Chateaubriand

Chapter 6

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(Et ici, paraît-il, se plaçait, dans le premier manuscrit des _Natchez_, le récit qui fut publié plus tard sous le titre de _René_.)

À ce moment, le traître Ondouré envoie René traiter avec les Illinois. Puis, dans le conseil, il accuse René de toutes les trahisons, propose de le tuer à son retour avec les autres blancs établis sur les terres des Natchez, et fait adopter son opinion par le conseil.

Cependant Céluta, que nous avons laissée à la Nouvelle-Orléans avec son enfant, rentre à son tour chez les Natchez à travers mille effroyables dangers dont elle est sauvée par une bonne négresse. Elle retrouve Mila et Outougamiz mariés, et pleins d'angoisse. L'intérêt tragique des deux cents dernières pages consiste en ceci: René, qui est toujours chez les Illinois, reviendra-t-il avant le jour marqué pour le massacre des blancs? Dans ce cas, il est perdu. Mais comment l'avertir de ne pas rentrer? Outougamiz est d'ailleurs lié par le secret qu'Ondouré a fait jurer à tous les guerriers avant de leur faire connaître la décision du conseil.

(Entre temps, la pauvre douce petite sauvagesse Céluta reçoit de René une lettre où il lui explique sans nécessité son affreux caractère, et que nous retrouverons.)

Naturellement, la fatalité veut que René revienne le jour même du massacre et soit assassiné par Ondouré sur le seuil de sa hutte. Ondouré viole Céluta évanouie, et s'enfuit. Céluta se réveille et, dans les ténèbres, s'assied sur le cadavre de René. Mila et Outougamiz entrent dans la cabane et cherchent en tâtonnant le foyer. Outougamiz fait de la lumière:

Trois cris horribles s'échappent à la fois du sein de Céluta, de Mila et d'Outougamiz. La cabane inondée de sang, quelques meubles renversés par les dernières convulsions du cadavre, les animaux domestiques montés sur les sièges et sur les tables pour éviter la souillure de la terre; Céluta assise sur la poitrine de René, et portant les marques de deux crimes qui auraient fait rebrousser l'astre du jour; Mila, debout, les yeux à moitié sortis de leur orbite; Outougamiz le front sillonné comme par la foudre, voilà ce qui se présentait aux regards!

(Il faut bien dire que beaucoup de pages des _Natchez_ sont de ce ton détestable.)

Tous les colons sont massacrés. Mais Outougamiz tue Ondouré d'un coup de hache. Céluta s'aperçoit qu'elle est enceinte des œuvres du monstre. Une nuit, les Natchez déterrent les os de leurs morts, les chargent sur leurs épaules et prennent la route du désert. Outougamiz meurt. Quelques jours après Céluta met au monde une fille qu'elle allaite sans la regarder. Heureusement cet enfant meurt: aussitôt Céluta et Mila se précipitent dans une cataracte, laissant aux soins du plus vieux sachem la petite Amélie, la fille de René.

Voilà, très en abrégé, l'action de cet étrange roman. L'auteur avait conçu, vous vous en souvenez, «l'idée de faire l'épopée de l'homme de la nature» qu'il jugeait, dans l'_Essai_, plus vertueux et plus heureux que l'homme civilisé. Mais on dirait que sa disposition d'âme a changé à mesure qu'il écrivait. Le personnage le plus scélérat du poème est un homme de la nature. Sauf quelques descriptions de fêtes, de moissons ou de chasses, ce poème est constamment atroce. Les bons sauvages, la douce et résignée Céluta, la vive petite Mila, Outougamiz le simple, l'excellent Chactas y sont malheureux à peu près sans interruption. C'est une suite de tableaux affreux... Je ne vous ai parlé ni de la mort du vieux chef supplicié par les Illinois, ni du vieil Adario étranglant son petit-fils pour qu'il ne soit pas esclave, ni d'Akantie, la maîtresse jalouse d'Ondouré, jetée par lui dans un marécage où pullulent les serpents venimeux, ni de tant d'autres horreurs. L'épouvante et la souffrance physique jouent un rôle accablant dans cette histoire (un peu comme dans l'atroce et naïve _Chute d'un ange_). Toujours le pire arrive. Tout le monde est torturé dans son cœur et dans sa chair. Et sans doute cet étalage d'horreurs mélodramatiques suppose un désir un peu enfantin d'étonner et de frapper: mais il suppose aussi chez l'auteur, à cette époque, un fond sincère d'imagination sombre et maladive. Avec les deux volumes de l'_Essai sur les Révolutions_, les deux volumes des _Natchez_ forment la plus grande masse de pages désespérées par où un écrivain de génie ait jamais débuté. Peu à peu, cette mélancolie deviendra, en quelque façon, voluptueuse: mais on sentira toujours qu'à l'origine de l'œuvre écrite de Chateaubriand, il y a les années de Londres.

