Chateaubriand

Chapter 9

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Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans les cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira enfin sur un grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume; elle chargea en mourant une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère. Quand la lettre me parvint au delà des mers («au delà des mers» veut dire simplement «de l'autre côté de la Manche»), ma sœur elle-même n'existait plus: elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort m'ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n'ai pas cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles: ma conviction est sortie du cœur; j'ai pleuré et j'ai cru.

Il a donc reçu une lettre de sa sœur morte lui annonçant la mort de sa mère; il a pleuré; il est devenu chrétien. Cela est fort beau; mais cela est un peu arrangé. (Voyez Victor Giraud, la _Genèse du Génie du christianisme_.) En réalité, la lettre par laquelle madame de Farcy annonçait à son frère la mort de leur mère lui est parvenue bien avant la mort de madame de Farcy; et lorsqu'il apprit cette mort de sa sœur, le _Génie du christianisme_ était déjà fort avancé. Mais l'auteur tenait à sa phrase: «Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort...» Il resterait donc que, dans la préface d'un livre conçu avec des larmes et pour la plus grande gloire de Dieu, il altère la vérité pour produire plus d'effet (ce qu'il a fait d'ailleurs toute sa vie). Et cela n'est certes pas un crime, mais cela ne marque pas un très grand sérieux,--ni, comme dit le Psaume, «un cœur profondément contrit et humilié».

Il continue, dans les _Mémoires_: «Je m'exagérais ma faute: l'_Essai_ n'était pas un livre impie, mais un livre de doute et de douleur... Il ne fallait pas grand effort pour revenir du scepticisme de l'_Essai_ à la certitude du _Génie du christianisme_.»

Cela paraît assez vrai. Dans les plus grandes hardiesses de l'_Essai_, «s'il était philosophe par les opinions, il ne l'était point par les conclusions» (Sainte-Beuve). Il niait le progrès, ce dogme capital des philosophes. Il avait pour les encyclopédistes les sentiments de Rousseau. Il inclinait vers une espèce de christianisme social. Les protestants lui inspiraient peu de sympathie. Il terminait ainsi un chapitre sur la Réforme: «Pourquoi cet abominable spectacle? Parce qu'un moine s'avisa de trouver mauvais que le pape n'eût pas donné à son ordre, plutôt qu'à un autre, la commission de vendre des indulgences en Allemagne». (2e part., chap. XL.) Il disait, à propos d'Épiménide: «Il bâtit des temples aux dieux, leur offrit des sacrifices et versa le baume de la religion dans le secret des cœurs. Il ne traitait point de superstition ce qui tend à diminuer le nombre de nos misères; il savait que la statue populaire, que le pénate obscur qui console le malheureux est plus utile à l'humanité que le livre du philosophe qui ne saurait essuyer une larme.» Il n'était, en tout cas, qu'un impie intermittent. Et sa sensibilité était restée chrétienne. Cette sensibilité régnait partout dans _Atala_, _René_, _les Natchez_, et aussi la croyance à l'utilité sociale du christianisme. Rappelez-vous les personnages du Père Aubry et du Père Souël. Non, non, Chateaubriand, pour entreprendre une apologie de la religion,--du moins le genre d'apologie qu'il entreprit,--n'avait pas à revenir de très loin.

Enfin, il était naturel (comme le fait remarquer M. Victor Giraud), que les émigrés, et même les plus touchés de l'esprit du dix-huitième siècle, revinssent à la foi chrétienne, ou pour le moins au respect de la foi, par horreur soit de la philosophie, soit de l'impiété des plus grands criminels de la Révolution. Il ne leur paraissait pas ragoûtant de continuer à penser comme ces gens-là. Les doctrines étaient jugées par leurs fruits. Puis, en poursuivant d'une haine pareille les nobles et les prêtres, la Révolution avait créé entre eux une solidarité que les plus corrompus même de l'ancien régime acceptaient par point d'honneur. Madame de Duras dit très bien (dans une note de son roman d'_Édouard_, 1825), après avoir indiqué la corruption de la fin du dix-huitième siècle: «Une seule chose avait survécu à ce naufrage de la morale...: c'était l'honneur. Il a été pour nous la planche dans le naufrage, car il est remarquable que, dans la Révolution, c'est par l'honneur qu'on est rentré dans la morale; c'est l'honneur qui a fait l'émigration; c'est l'honneur qui a ramené aux idées religieuses.» Or l'honneur fut éminemment la vertu de Chateaubriand, et fut peut-être sa seule vertu.

Ajoutez que, chez beaucoup d'incroyants provisoires, l'excès du malheur, le besoin d'un recours, durent réveiller les impressions religieuses de leur enfance. Lorsque Chateaubriand apprit la mort de sa mère, il revit ses années de Combourg et du collège de Dol,--et sa première communion qu'il raconte ainsi dans les _Mémoires_: «J'approchai de la Sainte Table avec une telle ferveur que je ne voyais rien autour de moi. Je sais parfaitement ce que c'est que la foi, par ce que je sentis alors. La présence réelle dans le Saint-Sacrement m'était aussi sensible que la présence de ma mère à mes côtés. Quand l'hostie fut déposée sur mes lèvres, je me sentis comme tout éclairé en dedans... Je tremblais de respect...» (Il écrit cela trente ans après). En revenant du Canada, il avait chanté, à la vue des côtes de Bretagne, le cantique des marins à Notre-Dame du Bon Secours, etc... Toute son enfance, quand il lut la lettre de madame de Farcy, dut lui remonter au cœur.

Des milliers et des milliers de Français, en France ou dans l'exil, étaient dans les mêmes dispositions. Fontanes, qu'il connaissait déjà et qui avait été aussi incrédule que lui, était repris du désir de croire. En 1790 déjà, Fontanes écrivait à Joubert: «Ce n'est qu'avec Dieu qu'on se console de tout... J'aimerais mieux me refaire chrétien comme Pascal... que de vivre à la merci de mes opinions, ou sans principes, comme l'Assemblée nationale; il faut de la religion aux hommes, ou tout est perdu.» (Cité par V. Giraud.) Joubert, que Chateaubriand allait connaître, et qui avait eu, lui aussi, sa période d'incroyance, écrivait: «La Révolution a chassé mon esprit du monde réel en le rendant trop horrible.» Et encore: «La religion est la poésie du cœur; elle a des enchantements utiles aux mœurs.» (Il écrivait cela après le _Génie du christianisme_, mais il le pensait depuis le commencement de la Révolution.) On sentait qu'il faut une religion, non seulement pour le peuple, mais pour tout le monde. Tout le monde, après la grande orgie d'impiété, de sottise, de cruauté et de destruction, portait en soi le _Génie du christianisme_, en attendant qu'un seul l'écrivît.

Et quelques-uns en écrivaient déjà des fragments. La Harpe, converti comme Chateaubriand, entreprenait une _Apologie de la religion_. Ballanche écrivait, en 1797, le livre _Du sentiment considéré dans ses rapports avec la littérature et les arts_, que Chateaubriand n'a sans doute pas lu, mais où se trouve pourtant le titre même de son livre: «(À propos du _Télémaque_). Combien de choses, et ce sont les plus belles, qui n'ont pu être inspirées que par le _génie du christianisme_!» (Cité par V. Giraud.) Un certain Paul Didier faisait paraître en 1802 un livre intitulé _Du retour à la religion_. Rivarol, incrédule, mais clairvoyant, écrivait dans le _Discours préliminaire de son Nouveau Dictionnaire de la langue française_: «Il me faut, comme à l'univers, un Dieu qui me sauve du chaos et de l'anarchie de mes idées... Le vice radical de la philosophie, c'est de ne pas pouvoir parler au cœur. Or... le cœur est tout... Tout État, si j'ose le dire, est un vaisseau mystérieux qui a ses ancres dans le ciel.» (Cité par V. Giraud.) Bonald, dans sa _Théorie du pouvoir_ (1796), expliquait que le salut de la France était dans le retour aux principes monarchiques et surtout catholiques. Enfin, Joseph de Maistre avait publié, en 1796, ses profondes et magnifiques _Considérations sur la France_, que Chateaubriand avait lues (d'après V. Giraud). Or, Maistre annonce, à la fin du premier chapitre, une renaissance religieuse; et, au second chapitre, Chateaubriand put lire ceci: «L'effusion du sang humain n'est jamais suspendue dans l'univers... Il y a lieu de douter, au reste, que cette destruction violente soit, en général, un aussi grand mal qu'on le croit... Les véritables fruits de la nature humaine, les arts, les sciences... les hautes conceptions... tiennent surtout à l'état de guerre... En un mot on dirait que le sang est l'engrais de cette plante qu'on appelle génie.» Le jeune Chateaubriand dut se dire: ceci est écrit pour moi.

Étant donnés son éducation, son enfance chrétienne, sa sensibilité, le tour de son imagination, et qu'il était parmi les victimes de la Révolution et par conséquent de l'impiété révolutionnaire; que, même dans sa période d' «égarements» et de doute, il n'avait pas cessé d'être ému par les «beautés» de la religion; que, tout jeune, il avait eu la fureur d'écrire (douze heures par jour à l'occasion) et sur les grands sujets, et que jamais peut-être on ne vit jeune écrivain débuter par d'aussi énormes ouvrages; que, dans l'_Essai_ et même dans les _Natchez_, la préoccupation religieuse est fréquente; qu'il voulait la gloire, et que c'est peut-être la seule chose qu'il ait voulue énergiquement; qu'il voulait jouer un grand rôle par la plume; qu'à cette époque la grande œuvre à écrire, le «livre à faire», c'était une apologie de la religion chrétienne, condition et commencement de la reconstruction sociale; que cela était «dans l'air»; que, Rivarol étant trop peu croyant et ayant trop d'esprit, Bonald manquant de charme, Maistre étant étranger et ayant un génie trop insolent, Chateaubriand était le seul qui pût écrire ce livre attendu, de telle façon qu'il fût à la fois splendide, populaire et efficace... il était presque nécessaire que Chateaubriand écrivît le _Génie du christianisme_.

Il l'écrivit donc. Il le commença dès les premiers jours de 1799 (d'après Biré) et fit imprimer une partie du premier volume chez les Dulau, «qui s'étaient faits libraires du clergé français émigré».

(Chateaubriand nous dit dans les _Mémoires_ que le simiesque abbé Delille entendit la lecture de quelques fragments de l'ouvrage. L'abbé lui-même, dans son poème de la _Pitié_, qu'il avait composé à Brunswick un peu auparavant, célébrait la pitié chrétienne, disait la charité des sœurs grises et de l'abbé Carron; et c'était déjà, au deuxième chant, comme une pâle petite esquisse des derniers chapitres du _Génie du christianisme_; tant tout le monde avait la même chose dans l'esprit!)

Cependant, Bonaparte était devenu premier consul. Beaucoup d'émigrés rentraient. Chateaubriand quitta Londres au printemps de 1900. Il emportait avec lui _Atala_, _René_ et les premières feuilles imprimées du _Génie du christianisme_. Il n'avait pas vu Paris depuis neuf ans. Il rentra à pied par la barrière de l'Étoile et les Champs-Élysées. Paris avait l'air d'une ville en ruines semée de bastringues, un air sinistre et fou. Chateaubriand était d'ailleurs devenu Anglais de manières et, «jusqu'à un certain point, de pensée». Mais il retrouve Fontanes et rencontre Joubert. Et peu à peu il goûte la sociabilité française, «ce commerce charmant, facile et rapide des intelligences, cette absence de toute morgue et de tout préjugé». Il goûte le pittoresque moral et le pêle-mêle de cette société, qui commence pourtant à se réorganiser. Il partage cette ivresse de vivre dont tout le monde était saisi après de tels bouleversements. Il n'a pas le sou, il emprunte pour vivre, mais il déborde d'espérance. Il travaille avec une allègre fureur. Je ne pense pas qu'il ait beaucoup souffert, à ce moment-là, du mal de René.

