Chateaubriand

Chapter 7

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Et comment a-t-il conçu le sujet de cette nouvelle? Afin d'inspirer plus d'éloignement pour le cas de René, il a pensé, nous dit-il, qu'il devait prendre la punition de ce jeune homme «dans le cercle de ces malheurs épouvantables qui appartiennent moins à l'individu qu'à la famille de l'homme» (?) «et que les anciens attribuaient à la fatalité.»--«L'auteur eût choisi le sujet de Phèdre s'il n'eût été traité par Racine. Il ne restait que celui d'Érope et de Thyeste, ou de Canace et Macareus, ou de Canne et Bybis chez les Grecs et les Latins, ou d'Amnon et de Thamar chez les Hébreux.»

Ainsi, pour punir le crime intellectuel de René, il paraît qu'il n'y a pas de châtiment plus convenable, plus congruent, plus nécessaire que de le faire aimer par sa sœur et de lui faire entendre, chuchoté par cette sœur sous le drap mortuaire de ses vœux, l'aveu de cet incestueux amour. Cela est vraiment bien étrange. En réalité, rien de moins attendu, dans cette histoire de René, que la passion de la sœur pour le frère et que la scène mélodramatique qui termine la prise de voile. C'est au point que, quand on songe à _René_, on ne songe point à cette seconde partie du récit, mais seulement aux vingt premières pages. Et, d'autre part, si l'aventure d'Amélie faisait penser à quelque chose, ce ne serait certes pas aux histoires d'Amnon et de Thamar ou d'Érope et de Thyeste, on y verrait plutôt une recherche d'effets tragiques à la manière de Diderot, un ressouvenir de toutes les histoires de religieuses passionnées et brûlantes où se sont plu les gens du dix-huitième siècle.

Aussi, pas un mot de vrai dans les explications de Chateaubriand. Il n'a pas conçu _René_ comme une histoire édifiante et propre à montrer la beauté et l'utilité de la religion chrétienne, puisque _René_ a été écrit plusieurs années avant le _Génie du christianisme_. Et son sujet ne lui a été inspiré ni par la mythologie ni par la Bible, puisqu'il l'a trouvé en lui-même, et près de lui.

1° _René_ a été conçu et une première fois écrit, non seulement avant le _Génie du christianisme_, mais avant l'_Essai sur les Révolutions_ et avant les _Natchez_. Ou plutôt _René_ était d'abord une introduction à ce roman: car, dès les premières pages des _Natchez_, l'auteur appelle René «le frère d'Amélie», ce qui serait absolument inintelligible au lecteur, si l'histoire de René ne précédait pas celle des Peaux-Rouges. C'est après coup, et seulement quand il a publié les _Natchez_ en 1827, qu'il a indiqué (dans une note) que l'histoire de René était originairement placée _dans le cours_ du roman. Mais il a oublié que, dans ce cas, il ne pouvait pas appeler René, dès le commencement, le «frère d'Amélie». Je ne serais pas éloigné de croire que _René_ a été d'abord crayonné par Chateaubriand dans les bois de Combourg, avant son départ pour le régiment.

Au reste, il me semble bien avoir gardé quelque chose de cette première rédaction. Sauf un petit nombre de traits (sans doute rajoutés) et sauf trois pages, vraiment belles, vers le milieu du récit, le style de _René_ me paraît plus ancien, plus rapproché du style habituel de la seconde moitié du dix-huitième siècle, plus dépourvu d'images inventées, moins original enfin que celui des _Natchez_.

Écoutez ceci:

... Tantôt nous marchions en silence, prêtant l'oreille au sourd mugissement de l'automne, ou au bruit des feuilles séchées que nous traînions tristement sur nos pas; tantôt, dans nos jeux innocents, nous poursuivions l'hirondelle dans la prairie, l'arc-en-ciel sur les collines pluvieuses; quelquefois aussi nous murmurions des vers _que nous inspirait le spectacle de la nature_. Jeune, _je cultivais les muses; il n'y a rien de plus poétique_, dans la fraîcheur de ses passions, qu'un cœur de seize années. Le matin de la vie est comme le matin du jour, plein de pureté, d'images et d'harmonie.

