Chateaubriand Et Madame De Custine Episodes Et Correspondance I

Chapter 5

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Comme on l'a dit, ou plutôt comme on l'a répété d'après les Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand avait eu une enfance triste et pleine de contrainte. Éperdument épris des rêves d'une imagination ardente, il était porté au dédain par la passion de la solitude. Il n'était à peu près sensible qu'à la tendresse des femmes. Consolé d'abord, puis adulé par elles, il prit envers elles l'habitude de la domination, et cette disposition malheureuse qui le portait à tourmenter celles qui prenaient à lui un intérêt passionné. Non par calcul, mais par ennui, par caprice, par impatience de tout frein, il n'épargnait pas aux plus chères de ses amies les accès de son ennui et de sa mauvaise humeur. «Une fois sur cette pente, il arrivait à des duretés désolantes envers les personnes dont, il s'était fait aimer, duretés dont il ne se repentait que quand il n'en était plus temps[23].»

Ces duretés, l'anecdote que nous venons de rapporter, indique que Madame de Custine les a subies, et le témoignage plein d'émotion de Chateaubriand lui-même nous montre que d'autres après elle ont eu à en souffrir. «Depuis que j'ai perdu cette personne (il s'agit cette fois de Madame de Duras), je n'ai cessé, en la pleurant, de me reprocher les inégalités dont j'ai pu affliger quelquefois des coeurs qui m'étaient dévoués. Veillons bien sur notre caractère! Songeons que nous pouvons, avec un attachement profond, n'en pas moins empoisonner des jours que nous rachèterions au prix de notre sang. Quand nos amis sont descendus dans la tombe, quel moyen avons-nous de réparer nos torts? Nos inutiles regrets, nos vains repentirs sont-ils un remède aux peines que nous leur avons faites? Ils auraient mieux aimé de nous un sourire pendant leur vie, que toutes nos larmes après leur mort.»

Quel contraste entre les affections tendres et généreuses qui sont au fond du coeur, et les emportements d'un caractère qui ne sait pas et ne veut pas se contraindre! Qui osera dire cependant qu'un homme capable de tels aveux et d'une pareille délicatesse de sentiments soit un méchant homme?

* * * * *

Que répondit Chateaubriand à la lettre de Madame de Custine que nous avons donnée plus haut? Il semble quelquefois qu'il aurait négligé de lire les lettres auxquelles il répondait. Cette fois, il ne tient nul compte des sentiments douloureux et des plaintes de Madame de Custine; il lui écrit comme s'il ne s'était rien passé, sans un seul mot de réparation. Il annonce pour le mois d'octobre un nouveau voyage à Fervaques. Il décoche, en passant, une épigramme à Madame de Custine à propos d'un paiement qu'il s'est chargé de faire pour elle: on voit que l'affaire de Rome et sa divulgation lui sont restées sur le coeur. Enfin il annonce le troisième livre _des Martyrs_.

Voici la lettre:

Votre lettre m'a charmé. Vous êtes une très aimable personne. Je médite toujours un second voyage, mais il faut du temps et de la patience! Je ne puis partir que le 15 de décembre pour la Bourgogne. Je tâcherai d'être chez vous du 20 au 25 d'octobre. Cela vous convient-il?

Voilà le billet du juge de paix. Dimanche il ne voulait pas de mon argent; lundi il refusa mes louis, mardi mon billet de banque; enfin il a pris son parti. C'est une fatalité que l'argent entre nous.

La pauvre Madame Bertin a la fièvre putride. Je ne sais qui présentera votre lettre[24]. Comment nous tirer de là?

Et le cher malade? Voilà un beau temps qui doit le guérir. Veut-il de mon quinquina?

Il faudra que Chênedollé vienne cet automne à Fervaques, d'où je le ramènerai à Paris. Le pauvre garçon! je l'aime bien tendrement. Convenez que je vous ai fait connaître un aimable voisin. Vous avez sans doute perdu vos hôtes? Madame de Cauvigny court les champs; Chênedollé est retourné chez M. Saint-Martin père. Moi, je suis au diable. Mais votre mère doit être avec vous; c'est encore une de mes infidélités[25]. Vous savez combien j'aime Mademoiselle de Saint-Léon; mais j'ai perdu _la Pitié_ que j'avais d'elle (_La Pitié_ de Delille, 1803).