* * * * *

Environ deux ans après.--Chateaubriand a commencé (nous verrons comment) d'écrire _le Génie du christianisme_. Il a passé, le plus naturellement du monde, de «l'épopée de l'homme de la nature» à l'apologie de la religion chrétienne. Il est rentré en France. Il y a trouvé des amis que séduit sa personne et qui croient à son génie. Son _Essai sur les Révolutions_ n'a pas eu de succès, mais a été lu de quelques-uns, de ceux qui comptent. On parle beaucoup de son futur grand ouvrage, dont _Atala_ ainsi que _René_ (chose inattendue) doivent faire partie. Une lettre au _Mercure_ sur le livre de madame de Staël (_De la littérature considérée dans ses rapports avec la morale_) «le fait tout à coup sortir de l'ombre», comme il dit. Et enfin, soit parce que des épreuves d'_Atala_ avaient été en effet dérobées, soit plutôt qu'il lui semble bon de préparer le public, par un récit d'une émotion voluptueuse, à goûter sa pieuse apologétique, il écrit le 31 mars 1801 au _Journal des Débats_ et au _Publiciste_:

Citoyen, dans mon ouvrage sur _le Génie du christianisme_ ou _les Beautés poétiques et morales de la religion chrétienne_, il se trouve une section entière consacrée à la poétique du christianisme. Cette section se divise en trois parties: poésie, beaux-arts, littérature, sous le titre d'_Harmonies de la religion avec les scènes de la nature et les passions du cœur humain..._ Cette partie est terminée par une anecdote extraite de mes voyages en Amérique et écrite sous les huttes mêmes des sauvages. Elle est intitulée _Atala_, etc. Quelques épreuves de cette petite histoire s'étant trouvées égarées, pour prévenir un accident qui me causerait un tort infini, je me vois obligé de la publier à part, avant mon grand ouvrage.

_Atala_ parut en avril 1801, et Chateaubriand entra soudainement dans la gloire.

_Atala_ était précédée d'une préface importante. L'auteur n'y semble pas ignorer son originalité. Il dit:

Je ne sais si le public goûtera cette histoire qui sort de toutes les routes connues, et qui présente une nature tout à fait étrangère à l'Europe. Il n'y a point d'aventures dans _Atala_. C'est une sorte de _poème_, moitié descriptif, moitié dramatique: tout consiste dans la peinture de deux amants qui marchent et causent dans la solitude; tout gît dans le tableau des troubles de l'amour au milieu du calme des déserts et du calme de la religion. J'ai donné à ce petit ouvrage les formes les plus antiques (?); il est divisé en _prologue_, _récit_ et _épilogue_, etc.

Par «poème», il entend sans doute un ouvrage où tout est subordonné à l'impression de beauté. Il ajoute, ce qui est neuf et vient à propos après les fades déluges de larmes et l'horrible sensibilité du dix-huitième siècle:

Je dirai encore que mon but n'a pas été d'arracher beaucoup de larmes; il me semble que c'est une dangereuse erreur, avancée, comme tant d'autres, par M. de Voltaire, que les bons ouvrages sont ceux qui font le plus pleurer. Il y a tel drame dont personne ne voudrait être l'auteur et qui déchire le cœur bien autrement que l'_Énéide_... Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur.

Cela est excellent; et cela s'applique si bien à toute l'œuvre de Chateaubriand lui-même, qui n'est guère touchante, mais qui est belle et surtout riche en prestiges.

