Chateaubriand Et Madame De Custine Episodes Et Correspondance I

Chapter 11

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Comment Chateaubriand, avec ses antécédents politiques, oubliant l'implacable opposition qu'il avait faite au ministère Decazes et aux libéraux, a-t-il passé, par une brusque transformation et des alliances nouvelles, dans les rangs de ces «ouvriers en ruines,» comme il les appelle, qui formaient le parti d'attaque sous la Restauration? À cette question et au reproche qu'on lui adresse d'avoir contribué à la chute de la monarchie, il répond par des aveux et des regrets: «Eussé-je deviné le résultat, dit-il, certes je me serais abstenu; la majorité qui vota la phrase sur le refus de concours (adresse des 221) ne l'eût pas votée si elle eût prévu la conséquence de son vote. Personne ne désirait sérieusement une catastrophe, sauf quelques hommes à part.» Puis rejetant sur l'instabilité des choses humaines les faits accomplis, il ajoute tristement: «Après tout, ce n'est qu'une monarchie tombée; il en tombera bien d'autres. Je ne lui devais que ma fidélité, elle l'aura à jamais.»

Il ne s'était fait d'ailleurs aucune illusion, même au plus fort de son opposition, sur les fatales inconséquences où il se laissait entraîner, et avec sa sincérité habituelle, il en faisait l'aveu: «Je vais toujours seul je ne sais où, disait-il, tantôt conduisant l'opinion, tantôt poussé par elle. Quelquefois je l'égare, d'autres fois elle m'égare elle-même, et il me faut la suivre à contre-coeur. Je ne me fais point illusion sur moi-même: je me creuse un abîme où je m'enfonce tous les jours plus avant.» Il était ému en prononçant ces paroles, et lui qui ne pleurait jamais devant personne, il essuya quelques larmes[53].

Sans doute pour un homme d'État qui doit porter devant l'histoire la responsabilité de ses actes et même des conséquences qu'il n'a pas prévues, l'apologie de Chateaubriand paraîtra insuffisante, et lui-même il l'a senti quand il a reconnu, dans ses Mémoires, la faute qu'il avait commise en s'alliant aux hommes de ce parti imprévoyant qui, monarchiste au fond du coeur, après avoir renversé la monarchie de Louis XVI, allait renverser celle de Charles X, et qui préparera plus tard la chute de Louis-Philippe; parti d'utopistes, généreux sans doute, se disant et se croyant modérés, mais qui, comme on l'a dit, «préparent les révolutions sans les vouloir, et qui, rêvant le bien, conduisent au mal.»

C'est de cette époque que date la grande popularité de Chateaubriand dans le parti libéral, son public avait changé; il réunit autour de lui une société d'écrivains pour donner de l'ensemble à ses combats. Les lettres d'adhésion, les protestations de dévouement portant les noms de l'opposition la plus avancée et la plus hostile à la monarchie lui arrivent de toute part. Les hommes de lettres du parti populaire s'empressaient, de leur côté, à lui former une cour, à se relayer auprès de lui, à l'entretenir sans cesse, à ne pas le laisser un instant seul avec lui-même. On sentait de quelle importance était la conquête d'un tel nom, et l'on redoutait de la part de cette noble et mobile nature une défection, quelque retour soudain aux sentiments chevaleresques et monarchiques. Pauvre grand homme! qu'il était loin de se croire ainsi épié, gardé à vue, séquestré par des hommes qu'il regardait comme ses amis, au profit d'une cause qui n'était pas la sienne! Il se croyait le chef d'un parti; il en était l'instrument.

Cependant les suffrages fort suspects de ses anciens antagonistes étaient bien faits pour l'inquiéter. «J'ai surpris plus d'une fois dans son âme, dit le comte de Marcellus, un étonnement mêlé de regrets pour les témoignages d'admiration et d'estime qui lui venaient de ce côté.» Avec une droiture qui l'honore grandement il a, sans hésiter, reconnu ses torts: «Je crus très sincèrement, dit-il, remplir un devoir en combattant à la tête de l'opposition, trop attentif au péril que je voyais d'un côté, pas assez frappé du danger contraire. Eussé-je deviné le résultat, je me serais abstenu. Pour me punir de m'être laissé aller à un ressentiment trop vif peut-être, il ne m'est resté qu'à m'immoler moi-même sur le bûcher de la monarchie.» Quel homme d'État a jamais poussé plus loin la franchise de ses aveux?

Pendant que Chateaubriand, tout en protestant de son amour pour la monarchie et de son dévouement au roi, poursuivait les ministres de ses invectives, il préparait la première édition complète de ses oeuvres et consacrait toute son ardeur à la plus noble et la plus légitime des causes: l'affranchissement de la Grèce.

Quelques semaines après avoir quitté le ministère, il partit pour la Suisse où il rejoignit Madame de Chateaubriand qui était allée l'y attendre. Au bord du lac de Neuchatel, dans ces campagnes charmantes, il retrouvait les souvenirs de Jean-Jacques Rousseau qui s'y était promené en habit d'Arménien. Du haut des montagnes, il se plaisait à contempler le lac de Bienne et «les horizons bleuâtres»; enfin il s'était fixé à Fribourg quand la maladie du roi le rappela précipitamment à Paris.

Louis XVIII mourut le 16 septembre 1824, survivant de trois mois seulement à la révocation de son ministre des affaires étrangères. Presque immédiatement, Chateaubriand publia sa brochure: «Le roi est mort, vive le roi», qui semblait annoncer un changement dans ses dispositions, et peut-être la fin de ses hostilités. Après la publication de cette brochure, il retourna chercher en Suisse Madame de Chateaubriand, qu'il ramena bientôt à Paris.

L'année suivante, il assista à Reims au sacre du roi Charles X (29 mai), sans que, en cette circonstance solennelle, il se fit un rapprochement qu'on aurait pu espérer, et l'opposition contre les ministres reprit avec une nouvelle ardeur.

* * * * *

Les choses étaient en cet état vers la fin de 1825. Madame de Chateaubriand, atteinte dès cette époque d'une bronchite chronique, était allée passer l'hiver dans le midi de la France. Elle avait choisi pour résidence la petite ville de La Seyne, simple village, écrivait-elle, sur le golfe qui termine la rade de Toulon. La description qu'elle en donne est charmante: «La Seyne est entourée de petits coteaux, bien dessinés et plantés de vignes, de cyprès et d'oliviers. Du village, on a la vue de la mer et de la rade, et, si l'on monte un peu, celle de la pleine mer, couverte de vaisseaux qui se croisent, et d'une quantité de petits bâtiments et de bateaux pêcheurs, montés les uns par d'honnêtes marins, les autres par d'honnêtes forçats, dont les habits rouges sont d'un effet très agréable tout au travers des voiles.»

C'est là qu'elle passa l'hiver. Son séjour y fut signalé par des bienfaits: à La Seyne vivait une pauvre famille, portant un illustre nom, mais dans un tel état de dénuement que la mère était obligée de garder la chambre faute de vêtements. Madame de Chateaubriand sollicita en faveur des deux fils l'intervention de l'évêque d'Hermopolis auprès du roi, «qui ignorait certainement que des neveux de Massillon mouraient de faim sous le règne d'un descendant de Louis XIV.» La requête de Madame de Chateaubriand fut accueillie comme elle ne pouvait manquer de l'être, et ses deux jeunes protégés, héritiers d'un grand nom, virent s'ouvrir devant eux une carrière honorable. La famille Massillon avait été ruinée par la Révolution et par les guerres de l'Empire[54].

Le séjour du midi ne fut pas favorable à Madame de Chateaubriand. Elle retourna à Lyon; son mari alla l'y rejoindre pour la conduire à Lausanne, où, contrairement aux pronostics des médecins, sa santé se rétablit. Elle était dans cette ville le 20 mai 1826. Chateaubriand y fixa sa résidence; il y voyait Madame de Montolier, qui, retirée sur une haute colline, «mourait dans les illusions du roman, comme Madame de Genlis, sa contemporaine.»

* * * * *

De son côté, Madame de Custine, très retirée du monde, très désintéressée de la politique, si ce n'est quand Chateaubriand y était personnellement en cause, passait des années entières à Fervaques, s'y enveloppant de deuil et de solitude. Un charme mêlé d'amertume l'attachait à ces lieux qui lui rappelaient les rêves et les illusions de ses belles années. Elle se plaisait encore, comme autrefois, parmi ces arbres qu'elle avait plantés, et que, en des jours plus heureux, elle avait consacrés aux souvenirs de ses amis, en les désignant par le nom de chacun d'eux. Sa santé s'était profondément altérée: on eût dit qu'elle ne pouvait survivre à la ruine de ses espérances.

Au commencement de l'été de 1826, très souffrante et portant déjà sur ses traits amaigris les signes d'une fin prochaine, elle voulut revoir la Suisse, aller y chercher des eaux salutaires, et y ressaisir peut-être la vie qui lui échappait.

Elle partit accompagnée de son fils et de M. Bertsoecher que Koreff lui avait autrefois donné comme précepteur d'Astolphe, et qui lui était resté attaché. Elle arriva en Suisse. De Lausanne, Chateaubriand se rendit auprès d'elle et la vit pour la dernière fois. Il nous raconte lui-même en termes émus cette entrevue qui ressemblait à des adieux funèbres, et dans ses Mémoires, écrits longtemps après, il l'entoure encore de toute la tendresse de ses sentiments et de toute la poésie de ses souvenirs: «J'ai vu, dit-il, celle qui affronta l'échafaud d'un si grand courage, je l'ai vue plus blanche qu'une Parque, vêtue de noir, la taille amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de soie, me sourire de ses lèvres pâles et de ses belles dents, lorsqu'elle quittait Sécherons, près Genève.»

Madame de Custine continua sa route. À Bex, elle descendit à la pension de l'Union, petit hôtel avec des bains d'eaux salines, situé près de l'église et adossé à de hautes montagnes.

* * * * *

C'est de ce dernier asile que Bertsoecher annonça le 25 juillet à Chateaubriand que son amie avait cessé de vivre: «Elle a rendu son âme à Dieu sans agonie, ce matin à onze heures moins un quart. Elle s'était encore promenée en voiture hier au soir. Rien n'annonçait une fin si prochaine. Nous nous disposons pour retourner en France avec les restes de la meilleure des mères et des amies. Enguerrand (le petit-fils de Madame de Custine) reposera entre ses deux mères... nous passerons par Lausanne, où M. de Custine ira vous chercher, aussitôt notre arrivée.»

Ce programme fut exécuté de point en point. Chateaubriand ne dit pas qu'il ait assisté, à Bex, à une veillée funèbre; il dit seulement: «J'ai entendu le cercueil de madame de Custine passer, la nuit, dans les rues solitaires de Lausanne, pour aller prendre sa place éternelle à Fervaques: elle se hâtait de se cacher dans une terre qu'elle n'avait possédée qu'un instant, comme sa vie.»

* * * * *

On a conservé longtemps à Bex le souvenir de la pauvre malade, de la bonne dame, qui y avait rendu si doucement le dernier soupir, et l'intérêt qu'elle avait inspiré lui survécut. On montrait encore, il y a quelques années, à l'hôtel de l'Union, la chambre qu'elle avait habitée, et un cachet qu'elle y avait laissé; on donnait des empreintes de ce cachet aux voyageurs qui en faisaient la demande. Il portait en très fins caractères la devise: _Bien faire et laisser dire_. C'était une variante de celle des Custine: _Fais ce que dois, advienne que pourra_, qui, du reste, ne leur appartenait pas en propre. Mais était-ce bien le cachet de Madame de Custine? N'était-ce pas plutôt celui d'Astolphe, qui se résignait si bien à laisser dire, mais qui se conformait moins exactement à la première partie de la devise?

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Madame de Custine, née le 18 mars 1770, avait, au moment de sa mort, 56 ans. La gravité de sa vie, consacrée depuis longtemps aux oeuvres de bienfaisance, la solitude de ses dernières années, son renoncement aux choses de ce monde, tout donne un démenti aux assertions trop romanesques de ses biographes qui lui font entreprendre son voyage de Suisse pour y poursuivre un amant, auquel elle n'avait plus à confier que les derniers accents de ses afflictions et son adieu suprême.

