Chateaubriand

Chapter 5

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Quelques années s'écoulèrent avant que les communications avec la Grande-Bretagne se rouvrissent. Je ne songeai guère à mes papiers dans le premier moment de la Restauration; et d'ailleurs, comment les retrouver? Ils étaient restés renfermés dans une malle, chez une Anglaise qui m'avait loué un petit appartement à Londres. J'avais oublié le nom de cette femme; le nom de la rue et le numéro de la maison où j'avais demeuré étaient également sortis de ma mémoire.

Il y a là un détachement, ou une insouciance, qui ne sent pas son homme de lettres. Chateaubriand était également capable et de cette insouciance et de la plus monstrueuse vanité.

Malgré tant de difficultés, il paraît qu'on retrouva la rue, la maison, les enfants de l'hôtesse, et le manuscrit des _Natchez_. L'auteur les «corrigea», on ne peut pas savoir dans quelle mesure, et les fit paraître dans l'édition de ses œuvres complètes (1836).

* * * * *

Je devrais peut-être vous parler de _René_ dès aujourd'hui: mais, si je le faisais, les _Natchez_ vous paraîtraient ensuite d'un intérêt un peu languissant; et, d'ailleurs, si la première version de _René_ doit être antérieure aux _Natchez_, comme je le montrerai, la version parfaite, celle que nous possédons leur est certainement postérieure. Au surplus, je réserverai, dans les _Natchez_, la plus grande partie de ce qui se rapporte à cet étrange René et au développement de son caractère.

Donc, parlons des _Natchez_. C'est l'œuvre d'un jeune disciple de Rousseau, qui a vu du pays; c'est un poème épique; c'est un roman historique et exotique; c'est un conte philosophique; c'est je ne sais quoi encore. Cela fait songer, un assez long moment, au Huron de Voltaire, et à toutes les histoires de sauvages et d'hommes de la nature qui ont charmé le dix-huitième siècle; cela fait penser quelquefois, pour le «style poétique», aux _Incas_ de Marmontel; pour le «merveilleux» à Milton et à Klopstock; et enfin, pour la mélancolie et le goût de la tristesse, à certaines lettres du jeune Saint-Preux dans la _Nouvelle Héloïse_, et à _Werther_, paru en 1774. C'est d'ailleurs, quant aux événements, et sauf les quatre livres du voyage de Chactas en Europe, une série presque ininterrompue de malheurs prodigieux et, proprement, d'horreurs.

Je crois qu'on lit fort peu les _Natchez_, car ce n'est pas une joie; je crois qu'on les lit encore moins que le reste de l'œuvre de Chateaubriand (les _Mémoires_ exceptés, bien entendu). Il n'est donc pas inutile que je vous fasse, de la fable, un petit exposé, qui sera court, et très simplifié, je vous en préviens: car ce récit de 580 fortes pages est faiblement ordonné, assez souvent confus et quelque peu obscur, et plein d'effets répétés.

René, venant du Fort Rosalie (qui est un poste français) arrive chez les Natchez pour se faire sauvage. Il se présente au vieux sachem Chactas, qui lui demande son histoire. «Mais le frère d'Amélie répond d'une voix troublée: Indien, ma vie est sans aventures, et le cœur de René ne se raconte point.» Il supplie Chactas de le faire admettre au nombre des guerriers Natchez et de l'adopter lui-même pour son fils. Chactas y consent et offre à René «la calebasse de l'hospitalité, où six générations avaient bu l'eau d'érable». Puis, c'est le calumet de la paix, et la chanson de l'hospitalité «dansée par une jeune fille aux bras nus». Et tout ceci n'est pas sans grâce et rappelle, avec d'autres rites, les scènes de l'_Odyssée_ où l'hospitalité est offerte aux voyageurs.

Or, au même moment, le capitaine français Chépar, qui commande le Fort Rosalie, vient passer une revue de ses troupes tout près du village des Natchez, afin de les décider aux concessions de terrains que les blancs leur demandent. Et alors, c'est la plus condamnable orgie du style dit «poétique» de ce dix-huitième siècle dont le jeune Chateaubriand est encore jusqu'aux moelles. L'auteur invoque la Muse, «fille de Mnémosyne à la longue mémoire, âme du trépied de Delphes et des colombes de Dodone», pour n'oublier aucun des capitaines et des bataillons qui vont défiler tout à l'heure. Et cela est à la fois un peu comique et assez amusant, parce que le jeune auteur a beaucoup plus d'imagination et d'invention verbale que les Delille en vers et que les Marmontel en prose.