Je fais un troisième livre. Nous verrons comment il sera à Fervaques.. Je mange du melon, j'enrage et je me porte bien. Dieu vous conserve en joie et en _espérance_; si cela est possible, écrivez-moi.

Samedi, 8 septembre 1804.

Mille joies à tous les amis.--sans excepter Madame Jenny.

À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux, Calvados.

Le 15 septembre, il part avec Madame de Chateaubriand pour la Bourgogne, c'est-à-dire pour Villeneuve-sur-Yonne, où ils doivent passer quelques mois chez M. et Madame Joubert. Au moment même où il montait en voiture, il écrit à Madame de Custine pour l'en avertir et lui demander de lui faire connaître l'époque la plus tardive qu'elle fixe pour son retour à Paris, «afin qu'il se dirige là-dessus[26]».

Il n'entre pas dans le plan que nous nous sommes tracé de faire connaître les rapports d'intimité, d'une constance inaltérable, qui ont existé entre ces deux familles: M. et Madame de Chateaubriand, M. et Madame Joubert. Il faudrait pour cela faire revivre dans son ensemble cette société peu nombreuse, mais si brillante, dont Joubert, Fontanes, Chênedollé étaient l'âme, intelligences élevées qui ont laissé leur empreinte plus ou moins marquée dans l'histoire littéraire de leur temps, sans parler de Chateaubriand qui les dominait tous par le génie, et dont le puissant rayon nous éclaire encore.

Cette société d'élite offre aux études du moraliste, à peu près dans toute leur variété, les types les plus élevés qui puissent honorer l'humanité.

On y trouverait par excellence l'image gracieuse et pure de Madame de Chateaubriand, de cette femme d'un si grand esprit et de tant de vertu, restée si longtemps obscure et méconnue, mais dont heureusement l'histoire nous a été donnée dans un des livres les plus attrayants qu'on puisse lire. Ses mémoires, car à côté des _Mémoires d'outre-tombe_, qu'elle ne lisait pas, elle avait aussi les siens, auxquels son mari faisait souvent des emprunts, ainsi que de nombreuses correspondances ont été publiés[27]; ces oeuvres lui assignent dans le groupe des femmes littéraires un rang auquel, pendant sa vie, toute consacrée à la religion et à la charité, elle n'avait aucune prétention.

Madame de Custine ne faisait pas partie de la société Joubert. Chênedollé, le seul de ce groupe que Chateaubriand lui ait fait connaître, est entré avec elle dans des relations suivies, et il paraît avoir eu les secrets réciproques d'une liaison dont Chateaubriand évitait, dans son monde à lui, de soulever les voiles.

Voilà donc Chateaubriand installé à Villeneuve chez son ami Joubert. Il y passa un mois en préméditant de faire _incognito_ un voyage à Fervaques. Dès le 9 octobre, il écrit à Guéneau de Mussy: «Je pars pour Paris d'aujourd'hui en huit. J'y vais passer quinze jours; puis je reviens à Villeneuve pour le 4 novembre, jour fameux dans ma vie et dans celle de Joubert (c'était l'anniversaire de la mort de Madame de Beaumont). Ma femme reste ici à m'attendre. Nous ne retournerons à Paris que vers la fin de décembre, lorsque toutes les fêtes, qui me sont des deuils seront passées.» Il s'agit des fêtes du couronnement qui ont eu lieu en effet, le 2 décembre 1804.

Quelques jours après, il écrit à Madame de Custine:

(Villeneuve-sur-Yonne).

Je pars, d'ici le 15 octobre. Je serai le 16 à Paris; le 21 je me mettrai en route pour Fervaques où je serai le 22. Ne m'écrivez plus ici; j'ai peur même qu'une lettre n'y arrive lorsque je n'y serai plus.

Je vous écris ces trois lignes _mal à mon aise_, et je me dépêche d'en finir.

Mille bonjours.

Je viens d'écrire à Chênedollé.

À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux, Calvados.

On comprend pourquoi Chateaubriand recommande à Madame de Custine de ne plus lui adresser ses lettres à Villeneuve, où Madame de Chateaubriand était encore.

Il se rendit à Fervaques au jour indiqué, mais Chênedollé ne fut pas exact au rendez-vous: il n'arriva que quelques jours après le départ de son ami.

Chateaubriand quitta Fervaques le 26 ou le 27 et adressa immédiatement à Madame de Custine la lettre suivante:

(Paris), dimanche, 28 octobre.

Je vais me remettre en route à l'instant pour Villeneuve. J'ai quitté votre château de hiboux avec une peine fort grande. Je serais fâché de le voir trop souvent, car je crois que je m'y attacherais mal à propos. Tâchez d'en sortir promptement et de revenir parmi les vivans. Songez que vous serez ma voisine et que je pourrai vous voir toutes les fois que vous le désirerez. Nous avons tous besoin de vous ici, moi, mon ami, votre mère. Adieu, écrivez-moi à Villeneuve. Dites mille choses à nos amis. Amenez Madame de Cauvigny avec vous. Que de choses nous disons des gens que nous avons vus à Fervaques. Mille bonheurs! Avez-vous entendu parler de Chênedollé? J'ai aussi oublié ma clef dans ma chambre. Rapportez-là moi.

À vous pour la vie.

À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux, Calvados.

Madame de Custine, nous l'avons dit, avait quitté la rue Martel pour installer ses pénates rue Verte, en face de la rue de Miromesnil, à la porte même de Madame de Chateaubriand. Ce choix pouvait être fort commode pour elle, mais il semblait blesser un peu les convenances. Il ne faudrait pas cependant lui en faire un reproche trop sévère: on trouve, en effet, dans ce caractère spirituel et enjoué de Madame de Custine un sentiment, au fond toujours le même, qui flotte de la légèreté à la témérité, mais qui de la témérité s'élève parfois jusqu'à l'héroïsme. Quelle fermeté d'âme n'avait-elle pas montrée quand, en 1794, au milieu des commissaires d'une section révolutionnaire qui perquisitionnaient chez elle et fouillaient tous ses meubles, elle traçait une mordante caricature de l'un d'eux, mettait les rieurs de son côté et sauvait ainsi sa vie! Et de quelle témérité héroïque n'avait-elle pas fait preuve quand, en 1793 protégeant de sa présence son beau-père le général de Custine devant le tribunal révolutionnaire, elle avait d'un si grand courage, comme dit Chateaubriand, bravé l'échafaud! C'est en faveur de cet héroïsme que bien des légèretés lui seront pardonnées; il y a dans sa vie des pages qui lui assurent le respect et la sympathie de la postérité.

Dans la même lettre, nous remarquons ce passage: «Que de choses nous disons «des gens que nous avons vus à Fervaques!» À qui Chateaubriand a-t-il pu dire tant de choses, lui qui n'a fait que traverser Paris? Probablement à la mère de Madame de Custine, la Marquise de Boufflers, s'il a eu le temps de la voir.

Chateaubriand se rend à Villeneuve sans perdre de temps. Il y reçoit, presque à son arrivée, une missive de Madame de Custine (le petit griffon). Elle lui renvoie une lettre fort suspecte qu'elle a reçue pour lui: une lettre de femme! René se tire comme il peut de ce mauvais pas dans la réponse qu'il lui adresse:

Quel radotage que le petit griffon écrit en me renvoyant une lettre d'une _soeur_ bretonne qui veut venir voir le couronnement! J'espère qu'on a reçu de Paris un griffon tout _autrement aimable_. Tâchez donc de quitter votre retraite. Le temps approche de la réunion. Je ne puis pas écrire plus long et plus longtems.

Villeneuve-sur-Yonne 1er novembre.

À Madame de Custine au château de Fervaques, par Lisieux, Calvados.

Si Madame de Custine avait quelquefois à souffrir, ce qui n'est pas douteux, du caractère _maussade_ de Chateaubriand, celui-ci, à son tour, était souvent impatienté de ses plaintes, de ses jalousies, de ses exigences. On va en juger:

Je suis certainement désolé d'avoir manqué Chênedollé, et je ferai tout ce qu'il est possible de faire pour passer quelques jours avec lui; mais aussi vous me persécutez trop.

Puis-je faire plus que je n'ai fait? J'ai été deux fois vous voir contre tout sens commun; j'ai resté avec vous aussi longtems et plus longtems que je ne le pouvais; je vous assure que je suis fâché de vos plaintes très injustes. Je ne sais plus comment faire pour vous être agréable en quelque chose. Tâchez de voir que vous n'avez pas la raison de votre côté, et sachez-moi un peu de bien de mes voyages, que, je vous le proteste, je n'aurais pas faits pour d'autres que pour vous.

Mais parlons de choses plus agréables. Dites à Chênedollé que je l'attends cet hiver, au mois de janvier, qu'il faut absolument qu'il vienne passer quelque temps chez moi à Paris, qu'il faut que nous nous retrouvions encore au moins quelques moments ensemble. Eh! bon Dieu, quand serons-nous maîtres de ne nous pas quitter un seul instant? Vous, éternelle grondeuse, quand revenez-vous à Paris? Quand quittez-vous votre château? Je parie que vous me ferez encore la mine! Mais je vous déclare que si vous me recevez avec une mine renfrognée, vous ne me verrez qu'une fois, car je suis enfin lassé de vos perpétuelles injustices. Allons, la paix. Arrivez, réparez vos torts, confessez vos péchés; je vous reçois en miséricorde. Mais que le pardon soit sincère. Un million de bonjours, de joies, de souvenirs. Amitiés à nos amis, même à mon ennemie Madame de Cauvigny. Embrassez Chênedollé trois fois pour moi, mais pourtant en mon _intention_.

N'oubliez pas mon proscrit[28]. À vous, à vous et pour la vie.

Villeneuve-sur-Yonne, 9 novembre 1804.

À Madame de Custine, au château de Fervaques, par Lisieux, Calvados.

Rapprochons la première partie de cette lettre si dure de ton, si hautaine, si menaçante en apparence, des lignes finales qui font contraste, tant elles sont caressantes et presque tendres. Nous retrouvons dans d'autres circonstances analogues, avec d'autres personnes, Madame Récamier par exemple, le même procédé; nous voyons le même homme tour à tour violent, impérieux, appelant une rupture qu'il ne veut pas, puis conciliant, aimant et si plein de douceur que, comme dit Madame de Custine, «on lui croirait un bon coeur,» et ce bon coeur, il l'avait en effet. Ce manège voulu, prémédité était un trait de caractère: il semblait repousser celles qu'il désirait le plus retenir, mais retenir soumises à sa domination, à son humeur, à ses caprices.

Pour analyser ses sentiments souvent si complexes et qui semblent parfois se contredire, il est certains faits qu'il ne faut pas perdre de vue.

Chateaubriand, beaucoup plus aimé, à ce que l'on prétend, qu'il n'aimait lui-même, portait dans ses amours le même sentiment de défiance que ces femmes qui craignent d'être aimées plus pour leur fortune que pour elles-mêmes; il avait pour les passions qu'il inspirait beaucoup de scepticisme; un soupçon le poursuivait: Est-ce bien lui qu'on aimait, ou n'était-ce pas sa renommée, sa gloire, la poétique auréole qui couronnait son nom?

Ce soupçon qui le suivait dans tous ses attachements, il en a fait lui-même l'aveu dans les _Mémoires d'outre-tombe_ en racontant l'histoire si touchante de son amour pour Charlotte Ives.

--...Je devais croire être aimé. Depuis cette époque, (son émigration en Angleterre), je n'ai rencontré qu'un attachement assez élevé pour m'inspirer la même confiance. Quant à l'intérêt dont j'ai paru être l'objet dans la suite, je n'ai jamais pu démêler si des causes extérieures, si le fracas delà renommée, la parure des partis, l'éclat des hautes positions littéraires ou politiques n'était pas l'enveloppe qui m'attirait des empressements».

Quel est, après les chastes amours de Charlotte Ives, cet autre attachement qui a pu inspirer à René la même confiance? Le comte de Marcellus, en commentant ce passage, déclare «qu'il a pu le deviner «peut-être, mais qu'il doit imiter la discrétion «du maître, et se taire.» Nous sommes donc réduits à des conjectures. Il est évident qu'il n'est pas question de Madame de Chateaubriand, puisque son mariage est antérieur de deux années à ses relations avec Charlotte, où il s'est montré bien léger; il ne semble pas non plus que ce soit à Madame de Custine que Chateaubriand a pensé lorsqu'il écrivait ces lignes en 1838: l'origine de leur liaison pouvait lui laisser quelque défiance, quoiqu'il ait conservé avec elle jusqu'à la fin des relations très suivies; probablement, c'est de Madame de Beaumont qu'il s'agit ici, car elle l'avait aimé avant sa gloire.

Le jugement de deux femmes d'une extrême distinction et de beaucoup d'esprit, achèvera l'analyse du caractère personnel que Chateaubriand lui-même vient de nous révéler.

La soeur du duc de Richelieu. Madame de Montcalm veut prémunir le Comte de Marcellus, nommé secrétaire d'Ambassade à Londres, contre les déceptions qu'il rencontrerait auprès de son ambassadeur, s'il se livrait à lui sans réserve. Voici comment elle s'exprime: «N'espérez pas vous l'attacher. Chez ces génies qui expriment si bien le sentiment, le sentiment réside peu. Leur estime, leur confiance ne mène pas à l'affection. Trop ardemment épris des chimères qu'ils se créent au dedans d'eux-mêmes, ils n'aiment rien au dehors. Par une pénétration qui leur est propre, ils jugent de prime-abord ceux qui les approchent. Dès lors, quand ils se sont emparés de vous, ils se mettent à l'aise, car ils savent que pour vous garder à jamais, ils n'ont pas même besoin de la réciprocité.»

Madame la duchesse de Duras, qui permettait à Chateaubriand de l'appeler «sa soeur», ajoute un trait à ce tableau: «M. de Chateaubriand, disait-elle, ne gâte pas ses amis. J'ai peur qu'il ne soit un peu gâté par leur dévouement. Il ne répond jamais rien qui ait rapport à ce qu'on lui écrit, et je ne suis pas sûre qu'il le lise[29]». Madame de Custine en savait quelque chose.

On peut adresser à Chateaubriand tous, ces reproches et bien d'autres sans doute. Veut-on dire qu'il a péché par l'excès de l'amour-propre et de la vanité, par l'orgueilleuse exagération de son indépendance, qu'emporté vers le monde idéal par les élans d'une imagination toute-puissante et sans contrôle, il retombait ensuite, meurtri par les faits, dans les déceptions, la tristesse et l'ennui? Nous l'admettrons sans peine.

Mais y eut-il jamais une âme plus généreuse, plus éprise du beau et du sublime? Qui a jamais été doué d'une plus grande tendresse de coeur, car ces sentiments qui sortaient de son âme, qui étaient son génie, qui étaient lui-même, comment les aurait-il exprimés, s'il ne les avait ressentis?

Ramené bientôt à la réalité des choses, il se sentait arrêté par le doute; une sorte de scepticisme s'emparait de lui, et il ne lui restait plus que l'inconstance et le dégoût. Avec une pareille nature, plus l'imagination est forte, plus les chutes sont profondes; c'est qu'en effet, l'imagination seule est un guide peu sûr et que la direction de la vie humaine ne doit pas lui appartenir.

Faut-il s'étonner qu'on trouve ainsi un homme double dans Chateaubriand, l'un doué de tant de charmes, de tant d'esprit et de bonté, l'autre brusque et morose, absolu, impérieux, et pour prendre ses expressions mêmes, mobile comme le nuage, impétueux comme la tempête? Sans doute, les femmes qu'il captivait avaient à souffrir; il en faisait ses esclaves et leur infligeait le poids écrasant de ses déceptions et de ses caprices. À qui s'en prendre? À lui sans doute, mais à elles aussi: l'expiation naît de la faute; c'est ainsi que ces belles adorées portaient la peine de leurs folles amours, et que le châtiment venait à elles par leur adorateur. Croit-on qu'elles l'en aimaient moins pour cela? Non sans doute. Comment n'auraient-elles pas préféré à de monotones tendresses les élans soudains et troublants de passions grandes et vagues comme l'infini, qui emportent l'âme jusqu'au pur idéal! Quelle femme ne voudrait posséder ces dons de la vie supérieure même au prix de peines amères et de quelques douleurs!

Au surplus, veut-on avoir le portrait de Chateaubriand dans ce qu'on pourrait appeler son état normal? Joubert, écrivant à M. Molé, va nous le donner: «Chateaubriand, que je vois la moitié de la journée, me fait peu compagnie; mais ce n'est pas sa faute: c'est celle de ma léthargie. Je serais fort aise que vous le voyiez ici, pour juger de quelle incomparable bonté, de quelle parfaite innocence, de quelle simplicité de vie et de moeurs, et au milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaîté, de quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il n'est soumis qu'aux influences des saisons, et remué que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément. Quant à lui, sa vie est pour moi un spectacle, un objet de contemplation; il m'offre vraiment un modèle, et je vous assure qu'il ne s'en doute pas; s'il voulait bien faire, il ne ferait pas si bien[30].» Voilà un portrait qui réfute bien des dénigrements et corrige bien des injustices.

CHAPITRE IV.

Mort de Madame de Caux.--Le voyage d'Orient.--La Vallée aux Loups.--Armand de Chateaubriand.--Madame de Custine à Rome.--Le docteur Korelf.--Fouché duc d'Otrante.

Le jour même où Chateaubriand écrivait à Madame de Custine la lettre qu'on a lue plus haut, mourait à Paris la plus chère de ses soeurs: Lucile, Madame de Caux, dont la santé, longtemps chancelante, n'avait cessé d'empirer depuis que Chateaubriand, trois mois auparavant, avait écrit à Chênedollé: «Lucile est très malade.»

Cette femme illustre a occupé trop de place dans la vie de son frère pour que nous mentionnions sa mort comme un simple incident, sans nous y arrêter, au moins un instant. Un portrait par Chateaubriand, deux lettres d'elle, quelques lignes enthousiastes de Chênedollé, suffiront pour nous faire connaître cette noble figure et nous apprendre à la respecter.

Dans la première rédaction des Mémoires de sa vie, commencée en 1809, Chateaubriand trace le portrait de Lucile à 17 ans.

«Elle était grande et d'une beauté remarquable, mais sérieuse; son visage pâle était accompagné de longs cheveux noirs; elle attachait souvent au ciel des regards pleins de tristesse et de feu. Sa démarche, sa voix, sa physionomie avaient quelque chose de rêveur et de souffrant... Je l'ai souvent vue, un bras jeté sur sa tête comme une statue antique, rêver immobile et inanimée; retirée vers son coeur, sa vie ne paraissait plus au dehors et son sein même ne se soulevait plus. Par son attitude, sa mélancolie, sa beauté, elle ressemblait à un génie funèbre.»

Chênedollé, qui lui avait été présenté à Paris en 1802, s'éprit éperdûment de cette âme délicate et passionnée. Il lui demanda sa main; Lucile n'accueillit pas sa demande et lui refusa toute espérance de mariage; mais elle lui accorda son amitié, amitié très tendre, telle que peut être celle d'une femme qui, tout en aimant beaucoup, veut rester chaste et pure. Ce sentiment très particulier, qui n'excluait pas une familiarité respectueuse et reposait sur une confiance sans bornes, est peint admirablement dans cette lettre de Lucile à Chênedollé:

Rennes, ce 2 avril 1803.