Chateaubriand

Chapter 8

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... Si enfin, Céluta, je dois mourir, vous pourrez chercher après moi l'union d'une âme plus égale que la mienne. Toutefois, ne croyez pas désormais recevoir impunément les caresses d'un autre homme; ne croyez pas que de faibles embrassements puissent effacer de votre âme ceux de René. Je vous ai tenue sur ma poitrine au milieu du désert, dans les vents de l'orage, lorsqu'après vous avoir portée de l'autre côté d'un torrent, j'aurais voulu vous poignarder pour fixer le bonheur dans votre sein, et pour me punir de vous avoir donné ce bonheur. C'est toi, Être suprême, source d'amour et de beauté, c'est toi seul qui me créas tel que je suis, et toi seul me peux comprendre! Oh! que ne me suis-je précipité dans les cataractes au milieu des ondes écumantes! Je serais rentré dans le sein de la nature avec toute mon énergie.

Oui, Céluta, si vous me perdez, vous resterez veuve: qui pourrait vous environner de cette flamme que je porte avec moi, même en n'aimant pas? Ces solitudes que je rendais brûlantes vous paraîtraient glacées auprès d'un autre époux. Que chercheriez-vous dans les bois et sous les ombrages? Il n'est plus pour vous d'illusions, d'enivrement, de délire: je t'ai tout ravi en te donnant tout, ou plutôt en ne te donnant rien, car une plaie incurable était au fond de mon âme. Ne crois pas, Céluta, qu'une femme à laquelle on a fait des aveux aussi cruels, pour laquelle on a formé des souhaits aussi odieux que les miens, ne crois pas que cette femme oublie jamais l'homme qui l'aima de cet amour ou de cette haine extraordinaire.

Je m'ennuie de la vie; l'ennui m'a toujours dévoré: ce qui intéresse les autres hommes ne me touche point. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait de ma houlette ou de ma couronne? Je serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail et des loisirs, de la prospérité et de l'infortune. En Europe, en Amérique, la société et la nature m'ont lassé. Je suis vertueux sans plaisir; si j'étais criminel, je le serais sans remords. Je voudrais n'être pas né, ou être à jamais oublié.

(Ceci est à rapprocher d'un passage singulier des _Mémoires_ (1re partie, livre VIII). Il vient de nous raconter que, ambassadeur à Londres, il a retrouvé, mariée et mère de deux grands garçons, cette Charlotte qu'il avait aimée à Bungay pendant l'exil. Et il termine, violemment, par ces mots inattendus: «Si j'avais serré dans mes bras, épouse et mère, celle qui me fut destinée vierge, c'eût été avec une sorte de rage, pour flétrir, remplir de douleur et étouffer ces vingt-sept années livrées à un autre après m'avoir été offertes.» Et c'est bien là le tréfond de René: car, dans l'alinéa suivant, qui est fort obscur et où il n'y a que cette phrase de claire, il parle des «folles idées peintes dans le _mystère de René_», qui «l'obsédaient» et faisaient de lui «l'être le plus tourmenté qui fût sur la terre».

* * * * *

Nous avons maintenant le mal de René tout entier, à tous ses degrés, avec ses contradictions apparentes et son aboutissement.

À l'origine, la tristesse vieille comme le monde; la tristesse de Job; celle qui fait dire à l'ecclésiaste que tout est vanité, que tout a été fait de poussière et retourne à la poussière; que celui qui augmente sa science augmente sa douleur; qu'il a trouvé plus amère que la mort la femme, dont le cœur est un piège et un filet, et dont les mains sont des liens; que les morts sont plus heureux que les vivants, et plus heureux que les uns et les autres, celui qui n'a pas encore existé et qui n'a pas vu les mauvaises actions qui se commettent sous le soleil.

Puis, quelque chose qui ne se confond point avec la tristesse: l'ennui; c'est-à-dire le sentiment de l'inutilité de nos désirs à cause du néant de leur objet; donc, en même temps que l'impossibilité de ne pas désirer, le détachement anticipé de son désir, et, par suite, avec l'incapacité d'agir, l'inquiétude et à la fois le vide du cœur.