Est-ce que ceci n'est pas ingénieux:

Ils portent un tube enflammé, surmonté du glaive de Bayonne; leur vêtement est celui du lys, symbole de l'honneur virginal de la France.

Mais est-ce que ceci n'est pas charmant:

Ces guerriers couvrent leur front du chapeau gaulois, dont le triangle bizarre est orné d'une rose blanche qu'attacha souvent la main d'une vierge timide, et que surmonte de sa cime légère un gracieux faisceau de plumes.

Et ceci encore:

L'armée entière s'ébranle; ses pas égaux mesurent la marche que frappent les tambours. Les jambes noircies des soldats ouvrent et ferment une longue avenue, en se croisant comme les ciseaux d'une jeune fille qui découpe d'ingénieux ouvrages. Par intervalles, les caisses d'airain que recouvre la peau de l'onagre se taisent au signe du géant qui les guide; alors mille instruments, fils d'Éole, animent les forêts, tandis que les cymbales du nègre se choquent dans l'air et _tournent comme deux soleils_.

Et enfin ceci n'«enfonce»-t-il pas tous les Delille et même tous les Écouchard-Lebrun:

Tour à tour l'armée s'allonge et se resserre, tour à tour s'avance et se retire: ici, elle se creuse comme la corbeille de Flore; là elle s'enfle comme les contours d'une urne de Corinthe... Les capitaines font prendre aux bataillons toutes les figures de l'art d'Uranie: ainsi des enfants étendent des soies légères sur leurs doigts légers, sans confondre ou briser le dédale fragile; ils le déploient en étoile, le dessinent en croix, le ferment en cercle et l'entr'ouvrent doucement sous la forme d'un berceau.

Comme il s'amuse!

Ici, nous apprenons que Satan veut empêcher l'Évangile de s'étendre dans le nouveau monde et, pour cela, unir tous les Indiens idolâtres afin d'exterminer les chrétiens. Puis, nous faisons la connaissance de la belle et douce Céluta, de la charmante petite Mila, et du bon et simple Outougamiz, frère de Céluta. Puis, Satan va trouver la Renommée et la prie de répandre de faux bruits et de semer les mensonges et les calomnies afin de brouiller davantage les Peaux-Rouges et les blancs. Et cela nous touche peu.

Après que René s'est plongé dans les flots du Meschacebé, a respiré l'odeur des sassafras et des liquidambars et est rentré dans sa cabane, Céluta lui prépare un repas et dissimule peu son amour pour le mélancolique jeune homme. Le bon Outougamiz conclut avec lui un pacte d'amitié. Mais le sombre Ondouré, amoureux de Céluta, essaye d'assassiner René et le manque. Les deux hommes luttent corps à corps («tels, sur les rivages du Nil ou dans les fleuves des Florides, deux crocodiles se disputent au printemps une femelle brillante»); et René terrasse son adversaire, qui ne lui pardonnera point.

À ce moment, le jeune Chateaubriand, se souvenant de Milton et de Klopstock et éprouvant le besoin d'être sublime, nous transporte dans le Paradis. L'ange de l'Amérique s'entretient solennellement avec le chérubin Uriel des choses du nouveau monde. Et sainte Geneviève de Paris et sainte Catherine des Bois, patronne du Canada, traversent la région éthérée pour aller trouver la Vierge:

Elles s'étaient alarmées des malheurs dont Satan menaçait l'empire français en Amérique: un même mouvement de charité les emportait aux célestes habitacles pour implorer la miséricorde de Marie. Tristes autant que des substances spirituelles peuvent ressentir notre douleur, elles versaient ces larmes intérieures dont Dieu a fait présent à ses élus; elles éprouvaient cette sorte de pitié que l'ange ressent pour l'homme, et qui, loin de troubler la pacifique Jérusalem, ne fait qu'ajouter aux félicités qu'on y goûte.