Les dimanches et les jours de fête, j'ai souvent entendu dans les grands bois, à travers les arbres, _les sons de la cloche lointaine qui appelait au temple l'homme des champs. Appuyé contre le tronc d'un ormeau_, j'écoutais en silence le _pieux murmure_. Chaque _frémissement de l'airain_ portait à mon âme naïve l'_innocence des mœurs champêtres_, le calme de la solitude, le charme de la religion, et la délectable mélancolie des souvenirs de la première enfance. Oh! quel cœur si mal fait n'a tressailli au bruit des cloches de son lieu natal!...

Et cela continue sur ce ton... Cela ne saurait se comparer à _Atala_ ni aux bons endroits des _Natchez_. Pas une expression trouvée (sauf «collines _pluvieuses_»), pas un trait qui enfonce. Cela pourrait être de n'importe qui. Tout le monde écrivait comme cela avant la Révolution. Si nous ne savions pas que cela est de Chateaubriand, cela nous paraîtrait assez ordinaire. Et voilà pourquoi je pense que ces pages du début de _René_ sont les restes d'une première rédaction presque enfantine que l'écrivain a voulu conserver en souvenir de son adolescence, et comme «porte-bonheur», et parce que, en somme, elles sont harmonieuses.

2° Si nous ne connaissions pas Lucile et si nous n'avions pas lu les _Mémoires d'outre-tombe_, nous pourrions croire qu'en effet Chateaubriand a voulu écrire, dans _René_, une nouvelle chrétienne, et que l'histoire de l'amour de la sœur pour le frère lui a été suggérée par la Bible ou la mythologie. Mais Amnon ni Thamar, Érope ni Thyeste n'y sont pour rien. Nous savons par les _Mémoires_ que l'histoire de René, sauf la scène de l'église, est l'histoire de Chateaubriand et de Lucile. Il s'est donné le plaisir singulier de raconter cette aventure de leur âme (où il est vrai que, de son vivant, personne, excepté peut-être leurs amis intimes, ne les pouvait reconnaître); et, chose plus extraordinaire, il a voulu nous apprendre, après sa mort, que cette aventure était bien la sienne et celle de sa sœur.

Quelques-unes des premières pages de _René_ sont très exactement autobiographiques; et presque tout _René_ a été repris et développé dans les Mémoires (1re partie, 3e livre). Ce troisième livre fait même paraître _René_ assez pauvre.

Il ne veut pas que ceux qui liront un jour les _Mémoires_ s'y puissent tromper. (Toute sa vie, dans plusieurs de ses écrits et dans sa correspondance, il affectera de s'identifier avec le héros de la nouvelle de _René_ et du roman des _Natchez_. Il dit dans _René_: «Livré de bonne heure à des mains étrangères, je fus élevé loin du toit paternel.» «Chaque automne, je revenais au château paternel, situé au milieu des forêts, près d'un lac, dans une province reculée.» Et c'est Combourg, sauf le «lac» mis au lieu de l'étang. «Timide et contraint devant mon père, je ne trouvais l'aise et le contentement qu'auprès de ma sœur Amélie. Une douce conformité d'humeur et de goûts m'unissait étroitement à cette sœur; elle était un peu plus âgée que moi.» Comme dans les _Mémoires_. Le bruit des feuilles séchées sous les pas se retrouve dans les deux récits; «l'étang désert où le jonc flétri murmurait» (_René_) rappelle «les roseaux qui agitaient leurs champs de quenouilles et de glaives» (_Mémoires_). Les promenades du frère et de la sœur sont les mêmes ici et là. Il est sensible que, ici et là, c'est la même histoire qu'il raconte, avec les mêmes souvenirs[2].

