Chateaubriand Et Madame De Custine Episodes Et Correspondance I
Chapter 8
Cependant les événements marchaient avec une foudroyante rapidité: l'Empire succomba. Fouché atteignit l'apogée de sa fortune après Waterloo. Président du Gouvernement provisoire, il put se croire un moment l'arbitre des destinées de la France. Mais il se trompait: le rétablissement des Bourbons se fit sans lui, et, comme résultat final, contre lui. Napoléon l'avait prédit: «Fouché trompe tout le monde; il sera le dernier trompé et pris dans ses propres filets. Il joue la Chambre; les alliés le joueront, et vous aurez de sa main Louis XVIII ramené par eux.»
C'est ce qui arriva. Aussitôt que le rétablissement des Bourbons parut inévitable, Fouché qui n'avait cessé de les envelopper de ses trames, et qui était parvenu à se faire considérer par la Cour de Gand comme l'homme indispensable, se retourna absolument de leur côté. Louis XVIII, contraint par son entourage, fit de lui son ministre de la police. Le système ou l'utopie que Fouché voulait faire prévaloir et par lequel il prétendait assurer la stabilité du trône, c'était ce qu'il appelait l'alliance de la monarchie avec la révolution; en d'autres termes, il voulait subordonner le gouvernement monarchique aux éléments révolutionnaires.
Que Madame de Custine fût la dupe de Fouché, cela n'est pas douteux. Mais ce qui est certain, c'est qu'elle lui était toute dévouée et qu'elle partageait ses idées, ou du moins ce qu'il lui en avait fait connaître. Ils avaient ensemble une correspondance très active, et Fouché la voyait tous les jours.
On comprend que, dans ces circonstances, les relations de Madame de Custine avec Chateaubriand qui avait pour Fouché une profonde aversion, soient devenues moins fréquentes. Elles n'étaient pas interrompues cependant, et Madame de Custine se prêta même à un rapprochement sollicité par Fouché. Un jour Louis XVIII avait demandé à Chateaubriand ce qu'il pensait du retour de Fouché aux affaires: «Sire, la chose est faite, je demande la permission de me taire.--Non, non, dites.--Je ne fais qu'obéir aux ordres de Votre Majesté: je crois la monarchie finie.--Eh bien, Monsieur de Chateaubriand, je suis de votre avis.» Cette boutade eut du succès. Fouché en fut informé; il pria Madame de Custine de lui ménager une entrevue avec son ami: «Ne pourriez-vous pas, lui écrivit-il, nous donner un petit dîner sans cérémonie et sans importance?» Le dîner eut lieu, mais il fut sans résultat. Il prouve cependant que Madame de Custine restait dans les mêmes termes que précédemment avec Chateaubriand dont l'attachement très sincère lui restait toujours fidèle.
La suite de la correspondance de Fouché avec Madame de Custine[42] nous le montre assailli par des attaques de plus en plus violentes, luttant en désespéré pour le pouvoir qui lui échappe, et jouant avec audace le rôle d'un innocent persécuté:
«Je fermerai, écrit-il, la bouche à mes amis et à mes ennemis. Qu'on me laisse le temps d'établir une doctrine monarchique; qu'on ne demande pas de moi des violences qui ne sont pas dans mon caractère!»--«Il y a un an, on ne parlait que du passé; on était impitoyable pour _les petites fautes_ de la Révolution... Les passions nous jettent sans cesse dans le passé; je ne me laisserai pas distraire par leurs bruits.» Ces bruits étaient en effet d'une extrême violence: on le traitait de «monstre souillé de tous les crimes».
Quelques jours plus tard, il adresse à Madame de Custine ce billet: «Comme je sais que beaucoup de gens que vous voyez, portent un tendre intérêt à Labédoyère, dites-leur qu'il est arrêté.» Mot cruel, sous un air d'ironie et d'indifférence, qui en rappelle un autre plus atroce encore de ce même proconsul de la Terreur: «Nous célébrerons la victoire de Toulon; nous enverrons ce soir deux cent cinquante rebelles sous le fer de la foudre.» Le fer de la foudre!