Cela est très vieux. Cela est notamment dans Sénèque (_De tranquillitate animi_). Pour échapper aux agitations et aux déceptions, Sérénus s'est jeté dans la retraite et dans la solitude. Il y retrouve l'inquiétude et l'ennui, (_tædium_, _fastidium_...) «cet ennui, ce mécontentement de soi-même, cette agitation d'une âme qui ne peut se reposer, la tristesse et l'impatience de son inaction..., la mélancolie, la langueur (_mœror marcorque_), et les mille fluctuations d'une âme indécise..., l'irritation d'une âme qui maudit le sort, se plaint du siècle, s'enfonce dans les coins, cuve sa peine, parce qu'elle s'ennuie et qu'elle est excédée d'elle-même.»

Enfin: «Quelques-uns ont pris le parti de mourir, en voyant qu'à force de changer, ils revenaient toujours aux mêmes objets, parce qu'ils n'avaient plus rien de nouveau à éprouver. Ainsi les a pris le dégoût de la vie et du monde, et alors leur échappe ce cri des voluptueux blasés: «Quoi! toujours la même chose!» _Fastidio illis esse cœpit cita, et ipse mundus; et subit illud rabidorum deliciarum: quousque eadem?_

Pascal aussi a fort bien parlé de ce mal. Quand même, dit-il, on se verrait à l'abri du malheur, «l'ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir du fond du cœur où il a des racines naturelles, et de remplir tout de son venin... Ainsi l'homme est si malheureux qu'il s'ennuierait même sans aucune cause étrangère d'ennui, par l'état propre de sa complexion.»

Et Bossuet: «C'est la maladie de la nature... Ô Dieu, que le temps est long, qu'il est pesant, qu'il est assommant!... L'ennui que sainte Thérèse a de la vie... La persécution de cet inexorable ennui qui fait le fond de la vie humaine...»

Et Fénelon: «Le monde me paraît une mauvaise comédie... Je me méprise encore plus que le monde; je mets tout au pis-aller, et c'est dans le fond de ce pis-aller pour toutes les choses d'ici-bas que je trouve la paix.»--«Je sais par expérience ce que c'est que d'avoir le cœur flétri et dégoûté de tout ce qui pourrait lui donner du soulagement... Je tiens à tout d'une certaine façon... mais d'une autre j'y tiens très peu... Si vous me demandez ce que je souffre, je ne saurais vous l'expliquer...»

* * * * *

Je pourrais continuer indéfiniment à cueillir pour vous ces fleurs d'ennui. Qu'y a-t-il donc de plus dans René?

Ceci surtout, que René a su faire, de la tristesse, de la mélancolie, de l'ennui, un plaisir d'orgueil et une volupté. Il l'avoue lui-même très volontiers et souvent: «C'est dans le bois de Combourg, dit-il au troisième livre des _Mémoires_, que j'ai commencé à sentir la première atteinte de cet ennui que j'ai traîné toute ma vie, de cette tristesse qui a fait _mon tourment et ma félicité_.»

La complaisance, et l'on peut bien dire la satisfaction avec lesquelles il nous décrit, il nous développe son mal dans tous ses livres montrent assez que c'est un mal orgueilleux. Et, en effet, toutes les nuances de ce mal, et à tous ses degrés, impliquent, chez celui qui l'éprouve, la conscience de sa supériorité et le goût de se considérer comme le centre du monde. L'ennui est le sentiment de la monotonie ou de la banalité des choses et de leur impuissance à nous contenter. La mélancolie vient souvent de ce que nous sentons notre vie inégale à nos rêves, ou la distance entre ce que nous voudrions et ce que nous pouvons. Dans les deux cas, nous pouvons croire que notre imagination et notre désir dépassent la réalité. Ou bien, dans l'instant même où nous goûtons le plaisir, nous le sentons éphémère, et, au milieu de la fuite de tout, nous désirons ce qui ne passerait pas. La mélancolie résulte aussi de l'incapacité de jouir par l'abus de l'analyse de soi. La mélancolie, le goût passionné de la solitude, vient encore de ce que nous nous percevons différents des autres hommes, par conséquent supérieurs à eux: la mélancolie est alors misanthropie; donc, encore et toujours, plaisir d'orgueil.