On sait, dans le Paris de l'ancienne France et des rapatriés, qu'il compose son grand ouvrage. Il n'est point malhabile, oh non! À propos du livre de madame de Staël, _De la littérature dans ses rapports avec la morale_, il publie dans le _Mercure de France_ une _Lettre à M. de Fontanes_ où il montre que c'est au christianisme, non à la philosophie, que nous devons une plus grande connaissance des passions humaines. On lit dans le préambule de cette lettre: «... Je m'enhardis en songeant avec quelle indulgence vous avez déjà annoncé mon ouvrage. Mais cet ouvrage, quand paraîtra-t-il? Il y a deux ans qu'on l'imprime, et il y a deux ans que le libraire ne se lasse point de me faire attendre, ni moi de corriger. Ce que je vais donc vous dire... sera tiré en partie de ce livre futur.» Autrement dit, il raccroche au livre de madame de Staël une très élégante et très adroite réclame de son propre livre, et il signe--déjà--«l'auteur du _Génie du christianisme_». Cette lettre eut un très grand succès. «Cette boutade, dit-il dans les _Mémoires_, me fit tout à coup sortir de l'ombre.»

Mais le coup de maître, ce fut la publication d'_Atala_ à part. Nous avons vu ce qu'_Atala_ avait de nouveau et par où elle séduisit les imaginations. Mais surtout quelle victorieuse idée d'annoncer, par un fragment de cette espèce, par une histoire mélancolique et chastement sensuelle, pleine des images de la volupté et de la mort, une apologie de la religion! À coup sûr, cette apologie ne serait pas austère ni rebutante; l'auteur connaissait, autant que la poésie de la nature, la poésie des passions; son livre serait un trésor de suaves descriptions et d'émotions distinguées. Les femmes l'attendaient comme un roman.

C'est de la publication d'_Atala_ (dit Chateaubriand dans les _Mémoires_) que date le bruit que j'ai fait dans le monde... _Atala_ devint si populaire qu'elle alla grossir, avec la Brinvilliers, la collection de Curtius. Les auberges de rouliers étaient ornées de gravures rouges, vertes et bleues représentant Chactas, le Père Aubry et la fille de Simaghan. Dans des boîtes de bois, sur les quais, on montrait mes personnages en cire, comme on montre des images de Vierge et de saints à la foire. Je vis sur le théâtre du boulevard ma sauvagesse coiffée de plumes de coq, qui parlait de l'_âme de la solitude_ à un sauvage de son espèce, de manière à me faire suer de confusion...

Il fut «enivré». «J'aimai la gloire comme une femme, comme un premier amour.» On se le disputa. Les femmes s'arrachèrent un mot de sa main, une «enveloppe suscrite par lui», que l'on «cachait avec rougeur, en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure». «Les éphèbes de treize et quatorze ans étaient, dit-il, les plus périlleuses.» Diable! Il fait alors la connaissance de madame Bacciochi, sœur de Bonaparte, et de Lucien. Une fois on le conduit chez madame Récamier. Il ne devait la revoir que vingt ans plus tard. «Le rideau, dit-il, se baissa subitement entre elle et moi.»

Surtout,--avec Fontanes et Joubert, avec Molé, Pasquier, Chênedollé, qui fréquentaient chez elle,--il connut madame de Beaumont, née Pauline de Montmorin. Il fut passionnément aimé d'elle, et assurément il l'aima. Si vous voulez parfaitement savoir qui était madame de Beaumont, lisez ou relisez le tendre chapitre qui la regarde dans le livre d'André Beaunier: _Trois amies de Chateaubriand_. Elle avait eu un père massacré à l'Abbaye, une mère et un frère guillotinés, une sœur morte en prison, puis une vie morne et décolorée... J'ai vu son portrait par madame Vigée-Lebrun. Elle n'était pas belle; elle avait, un peu, un museau de souris, mais des yeux admirables, de jolis bras, de la grâce, cette ardeur languissante que donne la phtisie, enfin ce qu'il fallait pour toucher. D'ailleurs une âme élevée et un grand courage.

