Chateaubriand et Madame de Custine: Episodes et correspondance inédite
Part 10
Tout en sollicitant pour autrui, Madame de Custine ne cessait pas de poursuivre ses instances en faveur d'Astolphe. Elle supplie de nouveau Chateaubriand d'activer ses démarches, d'y mettre plus d'ardeur; elle l'accuse même d'indifférence. Il répond, à la date du 6 juillet, par une lettre presque semblable à celle qu'il avait écrite le 4 avril précédent dans les mêmes circonstances: «Voilà vos injustices. Vous savez dans quel misérable esclavage je vis. J'espère vous voir cet automne. Puis-je oublier Astolphe? Le temps qui console de tout ne me console pas de vous quitter; mais vous verrez qu'on me fuit en vain et qu'on me retrouve toujours.»
On se demande en lisant ces lettres, s'il est bien prouvé que l'amour de Chateaubriand pour la dame de ses pensées se soit jamais réduit à une simple amitié. Ne semble-t-il pas au contraire que leur amour ait été plus fort que le temps? Madame de Custine avait alors 53 ans; sous ses cheveux blancs, elle avait conservé toutes ses grâces, son charmant sourire, ses yeux caressants, et même sa jalousie; et Chateaubriand, qui adorait l'_Anthologie_, ne pouvait manquer de partager les idées du poète qui a célébré en vers si ravissants l'automne de la vie et la douceur des dernières amours[47]. Il y a des femmes aimées du ciel, qui ne vieillissent jamais: «les années en passant sur leurs têtes, n'y déposent que leurs printemps». Cette expression charmante de Chateaubriand, rapportée par le comte de Marcellus, cache un sens vrai sous l'apparence d'une galanterie légère.--Il en fut ainsi pour Madame de Custine jusqu'au jour où, comme nous le verrons, les malheurs d'Astolphe brisèrent sa vie.
CHAPITRE VI.
La jeune marquise de Custine. Sa mort.--Aventure d'Astolphe.--Chateaubriand dans l'opposition.--Voyage en Suisse.--Mort de Louis XVIII.--Voyage de Madame de Chateaubriand à La Seyne. Massillon.--Madame de Custine en Suisse. Sa mort.
Madame de Custine se préparait à partir pour Fervaques, quand, le lendemain de cette lettre du 7 juillet 1823, mourut entre ses bras, après deux ans de mariage, la jeune marquise de Custine, femme d'Astolphe. Elle était âgée de vingt ans. Un billet de Madame de Custine, que Chateaubriand n'ouvrit qu'en tremblant, «parce qu'il pressentait une affreuse nouvelle,» lui annonça l'événement. Il répondit immédiatement par quelques mots pleins d'émotion: «Astolphe, ajoutait-il, est jeune, il se consolera, mais vous[48]!»
De cette union si promptement brisée, il restait un fils, Enguerrand de Custine, frêle rejeton qui suivit sa mère au tombeau et ne vécut que quelques années.
... Vagitus et ingens infantum que animæ fientes...
Nouveau deuil pour cette maison malheureuse où la mort était entrée!
Nous n'avons que très peu de détails sur cette jeune marquise de Custine, qui venait de disparaître avant l'âge, et qui a passé sur la terre sans y laisser de trace, dérobée, peut-être par un bienfait de la Providence, aux chagrins de la vie. Chateaubriand ne manquait jamais dans ses lettres, de lui adresser une formule de politesse et un souvenir. Sa belle-mère, Madame de Custine, à qui l'avenir réservait d'autres douleurs, parait l'avoir vivement regrettée. De ce moment redoublèrent toutes ses tristesses.
Madame de Custine, en effet, n'était pas heureuse. Elle avait eu récemment la douleur de perdre sa mère; elle venait de perdre sa belle-fille; son fils, dont les sentiments ne répondaient pas aux siens, était pour elle un sujet d'inquiétudes et d'alarmes. Son âme ardente ne trouvait de tous côtés que le désenchantement et l'ennui. Il y avait en elle une sorte d'inquiétude innée, une tristesse qui ne s'explique que trop par les scènes tragiques de sa jeunesse, des alternatives de tendresse et de désespérance (le mot est de Chateaubriand) et quelque chose aussi d'impérieux et d'âpre, voilé par ses grâces affables, qui se traduisait souvent en plaintes, en exigences, presque en accusations.