Enfin, l'auteur n'a plus du tout confiance en Rousseau, et semble même lui avoir retiré sa sympathie: «Au reste, je ne suis point, comme M. Rousseau, un enthousiaste des sauvages» (il l'avait été); «et, quoique j'aie peut-être autant à me plaindre de la société que ce philosophe avait à s'en louer, je ne crois point que la pure nature soit la plus belle chose du monde. Je l'ai toujours trouvée fort laide partout où j'ai eu l'occasion de la voir... Avec ce mot de nature, on a tout perdu.» Ainsi Chateaubriand prépare habilement son rôle de défenseur du christianisme.

Sainte-Beuve, dans _Chateaubriand et son groupe_, consacre quatre leçons entières à _Atala_. Il la rapproche de _Paul et Virginie_; il la rapproche de Théocrite. Il compare les manières de Jean-Jacques, de Saint-Pierre, de Chateaubriand et de Lamartine; il compare les funérailles d'Atala et celles de Manon Lescaut. Il critique la critique de l'abbé Morellet, etc... Bref, il ne nous laisse pas grand'chose à dire... Mais qu'importe, s'il nous laisse quelque chose à sentir?

Rappelons d'abord la fable, cela est nécessaire.

Le récit est fait à René par le vieux Chactas des _Natchez_. Chactas raconte la grande aventure de sa jeunesse quand il ne comptait encore que «dix-sept chutes de feuilles». Son père, le guerrier Outalissi, de la nation des Natchez, alliée aux Espagnols, l'a emmené à la guerre contre les Muscogulges, autre nation puissante des Florides. Outalissi étant mort dans le combat, un vieil Espagnol, Lopez, de la ville de Saint-Augustin, adopte le jeune Chactas et essaye de l'initier à la vie civilisée. Mais, au bout de «trente lunes», Chactas s'ennuie et ne peut plus rester. Un matin il remet ses habits de sauvage et déclare à Lopez qu'il veut reprendre sa vie de chasseur. Il part, s'égare dans les bois, est pris par un parti de Muscogulges et de Siminoles: il confesse hardiment son origine et sa nation: «Je m'appelle Chactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, qui ont enlevé plus de cent chevelures aux héros muscogulges.» Le chef, nommé Simaghan, lui dit: «Réjouis-toi; tu seras brûlé au grand village.»

Une nuit que Chactas est assis près du «feu de la guerre» avec le chasseur commis à sa garde, une jeune femme à demi voilée vient s'asseoir à ses côtés. C'est Atala, fille de Simaghan.

La tribu est toujours en marche. Mais, le soir, Atala vient visiter le prisonnier à la dérobée; elle trouve moyen d'éloigner le guerrier qui le garde; elle lui détache ses liens, et ils vont ensemble se promener dans la forêt. Et chaque soir Chactas revient s'asseoir auprès de son arbre, parce qu'il ne veut pas fuir sans Atala et qu'elle hésite à le suivre.

Un soir enfin elle se décide. Chactas fuit avec sa libératrice dans le désert. Mais il ne peut rien comprendre aux contradictions d'Atala, qui l'aime et le repousse. Pendant un grand orage, elle soulage son cœur et raconte son histoire à son ami. Atala est chrétienne. Elle n'est pas, comme on le croit, la fille de Simaghan; elle est la fille de Lopez, de ce vieil Espagnol qui fut le bienfaiteur de Chactas. Ces souvenirs les attendrissent. «Atala n'offre plus qu'une faible résistance.» À ce moment, ils sont rencontrés par le Père Aubry, qui a fondé près de là une colonie d'Indiens convertis au christianisme. Il conduit les deux jeunes gens dans son ermitage.