L'ennui, c'est la mort du désir, qui a été trop souvent trompé, ou qui ne peut plus s'attacher à des objets qu'il connaît trop et qui sont toujours les mêmes. La mélancolie, ce serait plutôt, à la fois, l'impossibilité de tuer le désir et l'impossibilité de croire qu'il puisse être contenté; c'est l'éternelle et inutile renaissance du désir en dépit des déceptions passées et des déceptions prévues; et c'est donc, dans la recherche involontaire du plaisir, l'orgueil d'en connaître le néant. Et, puisque la forme extrême du plaisir est la volupté, et que tout plaisir se rattache à cette forme extrême ou même en participe, la mélancolie est encore le souvenir de la mort associé à la volupté; soit que ce souvenir la rende plus vive (rappelez-vous le petit squelette d'ivoire des fêtes antiques), soit qu'il la rende plus déchirante et comme furieuse: et alors l'homme qui, dans son cœur, a subordonné l'univers à son plaisir, sachant que la mort guette sa volupté, voudrait que sa volupté elle-même donnât la mort: il le voudrait pour affirmer sa puissance; il voudrait, par une jalousie transcendante, que le moment où une femme lui a dû le bonheur ne fût suivi pour elle d'aucun autre moment. Ces sentiments sont troubles et difficiles à exprimer avec une clarté parfaite. Mais on sait la grande tristesse, et facilement exaspérée, qui est au fond de la volupté, surtout cause de l'impossibilité où elle est de s'assouvir jamais. Vous vous rappelez le mot de Lucrèce: «Du milieu même de la source des plaisirs surgit quelque chose d'amer.» Et vous connaissez aussi la parenté de l'amour et de la mort, et comment l'idée de celle-ci surexcite celui-là. Lorsque René veut poignarder Céluta «pour fixer le bonheur dans son sein et pour se punir de lui avoir donné ce bonheur»; lorsqu'Atala, soufflée par Chateaubriand, désire «que la divinité s'anéantisse, pourvu que, serrée dans les bras de Chactas, elle roule d'abîme en abîme avec les débris de Dieu et du monde», on sent assez ce que le désespoir de René et d'Atala contient d'orgueil délirant et, si j'ose dire, de remède impie à la souffrance.

Mais au reste ce n'est plus là de l'ennui ou de la mélancolie: c'est un état extrême de la sensibilité, et comme une fureur que Chateaubriand n'a certainement connue qu'en des heures d'exception. Peut-être même n'est-ce que de la littérature, c'est-à-dire la peinture d'une disposition d'âme imaginée plutôt qu'éprouvée. Et c'est aussi ce qu'il y a de plus proprement «romantique» dans le mal de René.

Quant aux autres formes de la tristesse, il y en a trois que Chateaubriand a réellement connues et profondément exprimées. D'abord l'amour de la solitude, afin de mieux jouir du spectacle de ses propres sensations, et qui se confond donc un peu avec le «narcissisme». Puis la misanthropie, celle du Jacques de Shakspeare, celle d'Hamlet çà et là, celle de l'Oreste de Racine, celle de Werther. Enfin, la mélancolie charmante, qui jouit mieux de l'éphémère parce qu'il est éphémère et à cause de la difficulté que nous avons à concevoir un plaisir éternel; la mélancolie qui consiste à trouver sa propre tristesse intéressante, touchante, la mélancolie qui nous fait faire plus d'attention à nos sensations agréables en nous les montrant plus fugitives et en y mêlant doucement, sans brutalité et sans une vision trop concrète, l'idée de la mort; la mélancolie que La Fontaine a si justement placée dans son énumération des voluptés:

Il n'est rien Qui ne me soit souverain bien, Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique.