* * * * *

Avec elle se termine la période la plus brillante de la vie de Chateaubriand et l'un des épisodes les plus passionnés des amours de sa jeunesse. Désormais, la politique absorbera l'ardeur de ce grand esprit, jusqu'au jour où le souffle des révolutions aura détruit sans retour ce gouvernement de la Restauration qu'il avait servi ou cru servir, et auquel, en fin de compte, il est au fond du coeur resté fidèle. Étranger aux affaires publiques à partir de 1830, il n'a pas cessé d'écrire. Si sa main, comme il le dit, était lasse, ses idées du moins n'avaient pas faibli; il les sentait toujours «vives comme au départ de la course». Presque aussi riche d'inspirations qu'aux plus belles années de sa jeunesse, il a su créer encore de nouvelles formes et de nouvelles couleurs, et, moins ingrat qu'on ne l'a dit, il a consigné dans son oeuvre de prédilection, les _Mémoires d'outre-tombe_, avec l'hommage d'une discrétion respectueuse, le cher souvenir de Madame de Custine.

APPENDICE.

Après la mort de sa mère, Astolphe de Custine vendit le château de Fervaques où il avait été élevé, et qui passa en d'autres mains.

Puisque nous avons suivi le marquis de Custine pendant son enfance, sa jeunesse et son âge mûr, jusqu'au moment de la catastrophe qui brisa sa carrière et abrégea par le chagrin la vie de sa mère, il est intéressant de tracer de lui un portrait plus complet et de le conduire jusqu'à sa fin.

Il était tout enfant, quand son père, Philippe de Custine, condamné à mort par le tribunal révolutionnaire, refusa absolument de sauver sa vie par une évasion que Madame de Custine, toujours prête quand il s'agissait de dévouement, avait préparée, mais qui faisait courir les plus grands dangers à ses libérateurs. Astolphe ne manquait donc pas, dans sa famille, d'exemples d'honneur et d'héroïsme. En 1814, à l'âge de 24 ans, il assista au congrès de Vienne en qualité d'attaché à l'ambassade du Prince de Talleyrand. Mais il ne put garder ce poste, et avec sa mobilité habituelle, il renonça à la diplomatie. L'année suivante nous le retrouvons à Francfort avec sa mère, qui s'était déterminée à le rejoindre, bien plus pour lui donner des soins, car il était malade de corps et d'esprit, que pour se soigner elle-même.

C'est vers cette époque et dans cette ville que Madame de Custine fit la connaissance de Madame de Varnhagen d'Ense, qui, par son âme portée à l'idéal, nous apparaît comme la personnification la plus sympathique de la rêveuse Allemagne. Entre ces deux femmes dont l'une était souffrante, et l'autre pleine de tendresse, une intime amitié s'établit. Leur correspondance, qui dura jusqu'en 1820, éclaire d'une très vive lumière les traits de l'une et de l'autre et surtout de Madame de Custine.

Ici se place l'affection bizarre dont Custine, comme nous l'avons dit, s'éprit tout à coup pour un jeune homme de Darmstadt. «Ce dernier, dit naïvement Varnhagen, nous paraissait assez insignifiant, mais Custine, homme énergique et résolu dans tout ce qu'il abordait, parlait avec passion de cet ami dont l'intimité lui faisait éprouver, par une commotion du coeur et de l'âme, une satisfaction et une jouissance telles que nous n'en trouvons d'autres exemples que dans l'antiquité.» L'exemple de ces amours des héros de l'antiquité ne rassurait pas Madame de Custine, qui, en sa qualité de française, était beaucoup plus clairvoyante que les Varnhagen; elle ne s'écriait pas comme eux: «Quelle noblesse de sentiments, quelle pureté dans cette douce intimité de l'âme, quel feu à la fois brûlant et sombre!» Elle était assiégée de terreurs et de noirs pressentiments.

Nous arrivons à la période des mariages dont nous avons parlé: Madame de Custine remuait ciel et terre pour marier Astolphe. Espérait-elle, en lui donnant une femme, le soustraire à ses égarements? Il y a quelquefois dans les familles un égoïsme effréné qui ne se fait pas scrupule de sacrifier autrui aux chances de réformes bien aléatoires d'un être indigne. Était-ce le cas de Madame de Custine? Nous n'osons pas l'affirmer.

Bien des projets de mariage furent mis en avant, entre autres avec la fille du général Moreau et la fille du général Sebastiani, qui devint la malheureuse duchesse de Choiseul Praslin. On dit même que Madame de Staël, l'intime amie de Delphine, dont elle avait donné le nom: _Delphine_, à l'un de ses romans, eût un instant l'idée d'introduire Astolphe dans sa famille.

«Il se fiance enfin, à Paris, nous dit Varnhagen, dans son livre déjà cité, avec une des plus riches et des plus notables héritières; mais, à la stupéfaction générale, il rompt tout à coup ses fiançailles, sans que personne pût en imaginer le motif, dont il gardait le secret. Dans une nouvelle intitulée _Aloys_, il raconte et explique cette aventure sous une forme romanesque.» Ce mauvais roman d'_Aloys_, publié d'abord sous le voile de l'anonyme, est une des plus vilaines actions de Custine. Sous forme de roman, avec des situations et des noms à peine déguisés, il insulte et calomnie la famille même dont la bienveillance s'est égarée sur lui. Il outrage sa mère, déguisée sous le titre de tante: «esprit sans étendue et sans fermeté, qui ne pouvait juger son caractère», «qui s'affligeait, dit-il, de ma tristesse sans en deviner la cause, que ma froideur aigrissait, sans l'éclairer sur la maladie de mon coeur... combien je méprisais ses vues étroites, et combien sa sagesse bornée me paraissait misérable!»

Ces pages et beaucoup d'autres du roman d'_Aloys_ sont toute une révélation: nous comprenons maintenant ce que Madame de Custine cachait si discrètement, nous comprenons ses désespoirs de mère, au milieu des altercations, des emportements, dans cet enfer de la vie intime que lui faisait son fils.

Voici maintenant le portrait, assez réussi dans son genre, de Madame de Genlis, dont il n'avait jamais eu qu'à se louer: «C'était une personne commune; elle avait toute la bonté qui s'accorde avec la médiocrité; elle pouvait faire beaucoup de mal par son besoin de parler continuellement des autres: il est vrai qu'elle prétendait s'occuper de leurs affaires pour leur avantage; mais sa manière de l'apprécier était rarement la leur; elle n'en était que plus persuadée de la nécessité de les contraindre à avoir raison comme elle. Cette _providence du commérage_ s'était fait un code de lois sociales... heureusement pour nous, sa position dans le monde ne lui donnait pas l'autorité nécessaire...! elle voulait être _le tyran du bien_... on ne la supportait que parce qu'elle permettait qu'on se moquât d'elle.»

Quant aux explications que, suivant Varnhagen, Custine donne sur la rupture de son mariage, elles sont abominables, et sans doute personne ne prendra la peine de les chercher dans son roman.

Malgré tout cela, Astolphe mûri par l'âge, voyageant, écrivant, donnant son avis sur les affaires de Rome, rapportant ses conversations avec les cardinaux, et correspondant avec M. Thiers, puis avec la Princesse Mathilde, avait encore l'accès des salons. Sa tenue était irréprochable, sa distinction aristocratique parfaite, et il avait beaucoup d'esprit. Quel que fût le passé, c'était toujours le marquis de Custine, le descendant d'une grande race.--Un jour, Philarète Chasles était en visite chez la comtesse Merlin; survint un inconnu dont la conversation tantôt enjouée, tantôt sérieuse, souvent élevée, était éblouissante.--Quand l'inconnu se fut retiré avec l'aisance et l'élégance d'un homme du monde, «Qui est-ce donc? demanda Philarète? Sa parole est un feu d'artifice!»--«Oui, un feu d'artifice tiré sur l'eau, reprit la Comtesse; il y a un fonds si triste, des profondeurs si noires! c'est Custine![55]»

Le marquis de Custine mourut à Saint-Gratien, le 29 septembre 1857.

NOTES

[1: Préface du _Dictionnaire de la langue française_.]

[2: En vertu de la loi du 14 septembre 1791, le clergé _constitutionnel_ restait chargé des actes de l'état civil, jusqu'à ce que la loi instituât d'autres fonctionnaires, ce qui n'eut lieu que par la loi du 20 septembre 1792.]

[3: À propos du mystère de cette vie conjugale de Madame de Chateaubriand, une hypothèse se présente naturellement à l'esprit. Elle expliquerait, tout, et serait bien touchante. Mais ce n'est qu'une hypothèse! Nous ne la donnerons pas: il faudrait trop de détails pour en montrer la vraisemblance.]

[4: Celle jolie édition Ballanche est devenue très rare. Elle est surtout recherchée par les bibliophiles à cause des gravures de C. Boily, qui reproduisent avec un sentiment exquis le texte qui les a inspirés.]

[5: Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand.]

[6: M. A. Bardoux.]

[7: _Madame de Custine_, d'après des documents inédits, par M. A. Bardoux.]

[8: V. _Madame de Custine_, par M. A. Bardoux.]

[9: Ce sont les gens de Madame de Beaumont, que Chateaubriand avait pris à son service.]

[10: Comte de Marcellus. _Chateaubriand et son temps_.]

[11: _Madame de Custine_, par M.A. Bardoux.]

[12: Louis Mathieu, comte Molé, Pair de France; qui a joué un rôle considérable sous la Monarchie de Juillet.]

[13: M. Bertin.]

[14: M. Bertin.]

[15: Est-ce à Madame de Beaumont qu'il fait allusion? Ces suppositions de Madame de Custine auraient été bien blessantes pour Chateaubriand.]

[16: M. Bertin.]

[17: Madame de Custine d'après des documents inédits.]

[18: Le Comte Elzéar de Sabran.]

[19: Lettre publiée par Sainte-Beuve: _Chateaubriand et son groupe littéraire_.]

[20: La société de Madame de Beaumont.]

[21: La réouverture de l'église et la restauration du culte catholique fut présidée par l'abbé de Créquy, docteur en théologie, ancien vicaire-général de Monseigneur de la Ferronnaye, évêque de Lisieux.]

[22: M. Berstoecher, précepteur d'Astolphe de Custine.]

[23: Ch. Lenormant, _Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand_.]

[24: Une lettre de Madame de Custine à Fouché, que Madame Bertin devait présenter elle-même. Cela ne démontre-t-il pas péremptoirement que les sollicitations auprès de Fouché réclamées par Chateaubriand dans toutes ses lettres avaient bien pour objet son ami Bertin?]

[25: Ce n'est pas, sans doute, celle-là que Madame de Custine lui reprochait. Mais il y en avait d'autres dont elle se plaignait à plus juste titre.]

[26: Cette lettre, qui doit porter le n° 12, a été publiée par M. Bardoux: _Madame de Custine, d'après des documents inédits_.]

[27: Nous sommes redevables de cette belle publication: _Madame de Chateaubriand, d'après ses mémoires et ses correspondances_, à M. G. Pailhès. Bordeaux, 1887. Nous devons personnellement à M. G. Pailhès toute notre reconnaissance.]

[28: M. Bertin.]

[29: Comte de Marcellus, _Chateaubriand et son temps_.]

[30: Lettre de Joubert: 18 novembre 1804.]

[31: Papiers de Chênedollé publiés par Sainte-Beuve.]

[32: Sainte-Beuve a sur la conscience cette fable-là. C'est lui qui l'a créée, et la malignité publique s'en est emparée. Sur quelle pauvreté d'arguments elle repose! Que de soupçons perfides et sans base, que d'arguties stériles, _inania verba_! Tandis qu'il est si facile, avec un peu d'expérience du coeur humain, d'établir par une analyse exacte des sentiments intimes et par des indices irréfragables, qu'il n'y a absolument rien de commun entre Lucile et l'amour d'Amélie! Pourquoi cet acharnement à tout flétrir, uniquement pour enlever leur couronne aux Grâces et la pudeur à l'amour fraternel?]

[33: M. Bertin.]

[34: _Madame de Chateaubriand_, d'après ses mémoires et sa correspondance, par M. G. Pailhès.]

[35: Le régime des passeports dont la Convention avait doté la France au nom de la liberté, n'a été aboli que sous le règne de Napoléon III.]

[36: Ce voyage de Suisse se fit plus tard. Il faut en lire le récit dans les mémoires si intéressants et si spirituels de Madame de Chateaubriand, publiés par M. G. Pailhès.]

[37: Ces billets inédits ont été publiés par M. Bardoux: _Madame de Custine_.]