Enfin Fouché tomba du pouvoir le 21 septembre 1815, après un ministère de trois mois. Atteint par la loi d'exil portée contre les régicides qui avaient accepté des fonctions dans les cent jours, il séjourna d'abord à Dresde pendant neuf mois, puis à Prague, et finit par se réfugier à Trieste, après avoir vainement sollicité un asile en Angleterre.
Ses dernières lettres à Madame de Custine, après sa disgrâce, sont encore curieuses à parcourir. Tant qu'il espère continuer la lutte et ramener à lui la fortune, il lui adresse d'habiles plaidoyers: «Quelle faute a-t-il donc commise depuis que Louis XVIII lui a pardonné, depuis surtout que, rappelé aux affaires, il a rendu à la monarchie tant de signalés services? Pourquoi une ordonnance d'exil, quand il a sauvé la France et replacé le roi sur le trône?»--«Mais il n'a pas de petites passions; il ne conserve aucun ressentiment; il n'opposera que la résignation et la modération à ses ennemis, et il accepte d'eux le repos auquel ils le condamnent.»--«Heureusement, ajoute-t-il, rien ne dure sous le ciel; tout s'épuise. Les méchants eux-mêmes se lassent de faire le mal.»
Le 8 octobre 1816, il écrit une dernière fois à celle dont il loue la constante amitié et «dont le coeur reste toujours le même lorsque tout change autour d'elle.»--«Je suppose, dit-il, que vous êtes actuellement à Fervaques; je voudrais y passer quelques jours avec votre ami (Chateaubriand), vous lire mes mémoires[43]; vous y verrez que _je n'ai souffert que du bien que j'ai fait_.»
Voilà le testament politique du duc d'Otrante!
On a tenté, timidement il est vrai, en faveur de Fouché, une réhabilitation partielle. On abandonne aux sévérités de l'histoire l'homme public et surtout le proconsul de la Terreur, mais on défend le caractère de l'homme privé. Charles Nodier, qui l'a connu en Illyrie, nous le montre «vivant avec la bonhomie d'un simple bourgeois, affable, accueillant, exerçant le pouvoir avec douceur et modération, quoiqu'il y conservât les habitudes de dissimulation de toute sa vie; portant le costume le plus simple, redingote grise, chapeau rond, bottes ou gros souliers; se promenant à pied au milieu de ses enfants, la main ordinairement liée à la main de sa jolie petite fille; saluant qui le saluait, sans prévenance affectée, comme sans morgue et sans étiquette, s'asseyant bonnement où il était fatigué, sur le banc d'une promenade ou sur le seuil d'un édifice. Il était enclin à rendre service et l'on trouvait en lui un mélange des sympathies les plus officieuses de la bonté.»
Ce jugement de Charles Nodier est conforme aux souvenirs conservés par la famille du célèbre conventionnel. Y avait-il donc en lui deux hommes différents, dont l'un restait accessible aux sentiments du coeur, aux affections tendres, peut-être même à l'amitié, dont l'autre, au contraire, s'était fait un système de scepticisme et d'égoïsme sans scrupule et sans remords, traînant après lui la perfidie et la trahison, ne reculant devant aucun moyen, même la violence et le sang, pour s'assurer la richesse et le pouvoir? Très habile d'ailleurs, plein de ressources et d'audace, doué parfois d'un grand bon sens.
L'homme n'est jamais composé d'une seule pièce, et quelque dépravé qu'il soit, en quelque dégradation du sens moral qu'il ait pu tomber, on trouve encore, dans un secret repli, quelque reste de sentiments humains, qui n'ont pas péri. On voudrait y trouver aussi le remords! La même anomalie qui nous est signalée dans Fouché, semble avoir existé de même chez quelques-uns de ses contemporains les plus sanguinaires. Mais jusqu'à quel point cette excuse, cette atténuation tirée des sentiments de l'homme privé justifie-t-elle les crimes de l'homme public? N'aggrave-t-elle pas au contraire la condamnation qui doit le frapper? Plus il aura été doué naturellement de sentiments humains, plus il sera coupable d'avoir étouffé le cri de sa conscience et transformé volontairement en une cruauté froide sa douceur innée.