Comment cela? Quel est ce sadisme angélique? Mystère.

Les deux saintes continuent leur chemin. Tantôt «elles s'ouvrent une voie au travers des sables d'étoiles; tantôt elles coupent les cercles ignorés où les comètes promènent leurs pas vagabonds.» Elles frôlent l'essieu commun de tous les univers créés... «À distance égale, le long de cet axe, sont assis trois esprits sévères: le premier est l'ange du passé; le second, l'ange du présent; le troisième, l'ange de l'avenir. Ce sont ces trois puissances qui laissent tomber le temps sur la terre: car le temps n'entre point dans le ciel et n'en descend point.» Qu'est-ce à dire? «Ces choses-là sont rudes», pour parler comme Victor Hugo.

Les saintes traversent les régions platoniciennes où sommeillent les âmes qui n'ont pas encore subi la vie mortelle. Elles arrivent enfin à la Jérusalem céleste. Là elles rencontrent le bienheureux Las Cases et les martyrs canadiens, qui se pressent sur les pas des deux vierges. Le roi saint Louis se joint à eux. Et tout le cortège «va chercher le trône de Marie».

Ici, une chose extraordinaire et jolie (d'ailleurs conforme au dogme): «Seule de tous les justes, Marie a conservé un corps.» Elle a seule un corps parmi les saints, dont les corps attendent dans la terre le jugement dernier, tandis que son corps, à elle, a été enlevé au ciel aussitôt après sa mort. Mais surtout je crois que le chevalier s'est dit: «Celle-là, nous l'aimons; et comment la concevrions-nous? Et que pouvons-nous aimer, qui ne soit de chair? Et d'ailleurs, si elle n'avait pas de corps, comment et avec quels ressouvenirs aurait-elle pitié, puisque la pitié est sa fonction? S'il ne prêtait un corps à Marie, le poète ne pourrait pas dire: «Une tendre compassion pour les hommes, dont elle fut la fille, une patience, une douceur sans égale rayonnent sur le front de la Mère du Sauveur.» Et enfin, qui prierait la Vierge Marie, si elle n'avait éternellement la figure d'une femme? Mais il en résulte ceci d'étrange, que le paradis, c'est, dans une immensité immatérielle, seul visible, seul tangible, un corps féminin...

Voilà du «merveilleux chrétien». Et c'est merveilleux en effet. Et c'est charmant. Le culte de la Vierge est presque toute la religion de beaucoup de catholiques. Une jeune femme disait: «Je ne crois pas à Dieu, mais je crois à la sainte Vierge.»

Marie répond aux deux saintes, aux martyrs et au roi Louis: «Vos prières ont trouvé grâce à mon oreille; je vais monter au trône de mon fils.» Et elle part «comme une colombe qui prend son vol». Et Marie,--qui seule des justes a un corps, ne l'oublions pas,--approche du Calvaire _immatériel_. Mais dans cet autre monde ces petites contrariétés n'ont aucune importance.

«La Charité ouvre sans effort le rideau de l'éternité. Le Sauveur apparaît à Marie... Qui pourrait redire l'entretien de Marie et d'Emmanuel?»--Évidemment, ce n'est pas nous.--Puis le Père, le Fils et l'Esprit se consultent... Et «le Souverain du Ciel permet à Satan un moment de triomphe pour l'expiation de quelques fautes particulières.» Ce n'était peut-être pas la peine de mettre en mouvement, pour un si médiocre oracle, l'ange de l'Amérique, et le chérubin Uriel, et Catherine, et Geneviève, et les martyrs canadiens, et Las Cases, et saint Louis et la Vierge Marie.

* * * * *

Nous redescendons chez les Natchez. Chactas adopte officiellement René, malgré l'opposition d'Ondouré. Puis, pendant une chasse au castor, il fait à René le récit de ses aventures.

Ici se plaçait, dans le premier manuscrit des _Natchez_, l'histoire d'Atala. Mais, dans la version publiée en 1836, l'auteur suppose cette histoire connue, et Chactas ne commence son récit qu'à partir du moment où il a quitté le Père Aubry.