Chateaubriand nous dit que le succès d'_Atala_ l'avait déterminé à «recommencer» le _Génie du christianisme_ dont il y avait déjà deux volumes imprimés. En le recommençant, il le «christianisa», je crois, le plus qu'il put. Madame de Beaumont lui offrit une chambre à la campagne, dans une maison qu'elle venait de louer à Savigny-sur-Orge. Il y passa six mois dans le voisinage de Joubert et de sa femme. C'est là qu'il remania et termina son livre, dans une fièvre joyeuse, attendrie par la présence d'une amie malade, mais à qui son mal laissait alors des trêves. «Madame de Beaumont, dit-il, avait la bonté de copier les citations que je lui indiquais.» Ainsi cette amoureuse aidait, selon ses forces, le défenseur de la foi. Apparemment c'est à elle que furent lues d'abord, à mesure qu'elles étaient écrites, les pages du texte définitif. Ces lectures ne durent pas être sans volupté pour elle et pour lui.

Comment l'apologiste de la religion se fût-il souvenu de sa femme?

L'apparition du livre était, depuis deux ans, annoncée, attendue, préparée; préparée par la rumeur des salons ressuscités, par la _Lettre_ sur le livre de madame de Staël, par la sensuelle _Atala_, par les articles officiels de Fontanes, par les besoins religieux du public et son retour spontané à l'ancien culte («Ce qui demeurait d'églises entières se rouvrait», dit Chateaubriand lui-même en parlant de l'année 1801); préparée enfin, on peut le dire, par le premier consul en personne.

Quelle «réclame» pour un livre que le traité d'Amiens et le Concordat!

Le 18 avril 1802, jour de Pâques, un _Te Deum_ solennel fut chanté à Notre-Dame pour célébrer en même temps la paix générale et le rétablissement du culte. «Le Concordat fut publié dans tous les quartiers de Paris avec grand appareil et par les principales autorités.» (Thiers.) Et le même jour le _Génie du christianisme_ parut, et M. de Fontanes en rendait compte dans le _Moniteur_.

Je ne vois guère que l'_Énéide_ qui ait rencontré des conditions analogues de publicité. La carrière littéraire du mélancolique René a été une incroyable «réussite». Autant que j'en puis juger, le _Génie du christianisme_ a été le plus grand succès de toute l'histoire de notre littérature (même pour la vente, si on tient compte du temps, de la nature de l'ouvrage, de son volume et de son prix).

Chateaubriand put se considérer comme étant, avec Bonaparte, le restaurateur du culte. Il put dire: «Bonaparte et moi.» Et il n'y manqua pas.

* * * * *

Le livre qui eut une telle fortune était-il un chef-d'œuvre? Il le parut et il devait le paraître. Il avait des parties à la fois attendues et neuves.--Était-il une œuvre de foi? C'est ce que je voudrais examiner d'abord.

Je me suis dit pour commencer:

--Chateaubriand a été certainement incrédule entre vingt et trente ans. En 1798, il l'était parfois jusqu'au nihilisme. Là-dessus, il écrit le _Génie du christianisme_. Que s'était-il donc passé? Il n'avait pas eu de «nuit» à la Pascal; autrement il nous l'aurait raconté. Il avait été fortement ému en apprenant la mort de sa mère et ce que sa mère avait souffert par lui. Sa conversion avait été encore déterminée, ou hâtée, par le désir d'écrire le livre réparateur que tout le monde attendait. Que valait sa conversion? De quelle espèce était sa foi?

Il y a une vingtaine d'années, au temps des mystères de Maurice Bouchor et des cigognes de M. de Vogüé, on rencontrait fréquemment dans les livres, et même au théâtre, un sentiment que j'avais appelé «la piété sans la foi».--La piété sans la foi, disais-je, consiste à bien comprendre, à respecter et à goûter, pour la bienfaisance de leurs effets, pour la beauté de leur signification et aussi pour la grâce de leurs représentations plastiques, des dogmes auxquels on ne croit pas... Cette piété n'est pourtant ni un mensonge, ni une hypocrisie... On aime les vertus et les rêves qu'a suscités la foi dans des millions et des millions de têtes et de cœurs; on aime les innombrables inconnus qui, dans le passé profond, ont fait ces rêves et pratiqué ces vertus... On aime aussi la poésie, la douceur et tour à tour l'allégresse espérante et les lamentations des chants liturgiques; on les aime pour ce qu'ils ont d'éternellement vrai, l'humanité étant l'éternelle suppliante. On aime enfin, (dans un mystère comme celui de la Nativité), sous le sens littéral le sens symbolique. Il n'est certes pas besoin de croire à un dogme révélé pour être profondément sincère en appelant un Sauveur. Depuis dix-neuf siècles on chante tous les ans: «Venez, divin Messie», comme si le Messie n'était pas venu encore. S'il est un cri que tout le monde, croyants et incroyants, peut pousser du fond du cœur, c'est apparemment celui-là. Quand la race humaine disparaîtra, ce sera encore en appelant au secours, et peut-être en essayant de rêver que le secours lui est venu.

Voilà des sentiments que certes Chateaubriand n'eût pas reniés, et que même il nous a peut-être aidés à avoir; mais il semble pourtant qu'il y ait eu dans son cas un peu plus que la piété sans la foi, alors que la foi venait d'avoir ses martyrs, que l'Église était teinte de son propre sang, et que l'imagination était remuée par tout ce tragique. «J'ai pleuré, j'ai cru», il faut tenir grand compte de cette déclaration. Chateaubriand a donc la foi. Quelle foi? L'affirmation du dogme par persuasion de sa nécessité sociale, avec un sincère attendrissement, et avec un ardent désir que le dogme soit vrai? Oui, quelque chose comme cela. Mais il est clair que ce n'est pas la foi d'un chrétien sérieux, celle qui tient tout l'homme, même quand il pèche; qui est toujours présente à son esprit, qui est l'essentiel de sa vie, qui façonne à chaque instant ses sentiments et sa conduite. Il y a visiblement plus de foi dans n'importe quelle page des _Pensées_ de Pascal que dans tout le _Génie du christianisme_. La foi de Chateaubriand, affirmation de politique, émotion de poète, désir et illusion de croire, ne le gêne ni ne le dirige; ne l'empêche ni d'écrire la sensuelle _Atala_, ni de choisir la maison de sa maîtresse pour y achever son apologie de la vraie religion. Il est d'ailleurs remarquable que, jusqu'à la fin de sa vie et dans le temps même de ses plus beaux gestes de chevalier de la foi, Chateaubriand ait toujours eu des phrases qui supposaient un quasi nihilisme. Boutades élégantes, boutades vaniteuses qu'un vrai chrétien ne se permettrait pas.

Je sais bien qu'on peut croire sans une «pratique» complète. Mais enfin, chez les hommes comme Chateaubriand, le signe le plus sûr de la foi totale, c'est encore la pratique. Une curiosité, assurément innocente et même louable, m'a fait demander à M. Victor Giraud si, depuis le _Génie du christianisme_, Chateaubriand communiait. M. Victor Giraud m'a répondu: «Voici mon impression. Je serais étonné que Chateaubriand n'eût pas fait ses Pâques en 1799, après la conversion; je serais étonné qu'il les eût faites de 1801 jusqu'à une époque assez difficile à déterminer, mais assez lointaine; et je crois qu'il les faisait régulièrement dans les dernières années de sa vie. Si cette impression est fondée, vous avouerai-je qu'elle ne m'empêche pas de croire à la sincérité religieuse de Chateaubriand? 1° _Video meliora_... et 2° les trois quarts des écrivains sont beaucoup plus sincères en écrivant qu'en vivant.» Cela me semble parfaitement juste.

Mais, avec tout cela, la foi de Chateaubriand ne me satisfaisait pas. Elle me paraissait petite et fragile. Alors j'ai consulté un théologien; et j'ai vu que l'Église était moins difficile que moi; et j'ai admiré sa connaissance de l'homme et sa très sagace indulgence.

Le théologien m'a répondu:

«La foi proprement dite ou «foi divine» (au sens de foi à Dieu) consiste en ce que l'on croit une vérité révélée et qu'on la croit à cause de l'autorité de Dieu qui la révèle.