[Note 2: On me communique une lettre de Louis de Chateaubriand, neveu de Chateaubriand, datée du 10 octobre 1848 et adressée à Mme de Marigny, et où je lis ceci:

«Ce qui, dans ce que je connaissais de l'ouvrage (les _Mémoires d'Outre-Tombe_) m'affligeait le plus, était ce qui concernait ma tante Lucile. J'étais si fortement inquiet à cet égard que je lui en ai écrit il y a quelques années pour lui exprimer que le tableau que son imagination traçait compromettrait une sœur très pure. Il m'a demandé, lorsqu'il m'a revu le lendemain si j'étais devenu fou, m'assurant qu'il n'y avait rien dans ses écrits qui fût de nature à donner atteinte à la pureté de sa sœur et à la sienne... Cependant j'étais toujours inquiet... des jugements de Dieu sur lui à cet égard...»]

Lucile, dans les _Mémoires_, n'entre point, comme Amélie, au couvent. Mais «il lui prenait des accès de pensées noires que j'avais peine à dissiper: à dix-sept ans, elle déplorait la perte de ses jeunes années; elle se voulait ensevelir dans un cloître.» Et sans doute, dans les _Mémoires_, il n'indique pas que Lucile ait été amoureuse de lui, ni qu'il s'en soit aperçu. Mais cependant faites attention à ceci: tout de suite après nous avoir peint leur vie en pleine solitude et après nous avoir dit: «Lucile était malheureuse», il raconte qu'il a tenté de se suicider,--avec un fort mauvais fusil, il est vrai.--Pourquoi? Il n'en donne d'autre raison que la dureté de son père, l'indifférence de sa mère et un «secret instinct» qui l'avertissait qu'il ne trouverait rien de ce qu'il cherchait dans le monde. Ainsi, des mois de rêveries exaltées avec Lucile; puis, tout d'un coup, tentative de suicide. À la suite de cela, il est, dit-il, malade pendant six semaines; et aussitôt guéri, cette sœur qu'il adorait, il demande lui-même à la quitter, et déclare qu'il veut aller au Canada défricher des forêts, tout comme le René de la nouvelle après la scène de l'église. Et, comme le René de _René_, le René des _Natchez_ continuera d'être évidemment Chateaubriand lui-même.

Bref (et je ne dis rien de plus), Chateaubriand a fait tout ce qui était en lui pour que nous pussions supposer, par le rapprochement du texte de _René_ et des _Natchez_ et de celui des _Mémoires_, qu'il inspira une grande passion à sa sœur Lucile, un peu plus âgée que lui (charmante, mais mal équilibrée), et qu'il en fut lui-même fort troublé, comme l'indique ce qu'il fait dire à René par le Père Souël: «Votre sœur a expié sa faute; mais, s'il faut dire ici ma pensée, je crains que, par une épouvantable justice, un aveu sorti du sein de la tombe n'ait troublé votre âme à son tour.» Notez enfin que, après le voyage au Canada, c'est Lucile qui marie son frère. N'est-ce point pour se protéger elle-même?

Mais pourquoi Chateaubriand a-t-il tant tenu à nous faire deviner son secret, à nous suggérer l'idée qu'il ne fait réellement qu'un avec René, et Lucile avec Amélie? Par goût de l'étrange, pour l'orgueil de s'attribuer une aventure et des sentiments exceptionnels; autrement dit par romantisme, ainsi que l'explique cet aveu de René qui à la fois définit, dénonce et déshabille le romantisme: «Mes larmes avaient moins d'amertume lorsque je les répandais sur les rochers et parmi les vents. Mon chagrin même, par sa nature extraordinaire, portait avec lui quelque remède: on jouit de ce qui n'est pas commun, même quand cette chose est un malheur. J'en conçus presque l'espérance que ma sœur deviendrait à son tour moins misérable.» En d'autres termes: j'espérais que ma sœur, de son côté, jouirait de ce qu'il y a de distingué, de «pas commun» pour une sœur à aimer son frère d'amour.

