Chapter 18
Quand je rentrai en 1822, au lieu d'être reçu par un ami tremblant de froid, qui m'ouvre la porte de notre grenier en me tutoyant... qui se couche sur son grabat auprès du mien, en se recouvrant de son mince habit et ayant pour lampe le clair de lune,--je passe à la lueur des flambeaux entre deux files de laquais qui vont aboutir à cinq ou six respectueux secrétaires. J'arrive, tout criblé sur ma route des mots: _Monseigneur, mylord, Votre Excellence, monsieur l'ambassadeur_, à un salon tapissé d'or et de soie.--Je vous en supplie, messieurs, laissez-moi! Trêve de ces _mylords_! Que voulez-vous que je fasse de vous? Allez rire à la chancellerie comme si je n'étais pas là. Prétendez-vous me faire prendre au sérieux cette mascarade? Pensez-vous que je sois assez bête pour me croire changé de nature parce que j'ai changé d'habit?
Non; mais qu'il éprouve le besoin de le dire, c'est cela qui est fâcheux. (C'est tout à fait Jean-Jacques à Montmorency: «J'interpelle, dit Jean-Jacques, tous ceux qui m'ont vu durant cette époque, s'ils se sont jamais aperçus que cet état m'ait un instant ébloui,... s'ils m'ont vu moins uni dans mon maintien, moins simple dans mes manières», etc...) Chateaubriand continue intrépidement:
Le marquis de Londonderry va venir, dites-vous; le duc de Wellington m'a demandé; M. Canning me cherche; lady Jersey m'attend à dîner avec M. Brougham; lady Gwydir m'espère, à dix heures, dans sa loge à l'Opéra; lady Mansfield à minuit, à Almack's. Miséricorde! où me fourrer? Qui m'arrachera à ces persécutions?...
Et ce ton se poursuit durant plusieurs pages, et c'est tout à fait affligeant. Car, est-ce que je me trompe? Est-ce qu'il n'y a pas, au fond de cela, une véritable niaiserie? (Disons: une surprenante candeur.) Jamais bourgeois n'a été à ce point ébloui d'être ambassadeur ou ministre. Et pourtant ce n'était pas une si grande affaire, même en ce temps-là. Beaucoup le sont ou l'ont été, et nous voyons tous les jours qu'on peut l'être sans génie. Mais Chateaubriand est au moins aussi fier de l'avoir été que d'avoir écrit _Atala_. Une de ses plus grandes joies est d'être appelé _Votre Excellence_.
Pareillement, une de ses plaies, c'est que, étant grand poète, on ne consent pas qu'il puisse être en même temps grand politique ou grand diplomate. Les nombreux passages où il se révolte contre cette prévention ne sont pas sans quelque inconsciente bouffonnerie. Notez que, pour ma part, j'admets sans hésiter que Chateaubriand fut aussi intelligent, même des choses de la diplomatie, qu'un Talleyrand, un Metternich ou un Canning; qu'il fut même capable de vues plus profondes et plus étendues, et qu'il écrivit de plus belles dépêches. Ce qui a pu lui manquer pour être un grand diplomate ou un grand politique autrement que par ses vues, ce sont peut-être, ce sont sûrement des qualités dont lui-même faisait peu de cas: la souplesse, l'art de feindre et de tromper, de se servir des vices des autres, l'art d'attendre, la faculté de s'attacher très longtemps à un même dessein et de ne se laisser rebuter ni par les insuccès ni par les avanies. C'est par là (et par les occasions), non par l'intelligence, qu'un Talleyrand a pu l'emporter, comme diplomate, sur l'auteur d'_Atala_. Chateaubriand devrait donc s'en consoler: mais il ne s'en console pas, parce qu'il voudrait avoir été tout et qu'il désire toutes les formes de la gloire.