La défense proposée par Nodier n'est donc rien moins que concluante. Nous la donnons cependant telle qu'elle est, avec sa conclusion: «Qui oserait penser, dit-il en rappelant un service qu'il avait reçu de Fouché, qu'un tel procédé pût partir d'un méchant homme? Je conviendrai de beaucoup de choses avant de convenir que Fouché a été bien jugé par ses contemporains. L'histoire et Dieu le jugeront.»--C'est ainsi qu'on ébranle l'autorité de l'histoire, par des faits de la vie privée qui ne prouvent rien pour la vie publique, et qu'on prépare un démenti aux faits les plus certains, au témoignage direct des générations qui ont souffert, à la voix même des victimes.
Fouché est mort dans l'exil, à Trieste, le 25 décembre 1820. Ses restes ont reposé dans le cimetière de cette ville, pendant plus d'un demi-siècle, à l'ombre de l'antique cathédrale byzantine de San-Giusto. Dans cet asile de paix et de miséricorde, une simple dalle couvrait sa tombe. Depuis, il a été exhumé et ramené en France par les soins pieux de sa famille; il a été inhumé, le 22 juin 1875 dans le cimetière de Ferrières, près des lieux où s'élevait le vieux château, aujourd'hui détruit, qu'il habita jadis aux jours de sa prospérité et des splendeurs éphémères de sa fortune.
CHAPITRE V.
Ambassade de Berlin. Koreff.--Voyage à Fervaques.--Ambassade de Londres.--Voyage d'Astolphe en Angleterre.--Chateaubriand ministre des affaires étrangères.--Démarches pour la Pairie.--Lettre à Madame de Genlis.--L'infirmerie Marie-Thérèse. La belle Polonaise.
Chateaubriand, nommé ambassadeur en Prusse, partit le 1er janvier 1821 pour Berlin. Il ne fit qu'un séjour de courte durée dans cette résidence, revint à Paris, avec un congé pour le baptême du duc de Bordeaux, et le 30 juillet, M. de Villèle, alors son ami, ayant quitté le ministère, il le suivit dans sa retraite et donna sa démission.
Les Mémoires d'outre-tombe n'ont pas de pages plus intéressantes et d'un sentiment plus élevé que celles où Chateaubriand rend compte de sa vie dans la capitale de la Prusse, de l'accueil qu'il y reçut, des amitiés qu'il y forma. Parmi les portraits qu'il a tracés, il suffit de citer les noms de la duchesse de Cumberland, qui fut plus tard reine de Hollande, et qui voulut confier l'éducation de son fils, de Guillaume de Humbolt, «frère de son illustre ami le baron Alexandre», d'Ancillon, d'Adalberg de Chamisso. Nous ne pouvons nous y arrêter, mais nous devons reproduire les lignes suivantes consacrées à deux hommes que nous connaissons déjà par leurs relations avec Madame de Custine, le prince de Hardenberg et le docteur Koreff qui lui avait fait perdre la tête: «M. Hardenberg, beau vieillard, blanc comme un cygne, sourd comme un pot, allant à Rome sans permission, s'amusant de trop de choses, croyant à toutes sortes de rêveries, livré en dernier lieu au magnétisme entre les mains du docteur Koreff que je rencontrais à cheval, trottant dans les lieux écartés, entre le diable, la médecine et les muses.»
Dans sa correspondance officielle avec le ministre des affaires étrangères, M. Pasquier, Chateaubriand se vante de ne point faire, comme ses prédécesseurs, de petits portraits et d'inutiles satires: «Il a tâché, dit-il, de faire sortir la diplomatie du commérage.» Ces portraits et ces satires où il excellait, il les a réservés pour ses Mémoires! Il semble par ce qui précède, qu'il n'avait pour Koreff, l'ami de Madame de Custine, qu'une médiocre sympathie.
Rendu par sa démission à la vie privée, Chateaubriand retrouva-t-il à Paris son amie de Fervaques? Nous n'avons rien de précis sur ce point; nous savons seulement que Madame de Custine a passé cet été de 1821 en Normandie et que Chateaubriand devait aller l'y voir.