Et c'est, en effet, ce que comprendra, n'en doutez point, cette intéressante religieuse qui s'est donné le plaisir vraiment rare d'avouer sa passion criminelle sous le drap des morts, et que, depuis, René aperçoit à une petite fenêtre grillée, «assise dans une attitude pensive» et qui «rêve à l'aspect de l'Océan», telle une religieuse de Diderot ou de madame de Tencin. Et c'est elle qui, avant le départ de René, lui écrit, parlant de son couvent: «C'est ici la sainte montagne... C'est ici que la religion trompe doucement une âme sensible; aux plus violentes amours elle substitue une sorte de chasteté brûlante où l'amante et la vierge sont unies...; elle mêle divinement son calme et son innocence à ce reste de trouble et de volupté d'un cœur qui cherche à se reposer et d'une vie qui se retire.» Ainsi écrit, merveilleusement, mais sans pudeur, cette religieuse qui, après tout, est une jeune fille.

Il est,--dirai-je amusant? et pourquoi non?--de penser que ces deux histoires de volupté, _René_ et _Atala_, auraient été écrites, si on en croyait l'auteur, pour secourir et fortifier l'apologie du christianisme. Eh, mon Dieu! elles la secoururent en effet, puisqu'elles engagèrent les gens à lire le reste du livre.

* * * * *

Mais enfin, dans ces quarante pages de _René_, qu'est-ce donc qui constitue le chef-d'œuvre? Ce n'est pas l'épisode mélodramatique de la religieuse, et ce ne sont pas non plus les premières pages, plus anciennes, je persiste à le croire, et qui auraient aussi bien pu être écrites par Fontanes.

Non; mais, entre ces deux parties inégales, il y a une fort belle peinture des sentiments et des agitations d'un jeune homme qui est triste, mais qui veut l'être, et qui s'ennuie, mais qui s'y complaît, et qui voudrait tout et qui est dégoûté de tout, et qui ne s'en sait pas mauvais gré.

Son père mort, il songe un moment à «cacher sa vie» dans un monastère. Il visite d'abord «les peuples qui ne sont plus»; il va «s'asseoir sur les débris de Rome et de la Grèce». Il passe en Angleterre, puis au pays d'Ossian. On le retrouve en Italie, puis en Sicile, au sommet de l'Etna. Finalement, qu'a-t-il appris avec tant de fatigue? «Rien de certain parmi les anciens, rien de beau parmi les modernes.» Alors il invoque les bons sauvages, en disciple encore fidèle de Rousseau (et ce passage doit donc appartenir à la première rédaction de René): «Heureux sauvages! Oh! que ne puis-je jouir de la paix qui vous accompagne toujours! etc...» Ensuite, il s'avise de vivre retiré dans un faubourg; puis il croit que les bois lui seraient délicieux. Mais il est malheureux partout. «Hélas! je cherche un bien inconnu dont l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute si je trouve partout des bornes, et si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur?» Il est «seul sur la terre». Une «langueur secrète» s'empare de lui. Il «ne s'aperçoit plus de son existence que par un profond sentiment d'ennui.» «Enfin, ne pouvant trouver de remède à cette étrange blessure de mon cœur, qui n'était nulle part et qui était partout (?), je résolus de quitter la vie.»

Tout cela, en somme, était connu, et très connu, au temps où Chateaubriand écrivait _René_. Il nous en avertit lui-même (_Défense_ du _Génie du christianisme_): «C'est Jean-Jacques Rousseau qui introduisit le premier parmi nous ces rêveries si désastreuses et si coupables... Le roman de _Werther_ a développé depuis ce genre de poison.» Qu'est-ce donc que _René_ a ajouté à _Werther_? Rien du tout. Il y a certes beaucoup plus de substance dans _Werther_ que dans _René_.

Seulement, il y a dans _René_ trois pages environ d'une harmonie et d'une tristesse délicieuses. Il y a certains passages, certaines cantilènes qu'on peut se répéter indéfiniment, et où l'on trouve plus de volupté que dans les plus chantantes et les plus émouvantes phrases de Rousseau:

Sans parents, sans amis, pour ainsi dire, sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais couler dans mon cœur comme des ruisseaux d'une lave ardente, quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles. Il me manquait quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence: je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future; je l'embrassais dans les vents; je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve; tout était ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, et le principe même de vie dans l'univers.

