Chateaubriand et Madame de Custine: Episodes et correspondance inédite
Part 1
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CHATEAUBRIAND ET MADAME DE CUSTINE
ÉPISODES ET CORRESPONDANCE INÉDITE
PAR
É. CHÉDIEU DE ROBETHON
PARIS
LIBRAIRIE PLON
1893
INTRODUCTION.
En publiant, dans ce volume, les lettres inédites dont l'ensemble constitue la correspondance de Chateaubriand avec Madame la marquise de Custine, nous nous sommes proposé d'éclairer d'un jour nouveau la période très accidentée et très intéressante de leurs relations et de leur vie intime, qui embrasse près de vingt années, et s'étend même au delà, jusqu'à la mort de Madame de Custine en 1826.
Cette période a fait surgir beaucoup de récits divers et d'appréciations très inexactes, où le caractère de Chateaubriand est devenu l'objet des censures les plus sévères et les moins justifiées. Trompés par des documents incomplets et tronqués, entraînés par l'esprit de parti ou par une animosité personnelle, la plupart des écrivains ont chargé son portrait des plus sombres couleurs; ils ont fait de Madame de Custine une victime de l'inconstance et d'un lâche abandon, et de Chateaubriand un froid adorateur, sans scrupule, sans remords et sans pitié. Tout cela n'est pas exact.
Et pourtant ces lettres inédites, destinées à faire la lumière et à rétablir la vérité, ces lettres qui empruntent une grande valeur au nom et à la célébrité de leur auteur, nous avons un instant hésité à les publier. Nous nous disions qu'elles n'ont point été destinées par Chateaubriand à la publicité, et que, toujours épris de la beauté de la forme et de la grandeur du style, il se serait refusé sans doute à placer à côté de ses autres oeuvres des pages familières et sans apprêt. Il nous semblait aussi que par un sentiment de discrétion et d'honneur dont il ne s'est jamais départi, il se serait gardé de mettre en scène une femme qu'il avait aimée. Il a toujours respecté le mystère des passions qu'il a inspirées, et si ce mystère a été quelquefois dévoilé, c'est par celles mêmes qui auraient eu le plus d'intérêt à s'en couvrir. Ne vaudrait-il pas mieux respecter sur ce point la volonté non pas certaine mais très probable de Chateaubriand, que de livrer en pâture à la curiosité publique les sentiments intimes d'une femme dont le nom n'appartient à l'histoire que par un acte de dévouement héroïque et de grand courage, et de rappeler sans nécessité l'attention sur des faiblesses auxquelles la gloire et l'amour d'un homme de génie peuvent servir d'excuse?
Mais une considération domine toutes les autres: si la vie de Chateaubriand et de Madame de Custine a été présentée sous de fausses couleurs, et si nous possédons des documents qui les rectifient, nous devons les produire. La vie de Madame de Custine est, depuis longtemps, exposée au grand jour dans des oeuvres nombreuses et brillantes. La publication que nous allons faire ne saurait donc nuire à sa mémoire; tandis qu'elle disculpe Chateaubriand. Et qui sait si, en les faisant mieux connaître, elle ne les fera pas aimer tous les deux davantage?
Cependant, ces quarante lettres inédites que Madame de Custine nous a conservées elle-même, seraient presque inintelligibles si on les détachait du cadre où elles se sont produites. Il fallait donc rappeler quelques-uns des antécédents de leur auteur, l'épisode de son mariage, par exemple, où la vérité a besoin d'être rétablie et dégagée des fables dont on l'entoure. Il fallait aussi mettre en scène, sans s'écarter du sujet principal, quelques-uns des personnages qui se trouvent mêlés, à des titres divers, aux relations de Chateaubriand et de Madame de Custine, comme Madame de Beaumont, M. Bertin, le duc d'Otrante, malheureusement aussi Astolphe de Custine, et d'autres encore.
Tel est le cadre que nous nous sommes tracé. Il est restreint, mais il suffit. Comme dit le poète:
humanos mores nosce volenti sufficit una domus.
CHAPITRE PREMIER.