Cette mélancolie, ah! oui, Chateaubriand l'a connue, et aussi la misanthropie, et l'amour de la solitude.

Mais la pire forme de la tristesse, qui est sans doute l'ennui, je doute qu'il en ait fait sérieusement l'expérience. Il a beau dire partout qu'il «bâille sa vie», ce n'est qu'une phrase. Il me paraît impossible qu'un homme d'un si fort tempérament, si «bon garçon» et d'une gaieté si facile avec ses amis; qui a tant écrit et qui a été tellement possédé de la manie d'écrire; dont la vie est une si superbe «réussite»; qui a tant joui, non seulement de sa gloire, mais de ses titres et de ses honneurs; qui a joui avec tant de surabondance et si naïvement d'être ministre ou ambassadeur; et qui d'ailleurs a exprimé son ennui par un choix de mots et avec un éclat dont il se savait si bon gré; il me paraît impossible que cet homme-là se soit ennuyé beaucoup plus que le commun des hommes.

L'homme qui s'est ennuyé, c'est Senancour.

Sainte-Beuve, en analysant les _Rêveries_ de Senancour (1798) dit que «le monde de René a été découvert quatre ans avant _René_, par celui qui n'a pas eu l'honneur de le nommer.» Et cela est vrai. Senancour est bien autrement intelligent (au sens strict du mot) que Chateaubriand. Il a donné du mal de René des définitions autrement précises et profondes. Je regrette de trouver en lui un anticatholicisme si marqué (nullement intolérant d'ailleurs et qui ne voudrait enlever à personne l'aide ou la consolation d'une foi religieuse): mais c'est un esprit vigoureux et vraiment libre. Il est plein de pensées. Sa vie, du reste, comprimée, contrainte, et qui est une suite de malheurs obscurs, est mieux faite que la vie émouvante et brillante de Chateaubriand pour nourrir le mal qu'ils ont décrit tous les deux. Déjà dans les _Rêveries_, puis dans _Obermann_ (commencé un an avant la publication de _René_), Senancour, outre les autres formes de la tristesse, peint excellemment l'ennui. Non, jamais homme ne s'est ennuyé comme celui-là. Le mot d'ennui revient comme un tintement, surtout dans le premier volume d'_Obermann_. Sainte-Beuve lui-même, qui a tant de goût pour Senancour, ne peut s'empêcher de dire: «À force d'être ennuyé, Obermann court le risque à la longue de devenir ennuyeux.» Mais il faut ajouter tout de suite que ce style, parfois abstrait, embarrassé et prolixe, est souvent très beau de force, de justesse et même de couleur. Écoutez quelques-unes de ces plaintes dures et précises:

Dans les _Rêveries_:

La sagesse elle-même est vanité. Que faire et qu'aimer au milieu de la folie des joies et de l'incertitude des principes? Je désirai quitter la vie, bien plus fatigué du néant de ses biens qu'effrayé de ses maux. Bientôt, mieux instruit par le malheur, je le trouvai douteux lui-même, et je connus qu'il était indifférent de vivre ou de ne vivre pas. Je me livrai donc sans choix, sans goût, sans intérêt, au déroulement de mes jours.

Dans _Obermann_:

L'avenir incertain, le présent déjà inutile, et l'intolérable vide que je trouve partout.

Il y a l'infini entre ce que je suis et ce que j'ai besoin d'être...

Que ne puis-je être content de manger et de dormir? Car enfin je mange et je dors. La vie que je traîne n'est pas très malheureuse. Chacun de mes jours est supportable, mais leur ensemble m'accable...

Si le temps est sombre, je le trouve triste, et s'il est beau, je le trouve inutile...

Je cherche dans chaque chose le caractère bizarre et double qui la rend un moyen de mes misères, et ce comique d'opposition qui fait de la terre humaine une scène contradictoire où toutes choses sont importantes au sein de la vanité de toutes choses...

Simplicité de l'espérance, qu'êtes-vous devenue?

D'autres sont bien plus malheureux que moi: mais j'ignore s'il fut jamais un homme moins heureux...