La lettre suivante adressée à Fervaques démontre par ses termes mêmes que la correspondance n'avait pas été interrompue entre Chateaubriand et son amie; elle suppose, au contraire, l'échange de lettres antérieures qui n'ont pas été retrouvées. Le ton est le même, les formules d'affectueuse amitié sont les mêmes, et les voyages de Fervaques continuent comme par le passé; tout porte à croire que les relations sont restées très tendres.
Encore une espérance trompée! Je vous avais dit que j'irais vous voir après le 15 octobre; l'ouverture prochaine des chambres et du procès de _Maziau_ vient tout déranger. Cependant, comme je m'accroche à tout dans la vie pour ne pas faire un complet naufrage, il serait possible que je fusse libre à Noël; mais n'aurez-vous pas quitté les champs? Vous êtes bien heureuse d'y vivre!
Mille tendresses aux amis, et même au vieux château. J'aime ses murs, ses eaux et son antique chambre de Henri IV (quoiqu'on m'ait un peu gâté le bon roi à force de m'en parler dans les derniers temps). À vous cet attachement qui vous poursuit partout et dont je vous accable depuis je ne dirai pas combien d'années.
Paris, 20 octobre 1821.
Le procès dont il est ici question est celui d'Antoine Maziau, impliqué dans la conspiration militaire du 19 août 1821. Maziau, arrêté après le procès des principaux accusés, fut jugé séparément. Traduit devant la Cour des Pairs, le 19 novembre «pour proposition, non agréée, de complot», il fut condamné, le 24, à cinq ans d'emprisonnement.
Les Chambres avaient été convoquées par ordonnance royale du 6 octobre, pour le 5 novembre.
Ce voyage de Fervaques qui n'avait pu se faire vers le 15 octobre à cause de l'ouverture des Chambres et du procès Maziau, se fit un mois plus tard dans le courant du mois de novembre. Nous n'avons d'autre détail sur les quatre jours passés auprès de Madame de Custine que la lettre suivante écrite par Chateaubriand à son retour:
J'ai laissé la paix et le bonheur à Fervaques. J'ai trouvé ici tous les ennuis et les tracasseries de la terre, maladie, politique, tourments, etc. Je suis bien à plaindre et les quatre jours de votre solitude m'ont rendu les misères accoutumées plus insupportables. Si vous me regrettez, moi je vous regrette à jamais. Je reçois votre lettre. Mille choses à tout le monde de ce bon château. Je suis bien touché, bien reconnaissant de leurs sentiments pour moi, et je leur rends tous leurs éloges. Vous voyez que je suis bien découragé. À vous, toujours à vous. Il n'y a que le courrier de Lisieux que je conserverai dans mon royaume. Pensez à moi. Si Madame de Cauvigny est arrivée, dites-lui qu'elle a bien mal pris son temps et le mien.
Mardi, 27 novembre 1821.
Chateaubriand, nommé le 22 janvier 1822, ambassadeur à Londres en remplacement du duc Decazes, partit de Paris pour se rendre à son poste le 2 avril suivant. Madame de Custine avait été tenue au courant de toutes les négociations relatives à cette nomination. Chateaubriand lui annonça son départ par le billet suivant, affectueux et familier:
Enfin c'est fini. On est très bien pour votre monsieur. Nous nous reverrons à Fervaques.
Mille choses aux amis.
Il arriva le 4 au soir à Douvres où il fut reçu avec les honneurs ordinaires de seize coups de canon à l'entrée et à la sortie de la ville, et de quatre factionnaires à la porte de l'hôtel où il était logé; et de là, «magnifique ambassadeur», comme il dit, il se rendit à Londres. Il était évidemment très sensible à tous ces honneurs qu'il raconte sans en rien omettre. Madame de Chateaubriand, qui craignait pour sa santé le climat de l'Angleterre, ne l'accompagnait pas.
Deux mois plus tard, vers la fin de juin, une double lettre de Madame de Custine et de son fils annonçait à Chateaubriand le voyage qu'Astolphe se proposait de faire en Angleterre et en Écosse. Il s'agissait, non pas, comme on l'a dit, d'une simple excursion de quelques jours pour que le fils rapportât à sa mère, que l'on suppose sans doute avec raison encore jalouse, des nouvelles de l'ambassadeur qui tardait trop à lui écrire, mais d'un voyage de plus de deux mois, du 20 juillet au 30 septembre, qu'Astolphe allait entreprendre.