Mais Atala est mourante. Elle s'est empoisonnée pendant l'orage... «Ma mère, explique-t-elle, m'avait conçue dans le malheur... et elle me mit au monde avec de grands déchirements d'entrailles; on désespéra de ma vie. Pour sauver mes jours, ma mère fit un vœu, elle promit à la reine des anges que je lui consacrerais ma virginité si j'échappais à la mort.» Et plus tard, lorsque Atala eut seize ans, sa mère lui dit avant de mourir: «Songe que je me suis engagée pour toi, et que, si tu ne tiens pas ma promesse, ce sera moins toi qui seras punie que ta mère, dont tu plongeras l'âme dans les tourments éternels.» Et Atala s'est donc empoisonnée, craignant de manquer à son vœu et, par là, de damner sa mère. Le Père Aubry lui apprend qu'elle pouvait être relevée de son vœu: mais il n'est plus temps; elle va mourir. Le Père Aubry la console, et calme le désespoir de Chactas par de magnifiques discours. Elle meurt; vous connaissez le récit de ses funérailles.

Voilà l'histoire. Elle devait trouver place, vous vous le rappelez, dans la quatrième partie du _Génie du christianisme_. Mais, à vrai dire, elle ne serait pas autrement chrétienne sans les discours du Père Aubry. Le christianisme d'Atala n'est qu'une sorte de fétichisme. Si les deux amants ne rencontraient pas le vieux missionnaire, si Atala cédait pendant l'orage, et si elle mourait ensuite dans la forêt (désespérée et ravie d'avoir manqué à son vœu), l'histoire d'Atala pourrait finir comme celle de Manon Lescaut. (Oh! cette mort et cet enterrement de Manon, rappelez-vous! La sublime chose! et sans l'ombre d'effort! «Je la perdis, je reçus d'elle des marques d'amour au moment même qu'elle expirait. Je demeurai deux jours et deux nuits avec la bouche attachée sur le visage et sur les mains de ma chère Manon... J'ouvris une large fosse, j'y plaçai l'idole de mon cœur... Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais.»)

Chateaubriand dit qu'_Atala_ «sort de toutes les routes connues». Il faut s'entendre. L'histoire d'Atala n'est peut-être pas, en soi, une merveille d'invention. Dans les ennuyeux _Incas_ de Marmontel, aux chapitres XXVII et XXVIII, l'Espagnol Alonzo s'éprend de Cora, l'une des vierges sacrées qui vivent dans le temple du soleil. Et Cora aime aussi Alonzo. Alonzo enlève Cora à la faveur du désordre que répand dans le temple l'éruption du volcan de Quito. Les deux jeunes gens fuient ensemble, comme Chactas et Atala. Ils mangent des choses très exotiques, «le doux savinte, la palta, la moelle du coco». Lorsque Cora s'est donnée, elle est dévorée de remords, car elle était, comme Atala, tenue par un vœu: «Délices de mon âme, mon cher Alonzo... un devoir sacré, un devoir terrible m'enchaîne... Voici le moment d'un éternel adieu... En me dévouant aux autels, mes parents répondirent de ma fidélité. Le sang d'un père, d'une mère, est garant des vœux que j'ai faits. Fugitive et parjure, je les livrerais au supplice: mon crime retomberait sur eux et ils en porteraient la peine: telle est la rigueur de la loi.--Ô Dieu!--Tu frémis?» Alonzo la reconduit sagement dans l'asile des vierges. Il la retrouve un peu plus tard; elle est enceinte, elle va être condamnée à mort: mais il s'accuse lui-même, la défend et la sauve par l'éloquence de ses propos philosophiques et de ses invectives contre le fanatisme et l'intolérance.

Eh bien, l'histoire d'_Atala_ aussi, comme tant d'histoires du dix-huitième siècle, pouvait simplement être un exemple des dangers du fanatisme ignorant. Vers la fin du récit, après qu'Atala a révélé son vœu, Chactas, serrant les poings et regardant le missionnaire d'un air menaçant, s'écrie: «La voilà donc, cette religion que vous m'avez tant vantée! Périsse le serment qui m'enlève Atala! Périsse le Dieu qui contrarie la nature! Homme! prêtre! qu'es-tu venu faire dans ces forêts?--Te sauver! dit le vieillard.» Et, à partir de là, l'histoire devient à peu près chrétienne, en dépit du furieux désespoir, déjà byronien, qui ressaisit un moment la jeune muscogulge. Mais enfin, sans le Père Aubry, _Atala_ pourrait être, par l'esprit, un conte de Marmontel ou de Saint-Lambert. Et il est vrai qu'il y a le Père Aubry: mais, même avec le Père Aubry, on voit qu'après tout, si la religion console par des phrases harmonieuses Atala et Chactas, c'est elle qui a causé leurs malheurs et tué Atala.

Et l'on peut dire encore: On trouverait baroque la sympathie de Chateaubriand pour ces Peaux-Rouges aux profils de vieilles femmes (braves, mais si cruels et si vilainement tatoués); mais en réalité ces Peaux-Rouges ne nous apparaissent pas un seul moment comme des Peaux-Rouges. Atala, d'ailleurs, «pas plus que Chactas, n'a une physionomie une et reconnaissable. C'est un mélange d'impressions, d'observations déjà raffinées et de sentiments qui veulent être primitifs» (Sainte-Beuve). «Ils sont trop civilisés pour des sauvages; leur langage mêle constamment et sans aucune mesure la naïveté des races primitives aux idées abstraites et générales des Européens du dix-neuvième siècle» (Vinet). Sans compter une «couleur locale vraiment trop faite exprès». Oui, Sainte-Beuve a raison, Vinet a raison; je dirai même: quand on lit les critiques du sec et spirituel abbé Morellet, on trouve que, les trois quarts du temps, l'abbé Morellet a raison. Seulement...

Seulement, écoutez ceci:

Tout à coup, j'entendis le murmure d'un vêtement sur l'herbe et une femme, à demi voilée, vint s'asseoir à mes côtés... Je crus que c'était la vierge des dernières amours, cette vierge qu'on envoie au prisonnier de guerre pour enchanter sa tombe. Dans cette persuasion, je lui dis en balbutiant et avec un trouble qui, pourtant, ne venait pas de la crainte du bûcher: «Vierge, vous êtes digne des premières amours, et vous n'êtes pas faite pour les dernières... Comment mêler la mort et la vie? Vous me feriez trop regretter le jour...» La jeune fille me dit alors: «Je ne suis point la vierge des dernières amours. Es-tu chrétien?» Je répondis que je n'avais point trahi les génies de ma cabane. À ces mots, l'Indienne eut un mouvement involontaire. Elle me dit: «Je te plains de n'être qu'un méchant idolâtre. Ma mère m'a faite chrétienne; je me nomme Atala, fille de Simaghan aux bracelets d'or et chef des guerriers de cette troupe. Nous nous rendons à Apalachucla, où tu seras brûlé.» En prononçant ces mots, Atala se lève et s'éloigne.

Plus loin:

Ces mots attendrirent Atala. Ses larmes tombèrent dans la fontaine. «Ah! repris-je avec vivacité, si votre cœur parlait comme le mien! Le désert n'est-il pas libre?... Ô fille plus belle que le premier songe de l'époux! ô ma bien-aimée, ose suivre mes pas...» Atala me répondit d'une voix tendre: «Mon jeune ami, vous avez appris le langage des blancs; il est aisé de tromper une Indienne.--Quoi! m'écriai-je, vous m'appelez votre jeune ami. Ah! si un pauvre esclave...--Eh bien, dit-elle en se penchant sur moi, un pauvre esclave...» Je repris avec ardeur: «Qu'un baiser l'assure de ta foi!» Atala écouta ma prière. Comme un faon semble pendu aux fleurs de lianes roses, qu'il saisit de sa langue délicate dans l'escarpement de la montagne, ainsi je restais suspendu aux lèvres de ma bien-aimée.

Ou bien encore, écoutez ces phrases:

... Des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses, de jeunes crocodiles s'embarquent passagers sur ces vaisseaux de fleurs, et la colonie, déployant au vent ses voiles d'or, va aborder endormie dans quelque anse retirée du fleuve...

... De l'extrémité des avenues, on aperçoit des ours, enivrés de raisins, qui chancellent sur les branches des ormeaux...

(Tout cela, pas vrai: mais qu'importe?)

... Je leur disais: «Vous êtes les grâces du jour, et la nuit vous aime comme la rosée...»

... La nuit était délicieuse. Le Génie des airs secouait sa chevelure bleue, embaumée de la senteur des pins, et l'on respirait la faible odeur d'ambre qu'exhalaient les crocodiles couchés sous les tamarins des fleuves. La lune brillait au milieu d'un azur sans tache, et sa lumière gris de perle descendait sur la cime indéterminée des forêts. Aucun bruit ne se faisait entendre, hors je ne sais quelle harmonie lointaine qui régnait dans la profondeur du bois: on eût dit que l'âme de la solitude soupirait dans toute l'étendue du désert.

Ne vous y trompez point, de telles choses n'avaient pas encore été écrites. Vous ne les trouverez pas chez Jean-Jacques, et non pas même chez Bernardin de Saint-Pierre. Cela était nouveau, et cela sans doute fut aussitôt reconnu et aimé parce que cela était déjà dans les sensibilités du temps: mais enfin cela était dit pour la première fois. De même, par exemple, qu'_Andromaque_, en 1668, exprima tout à coup les passions de l'amour comme on ne l'avait pas fait encore: ainsi, en 1801, _Atala_ se trouva exprimer les formes et les couleurs,--avec une sensualité mêlée de rêve,--comme on ne les avait pas encore exprimées.

«Mêlée de rêve», ai-je dit. «Le génie des airs secouait sa chevelure bleue... L'âme de la solitude soupirait...» Ainsi encore, dans les _Natchez_: «Je m'assieds sur des pierres polies par la douce lime des eaux... _La solitude de la terre et de la mer était assise à ma table_.» Chateaubriand a vécu neuf ans à Londres; il connaissait très bien les poètes anglais: n'y aurait-il pas, dans cette union fréquente d'images extrêmement précises et de vagues symboles, quelque influence de la poésie anglaise?

Joubert écrivit: «Ce livre-ci n'est point un livre comme un autre... Il y a un charme, un talisman qui tient aux doigts de l'ouvrier... Le livre réussira, parce qu'il est de l'enchanteur.»

_Atala_ (et certaines pages des _Natchez_) atteignent déjà le suprême degré dans l'art de jouir, par le style, des formes, des couleurs et des sons. Un siècle après, cet art ne sera pas dépassé. «Le pélican, le cou reployé, le bec reposant comme une faux sur sa poitrine, se tenait immobile à la pointe d'un rocher.» Dans les siècles des siècles, on ne fera pas mieux _voir_ le pélican. «Quel dessein n'ai-je point rêvé? Quel songe n'est point sorti de ce cœur si triste?» On ne dira jamais, ni en mots plus doux, l'éternel désir.

* * * * *

Telle qu'elle est, _Atala_ peut se relire encore avec délices. Mais quelle audacieuse habileté d'avoir publié avant _le Génie du christianisme_ et _pour y préparer_, ce voluptueux poème de la nature, de l'amour, du sang et de la mort! Ah! cet écrivain qui nous émeut si profondément, et dans nos sens autant que dans notre cœur, et qui promène son archet sur toutes nos fibres... Ah! comme il va nous parler de la religion, ma chère!

QUATRIÈME CONFÉRENCE

RENÉ

_René_ passe pour une date importante de notre histoire littéraire. Rien n'empêche de dire que tout le romantisme vient de _René_. René est un type, René est un des noms le plus souvent cités pour signifier un état d'esprit qui a été à la mode pendant une grande partie du siècle dernier, et qui, d'ailleurs, n'a point disparu, et qui est sans doute immortel. Or, _René_ est un petit livre bizarre de quarante pages, où il n'y a peut-être pas plus de cinquante lignes qui aient été neuves à leur moment. Mais il est vrai qu'elles y sont.

_René_ parut pour la première fois en 1802, dans le _Génie du christianisme_. Qu'avait affaire René avec le reste de l'ouvrage, avec la démonstration des «beautés poétiques et morales de la religion chrétienne»? L'auteur nous le dit dans sa _Défense_, _René_, comme _Atala_, «tend à faire aimer la religion, et à en démontrer l'utilité.» Il prouve «invinciblement, et la nécessité des cloîtres pour certains malheurs de la vie..., et la puissance d'une religion qui peut seule fermer les plaies que tous les baumes de la terre ne sauraient guérir». L'auteur a voulu peindre aussi les funestes conséquences de ces «rêveries criminelles... introduites parmi nous par J.-J. Rousseau, et de l'amour outré de la solitude».