Il y a évidemment beaucoup plus de substance dans les méditations d'Obermann que dans les rêveries de René. Senancour est un philosophe, Chateaubriand un poète. L'un est un stoïcien, l'autre un épicurien. Senancour, dans ses spéculations les plus libres sur l'amour et le mariage (car il disserte de tout), garde une austérité. Chateaubriand est la volupté même. Chateaubriand sent plus qu'il ne pense; mais il y a, au fond de la tristesse de Senancour, le doute ou la négation métaphysique. Chateaubriand a été un des plus illustres parmi les enfants des hommes, et je vous prie de croire qu'il s'en est aperçu. Senancour n'a rien été. Il a failli être sous-préfet de Napoléon, mais il n'a pas même été cela. On ne sait presque rien sur lui. On croit que le mariage qu'il avait fait n'était pas délicieux. Il fut presque pauvre et mourut caché.

C'est Senancour qui, ayant tué le désir, a véritablement connu l'ennui. C'est lui qui, toujours, a réellement éprouvé d'avance que tout est vain et que tout nous trompe, et qui a vécu en refusant la vie. Le vrai René, c'est Obermann, «ce René sans gloire», comme l'appelle Sainte-Beuve.

Seulement, Chateaubriand a la magie des mots et des images, Chateaubriand a sa musique. Senancour, je le dis nettement, me semble un roi de l'intelligence: mais il a peu de musique, et celle qu'il a est sourde. Rien ne prévaut contre la chevelure bleue du génie des airs ou contre l'appel aux orages désirés. C'est ainsi.

Mais, si sèchement et durement triste, ou même si ennuyeusement ennuyé que soit souvent Obermann, l'aveu lui échappe que la mélancolie, la tristesse, le non-désir, la non-espérance, même l'ennui, ne sont jamais la pire souffrance, ne sont peut-être pas une souffrance, sont peut-être même une sorte de plaisir, par ce qu'ils contiennent, soit d'orgueil, soit de langueur, et en ce qu'ils sont un exercice et une invention de notre esprit:

Je me décidai à rester le soir à Iverdun, espérant retrouver sur ces rives ce bien-être mêlé de tristesse que je préfère à la joie...

Jeune homme,... vous chercherez des délassements, vous vous mettrez à table, vous verrez le côté bizarre de chaque chose, vous sourirez dans l'intimité, vous trouverez une sorte de mollesse assez heureuse dans votre ennui même...

C'est le propre d'une sensibilité profonde de recevoir une volupté plus grande de l'opinion d'elle-même que de ses jouissances positives...

Nous souffrons de n'être pas ce que nous pourrions être; mais, si nous nous trouvions dans l'ordre de choses qui manque à nos désirs, nous n'aurions plus ni cet excès de désirs, ni cette surabondance de facultés; nous ne jouirions plus du plaisir d'être au delà de nos destinées, d'être plus grands que ce qui nous entoure, plus féconds que nous n'avons besoin de l'être...

D'où vient à l'homme la plus durable des jouissances de son cœur, cette volupté de la mélancolie, ce charme plein de secrets, qui le fait vivre de sa douleur et l'aimer encore dans le sentiment de sa ruine? Je m'attache à la saison heureuse qui bientôt ne sera plus... Une même loi morale me rend pénible l'idée de la destruction, et m'en fait aimer le sentiment dans ce qui doit cesser avant moi. Il est naturel que nous jouissions mieux de l'existence périssable lorsque, avertis de toute sa fragilité, nous la sentons néanmoins durer en nous.

Il me semble bien que tout ceci est profond, et qu'Obermann explique un des plaisirs habituels de René mieux que René ne l'expliquera jamais.