Il raconte qu'il s'est mis à l'école de la guerre chez les Iroquois; qu'un missionnaire lui a appris la langue française, et qu'un jour, envoyé comme interprète avec une députation iroquoise pour négocier avec les blancs, il a été arrêté, comme suspect de trahison, par le gouverneur des Français et envoyé au bagne de Toulon; qu'ensuite, son innocence ayant été reconnue par le nouveau gouverneur du Canada, il est allé à Paris, puis à Versailles pour être présenté au roi Louis XIV.

Et ainsi, de descriptions du monde invisible qui rappelaient _le Paradis perdu_ et _la Messiade_ et qui appartenaient au «genre sublime», nous passons à une sorte de conte philosophique et à quelque chose qui n'est pas extrêmement différent de l'_Ingénu_ de Voltaire,--pour revenir ensuite à une manière d'épopée, qui n'est vraiment pas le contraire des _Incas_ de Marmontel.

Le voyage de Chactas en France est agréable. Chactas, qui avait déjà appris le français chez les Iroquois, a eu tout le temps de se perfectionner au bagne: il est donc assez invraisemblable de l'entendre appeler un carrosse une «hutte roulante», le cocher «guide du traîneau», Paris le «grand village», une église la «cabane des prières», etc... Mais cela est amusant. Et la venue de Chactas à Paris et à Versailles n'est point une invention absurde: car nous savons que, sans compter le doge de Gênes, les Turcs et l'ambassade siamoise, on montrait souvent des «curiosités» à la cour de Louis XIV.

Une bonne partie du rôle de Chactas rappelle celui du Huron par la constatation étonnée de tout ce qui, à Paris et à Versailles, dans les lois et dans les mœurs, s'éloigne de la raison, de la justice, et de la nature. Même, Chactas a peut-être plus de verdeur dans la naïveté et un accent plus «révolutionnaire» que le Huron. La présentation de Chactas et de ses compagnons à Louis XIV est vraiment savoureuse:

Ononthio (le gouverneur du Canada) nous présenta au grand chef (Louis XIV) en disant: «Sire, les sujets de Votre Majesté...» Je me tournai vers les chefs des Cinq Nations et leur expliquai la parole d'Ononthio. Ils me répondirent: «C'est faux», et ils s'assirent à terre, les jambes croisées. Alors, m'adressant au premier sachem (toujours Louis XIV): «Puissant Soleil, lui dis-je, Ononthio vient de prononcer une parole qu'un génie ennemi lui aura sans doute inspirée: mais toi qu'Athaïnsie (la vengeance) n'a pas privé de sens, tu es trop prudent pour te persuader que nous sommes tes esclaves.» À ces paroles, qui sortaient ingénument de mes lèvres, il se fit un mouvement dans la hutte (cette hutte est le palais de Versailles). Je continuai mon discours: «Chef des chefs, tu nous as retenus dans la hutte de la servitude (au bagne) par la plus indigne trahison... Cependant la grandeur de notre âme veut que nous t'excusions, car le souverain Esprit ôte et donne la raison comme il lui plaît, et il n'y a rien de plus insensé et de plus misérable qu'un homme abandonné à lui-même. Enterrons donc la hache... et puisse notre union durer autant que la terre et le soleil! J'ai dit.» En achevant ces mots, je voulus présenter le calumet de la paix au Soleil; mais sans doute quelque génie frappa ce chef de ses traits invisibles, car la pâleur étendit son bandeau blanc sur son front: on se hâta de nous emmener dans une autre partie de la cabane. Là, nous fûmes entourés d'une foule curieuse; les jeunes gens surtout nous souriaient avec complaisance, plusieurs nous serrèrent secrètement la main.

Cela est, avec plus de couleur, du meilleur Voltaire des _Contes_, du meilleur Montesquieu des _Lettres persanes_, à plus forte raison du meilleur Saint-Lambert des _Fables orientales_. C'est dans le même esprit que Chactas assiste aux fêtes de Versailles, visite l'Académie, le Palais de Justice, etc... Le palais de Versailles lui inspire des propos de ce genre: «Ce palais n'a-t-il coûté ni sueurs ni larmes? Ah! qu'il serait grand ici, le bruit des pleurs, si jamais il commençait à se faire entendre!» Chactas voit passer une chaîne de protestants condamnés aux galères; il assiste à la pendaison d'un pasteur condamné à mort pour rupture de ban. («La mort le lia par la cime, comme une gerbe moissonnée.») Chactas est aussi abondant que le Huron contre la révocation de l'Édit de Nantes et les dragonnades.

À vrai dire, c'est entièrement, c'est absolument l'esprit de Voltaire. Chateaubriand rassemble autour de son sauvage tous les grands hommes et toutes les femmes charmantes du siècle de Louis XIV; et l'homme de la nature démêle et admire les avantages et la douceur d'une société brillante. La Bruyère lui fait un petit résumé des absurdités et des gloires du siècle. Puis Fénelon, ce Fénelon tant aimé des philosophes, lui fait la plus suave apologie de la civilisation, à qui nous devons les arts, et aussi des vertus nouvelles. «Si les vertus sont des émanations du Tout-Puissant; si elles sont nécessairement plus nombreuses dans l'ordre social que dans l'ordre naturel, l'état de la société qui nous rapproche davantage de la Divinité est donc un état supérieur à celui de la nature.» (Mais alors, cette glorification de l'homme naturel que devaient être les _Natchez_?) En somme, les trois personnages qui tour à tour expliquent à Chactas la société du temps de Louis XIV, c'est La Bruyère, c'est Fénelon, et c'est Ninon de Lenclos. Cette spirituelle ikouessen (courtisane) ayant demandé à Chactas «ce qu'il a trouvé de plus sensé parmi nous», Chactas lui répond: «Mousse blanche des chênes qui sers à la couche des héros, les galériens et les femmes comme toi me semblent avoir toute la sagesse de la nation.» En ces années-là (1797-99) celui qui écrira tout à l'heure _le Génie du christianisme_ est donc encore essentiellement un homme du dix-huitième siècle, et du dix-huitième siècle tout entier: car, si le voyage de Chactas en France est écrit dans l'esprit de Voltaire, presque tout le reste du roman est écrit dans l'esprit de Jean-Jacques, si ce n'est que l'optimisme de l'auteur a de fortes distractions.

Chactas se rembarque donc pour le Canada, fait naufrage, séjourne chez les Esquimaux, puis chez les Sioux qui voudraient le retenir et faire de lui leur chef, arrive enfin chez les Natchez, où il retrouve ses amis Outougamiz, Céluta, Mila, son vieux camarade Adario, et René.

Mais le calme dure peu. Parce que René, ignorant les coutumes, a tué dans une chasse des femelles de castor, les Illinois déclarent la guerre aux Natchez. René part avec les guerriers de la tribu de l'Aigle. Chépar, le commandant français, profite de l'incident pour sommer les Natchez de céder leurs terres. Chactas se rend, pour négocier, au Fort Rosalie, où on le garde comme prisonnier.

Et cependant, les Français et les Natchez se rencontrent. Et c'est alors une description «poétique» de bataille, à la manière de Virgile plutôt que d'Homère, avec des morts d'une pittoresque horreur, où le poète paraît se divertir effroyablement. Exemples:

La hache du sachem, atteignant Adémar au visage, lui enlève une partie du front, du nez et des lèvres. Le soldat reste quelque temps debout, objet affreux, au milieu de ses compagnons épouvantés: tel se montre un bouleau dont les sauvages ont enlevé l'écorce au printemps; le tronc mis à nu et teint d'une sève rougie se fait apercevoir de loin parmi les arbres de la forêt. Adémar tombe sur son visage mutilé et la nuit éternelle l'environne.

Ou bien:

Tani est frappé d'un globe d'airain à la tête; son crâne emporté se va suspendre par la chevelure à la branche fleurie d'un érable.

Ou bien:

...La membrane qui soutenait les entrailles de Lameck est rompue; elles s'affaissent dans les aines, lesquelles se gonflent comme une outre. L'Indien se pâme avec d'accablantes douleurs, et un dur sommeil ferme ses yeux.

Ou encore:

Une balle lancée au hasard lui crève le réservoir du fiel. Le guerrier sent aussitôt sur sa langue une grande amertume; son haleine expirante fait monter, comme par le jeu d'une pompe, le sang qui vient bouillonner à ses lèvres.

Etc., etc... Car Chateaubriand a l'imagination facilement cruelle.

La bataille se prolonge sans résultat. Alors le roi des Enfers, «jugeant le combat arrivé au point nécessaire pour l'accomplissement de ses desseins» (nous ne voyons pas bien pourquoi), songe à séparer les combattants. Pour cela, il va trouver dans sa grotte le démon de la nuit, qui est un démon-femme. L'auteur nous en fait une description voluptueuse, dont se souviendra, je crois, Alfred de Vigny dans _Eloa_:

La reine des ténèbres était alors occupée à se parer. Les songes plaçaient des diamants dans sa chevelure azurée; les mystères couvraient son front d'un bandeau; et les amours, nouant autour d'elle les crêpes de son écharpe, ne laissaient paraître qu'une de ses mamelles, semblable au globe de la lune; pour sceptre, elle tenait à la main un bouquet de pavots... Ce démon de la nuit avait toutes les grâces de l'ange de la nuit; mais, comme celui-ci, il ne présidait point au repos de la vertu, et ne pouvait inspirer que des plaisirs ou des crimes.

(Ainsi Vigny, faisant parler son languissant et mélancolique Satan:

Je leur donne des nuits qui consolent des jours. Je suis le roi secret des secrètes amours...

Ce démon de la nuit va faire la nuit et l'orage sur le champ de bataille. Le combat cesse, on échange les prisonniers, une trêve d'un an est conclue. Et là-dessus Chateaubriand remise décidément son «merveilleux» chrétien, jusqu'aux _Martyrs_.

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Mais vous vous rappelez peut-être cette tribu de l'Aigle qui est partie contre les Illinois. Elle rentre dans ses huttes, laissant René aux mains de l'ennemi. René va subir les plus affreux supplices, lorsqu'il est sauvé par Outougamiz qui survient mystérieusement et qui ramène René, blessé et malade, à travers des périls extraordinaires (et cela forme, je pense, une des parties les moins ennuyeuses du roman).

Ici finit le douzième livre de l'épopée. Le reste n'est point divisé en «livres» et (c'est l'auteur qui nous en prévient) est écrit «sur le ton de la simple narration». Pas tant que cela: mais enfin le style de cette seconde partie des _Natchez_ est un peu moins tendu. Pourquoi cette différence? Chateaubriand ne nous le dit pas. Je crois que, tout simplement, travaillant sur l'énorme manuscrit primitif des _Natchez_, il n'a eu le temps et le courage d'élever au ton de l'épopée que la première moitié de son roman peau-rouge.

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Je reprends mon exposé. Par reconnaissance pour Outougamiz, René épouse Céluta, qu'il n'aime point. Elle lui donne une fille, qu'il nomme Amélie (retenez ce point). Or, un jour, des soldats viennent pour arrêter le sachem Adario et René, dénoncés aux Français par le traître Ondouré. René est absent; mais Adario est emmené au Fort Rosalie et condamné à être vendu comme esclave avec sa femme et ses enfants.

On ne sait pas où est René. Outougamiz et Mila se mettent à sa recherche, et le trouvent méditant, au bord d'un fleuve, dans une caverne où sont des tombeaux. René leur tient des propos assez pareils à ceux d'Hamlet. Quand il apprend ce qui s'est passé, il s'en va, sur sa pirogue, à la Nouvelle-Orléans, proposer sa tête en échange de celle d'Adario.

Là, tout le monde se retrouve: Chactas, Céluta, Mila, Outougamiz, qui n'ont pas voulu abandonner René. René est en prison; on lui fait son procès, on le condamne à être transporté en Europe. Puis, on lui fait grâce: il faut dire qu'Adélaïde, la fille du gouverneur, s'intéresse à lui. Mais, dénoncé de nouveau, il s'enfuit de la Nouvelle-Orléans en y laissant Céluta malade.

Rentré chez les Natchez, René apprend par un missionnaire, le père Souël, la mort de la sœur Amélie de la Miséricorde. Il «éprouve d'abord un véritable délire»; puis, s'étant calmé, le frère d'Amélie, «sous un sassafras, au bord du Meschacebé», assis entre Chactas et le Père Souël, «leur révèle la mystérieuse douleur qui empoisonna son existence».