Dès le 2 juillet, Chateaubriand répond à la lettre de Madame de Custine:
Londres, ce 2 juillet 1822.
Cette lettre répondra à la fois à Astolphe et à vous. Je me réjouis fort de l'arrivée du nouveau-venu. J'espère qu'il sera plus sage que moi et surtout plus heureux. Je serai charmé de voir Astolphe; j'aurais grand désir de l'accompagner en Écosse, mais les affaires me retiendront vraisemblablement à Londres. Il faut qu'Astolphe, en arrivant, descende chez Grillon, Albemarle Street, ou chez Brunet, Leicester Square, d'où il viendra chez moi; on lui trouvera un logement dans mon voisinage, et il déjeunera et dînera à l'Ambassade. S'il restait à l'auberge, il se ruinerait. Que vous êtes heureux de vous réunir dans le grand château au mois d'octobre! Que ne donnerais-je pas pour m'y trouver avec vous! Je suis comblé dans ce pays, mais j'aime mieux Fervaques.
À vous depuis longtemps et pour jamais. Mille choses à tous, sans oublier le petit Magot.
J'ai fait de mon mieux pour Julien et son compagnon de voyage.
Nouvelles lettres de Madame de Custine et d'Astolphe; nouvelle réponse de Chateaubriand.
Astolphe, partit vers le 20 juillet, laissant aux soins de sa mère à Fervaques, la jeune marquise de Custine sa femme, et son fils Enguerrand, âgé de six semaines. Il avait lui-même à cette époque 29 ou 30 ans. Il arriva le 22 à Boulogne où il passa quelques jours, et s'embarqua à Calais sur un bateau à vapeur. Après six heures d'agonie, par un gros temps, il arriva à Douvres. Pendant cette rude traversée, il eut des convulsions si affreuses qu'il perdit connaissance et que, s'il faut l'en croire, «il a été mort un instant». Il lui manquait cette qualité du voyageur que Chateaubriand, breton et malouin, possédait au suprême degré: il n'avait pas le pied marin.
Débarqué à Douvres, il prévint de son arrivée Chateaubriand, qui le même jour adressa à Madame de Custine la lettre suivante:
Londres, vendredi 26 juillet 1822.
Je reçois à l'instant un mot d'Astolphe, daté de Douvres. Il s'annonce pour ce soir ou demain. Je lui ai fait arrêter un logement auprès de moi. Soyez tranquille pour sa personne. Je vous en réponds corps pour corps, ainsi qu'à sa femme et M. ***.
J'ai reçu vos lettres; dans pas une d'elles, vous ne me nommez la personne dont vous me recommandez l'affaire; il m'est impossible de reconnaître maintenant cette affaire dans les cartons où elle est mêlée avec les autres. Ne serait-ce point M. Lafont-de-La-Débat, dont, vous m'auriez parlé? Ah! le maudit homme. Je n'entends parler que de lui, et il me fait écrire par tous les saints. Si c'est lui, dites à ses amis que je fais tout ce qu'il m'est possible de faire.
Astolphe ou moi vous écrirons. S'il va en Écosse, il aura nombreuse compagnie, car le roi y va. Il y trouvera aussi Madame Alfred de Noailles, et M. de Saluces. Ainsi votre grand fils ne sera pas perdu!
À vous pour toujours.
Mille choses à l'ami et à Madame Ast. (Astolphe de Custine).
Astolphe partait pour ses voyages avec de mauvaises dispositions, le désenchantement et l'ennui: source d'inspiration peu féconde! Il le reconnaissait lui-même: «Plus je vois le monde, écrit-il, plus je reconnais qu'il n'y a rien de neuf sur la terre pour un coeur vide.--Je me sens vieilli pour les voyages, et cette découverte m'attriste.--J'ai perdu la fraîcheur de l'imagination avec la fleur de la jeunesse; ah! oui, je suis bien vieux aujourd'hui.» Né le 22 mars 1790, il avait trente-deux ans!
Avant d'arriver à Londres, il est déjà fatigué: l'âpreté du vent, la triste couleur du ciel, la pluie presque journalière, le découragent. Pour surcroît de malheur, pas une âme qui veuille entendre son anglais! Il se demande pourquoi il est venu chercher ces embarras! Londres, dit-il, est le temple de l'ennui, les Anglais, toujours en mouvement, ne remuent que dans la crainte de se _figer_, car, au fond, ils ne s'intéressent à rien de ce qu'ils ont l'air d'aimer. «Dans ce pays, ce qui n'est pas continuellement agité, moisit.»
Mais peut-être quand les relations de famille et la bienveillance de son ambassadeur l'auront introduit dans les salons, portera-t-il des jugements plus sérieux sur le monde anglais? nullement: un salon anglais lui paraît «ennuyeux comme tout autre, mais un peut plus gothique: des figures froides, des manières raides, qui lui rappellent les personnage de Richardson.» Les personnages de Richardson, c'est déjà quelque chose!
Assiste-t-il à un déjeuner donné par le duc de Wellington au duc d'York? Le théâtre de la fête est une espèce de jardin anglais qui domine le fameux arsenal de Woolwich. «C'est, dit-il, une guinguette des environs de Paris, où l'on aurait entassé pêle-mêle des bombes, des pontons et des affûts de canon.»
Rien à Londres ne l'intéresse, si ce n'est la brasserie Barclay-Perkins, qui le frappe non d'admiration, mais d'étonnement. Il parcourt la cité «et il ne conçoit pas qu'il reste l'envie ou la force de s'amuser à un homme qui passe sa vie dans les ténèbres: l'air que l'on y respire est l'élément de l'ennui.» À l'ouverture du Parlement, il ne voit qu'une mascarade qui excite tantôt son rire, tantôt son impatience. En résumé, notre voyageur n'a trouvé en Angleterre que «des hommes pleins de petitesses, de préjugés et de ridicules, et des femmes de mauvaise humeur.»
Pour être juste, il ne faudrait cependant pas faire peser toute la responsabilité de ces appréciations singulières exclusivement sur leur auteur. Nous ne devons pas oublier que nous avons affaire ici à l'un de ces fils de René, qui, atteints de la maladie du siècle, désenchantés de tous les spectacles, fatigués dès l'enfance du poids de la vie, se croient voués par une fatalité inexorable au malheur et au désespoir. Pour eux l'enthousiasme est sans but et sans objet, et surtout il est ridicule. Rien ne peut secouer leur apathique indifférence, ni les faire sortir de leur dédain. Ainsi le voulait la mode et cette sorte de langueur morale, véritable anémie qui a suivi la fiévreuse période d'énergie, de mouvement et d'action de la Révolution et de l'Empire.
Il faut tenir compte aussi des préjugés et de la vanité nationale, qui sont de tous les temps et de tous les pays, et dont Astolphe, pas plus qu'un autre, n'était exempt. Il se sentait dépaysé loin des salons de Paris, loin des moeurs et des élégances de la France; il ne comprenait rien à d'autres usages, à des modes différentes, et c'est très sérieusement qu'il se demandait s'il est possible de vivre dans un pays qui ne reconnaît pas nos lois de la mode et du bon ton. Il n'y a rien, en tout cela, d'extraordinaire; tous les jours nous avons des exemples de ce genre d'exclusivisme et de cette exagération d'amour-propre national. Mais ce qui peut paraître plus étonnant c'est que Chateaubriand lui-même n'était pas très éloigné de partager sur ce point les idées de son protégé, lui qui écrivit quelques années plus tard: «La France est le coeur de l'Europe; à mesure qu'on s'en éloigne, la vie sociale diminue; on pourrait juger de la distance où l'on est de Paris par le plus ou le moins de langueur du pays où l'on se retire. En Espagne, en Italie, la diminution du mouvement et la progression de la mort sont moins sensibles: dans la première contrée, un autre monde, des arabes chrétiens vous occupent; dans la seconde, le charme du climat et des arts, l'enchantement des amours et des ruines, ne laissent pas le temps de vous opprimer. Mais, en Angleterre, malgré la perfection de sa société physique, en Allemagne, malgré la moralité des habitants, on se sent expirer.»--C'est exactement, abstraction faite de la supériorité du style, ce que Custine avait dit.