Le portrait et la légende.--Deux camps opposés.--Le mariage de Chateaubriand.--L'émigration.--Le salon de Madame de Beaumont.--Le _Génie du christianisme_.--Voyage en Bretagne.
Ce n'est pas seulement par les oeuvres littéraires qu'ils livrent au public et qu'ils composent en vue de la postérité qu'il faut juger les grands écrivains. Sans doute leurs oeuvres capitales, celles dont la célébrité retentit à travers les siècles, suffisent pour faire apprécier la nature de leur talent, pour mettre en relief les qualités maîtresses de leur génie, et les classer dans l'une ou l'autre des sphères de l'intelligence, suivant que l'imagination ou le raisonnement prédomine en eux, et en fait des poètes ou des philosophes, des hommes d'État, des orateurs ou des historiens. On connaît d'eux, par leurs livres, l'homme public, au plus haut degré de puissance où ses qualités spéciales ont pu l'élever, mais son caractère, les tendances particulières de son esprit, sa nature intime, l'homme privé, en un mot, ne nous sont entièrement révélés que par les plus secrets détails de sa biographie, par sa correspondance, surtout par celle qu'il n'a point écrite pour le public.
Et cette étude de l'homme intérieur n'est pas un travail de pure curiosité: combien d'erreurs ce genre de recherches ne rectifient-elles pas? Ne sont-elles pas indispensables pour bien comprendre un écrivain dans ses oeuvres, même les plus élevées? Comment fera-t-on disparaître, par exemple, si ce n'est par ces documents intimes, ce qu'il y a de contradictoire et d'inconciliable entre le portrait généralement adopté et qui devient légendaire d'un Chateaubriand dur, morose, fantasque, égoïste, et ses oeuvres empreintes d'une sensibilité si vive et de sentiments si élevés? Ceux de ses amis qui l'ont le mieux connu nous le peignent, au contraire, doué des qualités les plus charmantes, la cordialité et l'enjouement, d'une constance inaltérable dans ses engagements, d'une générosité habituellement prodigue jusqu'à l'excès, et personne plus que lui n'aurait eu le droit d'écrire, comme il l'a fait: «Mes amis d'autrefois sont mes amis d'aujourd'hui et ceux de demain.»
Autour de la mémoire de Chateaubriand se sont formés deux camps opposés; dans l'un, admiration sans bornes, dans l'autre, dénigrement et implacable condamnation de l'homme et de ses oeuvres. En quoi il n'est pas probable que, d'un côté ou de l'autre, tous se trompent absolument, mais chacun examine le même sujet par un côté différent. Chateaubriand était un poète, non un penseur et un politique; aussi en littérature a-t-il donné des tableaux et des descriptions dans le style propre à la poésie, qui est le langage de l'émotion. Qu'y a-t-il d'étonnant, si l'on exige de lui la profondeur d'une savante analyse, qu'on s'aperçoive aussitôt qu'il remplace en général le raisonnement par des images? C'est en vain, par exemple, qu'on chercherait dans le _Génie du christianisme_ une savante apologie, une démonstration théologique qui ne s'y trouve pas, et que l'auteur n'avait pas entreprise. Renfermé dans sa sphère, il est resté poète, et, dans ces limites, il a créé un chef-d'oeuvre.
En politique, il en est de même. La poésie et la politique diffèrent essentiellement par leur objet et par la langue même qu'elles emploient. La poésie, peu importe qu'elle s'exprime en vers ou en prose, vit dans la sphère des idées les plus générales. La politique, au contraire, n'a pour objet que des idées particulières, et en cela, elle est inférieure à la poésie; elle ne s'exerce que sur des faits accidentels et contingents. Aussi, le poète, sortant de son domaine pour entrer dans celui de la politique, pourra bien y apporter les idées générales et les plus hautes aspirations, mais il se sentira toujours mal à l'aise dans la succession des faits variables qui forment le champ indéfini de l'expérience.
Cette préoccupation des images et de la forme poétique poursuivait Chateaubriand jusque dans ses études. Il n'avait pas l'érudition d'un savant, mais il possédait des connaissances variées très étendues. Il avait beaucoup étudié les littératures antiques; il citait les poètes grecs avec une évidente prédilection, beaucoup moins souvent les poètes latins et plus rarement encore les prosateurs, les historiens ou les philosophes. C'est avec les poètes de la Grèce qu'il était en communion d'idées; c'est, auprès d'eux qu'il cherchait avec délices la beauté des formes, la variété et la magnificence des images et les secrets d'une harmonie qui n'a été surpassée dans aucune autre langue. Il puisait surtout avec amour à cette source charmante d'inspirations poétiques qui s'appelle l'_Anthologie grecque_. Assurément, il aurait applaudi à l'opinion exprimée par un savant de nos jours: «L'antiquité gréco-latine, disait Littré, avait amassé des trésors de style sans lesquels rien d'achevé ne devait plus se produire dans le domaine de la beauté idéale. L'art antique est à la fois un modèle et un échelon pour l'art moderne[1].
La politique, la religion, la poésie ont contribué dans des proportions diverses à soulever contre Chateaubriand l'hostilité persévérante dont nous avons parlé. En politique, le parti libéral, tout en cherchant et en parvenant à l'attirer dans son sein et à l'y retenir, n'a point oublié ses débuts autoritaires et absolutistes, ni son retour, après 1830, aux idées légitimistes, dont il est encore aujourd'hui considéré comme le représentant. Le parti royaliste, de son côté, lui garde rancune de son évolution vers le libéralisme, de ses intimités avec le parti républicain, et fait peser, sur ce qu'il appelle sa défection, la responsabilité de la chute d'un trône. Il n'a donc satisfait personne; il n'est resté l'homme d'aucun parti; et cela se comprend de la part d'un poète: l'imagination seule est un guide trompeur, dont la base est fragile, et qui flotte au hasard parmi les tempêtes de la politique.
Ce que l'esprit de parti surtout n'a pu lui pardonner, ce sont ses sentiments religieux; on en a discuté l'orthodoxie, on en a même contesté la sincérité, et le plus éminent critique de notre temps, mais le moins orthodoxe des hommes, Sainte-Beuve, s'est attaché avec une sorte d'acharnement à démontrer que Chateaubriand n'était même pas chrétien, et que toute sa religion formée d'images, de tableaux et de poésie, n'était qu'une oeuvre d'imagination, presque une hérésie, en contradiction directe avec les dogmes et l'austérité du christianisme. Nous ne discuterons pas cette thèse, assez étrange sous la plume de son auteur; nous ferons seulement observer que le sentiment religieux ne procède pas uniquement des facultés de la logique et du raisonnement, mais qu'il peut tout aussi bien trouver sa source dans les sentiments du coeur et les aspirations de l'imagination. Chateaubriand n'était pas un dialecticien, c'est évident, mais il était poète, et rien ne s'oppose à ce qu'un poète soit un chrétien. Le coeur, a dit Pascal, a ses raisons que la raison ne connaît point: on le sait en mille choses.
Chaque incident de sa vie, ses actions, ses intentions, ses rapports avec sa famille, sa conduite envers Madame de Chateaubriand, tout a servi de texte aux incriminations, disons mieux: aux condamnations portées contre lui.
Cependant la grande figure de Chateaubriand a survécu à toutes les critiques fondées ou non, et au dénigrement de parti pris contre sa personne et contre ses oeuvres. C'est que, en effet, si l'on fait abstraction des côtés faibles qu'on trouve chez tous les hommes autant ou plus qu'en lui, si, dans son style, on passe condamnation sur l'exagération de quelques-unes de ses images, en faveur de toutes les autres, qui sont fort belles, il restera toujours dans ses oeuvres l'empreinte d'une puissante faculté créatrice, d'une inspiration supérieure qui anime tous les sujets, les agrandit et les domine, un souffle poétique qui les parcourt et les élève jusqu'à l'idéal, une sorte de divination spontanée qui devance et prédit les événements. Amour du grand et du beau, noblesse et générosité des sentiments, horreur instinctive de tout ce qui est vil et bas, tels sont quelques-uns des traits qui caractérisent le génie de Chateaubriand.
Nous n'entreprendrons pas de rectifier toutes les erreurs que nous venons de signaler, ni d'écrire dans ce but l'histoire complète d'une vie que les _Mémoires d'outre-tombe_ nous font parfaitement connaître. Notre tâche est plus bornée: nous voulons seulement apporter quelques documents nouveaux et inédits sur une période de vie intime, période limitée, mal connue, et par suite mal comprise.
Cette période est celle de la liaison qui a existé entre Madame de Custine et Chateaubriand.
Mais pour placer les faits dans leur vrai jour, il est nécessaire de nous arrêter sur quelques-uns, des événements qui l'ont précédée, et qui expliquent la situation personnelle de Chateaubriand à l'époque où elle a commencé.
Nous avons donc à parler d'abord de son mariage, dont l'histoire a été si étrangement défigurée qu'un écrivain l'a qualifié récemment de «singulier mariage» sur la foi d'un récit qui exige une rectification, une réfutation péremptoire.
* * * * *
Suivons d'abord, en le résumant, le récit que Chateaubriand fait de son mariage dans les _Mémoires d'outre-tombe_.
Mademoiselle Céleste de Lavigne-Buisson, âgée de dix-sept ans, orpheline de père et de mère, demeurait à Paramé, près de Saint-Malo, chez son grand'père, M. de Lavigne, chevalier de Saint-Louis, ancien commandant de Lorient. Un mariage fut décidé par les soeurs de Chateaubriand entre elle et leur frère. Le consentement des parents de la jeune fille fut facilement obtenu, dit Chateaubriand. Un oncle paternel, M. de Vauvert, seul faisait opposition. On crut pouvoir passer outre. La pieuse mère de Chateaubriand exigea que la bénédiction nuptiale fût donnée par un prêtre non assermenté. Le mariage eut lieu secrètement. M. de Vauvert en eut connaissance et porta plainte. Sous prétexte de rapt et de violation de la loi, Céleste de Lavigne, devenue Madame de Chateaubriand, fut enlevée, au nom de la justice, et mise au couvent de la Victoire à Saint-Malo, en attendant la décision des tribunaux.
La cause _fut plaidée_, et le tribunal jugea l'_union valide au civil_, ajoute Chateaubriand. M. de Vauvert se désista. Le curé constitutionnel, _largement payé_, ne réclama plus contre la _première_ bénédiction nuptiale, et Madame de Chateaubriand sortit du couvent, où sa soeur Lucile s'était enfermée avec elle.
Tel est le récit de Chateaubriand; il est confus, embarrassé, manque sur certains points d'exactitude; sur d'autres, il est en contradiction avec des documents authentiques. Mais Chateaubriand n'était pas un homme de loi, et par conséquent il ne faudrait pas exiger de lui la précision d'un procureur sur les questions de légalité et de procédure que son mariage a soulevées.
Il y a plusieurs rectifications à faire à son récit.
La famille de Lavigne, contrairement à l'assertion des _Mémoires_, ne donnait pas son consentement. Cependant on passa outre; il n'y eut pas de publicité, pas de bans publiés; qui les aurait publiés, puisque, au plus fort du schisme introduit dans l'Église par la Constituante, les prêtres non assermentés n'avaient plus d'église, qu'ils étaient forcés de fuir ou de se cacher, et qu'ils n'étaient pas plus compétents pour la publication des bans que pour la célébration du mariage même? La bénédiction nuptiale, celle que Chateaubriand appelle la _première_ (il y en eut donc une seconde!), fut donnée sans l'accomplissement d'aucune des formalités prescrites par la loi alors en vigueur[2].
Il ne faut donc pas s'étonner que sur la plainte des parents de Mademoiselle de Lavigne, de M. de Vauvert ou de tout autre, la justice se soit émue et ait commencé contre Chateaubriand une procédure pour rapt, enlèvement de mineure, violation de la loi, comme le disent les _Mémoires d'outre-tombe_.
Mais les choses en étant venues à ce point, la famille, comme il arrive d'ordinaire en pareil cas, se désista de son opposition et de sa plainte, et la justice, se prêtant aux circonstances, accorda des délais pour donner le temps de procéder à un mariage régulier et légal.
C'est, en effet, ce qui eut lieu. Dans l'église paroissiale de Saint-Malo, le curé constitutionnel et assermenté, M. Duhamel, après publication de bans, ou avec dispense régulière de publications, célébra publiquement le mariage de François-Auguste de Chateaubriand et de Céleste de Lavigne. Acte en fut dressé le jour même, 19 mars 1792, et c'est cet acte qui, au point de vue légal, constitue l'état civil des deux époux.
Le mariage ainsi célébré par le prêtre compétent, le tribunal correctionnel, saisi d'une plainte qui se trouvait désormais sans objet, n'avait plus qu'à prononcer une ordonnance de non-lieu, ou un acquittement. Mais Chateaubriand a eu tort de dire que la cause a été plaidée et que le tribunal a jugé _valide_, au civil, la bénédiction nuptiale du prêtre insermenté; aucun tribunal n'aurait pu valider un mariage célébré sans publications, sans publicité, par un prêtre incompétent, c'est là une première erreur des _Mémoires_; c'en est une seconde de prétendre que le curé constitutionnel, grassement payé, ne _réclama_ plus contre la première bénédiction nuptiale: il réclama si bien que, la considérant comme non avenue, il administra la seconde, ainsi que les registres de l'état civil de Saint-Malo en font foi.
Comment expliquer cependant que les _Mémoires d'outre-tombe_ aient donné une version si peu exacte des faits? La réponse est facile: mariés légitimement, mais non légalement, par le prêtre insermenté qu'ils avaient choisi, contraints par des poursuites judiciaires, M. et Madame de Chateaubriand ont dû se soumettre, comme à une formalité imposée, à la bénédiction du prêtre qu'ils considéraient comme schismatique; mais tout en cédant à la nécessité, comme ils l'ont fait, ils n'ont pas moins continué à reconnaître, dans leur for intérieur, leur première bénédiction nuptiale comme le seul, le vrai lien religieux qui avait formé leur union, et il a répugné sans doute à Chateaubriand de faire l'aveu dans ses _Mémoires_ qu'il ait pu être marié par un prêtre schismatique.
Les mêmes faits, à cette époque, ont dû se produire fréquemment. C'était une conséquence inévitable de cette constitution civile du clergé décrétée par l'Assemblée constituante. Les populations, surtout dans la Bretagne restée fidèle à ses prêtres persécutés, les suivaient hors des villes jusque dans les lieux déserts pour entendre la parole de Dieu et recevoir d'eux les secours de la religion. Que de mariages bénis par eux n'a-t-il pas fallu faire régulariser ensuite pour se mettre en règle avec la loi civile!
Il n'y a donc rien d'étrange, comme on l'a prétendu, dans le mariage de Chateaubriand, et personne, sans doute, ne s'en serait occupé si son collègue à l'Académie française, M. Viennet, n'avait mis en circulation une historiette que Sainte-Beuve ne pouvait manquer de recueillir et qu'il a reproduite en ces termes:
«M. Viennet, dans ses mémoires (inédits) raconte qu'étant entré au service de la marine vers 1797, il connut à Lorient un riche négociant, M. Lavigne-Buisson, et se lia avec lui. Quand l'auteur d'_Atala_ commença à faire du bruit, M. Buisson dit à M. Viennet: «Je le connais, il a épousé ma nièce, et il l'a épousée de force.» Et il raconta comment M. de Chateaubriand, ayant à contracter union avec Mademoiselle de Lavigne, aurait imaginé de l'épouser comme dans les comédies, d'une façon postiche, en se servant d'un de ses gens comme prêtre et d'un autre comme témoin. Ce qu'ayant appris, l'oncle Buisson serait parti, muni d'une paire de pistolets et accompagné d'un prêtre, et surprenant les époux de grand matin, il aurait dit à son beau-neveu: «Vous allez maintenant, Monsieur, épouser tout de bon ma nièce, et sur l'heure.» Ce qui fut fait.»
Dans ce récit, la vulgarité du style rivalise avec la fausseté évidente des faits. Par une grossière mascarade, on fait du prêtre orthodoxe appelé par la famille un domestique de Chateaubriand, qui à cette époque n'avait certainement pas de domestiqués à son service personnel. Quant à ce mariage exigé par l'oncle Buisson, le pistolet au poing, c'est une pure et absurde invention: ce mariage n'aurait pas été plus régulier que le précédent, puisqu'il eût été clandestin et illégal, et que, de nouveau, il aurait fallu recourir, pour arriver à la légalité, à un troisième mariage, celui du curé constitutionnel. Or, en fait de mariages, il n'y en a eu que deux: celui du prêtre orthodoxe, qui a donné lieu aux poursuites, et celui du curé constitutionnel, célébré publiquement, régulièrement et dont l'acte existe. Le mariage du curé constitutionnel exclut donc nécessairement le prétendu mariage de l'oncle Buisson.
Mais il y a plus: cet oncle Buisson, «le riche négociant de Lorient», n'a jamais existé: la famille de Lavigne n'a jamais entendu parler de lui, ni de son voyage à Saint-Malo, ni de ce mariage à main armée.
Dans une visite que nous fîmes à Sainte-Beuve vers la fin de sa vie, nous lui demandâmes s'il avait quelque document à l'appui du récit de M. Viennet, dont nous lui signalâmes l'invraisemblance.
«C'est là, nous dit-il, tout ce que j'en sais; Viennet racontait cela, à l'Académie, à qui voulait l'entendre, du vivant même de Chateaubriand. Je mis par écrit son récit, et, pour plus de sûreté, je lui communiquai mon manuscrit en le priant de le corriger si j'avais mal rapporté ses paroles. Il n'y changea que quelques mots. Ce manuscrit, portant les corrections de la main de Viennet, je l'ai encore là, dans ce secrétaire... Je vous le montrerai un autre jour.» L'état de souffrance de Sainte-Beuve ne permettait pas d'insister pour qu'il le montrât immédiatement, et, en définitive, nous ne l'avons jamais vu. Peut-être, le retrouverait-on dans les papiers du célèbre critique. C'est le texte même de cette note manuscrite, nous a dit Sainte-Beuve, qu'il a reproduit dans son livre sur Chateaubriand: cependant, dans son «Chateaubriand», Sainte-Beuve ne parle pas de sa note manuscrite, mais il s'autorise de mémoires inédits de Viennet, ce qui n'est pas la même chose. Il y a là une variante que nous ne discuterons pas, mais que nous signalons, sans y attacher plus d'importance qu'il ne faut.
«Vous devriez, ajouta Sainte-Beuve, tirer au clair cette affaire du mariage de Chateaubriand, en le rapprochant de la législation de l'époque et des documents que vous pourriez vous procurer.» C'est ce que nous avons fait, et c'est sur des informations précises, émanant des sources, les plus respectables, que nous avons écrit les lignes qui précèdent.
* * * * *
Marié au mois de mars 1792, Chateaubriand partit de Saint-Malo pour l'émigration, trois mois après, dans le courant de la même année. Toute sa famille approuvait sa détermination. Deux de ses soeurs, Lucile (plus tard Madame de Caux) et Julie (Madame de Farcy), en compagnie de la jeune Madame de Chateaubriand, le conduisirent jusqu'à Paris. Ils descendirent tous quatre à l'hôtel de Villette, impasse Férou, près des Jardins du Séminaire Saint-Sulpice; des chambres y avaient été retenues. Ils y demeurèrent quelque temps, ensemble, et le 15 juillet 1792, Chateaubriand s'achemina vers l'Allemagne où il rejoignit l'armée des princes.
C'est alors que commença entre les deux époux une longue séparation de huit ou dix années. La malignité en a fait un chef d'accusation contre Chateaubriand; on lui a reproché, avec une apparence de raison, d'avoir oublié pendant trop longtemps qu'il était marié! Pour les huit premières années, tant que dura l'émigration, l'accusation n'est pas fondée: cette séparation était une conséquence forcée. Chateaubriand émigré passa d'Allemagne en Angleterre et ne rentra en France qu'au printemps de 1800. Jusque-là tout s'explique et se justifie.