La preuve que nous en avons déjà donnée se trouve confirmée par une lettre où Madame de Custine semble se peindre mieux qu'en aucune autre[49]. Assurément, entre elle et Chateaubriand la correspondance ne chômait guères, mais cela même ne lui suffisait pas: «Ses lettres s'égarent peut-être dans les bureaux des affaires étrangères, et cette idée lui est insupportable!» Elle imagine donc de les faire remettre directement par un ami commun, M. Bertin; elle va jusqu'à solliciter ses bons offices auprès de Chateaubriand! Dans la lettre qu'elle lui écrit et qu'il faudrait lire tout entière, elle éclate en reproches amers: «Elle espérait, dit-elle, que depuis qu'ils étaient si malheureux, M. de Chateaubriand penserait plus à eux... Mais rien n'a le pouvoir de le forcer à penser à ses amis, C'est pourtant bien triste de voir un homme rempli de moyens et d'esprit (Astolphe), condamné à une nullité complète: ne serait-ce pas l'affaire d'un ami puissant de l'en faire sortir?»
Un sentiment touchant inspire cette lettre et peint l'agitation d'esprit de son auteur. Mais Madame de Custine, dans l'ardeur de ses préoccupations maternelles, rend-elle bien justice à Chateaubriand? N'y a-t-il pas de sa part un excès d'obsession? Nous avons vu qu'elle exige de lui des démarches alors même qu'il lui démontre qu'elles manquent d'à-propos: «Vous ne voulez pas croire, lui dit-il, qu'il n'est pas question de Pairs; je vous donnerai pour Villèle tous les mots que vous voudrez, mais je crois que vous choisissez mal votre temps[50].»
Néanmoins, ces mouvements d'irritation de Madame de Custine n'étaient que passagers. Chateaubriand les calmait d'un mot: «J'irai vous voir!» et l'harmonie était aussitôt rétablie.
Madame de Custine était à Fervaques; Chateaubriand avait promis d'aller lui faire une visite à la fin de l'automne. Ce projet manqua par des causes fortuites que la lettre suivante nous fait connaître:
Vous aurez vu par l'estafette que vous aurez reçue et par mes lettres envoyées poste restante à Lisieux que je m'étais mis en route pour vous tenir parole. J'ai été suivi de toutes les misères. Ma voiture a cassé, et c'est la première fois que cela m'arrive. J'ai été rejoint par un courrier et obligé de revenir sur mes pas. Croiriez-vous que, malgré tout cela, je ne suis pas découragé, et que, malgré la mésaventure, si vous prolongez votre séjour à Lisieux, je ne renonce pas à aller vous voir. Mais pour le moment, je ne le puis, et mon second voyage serait remis au mois de décembre. Faites-moi le plaisir de me renvoyer mes lettres[51]. Plaignez-moi et croyez à tout ce que je suis pour vous et pour Astolphe. Mille choses à l'ami.
Paris, mercredi 5 novembre 1823.
Ni l'estafette reçue, ni les lettres poste restante, ni même les voitures versées, ne portèrent la conviction dans l'esprit inquiet de Madame de Custine. Elle continua ses plaintes; elle accusa Chateaubriand de lui faire des histoires et de lui envoyer de mauvaises défaites: ne voulait-il donc plus faire d'Astolphe un Pair de France? Chateaubriand lui répond par la lettre suivante:
Je vous ai dit cent fois et je vous le répète, je pense que la vraie carrière d'Astolphe est la Pairie, et il est impossible désormais qu'il l'attende longtemps. De la Pairie on va à tout; un peu de patience; il est bien loin d'avoir les années où j'ai commencé ma vie politique. Sans doute, j'aurais été plus heureux à Fervaques, si je puis être heureux quelque part. La solitude me plaît, mais souvent la vie m'ennuie. C'est un mal que j'ai apporté en naissant; il faut le souffrir puisqu'il n'y a point de remède.
Vous me faites une histoire dans votre dernier billet, que tout le monde a faite ici. Cela n'a pas le sens commun; j'allais à Fervaques; j'étais prêt à vous voir, lorsque j'ai été rappelé, et pour avoir seulement quitté Paris vingt-quatre heures, j'ai trouvé mille contes à un ou deux, et politiques en l'air, comme si les premiers étaient de mon âge, et que les seconds eussent le moindre fondement. Je ne puis plus faire un pas qu'on n'imagine que tout va se briser. Eh! bien, croiriez-vous que, malgré vos injustices et les bavardages publics, je rêve encore de faire dans ce moment même une course à Fervaques! Je ne le pourrai probablement pas, mais enfin je ne puis me départir de ma douce chimère.
Mille choses tendres à vous et aux amis.
2 décembre 1823.
Il ne paraît pas que Chateaubriand ait fait, dans le courant du mois de décembre, une visite à Fervaques, comme il l'avait annoncé. Il était alors très préoccupé de la candidature d'Astolphe à la Pairie, et pendant un moment, il crut même qu'il allait réussir; mais le succès espéré n'arriva pas. Dans la lettre suivante, il rend compte à Madame de Custine de l'ajournement de ses espérances.
Mercredi, 24 décembre 1823.
J'avais de grandes espérances. Elles ont été trompées pour le moment. Le Roi n'a voulu nommer, je crois, que des députés, des militaires et des hommes de sa maison et de celles des Princes. Mais j'ai la promesse pour Astolphe pour une autre circonstance qui n'est pas très éloignée. Ne croyez pas que je vous oublie et que vous n'êtes dans ma vie au nombre de mes plus doux et de mes plus impérissables souvenirs.
Mille tendresses à tous.
Ch.
Cette lettre du 24 décembre 1823 est la dernière dans laquelle il soit question de la candidature d'Astolphe. C'est aussi la dernière de toute sa correspondance avec Chateaubriand que Madame de Custine ait conservé.
* * * * *
On voit quelle était à cette date la situation d'Astolphe: il occupait à la cour et dans le monde le rang le plus honorable; son esprit, la distinction de ses manières lui assuraient partout le plus favorable accueil; la bienveillance du Roi et des Princes lui était acquise; il était à la veille d'être Pair de France, suivant la promesse que Chateaubriand en avait reçue; tout semblait lui sourire; un des mariages préparés par les soins de sa mère allait sans doute effacer les deuils de sa famille et lui rendre les joies du foyer domestique.
Cette perspective de bonheur qui s'offrait à lui et qui aurait dû combler ses voeux, s'évanouit tout d'un coup, et ce n'est pas, comme on a eu tort de le dire, à l'ingratitude du gouvernement de la Restauration, c'est à lui-même, à lui seul qu'il doit imputer d'avoir tout perdu.
Il est des choses qu'on voudrait pouvoir ne pas écrire et qu'il faut pourtant raconter, au moins sommairement, pour rétablir la vérité des faits. Empruntons-en le récit à un homme dont l'attachement a survécu aux fautes mêmes de son ami, et dont l'âme honnête et simple a fait preuve jusqu'à la fin d'une extrême partialité en faveur d'Astolphe. Nous voulons parler de M. Varnhagen d'Ense.
«Un accident terrible, dit M. Varnhagen, vint mettre en émoi tout Paris. On trouvait, un beau matin, dans les environs de cette ville, un jeune homme gisant dans les champs, sans connaissance, dépouillé de tous vêtements et meurtri en différentes parties du corps. Ce jeune homme n'était autre que Custine, qui paraissait avoir été la victime d'un crime. On ne le désignait pas hautement mais on prononçait nettement son nom en cachette, et la calomnie se complaisait en chuchotements qui devaient nuire à la réputation d'un homme qui comptait des adversaires aussi bien dans les rangs du monde libéral que dans ceux de l'aristocratie. Indigné d'une pareille méchanceté, il se retira quelque temps du grand monde, s'adonnant d'une manière plus sérieuse à la littérature, et il entreprit différents voyages...[52].»
Cette narration, malgré des réticences calculées et d'évidentes contradictions, n'est malheureusement que trop claire. C'est en vain que Varnhagen ménage autant qu'il peut ses expressions, craignant de trop soulever les voiles; il voudrait même ne pas croire aux faits qu'il rapporte. Mais comment s'expliquerait-on que Custine, victime d'un crime, comme Varnhagen l'allègue en hésitant, n'ait manifesté son indignation contre la _méchanceté_ qu'en se retirant _pour quelque temps_ du monde! et que, courbant la tête devant la calomnie, il ait abandonné sans retour ses prétentions à la Pairie et ses projets de mariage?
Ce qu'il y a de certain c'est qu'il s'agissait d'une de ces affaires inavouables qui laissent un stigmate ineffaçable dans la vie d'un homme. Custine fut victime d'un honteux rendez-vous qu'il avait provoqué lui-même, et qu'on n'avait accepté que pour lui infliger un châtiment exemplaire. Exact à ce rendez-vous, Custine y trouva cinq ou six adversaires. Maltraité, battu, laissé nu au milieu des champs, il rentra dans Paris sous le manteau d'un cocher de fiacre et n'eut rien de plus pressé que de porter plainte. C'est par cette imprudente démarche que le scandale éclata publiquement. Une enquête fut commencée; elle établit d'autant plus vite la vérité des faits que les agresseurs, appartenant à un corps d'élite de l'armée, se déclarèrent eux-mêmes. Ils ne furent pas poursuivis. Cette affaire eut, en effet, comme dit M. de Varnhagen, un immense retentissement, qui dure encore.
Naturellement, à partir de ce jour, il ne fut plus question pour Astolphe, ni de la Pairie, ni de mariages. Ces projets, auxquels avaient pris part quelques-unes des plus nobles familles de France, tombèrent du coup dans le néant. Nous lisons dans les Souvenirs très intéressants de Madame la comtesse de Sainte-Aulaire, cette simple phrase qui, à la lueur d'événements subséquents, devient sinistre et serre le coeur: «Je retrouvai à Paris ma chère Marie Mendelsohn (gouvernante de Mademoiselle Fanny Sebastiani); on pensait alors à marier Fanny; je fus chargée de lui parler de M. de Custine: heureusement, cette idée n'eut pas de suite et M. de Praslin fut choisi.» _Heureusement!_ Quelle ironie du sort! On ne savait pas alors ce que l'avenir tenait en réserve; on ne prévoyait pas un autre drame plus terrible encore que celui de M. de Custine: l'horrible tragédie qui devait assombrir les dernières années du règne de Louis-Philippe... Nul ne peut fuir sa destinée!
* * * * *
On peut juger du désespoir de Madame de Custine. Cette catastrophe qu'elle avait prévue peut-être et redoutée depuis longtemps depuis le jour de l'étrange passion d'Astolphe pour un jeune homme de Darmstadt, passion dont la bonne et honnête famille de Varnhagen avait été témoin sans en suspecter le caractère, enlevait à la pauvre mère tout à la fois ses projets d'avenir, ses espérances, son amour du monde, ses relations avec la Cour. Il ne lui restait rien que les derniers jours d'une vie désenchantée, solitaire et sans but.
La situation était-elle donc sans remède? Dans le premier effarement, une sorte de conseil de famille fut réuni, dont Chateaubriand faisait partie avec deux autres amis de Madame de Custine. Chateaubriand, dit-on, proposa un remède héroïque: «On pouvait, peut-être, sauver les apparences en les bravant, et réduire au silence les auteurs des mauvais propos par un duel éclatant; sinon, il fallait quitter la France pour n'y plus rentrer.» Custine adopta en partie, mais en partie seulement, cet avis: il s'absenta pour quelque temps et voyagea!
Madame de Custine, dans la tristesse et le deuil, se retira à Fervaques et s'éloigna chaque jour davantage de ce monde où elle avait tant brillé par sa beauté, sa grâce et son esprit. Elle n'interrompit cependant pas sa correspondance avec Chateaubriand, mais à partir de cette époque, elle cessa de conserver ses lettres, qui ne devaient plus contenir que de pénibles détails, des conseils, des consolations relatives à la malheureuse affaire d'Astolphe. C'est un sujet dont la pauvre mère n'avait garde de perpétuer le souvenir.
Au milieu de ces événements. Chateaubriand, au faite des honneurs et de la popularité, conservait dans le ministère Villèle la direction du ministère des affaires étrangères. L'avenir était alors plein de promesses. Le gouvernement de la Restauration avait atteint son plus haut degré de puissance et de gloire: la guerre d'Espagne terminée par de brillants succès, la France replacée à son rang dans le concert européen, l'opposition vaincue aux élections des 25 janvier et 6 mars 1824, tout semblait assurer au Ministère une longue période de paix et de stabilité.
Combien cependant cette apparente sécurité était trompeuse! Une invincible antipathie entre M. de Villèle et Chateaubriand, dissimulée, voilée tant que leurs intérêts dans la lutte politique avaient été les mêmes, s'était révélée et avait grandi aussitôt qu'ils avaient partagé le pouvoir. Les rivalités et de profonds dissentiments n'avaient pas tardé à se produire.
Comment aurait-il pu en être autrement entre deux hommes d'État de nature si divergente? M. de Villèle, comme il le proclamait lui-même avec un dédain ironique, «était peu fait pour les grands horizons»; il reprochait à Chateaubriand d'être plein de chimères, et de se perdre dans les espaces. Chateaubriand, de son côté, avec ses profondes intuitions, qui souvent lui découvraient l'avenir, méprisait l'étroit esprit de l'homme d'affaires et ses vues à courte échéance. La politique de l'un ne pouvait donc être celle de l'autre; l'une était celle du génie avec son enthousiasme, ses élans passionnés et ses aspirations indéfinies; l'autre plus terre-à-terre, était celle de la pratique, à qui suffit le labeur de chaque jour et qui s'en acquitte honnêtement, habilement, avec une régularité persévérante. Esprits entiers tous les deux: M. de Villèle, pas plus que Chateaubriand, ne supportant la contradiction et n'admettant aucune supériorité.
M. de Villèle s'était montré très opposé à la guerre d'Espagne que Chateaubriand par son ascendant avait fait entreprendre, dont il prépara, dirigea, surveilla les opérations avec une extrême énergie, et beaucoup d'habileté, qu'il considérait comme son oeuvre et comme sa gloire. M. de Villèle avait été froissé de ses succès; il ne l'était pas moins des fêtes fastueuses du ministère des affaires étrangères, qui, dans le monde aristocratique d'alors, éclipsaient et rendaient ridicules ses réceptions plus modestes.
L'hostilité des deux ministres et les dissentiments au sein du ministère remontaient presque à l'époque de sa formation. Nous en trouvons même la preuve dans les lettres de Chateaubriand qu'on vient de lire: dès le mois de février, deux mois après son entrée dans le Cabinet, Madame de Custine l'avait mis sur ses gardes et l'avait averti des bruits qui couraient: «Quel tas de bêtises! avait répondu Chateaubriand; Villèle et moi sommes très bien ensemble.» Il est probable que, malgré ses dénégations, les rumeurs n'étaient pas sans fondement; mais Chateaubriand n'était pas obligé de l'avouer, même à Madame de Custine. Cependant, quelques semaines plus tard il est moins réservé, et le 1er avril il lui écrit: «Je suis complètement brouillé avec Corbière; ne le dites pas;» trois jours après, il l'avertit qu'il est «dans l'impossibilité de correspondre avec les deux ministres Capelle et Corbière.» Or Corbière et Villèle c'est tout un; brouillé avec l'un, il y avait peu de chance qu'il fût l'ami de l'autre. Loin de s'améliorer, ses rapports avec ses collègues ne firent ensuite que s'aigrir et s'envenimer.
Les choses étaient en cet état, quand le 6 juin 1824, jour de la Pentecôte, Chateaubriand en arrivant aux Tuileries, où il allait faire sa cour au roi, reçut la lettre suivante:
«J'obéis aux ordres du roi en transmettant à votre Excellence une ordonnance que le Roi vient de rendre: Le sieur comte de Villèle, président de notre Conseil des ministres, est chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères, en remplacement du sieur Vicomte de Chateaubriand.»
On ne comprendrait pas que M. de Villèle, ordinairement si mesuré, se fût laissé emporter tout à coup à un degré d'exaspération tel qu'il signifiât aussi brutalement à un collègue son expulsion. Chateaubriand n'avait pas même été prévenu; les formes les plus vulgaires de la politesse semblaient avoir été supprimées de propos délibéré; ni les services rendus, ni la haute situation de l'homme politique, ni la gloire de l'écrivain, ni les dangers évidents d'une pareille mesure, qui ressemblait presque à un coup d'État, n'avaient été pris en considération.
Il y a là une énigme dont M. de Villèle nous donne la clé dans ses Mémoires: la mesure prise dans la matinée du 6 juin était le résultat d'un ordre formel du roi lui-même. «Le roi, dit-il, me fait demander à dix heures du matin. Je m'y rends. À peine la porte de son cabinet est-elle fermée, qu'il me dit: «Villèle, Chateaubriand nous a trahis; je ne veux pas le voir à ma réception.» Je fais observer au roi le peu de temps qui restait: tout est inutile. Il me fait dresser aussitôt l'ordonnance sur son propre bureau, chose qu'il n'aurait jamais faite en toute autre circonstance. Il la signe et je vais l'expédier. Mais on ne trouve pas M. de Chateaubriand chez lui; il s'était déjà rendu dans les appartements de S.A.R. Monsieur, attendant ce prince pour lui présenter ses hommages: c'est là seulement qu'on peut lui remettre l'ordre du roi qui le révoque de ses fonctions.»
M. de Villèle déclare n'avoir jamais su qui avait révélé au roi l'hostilité de Chateaubriand au projet de conversion de la rente et la part qu'il avait prise au rejet de cette loi devant la Chambre des Pairs. Cependant Chateaubriand ne s'en cachait pas, et son opposition n'était un secret pour personne dans aucun des salons qu'il fréquentait, et surtout dans celui de Madame de Custine.
Il résulte de ces détails, ignorés de Chateaubriand, que l'initiative de sa révocation appartient personnellement au roi, non à M. de Villèle. Mais il est permis de croire que M. de Villèle s'y prêta sans se faire beaucoup prier. Dans les explications qu'il eut à ce sujet avec Berryer, il en accepte toute la responsabilité comme de son oeuvre personnelle et sans découvrir la personne du roi, ce qui était son devoir. Quant à la mesure en elle-même, il y trouvait la satisfaction, très impolitique d'ailleurs, de rancunes invétérées.
On peut lire dans les _Mémoires d'outre-tombe_ et les écrits, du temps, les détails et les conséquences immédiates de cet événement inattendu. Le scandale fut immense, et Chateaubriand n'était pas homme à supporter patiemment une telle offense. L'explosion de sa colère fut terrible: «Avec cela, dit-il en montrant une plume, j'écraserai le petit homme.» Il tint parole, et la guerre sans trêve ni merci fut déclarée. Il souleva contre M. de Villèle une formidable opposition; le «petit homme» fut renversé, mais, dans sa chute il entraîna la monarchie.
Aussitôt que Madame de Custine apprit la disgrâce de son ami, elle lui adressa, toujours aimante et toujours dévouée, ces touchantes paroles: «Vous savez que, quelles que soient mes peines, je ressens avant tout les vôtres. Venez, comme autrefois, vous reposer à Fervaques.» Que de souvenirs et de sentiments tendres dans ces simples mots! Il ne paraît pas cependant que Chateaubriand se soit rendu à Fervaques comme Madame de Custine l'y conviait. Dès le 21 juin, quinze jours après sa chute, il commença contre le ministère cette opposition implacable qui devait l'entraîner bien au delà du but qu'il voulait atteindre, jusqu'au renversement de la monarchie par une révolution.