... J'enviais jusqu'au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l'humble feu de broussailles qu'il avait allumé au coin d'un bois. J'écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l'homme est triste, lors même qu'il exprime le bonheur.

... Un secret instinct me tourmentait; je sentais que je n'étais moi-même qu'un voyageur; mais une voix du ciel semblait me dire: «Homme, la saison de ta migration n'est pas encore venue; attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues, que ton cœur demande.»

Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie! Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon cœur.

(Notez que les fameux «orages désirés», que l'on cite toujours, et qui semblent désigner les orages de la passion, ne signifient ici que le «vent de la mort». Heureuse impropriété!)

Mais avec tout cela, René, dans _René_, n'est encore qu'un rêveur mélancolique. Ses rêveries sont exactement celles de Lamartine dans l'_Isolement_, le _Vallon_ et l'_Automne_. C'est dans les _Natchez_ que le caractère de René s'approfondit et s'achève. Il y devient,--avec le Saint-Preux de Jean-Jacques et plus que Saint-Preux,--le type même du personnage romantique.

Son aventure sentimentale lui a semblé si extraordinaire qu'il s'est considéré comme marqué à jamais pour une destinée unique. Il lui a paru que l'amour d'Amélie exigeait qu'il fût somptueusement amer et désespéré jusqu'à la mort, et qu'en attendant, persuadé de la supériorité de l'homme de la nature sur l'homme de la société, il se fît simplement Peau-Rouge.

Là, il avait cru oublier: mais «le souvenir de ses chagrins, au lieu de s'affaiblir par le temps, semblait s'accroître.»

Les déserts n'avaient pas plus satisfait René que le monde, et dans l'insatiabilité de ses vagues désirs, il avait déjà tari la solitude, comme il avait épuisé la société. Personnage immobile au milieu de tant de personnages en mouvement, centre de mille passions qu'il ne partageait point, objet de toutes les pensées par des raisons diverses, le frère d'Amélie devenait la cause invisible de tout: aimer et souffrir était la double fatalité qu'il imposait à quiconque s'approchait de sa personne. Jeté dans le monde comme un grand malheur, sa pernicieuse influence s'étendait aux êtres environnants: c'est ainsi qu'il y a de beaux arbres sous lesquels on ne peut s'asseoir et respirer sans mourir.

Et voilà certes un rôle déplorable, mais avantageux.

Quand René demande à Adario la main de Céluta qu'il n'aime point, «elle sentit qu'elle allait tomber dans le sein de cet homme comme on tombe dans un abîme.» Quel homme!

Et quand il a épousé Céluta:

Les regards distraits du frère d'Amélie se promenaient sur la solitude: son bonheur ressemblait à du repentir. René avait désiré un désert, une femme et la liberté: il possédait tout cela et quelque chose gâtait cette possession... Il essaya de réaliser ses anciennes chimères: quelle femme était plus belle que Céluta? Il l'emmena au fond des forêts et promena son indépendance de solitude en solitude; mais quand il avait pressé sa jeune épouse contre son sein au milieu des précipices, quand il l'avait égarée dans la région des nuages, il ne rencontrait point les délices qu'il avait rêvées.

Le vide qui s'était formé au fond de son âme ne pouvait plus être comblé. René avait été atteint d'un arrêt du ciel, qui faisait à la fois son supplice et son génie: René troublait tout par sa présence: les passions sortaient de lui et n'y pouvaient rentrer; il pesait sur la terre qu'il foulait avec impatience et qui le portait à regret.

De plus en plus, quel homme!

Dans la deuxième partie des _Natchez_, René, dans la caverne des tombeaux, prononce des paroles d'où sont totalement absentes l'espérance et la foi, mais si belles que Mila lui dit: «Parle encore, c'est si triste et pourtant si doux, ce que tu dis là!»

Et, peu après, dans la pirogue qui le conduit à la Nouvelle-Orléans, René écrit au crayon sur des tablettes:

Me voici seul. Nature qui m'environnez! mon cœur vous idolâtrait autrefois. Serais-je devenu insensible à vos charmes?... Qu'ai-je gagné en venant sur ces bords? Insensé! ne te devais-tu pas apercevoir que ton cœur ferait ton tourment, quels que fussent les lieux habités par toi?... Rêveries de ma jeunesse, pourquoi renaissez-vous dans mon souvenir? Toi seule, ô mon Amélie, tu as pris le parti que tu devais prendre! Du moins, si tu pleures, c'est dans les abris du port: je gémis sur les vagues au milieu de la tempête.

Jusque-là, néanmoins, René est un type que nous connaissions. Déjà l'Oreste de Racine est l'homme qui se croit marqué pour un malheur spécial, et qui s'enorgueillit de cette prédestination et qui s'en autorise pour se mettre au-dessus des lois. Et c'est déjà le réfractaire et le révolté. De même Ériphyle (dans _Iphigénie_), amoureuse d'Achille pour s'être sentie pressée dans ses bras ensanglantés, se croit maudite, et s'en vante, et, à cause de cela, s'arroge tous les droits, orgueilleuse du secret de sa naissance, du mystère de sa destinée, et du don qu'elle possède, comme Oreste, de répandre le malheur autour d'elle. Seulement, Racine nous donne Oreste et Ériphyle pour ce qu'ils sont, le premier pour un malade, la seconde pour une très méchante fille: au lieu que Chateaubriand adore René, et non seulement l'absout, mais l'admire et le glorifie. Et pareillement Hugo, Dumas et Sand adoreront Didier, Antony et Lélia, auxquels René léguera son âme vaniteuse et triste.

Mais il me semble qu'il y a encore quelque chose de plus dans le René des _Natchez_, à cause de la lettre à Céluta.

René lui écrit cette lettre un peu après avoir reçu la nouvelle de la mort d'Amélie. Il l'écrit sans nulle nécessité, pour le plaisir, et tout en sachant qu'elle fera souffrir la pauvre petite Peau-Rouge, qui n'y comprendra rien, sinon qu'il est malheureux et qu'il ne l'aime pas. Mais cette lettre exprime un magnifique délire; et, bien qu'elle soit très connue, il est utile que je vous en relise les passages les plus significatifs.

Ceci, d'abord, où vous êtes libres de voir une confession personnelle de l'auteur.

Un grand malheur m'a frappé dans ma première jeunesse: ce malheur m'a fait tel que vous m'avez vu. J'ai été aimé, trop aimé: l'ange qui m'environna de sa tendresse mystérieuse ferma pour jamais, sans les tarir, les sources de mon existence (?). Tout amour me fit horreur; un modèle de femme était devant moi, dont rien ne pouvait approcher; intérieurement consumé de passions, par un contraste inexplicable, je suis demeuré glacé sous la main du malheur.

Et ceci:

Je suppose, Céluta, que le cœur de René s'ouvre maintenant devant toi: vois-tu le monde extraordinaire qu'il renferme? Il sort de ce cœur des flammes qui manquent d'aliment, qui dévoreraient la création sans être rassasiées, qui te dévoreraient toi-même. Prends garde, femme de vertu! recule devant cet abîme: laisse-le dans mon sein! Père tout-puissant, tu m'as appelé dans la solitude, tu m'as dit: «René, René! _Qu'as-tu, fait de ta sœur?_» Suis-je donc Caïn?

Ceci encore:

Quelle nuit j'ai passée!... Je cherchais ce qui me fuit; je pressais le tronc des chênes; mes bras avaient besoin de serrer quelque chose. J'ai cru, dans mon délire, sentir une écorce aride palpiter contre mon cœur: un degré de chaleur de plus, et j'animais des êtres insensibles. Le sein nu et déchiré, les cheveux trempés de la vapeur de la nuit, je croyais voir une femme qui se jetait dans mes bras; elle me disait: viens échanger des feux avec moi, et perdre la vie! Mêlons des voluptés à la mort! Que la voûte du ciel nous cache en tombant sur nous!

Et surtout ceci: