Chateaubriand

Chapter 20

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Tant qu'il put marcher et sortir la badine à la main, la fleur à sa boutonnière, il allait, il errait mystérieusement. Sa journée avait ses heures et ses stations marquées comme les signes où se pose le soleil. De une à deux heures,--de deux à trois heures,--à tel endroit, chez telle personne;--de trois à quatre, ailleurs;--puis arrivait l'heure de sa représentation officielle hors de chez lui; on le rencontrait en lieu connu et comme dans son cadre avant le dîner. Puis le soir (n'allant jamais dans le monde), il rentrait au logis en puissance de madame de Chateaubriand, laquelle alors avait son tour, et qui le faisait dîner avec de vieux royalistes, avec des prédicateurs, des évêques et des archevêques; il redevenait l'auteur du _Génie du christianisme_ jusqu'à nouvel ordre, c'est-à-dire jusqu'au lendemain matin. Le soleil se levait plus beau; il remettait la fleur à sa boutonnière, sortait par la porte de derrière de son enclos, et retrouvait joie, liberté, insouciance, coquetterie, désir de conquête, certitude de vaincre de une heure jusqu'à six heures du soir. Ainsi, dans les années du déclin, il passait sa vie, et trompa tant qu'il put la vieillesse.

Une de celles qui l'y aidèrent le mieux fut Hortense Allard (en 1843 madame de Méritens), l'auteur des _Enchantements de Prudence_, où elle raconte en effet ses «enchantements», qui sont ses amours. La bonne George Sand y mit en 1873, pour une édition nouvelle, une préface admirative. C'est qu'Hortense Allard est, comme elle l'écrit elle-même, une femme qui «suit en liberté son cœur, et qui place dans sa destinée l'amour et l'indépendance au-dessus de tout.» George Sand la loue de ceci: «Elle ne s'accuse ni ne se vante d'avoir cédé aux passions. Elle les regarde comme une inévitable fatalité dont il faut subir les douleurs et dont on doit apprécier les bienfaits.» Autrement dit, c'était une femme fort galante. Intelligente d'ailleurs et très agréable; très écriveuse aussi, et qui avait la rage d'être la maîtresse ou l'amie des hommes célèbres; idéaliste, humanitaire, et, vers la fin, saint-simonienne; qui dut être délicieuse tant qu'elle fut à peu près jeune, et probablement intolérable ensuite. (Lisez sur elle André Beaunier dans _Trois amies de Chateaubriand_.)

Chateaubriand la connut à Rome, en 1829 (il avait soixante et un ans). Voici ce qu'elle raconte (et vous en croirez ce que vous voudrez): «Je lui écrivis un petit mot, auquel il répondit tout de suite, et j'allai chez lui le lendemain. Il me reçut avec coquetterie et se montra charmant et charmé.» Quelques jours plus tard: «... Il me rapporta mon manuscrit en me disant que j'avais du génie, que c'était admirable. Que ne dit-il point?... Je savais déjà qu'un homme trouve du génie à la femme dont il est amoureux. Je crois le voir encore dans ce salon... Ce fut pourtant rapide et ridicule. Pouvait-il s'éprendre si vite? Et moi, devais-je le croire sincère? Pourquoi si peu de réflexion de mon côté?... M. de Chateaubriand, avec moi, jouait un peu la comédie, et je m'en apercevais bien. Il avait d'ailleurs un entraînement véritable» (qu'entend-elle par là?) «car il aimait beaucoup les femmes. Il venait chez moi une fleur à la boutonnière, très élégamment mis, d'un soin exquis dans sa personne; son sourire était charmant, ses dents étaient éblouissantes, il était léger, semblait heureux: déjà on parlait dans Rome de sa gaieté nouvelle».

Hortense lui reproche sa guerre d'Espagne. Il s'explique gentiment. «Il avait, dit Hortense, un esprit si vaste, si tolérant... qu'excepté sur la religion catholique on pouvait toujours s'entendre avec lui.» Il rentre à Paris, elle l'y rejoint. Il la voit tous les jours. «Chateaubriand restait chez moi tous les jours deux ou trois heures de suite; il disait des choses tendres, aimables, souvent mélancoliques... Il parlait noblement de son âge, se disait trop imprudent, trop séduit.» «Un jour il vint chez moi tout chargé de ses ordres et sortant d'un dîner chez M. Pozzo di Borgo. Je m'amusais à le voir avec la Toison d'or et tant de décorations si bien portées.» «René, de plus en plus épris, me disait qu'il n'avait jamais été aimé d'une femme si tendre, mais il se plaignait en moi de sens glacés, d'une complète ignorance de ce qu'il cherchait, de ce qu'il désirait. Je ne savais ce qu'il voulait dire.» Cela m'étonne bien.

Ils faisaient tous deux des promenades au Champ de Mars, qui était alors un grand espace inculte. Ils dînaient ensemble, très souvent, dans un petit restaurant près du Jardin des Plantes. Il était «heureux comme un enfant, doux et tendre... Il avait de l'appétit, et tout l'amusait». Il demandait du champagne, et elle lui chantait des chansons de Béranger: _Mon âme_, la _Bonne vieille_, le _Dieu des bonnes gens_. «Il écoutait ravi», et reprenait les refrains. Mais Hortense, de temps en temps, aimait à élever la conversation. Elle fit connaître à son ami la _Symbolique_ de Creuzer. Une fois, il dicta à Hortense un passage de ses _Études historiques_: «La Croix sépare deux mondes...»

La liaison de Chateaubriand avec Hortense Allard, ou du moins leur correspondance, dura jusqu'en avril 1847, c'est-à-dire bien près de sa fin. Il lui écrivait en août 1832: «Ma vie n'est qu'un accident; je sens que je ne devais pas naître. Acceptez de cet accident la passion, la rapidité et le malheur: _je vous donnerai plus dans un jour qu'un autre dans de longues années_.» Une autre fois: «Je suis toujours triste, parce que je suis vieux... Restez jeune, il n'y a que cela de bon».

Ainsi parlait l'auteur du _Génie du christianisme_. Il parlait comme l'Ecclésiaste; il parlait comme Anacréon ou Mimnerme; et il pensait et agissait comme eux. Longtemps il avait cherché dans l'amour, comme dit Sainte-Beuve, «l'occasion du trouble et du rêve». À la fin, il n'y cherche plus... oh! mon Dieu, que ce que Sainte-Beuve lui-même y cherchait au même âge. Est-il triste, ou est-il amusant, de découvrir ce Chateaubriand de guinguette et d'amours simplifiées derrière le Chateaubriand officiel, le chantre et le restaurateur de la religion?... À quoi songeait-il, rentré à l'Infirmerie Sainte-Thérèse ou à l'Abbaye-au-Bois? Hortense dit drôlement: «Sa vie était ordonnée d'une façon qui me répondait de lui; son âge et sa dignité naturelle m'étaient déjà une garantie: mais outre cela, il était tenu chez lui et dans le monde par des liens tyranniques; deux femmes âgées dont je n'étais pas jalouse (la sienne et une autre) le gardaient comme pour moi seule.»

L'«autre» femme âgée, c'est madame Récamier. C'est elle que Chateaubriand retrouvait après les promenades et les petits dîners avec Hortense; mais, sur celle-là du moins, Hortense se trompe: ses «liens» n'avaient rien de «tyrannique». Et ils devinrent très doux à mesure que Chateaubriand vieillissait.--Très doux, mais, peu à peu, d'une douceur si triste!--Le 16 août 1846, en voulant descendre de voiture, le pied lui manqua et il se cassa la clavicule... Dès lors, il ne put plus marcher. Lorsqu'il venait à l'Abbaye-au-Bois, son valet de chambre et celui de madame Récamier le portaient de sa voiture jusqu'au salon de son amie, ce salon dont il était le dieu immobile et muet. Tous les jours il écrit à son amie de petits billets désespérés et tendres: «... Voici mon heure qui approche, et j'irai vous voir à deux heures et demie. À vous... Combien y a-t-il de temps que mes billets finissent ainsi?»--«Je vais vous revoir. Mon bonheur va revenir.»--«Je vous en supplie, ne venez pas, le temps est mauvais, vous attraperiez du mal. Demain, je vous reporterai ma triste personne.»--«Priez pour moi et me restez toujours attachée, c'est le moyen de me guérir.»--«Toujours à vous, je ne vous donne pas grand'chose.»--«Que je vous remercie! Il faut, pour achever votre générosité, que vous vous portiez bien. Faites-vous le bien que vous me faites. Tâchez de me lire; vous aurez mon dernier mot, comme ma dernière parole est à vous. À votre heure, à l'Abbaye... Aimez-moi un peu pour tout ce que je vous aime.»

Et madame de Chateaubriand? Elle vivait toujours. On peut dire que celle-là «en avait supporté». Il avait commencé par l'abandonner pendant douze ans (de 1792 à 1804), et on ne sait ce qu'elle était devenue pendant ce temps-là (sinon qu'elle fut emprisonnée à Rennes avec Lucile, à cause de l'émigration de son mari, jusqu'au 9 thermidor, et qu'elle vécut en Bretagne). Quand il l'a reprise, il reste le moins possible auprès d'elle. Il va sans elle en Grèce et en Palestine; il est, sans elle, ambassadeur à Berlin, puis à Londres; il voyage continuellement sans elle. Il semble qu'il n'ait pas voulu lui donner d'enfant: «Je n'ai jamais désiré me survivre.» Et encore: «Madame de Chateaubriand n'a point trouvé dans les joies naturelles le contrepoids de ses chagrins. Privée d'enfants qu'elle aurait eus peut-être dans une autre union...» Et enfin: «Après le malheur de naître, je n'en connais pas de plus grand que de donner le jour à un homme.» Pendant un de ses voyages, aux Pâquis, près Genève, le 15 septembre 1831, il a cette effusion de bile:

Oh! argent que j'ai tant méprisé et que je ne puis aimer quoi que je fasse, je suis forcé d'avouer pourtant ton mérite; source de la liberté, tu arranges mille choses dans notre existence, où tout est difficile sans toi. Excepté la gloire, que ne peux-tu pas procurer?... Quand on n'a point d'argent, on est dans la dépendance de toutes choses et de tout le monde. Deux créatures qui ne se conviennent pas pourraient aller chacune de son côté; eh bien! faute de quelques pistoles, il faut qu'elles restent là en face l'une de l'autre à se bouder, à se maugréer, à s'aigrir l'humeur, à s'avaler la langue d'ennui, à se manger l'âme et le blanc des yeux, à se faire, en enrageant, le sacrifice mutuel de leurs goûts, de leurs penchants, de leurs façons naturelles de vivre: la misère les serre l'une contre l'autre, et, dans ces liens de gueux, au lieu de s'embrasser elles se mordent, mais non pas comme Flora mordait Pompée. Sans argent, nul moyen de fuite; on ne peut aller chercher un autre soleil, et, avec une âme fière, on porte incessamment des chaînes. Heureux juifs, marchands de crucifix, qui gouvernez aujourd'hui la chrétienté, qui décidez de la paix ou de la guerre, qui mangez du cochon après avoir vendu de vieux chapeaux, qui êtes les favoris des rois et des belles, tout laids et tout sales que vous êtes, ah! si vous vouliez changer de peau avec moi!...

Est-ce clair? Et il a voulu que l'on sût cela après sa mort! Il est vrai qu'il ne pensait peut-être pas toujours ainsi. Une fois que sa femme était malade, il la soigna si bien, qu'elle écrivait à madame Joubert: «Mon mari est un ange; j'ai peur de le voir s'envoler vers le ciel; il est trop parfait pour cette mauvaise terre.» Mais, d'autre part, elle était bonapartiste. Puis, Chateaubriand nous dit qu'elle n'avait pas lu une ligne de ses livres. Et sans doute c'est une façon de parler: mais cela indique, pour le moins, une certaine indifférence à l'œuvre de son mari, sinon à sa gloire. Elle l'aimait toutefois, cela ne paraît pas douteux; elle lui était dévouée; elle l'aida à conserver, parmi ses gaietés et ses irrégularités secrètes, un _decorum_ extérieur; elle sut lui ménager un abri honorable et mélancoliquement pittoresque, à l'ombre de cette Infirmerie Marie-Thérèse qu'elle avait fondée pour y retirer de vieux prêtres et de pauvres vieilles femmes. Et elle supporta avec résignation madame Récamier et les stations quotidiennes à l'Abbaye-au-Bois. Mais j'imagine qu'elle devait le lui faire payer doucement dans le détail; car elle avait plus d'esprit que son mari. Même, si j'en crois sa façon d'écrire, à elle, je pense qu'elle avait plus d'admiration que de goût pour sa façon d'écrire, à lui. Les dernières années, elle eut sa revanche. Sainte-Beuve écrit en 1847: «Chateaubriand ne peut plus sortir de sa chambre. Madame Récamier l'y va voir tous les jours, mais elle ne le voit que sous le feu des regards de madame de Chateaubriand, qui se venge enfin de cinquante années de délaissement. Elle a le dernier mot sur le sublime volage, et sur tant de beautés qui l'ont tour à tour ravi. Cette femme est spirituelle, dévote et ironique; moyennant toutes ses vertus, elle se passe tous ses défauts.»

Madame de Chateaubriand mourut le 9 février 1847. Il restait seul avec sa vieille amie, infirmes tous deux. À la fin, il ne pouvait plus parler ni entendre, et elle ne pouvait plus voir. Et ils étaient là, l'un en face de l'autre, elle qui avait été la plus grande beauté, lui qui avait été le plus beau génie, tous deux se souvenant, tous deux se sentant déjà à demi morts. Cela faisait certes un émouvant tableau; et lui, le savait, et que la postérité le verrait s'éteignant ainsi, dans des conditions sublimes de tristesse.

Le ciel lui fit la grâce de mourir avant madame Récamier (4 juillet 1848). Elle était venue s'installer chez madame Mohl pour être à portée de son ami mourant. «Chaque fois, dit madame Le Normant, que madame Récamier, suffoquée de douleur, quittait la chambre, il la suivait des yeux sans la rappeler, mais avec une angoisse où se peignait l'effroi de ne plus la revoir.» Le 10 juillet 1848, J.-J. Ampère écrivait à Bacante: «Vous pouvez juger dans quel état se trouvait madame Récamier, brisée corps et âme: depuis quelque temps, rien n'était plus douloureux que les soins rendus par elle avec un inaltérable dévouement à son illustre ami. Il ne parlait presque pas et il voyait à peine si on était près de lui; elle en était doublement séparée. Cet état d'anxiété perpétuelle et pareille à celle qu'on éprouve loin de ce qu'on aime, elle le ressentait à ses côtés. Elle était là quand il a cessé de vivre. _Elle ne l'a pas vu mourir._»

Le 2 juillet, il avait reçu le viatique. Le 3 juillet, il avait dicté ces lignes à son neveu: «Je déclare devant Dieu rétracter tout ce qu'il peut y avoir dans mes écrits de contraire à la foi, aux mœurs, et généralement aux principes conservateurs du bien.» Les années précédentes, il observait autant qu'il pouvait les lois de l'Église sur l'abstinence et le jeûne. En 1842 et 1843 tout au moins, il avait un confesseur: l'abbé Seguin, prêtre de Saint-Sulpice.

Sismondi, qui rencontra Chateaubriand chez madame de Duras en 1813, rapporte dans son journal: «... Il observait la décadence universelle des religions tant en Europe qu'en Asie, et il comparait ces symptômes de dissolution à ceux du polythéisme au temps de Julien... Il en concluait la chute absolue des nations de l'Europe avec celle des religions qu'elles professent. J'ai été étonné de lui trouver l'esprit si libre.»--«25 mars 1813. Chateaubriand a parlé de religion chez madame de Duras; il la ramène sans cesse, et ce qu'il y a d'assez étrange, c'est le point de vue sous lequel il la considère: il en croit une nécessaire au soutien de l'État... Il croit nécessaire aux autres et à lui-même de croire; il s'en fait une loi, et il n'obéit pas.» (Il était donc revenu, peu s'en faut, à l'esprit de l'_Essai sur les révolutions_.) Une trentaine d'années plus tard, vers 1840, un peu avant l'abbé Seguin, chez madame Récamier, Chateaubriand, d'après Sainte-Beuve, dit ceci: «Je crois en Dieu aussi fermement qu'en ma propre existence; je crois au christianisme, comme grande vérité toujours, comme religion divine tant que je puis. J'y crois vingt-quatre heures; puis le diable vient qui me replonge dans un grand doute que je suis tout occupé à débrouiller.»

Néanmoins, il semble bien que, dans ses dernières années, sa foi devint plus continue et plus paisible. Dans une lettre du 10 octobre 1848 adressée à madame de Marigny, Louis de Chateaubriand, neveu du grand écrivain, dit que son oncle avait été «fidèle toute sa vie (?) à la confession annuelle et presque toujours à la communion pascale» et qu'il avait même, «dans ses dernières années, communié assez fréquemment aux époques de certaines fêtes». Et Chateaubriand, vieux, nous dit lui-même: «Ma conviction religieuse, en grandissant, a dévoré mes autres convictions; il n'est ici-bas chrétien plus croyant et homme plus incrédule que moi.»

Oui, telle devait être sa foi, fondée sur son nihilisme même. Mais assurément, il mourut dans la foi. La foi est, au fond, acte de volonté. Et, outre la volonté de croire, il avait celle de bien composer sa vie. Il l'a si bien composée, que nous en connaissons seulement l'image qu'il a voulu nous en donner: mais il est vrai aussi que, d'avoir passé sa vie à en composer l'image, cela même est ce qui nous fait le mieux connaître cet être d'orgueil, de tristesse et de désir sans fin.

Après sa vie, il compose son attitude d'«outre-tombe». Au cours de plusieurs années, il négocie avec le maire de Saint-Malo et le ministère la cession d'un rocher pour y placer son tombeau: une simple dalle, avec une croix, sans un nom, parmi les flots. Cette affectation de n'y pas mettre son nom est admirable! Ah! le pauvre être préoccupé d'étonner, même quand il ne le saura plus. Il est si facile pourtant d'être détaché de soi après la mort! Lui non. Il a même le squelette vaniteux. Cela couronne cette vie splendide et vaine, vaine au jugement du chrétien qu'il croyait être, si ce «restaurateur du christianisme» ne nous a légué que des nuances nouvelles de mélancolie et de volupté, en somme, de quoi être un peu plus païens.

Louis Veuillot écrit rudement (_Çà et là_, II):

Chateaubriand a tenu et mérité une grande place, mais ce n'est pas mon homme. Ce n'est ni le chrétien, ni le gentilhomme, ni l'écrivain tels que je les aime; c'est presque l'homme de lettres tel que je le hais. L'homme de pose, l'homme de phrase, toujours affairé de sa pose et de sa phrase, qui pose pour phraser, qui phrase pour poser, qu'on ne voit jamais sans pose, qui ne parle jamais sans phrase... Il est de ceux qui ne savent écarter aucune pensée capable de revêtir une belle couleur et de rendre un beau son.

_Atala_ est ridicule, _René_ odieux; le _Génie du christianisme_ manque de foi; les écrits politiques manquent de sincérité; les _Mémoires_ sont écrits pour faire admirer le personnage; mais ce _moi_, toujours vain et parfois haïssable, jette une ombre fâcheuse sur la beauté littéraire, souvent éclatante...

J'ai vu à Saint-Malo le tombeau de Chateaubriand sur un rocher qui apparaît de loin. L'emphase de ce tombeau peint l'homme et ses écrits et leur commune destinée. Chateaubriand a exploité sa mort comme un talent, il a pris dans son tombeau une dernière pose, il a fait de ce tombeau une dernière phrase; une phrase qui se pût entendre au milieu de la mer; une pose qui se pût voir encore dans la brume et dans la postérité. Mais ce calcul sera trompé. N'ayant toute sa vie songé qu'à lui-même et rien fait que pour lui-même, Chateaubriand a péri tout entier. Sa gloire, placée en viager, est venue s'éteindre dans cette mer, dont il a voulu suborner le murmure pour le transformer en applaudissement éternel.

Un catholique comme Veuillot pouvait parler ainsi. Mais nous hésitons beaucoup à nous approprier de si dures conclusions.

Une chose qu'il ne faut pas oublier, c'est sa candeur, ce «fonds d'enfance et d'innocence» que signale Joubert dans l'admirable lettre à Molé. «Il ne parle point, il ne s'écoute guère, il ne s'interroge jamais.» C'est, par suite, l'incapacité de se sentir et de se concevoir ridicule. Cela est (avec leur génie, bien entendu) une très grande force chez beaucoup d'hommes de génie.

Il y a de la candeur dans son excessive et constante préoccupation de la gloire et de l'immortalité. Car quelle chose incertaine et courte, même en mettant tout au mieux, doit être la gloire pour un écrivain d'aujourd'hui, même très grand! Il y a de la candeur dans son goût pour l'emphase. Même sa correspondance étonne souvent par le manque de simplicité. Presque jamais elle n'est familière, pas même avec madame Récamier vieillie. Il y a de la candeur dans son respect superstitieux pour certaines formes particulièrement solennelles de la littérature, dans le sentiment qui lui fait écrire deux épopées en prose, et finalement une tragédie sacrée.

Car, après l'_Itinéraire_, en pleine maturité de son talent, ce rénovateur de notre prose s'avise de composer une tragédie en vers: _Moïse_, par où il renoue, non pas précisément avec Racine, mais bien avec Coras et Duché. Et ce ne fut point un caprice ou un divertissement d'un jour. Il y apporte une extrême conviction et une extrême ténacité. Il écrit pour la préface de l'édition de 1836: «Cette tragédie en cinq actes, avec des chœurs, m'a coûté un long travail; je n'ai cessé de la revoir et de la corriger depuis une vingtaine d'années.» Il dit encore que Talma lui avait donné d'excellents conseils. _Moïse_, lu au comité du Théâtre-Français, en 1821, fut reçu à l'unanimité. Heureusement pour lui, ses amis s'alarmèrent. «Les uns avaient la bonté de me croire un trop grand personnage pour m'exposer aux sifflets; les autres pensaient que j'allais gâter ma vie politique, et interrompre en même temps la carrière de tous les hommes qui marchaient avec moi.» Comment? je ne le vois pas bien; mais enfin il retira sa pièce.

Il fit bien. (Cependant _Moïse_ fut joué cinq fois en 1834 au théâtre de Versailles, dans des conditions assez misérables, à ce qu'il semble. L'auteur n'assistait pas à la représentation.--Voir _Chateaubriand poète_, par M. Charles Comte.) Mais pourquoi un _Moïse_? Toujours la tyrannie du rôle. L'auteur du _Génie du christianisme_, s'il écrivait une tragédie, ne pouvait écrire qu'une tragédie sacrée. «Le sujet, dit-il, est la première idolâtrie des Hébreux; idolâtrie qui compromettait les destinées de ce peuple et du monde.» Pendant que Moïse s'entretient avec Dieu sur le Sinaï, son neveu Nadab s'est épris d'une captive amalécite, Arzane. Le bruit ayant couru que Moïse est mort, Nadab se déclare à la belle captive, lui propose de l'épouser et de la couronner reine d'Amalec: Arzane, qui hait Israël, exige qu'en outre il adore Baal, Moloch et Phogor. Mais _Moïse_ redescend de la montagne avec les tables de la loi. Nadab résiste à ses anathèmes; il résiste aux larmes de son père Aaron; il suit la séductrice, il s'apprête à sacrifier à Baal... Sur quoi _Moïse_ fait lapider Arzane par les lévites et le peuple, pendant que Nadab est frappé de la foudre.

Dans les deux ou trois dernières années de sa vie, le vieux Bossuet, ne pouvant plus rien faire, faisait des vers, parce que cela lui paraissait plus facile qu'autre chose. Il en faisait chaque jour par centaines. Il mettait en vers le _Cantique des cantiques_, parce que la méditation du _Cantique des cantiques_, c'est la volupté permise aux saints. Il mettait en vers l'histoire des _Trois amantes_, qui sont la pécheresse de saint Luc, Marie, sœur de Lazare, et Marie-Madeleine. Il mettait leur histoire en vers, parce qu'une pécheresse, c'est une femme. Et ces vers ne sont pas précisément mauvais; mais ils sont d'une facilité effroyable. Il est étrange que de la même main soient partis une prose de tant de muscles et des vers de tant de lymphe.

(Je crois que les meilleurs vers de Bossuet sont ces deux-ci, adressés à la pécheresse à propos de Jésus:

Jamais une plus belle proie Ne fut prise dans tes cheveux.)

Les vers de Chateaubriand ne sont pas mauvais non plus. Seulement, autant sa prose est colorée et hardie, autant ses vers sont timides et pâles. Et quand il veut y mettre de la couleur, je crois que c'est pire:

Pour appui du dattier empruntant un rameau, Le jour j'aurais guidé ton paisible chameau.