Au reste Senancour, à mesure qu'il avance dans la vie, sans être jamais heureux (mais est-il possible et est-il nécessaire de l'être?) paraît moins malheureux. Dire qu'on a besoin de l'infini, qu'on veut, qu'on exige l'infini, il s'aperçoit peu à peu que cela n'a peut-être pas beaucoup de sens; et ces plaintes-là et ces récriminations-là reviennent plus rarement sous sa plume. Il n'a pas les glorieuses agitations de Chateaubriand; mais enfin il s'occupe. Il refait, réimprime et mêle ses _Rêveries_, son traité de l'_Amour_ et son _Obermann_: ses livres ne lui sont donc pas indifférents. Il ne meurt qu'à soixante-treize ans. Il attend la fin des journées. Quand on s'applique à cela, quand on se distille à soi-même son ennui, c'est une occupation encore, et c'est une torpeur, quelquefois une griserie morne. Mais surtout Senancour aime très profondément la nature. Il l'a beaucoup plus regardée, je crois, et a beaucoup plus vécu dans son intimité que Chateaubriand. Il l'a associée à tous ses sentiments et à tous ses actes; il s'est apaisé et même engourdi en elle. Il a, autant qu'il était en lui, rythmé sa vie selon celle de la nature. Il a été, un peu après Ramond, un peintre excellent de la montagne (ce fut l'Alpe suisse) et de la forêt (ce fut Fontainebleau). Il a préféré le soir au matin et l'automne au printemps parce que c'était son goût et, en somme, par sensualité, parce qu'il redoutait trop de joie et de lumière. Et il est mort parfaitement résigné. On peut très bien vivre sans souffrance en s'ennuyant tout le temps, pourvu qu'on n'ait pas de trop grands malheurs précis et concrets: car on tire une douceur de son ennui même.

Si cela a pu arriver à ce modeste et sombre Obermann, que dirons-nous de ce brillant et vaniteux René? Il faut le reconnaître, la tristesse n'est pas un mal; la tristesse, même profonde, n'est pas une souffrance. Ce n'est pas non plus, évidemment, un plaisir: si je le prétendais, vous ne me croiriez pas. C'est un état intermédiaire, non pas peut-être créé, mais perfectionné par l'intelligence humaine.

Chateaubriand,--encore plus efficacement que Senancour, parce que Chateaubriand réfléchissait moins,--se défend, par la mélancolie, contre les malheurs positifs. Il les sent peu, parce qu'il les fait rentrer dans les causes générales de sa vague tristesse. Voici peut-être la grande invention de Chateaubriand: il a fait de la mélancolie une parade contre la douleur.

CINQUIÈME CONFÉRENCE

LE GÉNIE DU CHRISTIANISME

Chateaubriand était donc toujours à Londres. Il venait de terminer, je pense, la rédaction définitive des _Natchez_, dont _Atala_ et _René_ faisaient partie, lorsqu'il reçut cette lettre de sa sœur, madame de Farcy:

_Saint-Servan, 1er juillet_.--Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mères; je t'annonce à regret ce coup funeste. Quand tu cesseras d'être l'objet de nos sollicitudes, nous aurons cessé de vivre. Si tu savais combien de pleurs tes _erreurs_ ont fait répandre à notre respectable mère, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession non seulement de piété, mais de raison; si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux, à te faire _renoncer à écrire_; et si le ciel touché de mes vœux permettait notre réunion, tu trouverais au milieu de nous tout le bonheur qu'on peut goûter sur la terre; tu nous donnerais ce bonheur, car il n'en est point pour nous tandis que tu nous manques et que nous avons lieu d'être inquiètes de ton sort.

Après avoir cité cette lettre au livre IX des _Mémoires_, il écrit effrontément (1822): «Ah! que n'ai-je suivi le conseil de ma sœur! Pourquoi ai-je continué d'écrire? Mes écrits de moins dans mon siècle, y aurait-il eu quelque chose de changé aux événements et à l'esprit de ce siècle?» Si on lui avait répondu que non, il aurait été bien étonné.

Il continue: «Je jetai au feu avec horreur les exemplaires de l'_Essai_, comme l'instrument de mon crime. Je ne me remis de ce trouble que lorsque la pensée m'arriva d'expier mon premier ouvrage par un ouvrage religieux: telle fut l'origine du _Génie du christianisme_». (Une des origines, oui, il est possible.)

Et il rappelle la première préface du livre: