à quinze lieues plus près de vous. Je serai à Fervaques lundi prochain. Trouvez-vous mauvais que j'y aie donné rendez-vous à un de nos voisins, mon ami intime, M. de Chênedollé, avec qui j'ai affaire? C'est un homme d'esprit, poète, etc. Vous voyez que voilà un horrible démenti à vos prophéties. Ah! mon Dieu, quand voudrez-vous me croire et quand aurez-vous le sens commun! J'aime à vous aimer; c'est Madame de Sévigné qui dit cela.

À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux, Calvados.

Comme on le voit, avant l'arrivée de Chateaubriand à Fervaques, la paix était déjà faite.

Cette lettre démontre péremptoirement qu'avant cette date du 15 août, dans les recommandations à Fouché, il ne s'agissait pas de Chênedollé dont, jusque-là, Madame de Custine ne connaissait pas même le nom.

Le même jour, Chateaubriand écrit à Chênedollé pour lui donner rendez-vous au château de Fervaques[19]:

Mantes

Je m'approche de vous et sors enfin du silence, mon cher Chênedollé: je n'ai osé vous écrire de peur de vous compromettre pendant tout ce qui m'est arrivé (lors de sa démission envoyée le jour même où le duc d'Enghien a été fusillé). Que j'ai de choses à vous dire! Quel plaisir j'aurai à vous embrasser, si vous voulez ou si vous pouvez faire le petit voyage que je vous propose! Je vais passer quelques jours chez Madame de Custine au château de Fervaques, près de Lisieux, et vous voyez par la date de ma lettre que je suis déjà en route. J'y serai d'aujourd'hui en huit, c'est-à-dire le 22 août. La dame du logis vous recevra avec plaisir, ou, si vous ne voulez pas aller chez elle, nous pourrons nous voir à Lisieux.

Ecrivez-moi donc au château de Fervaques, par Lisieux, département du Calvados. Vous n'en devez pas être à plus de quinze ou vingt lieues.

Tâchons de nous voir, pour causer encore, avant de mourir, de notre amitié et de nos chagrins. Je vous embrasse les larmes aux yeux. Joubert a été bien malade et n'a pu répondre à une lettre que vous lui écriviez. Tout ce qui reste de la _petite société_[20] s'occupe sans cesse de vous. Madame de Caux (Lucile soeur de Chateaubriand) est très mal.

Le séjour de Chateaubriand à Fervaques ne fut pas de longue durée; arrivé le 22 chez Madame de Custine, il en repart le 29, et le même jour il lui adresse de Lisieux ce billet:

Lisieux, huit heures et demie du soir.

Le courrier est passé il y a une heure... La diligence ne part que demain à onze heures. Je m'ennuie déjà si loin de vous, et je pars en poste pour Paris. J'y serai demain à midi. Plus je m'éloigne de vous, plus je me rapproche; je me dépêche donc d'arriver. Mille bénédictions. Salut à la bonne dame de Cauvigny. J'embrasse Chênedollé. Le chapitre de Lisieux est en grande rumeur pour la calotte du défunt.

À Madame de Custine, au château de Fervaques, à Fervaques.

La date de ce billet est fixée par sa dernière phrase. Ce jour même, 11 Fructidor an XII (29 août 1804), était mort à Lisieux à 5 heures du matin, à l'âge de 82 ans, l'ex-chanoine Jacques Monsaint. C'était un vieux prêtre assermenté qui, lors de la constitution civile du clergé, avait livré les archives de l'Évêché au clergé schismatique. Lorsque le 15 août 1802, la cathédrale de Saint-Pierre de Lisieux fut rendu au culte catholique[21], il ne fut pas compris dans son clergé. Le 29 août 1804, il s'agissait sans doute de décider si la sépulture religieuse lui serait accordée. De là grande rumeur du clergé et de la ville, mais non du chapitre, comme le dit Chateaubriand: ce chapitre n'existait plus.

Madame de Custine, de son côté, s'est trompée en attribuant à ce billet un numéro d'ordre qui en fixerait la date au mois d'octobre 1804, à la suite d'un second voyage à Fervaques. Nous le rétablissons à la date qui lui appartient, à la suite du voyage du mois d'août.

Après cet incident, Chateaubriand prit la poste et arriva à Paris, d'où, trois jours après, il adressa à Madame de Custine la lettre suivante:

Lundi, 3 septembre.

Je suis arrivé vendredi à six heures du soir. Samedi j'ai été occupé avec des libraires. Dimanche, le juge de paix de M. Pin n'a pas voulu recevoir l'argent; il a remis la chose à aujourd'hui lundi. Demain donc, je vous enverrai le reçu de 249 francs.

Je regrette Fervaques, les carpes, vous, Chênedollé, et même Madame Auguste. Je voudrais bien retrouver tout cela en octobre; je le désire vivement. Avez-vous autant envie de me revoir? Notre ami est-il debout? Je voudrais bien lui faire passer de mon quinquina. Tâchez donc de faire niveler le billard, d'arracher l'herbe pour qu'on voie les brochets, d'avertir les gardes de sommer le voisin de Vire et la voisine de Caen de se rendre au rendez-vous, d'engraisser les veaux, de faire pondre aux poules des oeufs moins gris et plus frais; quand tout cela sera fait et que M. Giblin aura mis à mort le dernier des Guelfes, vous m'avertirez, et je verrai s'il est possible de me rendre à Fervaques pour 15 pièces de 20 francs. À condition toutefois que le professeur allemand[22], tribun de son métier, ait repris la route du tribunat.

Bonjour, grand merci, joie et santé, mille choses à Chênedollé. Est-il encore avec vous? Mille choses à votre bon fils. Je prie Dieu de conserver à Madame de Cauvigny son naturel, sa gaîté, sa propreté, sa rondeur et sa gentillesse. On parle fort de son vol à Paris. Ecrivez-moi.

Tout à vous.

À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux, Calvados.

Cette lettre écrite sur le ton du badinage où Chateaubriand, esprit sérieux, ne réussissait guères, déchira le coeur de Madame de Custine. La réponse attristée et plaintive qu'elle y fit, s'est retrouvée _en copie_ dans les papiers de Chênedollé, devenu son ami, et en qui elle avait une entière confiance. Cette réponse a été publiée par Sainte-Beuve.

On avait cru d'abord qu'elle était adressée à Chênedollé; Sainte-Beuve a soupçonné que le destinataire n'était autre que Chateaubriand; et il a eu raison. C'est en effet, certainement, la réponse à la lettre assez étrange qui précède. La voici:

J'ai reçu votre lettre: j'ai été pénétrée, je vous laisse à penser de quels sentiments. Elle était digne du public de Fervaques, et cependant je me suis gardée d'en donner lecture. J'ai du être surprise qu'au milieu de votre nombreuse énumération, il n'y ait pas eu le plus petit mot pour la grotte et pour le petit cabinet orné de deux myrtes superbes. Il me semble que cela ne devait pas s'oublier si vite. Je n'ai rien oublié, pas même que vous n'aimez pas les longues lettres.

Votre ami est encore ici, mais il part demain. J'en suis plus triste que je ne puis vous dire: je ne verrai plus rien de ce que vous aurez aimé. Il y a des endroits dans votre lettre qui m'ont fait bien du mal.

Cette lettre, qui n'est ni signée ni datée, doit être du 5 décembre 1804.

Mais comment Chênedollé a-t-il pu en avoir une copie? Assurément ce n'est pas par Chateaubriand, qui retenu, bien plus que quelques-unes de ses belles amies, par la discrétion, était incapable d'abuser d'une lettre compromettante.

C'est donc par Madame de Custine elle-même que la communication a été faite au confident de tous ses secrets. En fait de confidences, elle n'avait pas une grande réserve, si nous en jugeons par cette conversation que rapporte Sainte-Beuve:--«Voilà, disait-elle, le cabinet où je le recevais!--C'est ici qu'il était à vos genoux?--C'est peut-être moi qui étais aux siens.»

Dans cette conversation, ne serait-ce pas Chênedollé qu'elle avait pour interlocuteur? Et n'est-ce pas du même cabinet «aux deux myrtes superbes» qu'elle faisait ainsi les honneurs?

Il semble que ce séjour à Fervaques, à la fin du mois d'août, n'aurait pas été sans orages; le plaisir et les larmes s'y seraient succédé, s'il faut placer à cette date l'anecdote racontée par Chênedollé:

«Un jour, dit-il, en revenant d'une promenade en calèche où il (Chateaubriand) aurait été assez maussade pour elle, elle aperçut un fusil avec lequel nous avions chassé le matin; elle fut saisie d'un mouvement de joie et de fureur, et fut près de s'envoyer la balle au travers du coeur.»

Il faudrait sur ces «querelles de ménage» entendre les deux parties: Madame de Custine accuse, mais nous n'avons pas la défense de Chateaubriand, qui, il faut le reconnaître, n'était pas toujours aimable. C'est même dans ce caractère de René, si impressionnable et si mobile, où se heurtent tant de contrastes, un des côtés qu'il faut connaître. Pour l'étudier, la tâche est d'autant plus facile qu'il nous a donné lui-même tous les éléments de son portrait, et que rien ne manque à la franchise de ses aveux.