Cette vanité monstrueuse semble bien marquer, chez un homme qui a tant rêvé, un manque étrange de vie intérieure, de réflexion sur soi. C'est que la rêverie n'est point la réflexion ni la méditation. Chateaubriand est un grand inventeur de sensations et d'images; mais aussi il est en proie aux images et aux sensations. Il est à remarquer que ceux qui ont trouvé beaucoup d'images s'en savent meilleur gré, cèdent plus facilement à la vanité, que ceux qui ont trouvé beaucoup de pensées. Ceux-ci (les hommes du type de Descartes, si vous voulez) ou sont assez aisément modestes, ou bien ont l'orgueil farouchement silencieux. Ceux-là, au contraire, ne concevant la gloire que présente, tangible, concrète, sont séduits par elle comme par une image plus belle que les autres, et à laquelle ils s'attachent violemment. C'est un grand écueil pour la modestie et pour le bon sens que d'être celui qui a le don de faire plus de métaphores que ses contemporains.
C'est égal, il est vraiment désobligeant de voir un homme d'un si grand génie si constamment préoccupé de ce qu'il paraît aux yeux des autres hommes, si entêté d'être toujours le plus beau, le plus original, le plus fort, le plus élu par le destin. Certes, on l'aime quand même: mais, sans cette vanité qui ne se repose jamais, on l'aimerait mieux; les _Mémoires_ feraient encore plus de plaisir; on n'aurait point contre lui de mauvaises humeurs; il serait plus grand, à quoi il aurait dû songer quand sa vanité le démangeait. De si nombreuses marques de faiblesse d'esprit nous font pour lui un vrai chagrin. Nous plaignons ce grand homme d'être, à certains égards, plus naïf et plus dupe que nous, de nous donner avantage sur lui, de nous prodiguer les occasions de le considérer avec un sourire. C'est un scandale dont nous rougissons nous-mêmes. Et alors nous nous demandons si cette vanité incoercible, qui lui fait à chaque minute emplir l'univers de son moi, n'est pas quelque chose de proprement morbide chez ce fils et frère de neurasthéniques. (Des médecins ont cru démontrer récemment l'hystérie et la demi-folie de Chateaubriand. Quand les médecins s'y mettent...) Et enfin parmi tout cela, nous sentons en lui une sorte d'innocence, et nous osons prendre en pitié ce grand homme de n'avoir pas su ménager sa gloire au lieu de la dévorer ainsi; nous nous souvenons que la vanité contient une souffrance; et nous ne voulons plus nous rappeler que la magie de sa phrase.
Si je me suis étendu sur ce cas de Chateaubriand, c'est que je crois bien qu'il reste unique. Car sans doute il a légué aux romantiques son immodestie, mais non point une immodestie égale. La principale vanité de Lamartine consiste à dire, comme Mascarille, que tout ce qu'il fait lui vient naturellement, qu'il improvise tout et que les vers ne sont pour lui qu'un divertissement. Je ne pense pas que Victor Hugo, dans son fond, ait été plus modeste que Chateaubriand: mais, en somme, il a plus de politesse. Il ne manque jamais d'employer les anciennes formules de modestie des hommes bien élevés (ce que Chateaubriand fait d'ailleurs aussi _quelquefois_). Dans ses préfaces, Hugo paraît plutôt orgueilleux que vaniteux; il ne dit pas: «je», mais «on», «nous», «l'auteur», «le poète». Il est surtout solennel et sibyllin. Sa principale vanité, c'est de se donner l'air d'un profond penseur; c'est de dire, par exemple, dans la préface de la _Légende des siècles_: «... L'auteur, du reste, pour compléter ce qu'il a dit plus haut, ne voit aucune difficulté à faire entrevoir, dès à présent, qu'il a esquissé dans la solitude une sorte de poème d'une certaine étendue où se réverbère le problème unique, l'Être, sous sa triple face: l'Humanité, le Mal, l'Infini; le progressif, le relatif, l'absolu; en ce qu'on pourrait appeler trois chants: la _Légende des siècles_, la _Fin de Satan_, _Dieu_.» Voyez aussi les préfaces lourdement insensées de presque tous ses drames. Et nous savons bien que lui aussi est plein et débordant de lui-même: mais il se tient encore assez convenablement. Dans l'expression de son orgueil ou de sa vanité, Hugo reste plus «vieille France» que Chateaubriand.
La vanité de Chateaubriand a souvent pour complice son imagination de Celte... Je n'irai pas si loin que le Celte Charles Le Goffic, qui (dans la deuxième série de l'_Âme bretonne_), comparant le mirage armoricain au mirage méridional, dit que, du moins, les Méridionaux «mesurent le mirage»; ce que les Celtes ne font pas, «parce que la pluie et la brume n'offrent point les mêmes facilités de vérification que le soleil et ne sauraient servir comme lui à contrôler l'illusion qu'elles ont créée». Il assure que les Celtes croient aisément à leurs inventions, que «l'auto-suggestion est fréquente chez eux». Mais ici il faut distinguer. Chateaubriand sait très bien s'il a vu, ou non, Washington et s'il a bu, ou non, de l'eau du Mississipi (il n'y a même que lui qui le sache). Là, je ne crois pas du tout à l'auto-suggestion. Mais, sur le détail des événements, oui, il peut lui arriver de s'abuser lui-même. Ayant oublié le vrai à force d'y rêver, et parce que ce qu'il raconte est souvent très loin dans le temps, il nous donne, à la place, ce qui lui paraît le plus beau ou le plus avantageux. Il ne travestit pas la vérité avec préméditation: mais, comme il ne la sait plus très bien, il la reconstitue, il comble les lacunes de sa mémoire par le travail de son imagination, toujours subordonné au désir de paraître tel qu'il voudrait avoir été. C'est là, chez lui, je crois, la part du mirage celtique. La vérité lui est moins chère que la beauté. Très souvent, il compose ses _Mémoires_ comme un poème.
Avec tout cela, les _Mémoires d'outre-tombe_ sont un des monuments les plus éclatants et les plus vastes de notre littérature. C'est fait d'autobiographie, de souvenirs personnels, de confessions, d'anecdotes, de portraits, de lettres, de morceaux d'histoire, de descriptions, d'impressions de voyage, de rêveries. La composition en est large et libre, mais cependant attentive et savante. Il a eu tout le loisir de la surveiller. Il commence ses _Mémoires_, dit-il, en octobre 1811, au lendemain de la publication de l'_Itinéraire_, à quarante-trois ans. De 1811 à 1814, il écrit les premiers livres, son enfance, sa jeunesse, jusqu'au départ pour l'Amérique. Il est interrompu par son rôle politique sous la Restauration. Mais, en 1821 et 1822, à Berlin et à Londres, il raconte les commencements de la Révolution, le voyage en Amérique, l'armée des princes, l'exil à Londres, la rentrée en France. Il reprend la plume en 1828, écrit son ambassade de Rome, la fin du règne de Charles X, la Révolution de Juillet, le voyage à Prague et à Venise. Et enfin, de 1836 à 1839, revenant en arrière, il dit ce qu'il a fait et ce qu'il a vu de 1800 à 1828, c'est-à-dire presque toute sa carrière littéraire et presque toute sa carrière politique.
Ces dates de la composition des _Mémoires_ ont leur intérêt et expliquent diverses choses. Il est jeune encore (quarante-trois ans) quand il raconte son enfance et sa jeunesse. Il a passé la soixantaine lorsqu'il nous raconte ses derniers voyages avec un charme si puissant de mélancolie. Et il est tout à fait vieux (de soixante-huit à soixante et onze ans) lorsqu'il nous raconte sa vie politique et l'histoire de l'Empereur, qu'il voit déjà avec un notable recul. Il ne faut pas oublier que chaque époque de sa vie (sauf la dernière) est remémorée et, si l'on peut dire, _ressentie_ par lui vingt, trente, quarante ans après, et par conséquent enrichie et transformée. Cela nous promet peu d'exactitude, je ne dis pas quant aux souvenirs des faits (car il a des notes abondantes), mais quant au souvenir des sentiments éprouvés jadis. En revanche, c'est une condition excellente pour la poésie. Il l'a lui-même merveilleusement expliqué dans sa _Préface testamentaire_:
Les _Mémoires_, divisés en livres et en parties, sont écrits à différentes dates et en différents lieux: ces sections amènent naturellement des espèces de prologues qui rappellent les accidents survenus depuis les dernières dates et peignent les lieux où je reprends le fil de ma narration. Les événements variés et les formes changeantes de ma vie entrent ainsi les uns dans les autres: il arrive que, dans les instants de mes prospérités, j'ai à parler du temps de mes misères, et que, dans mes jours de tribulation, je retrace mes jours de bonheur. Les divers sentiments de mes âges divers, ma jeunesse pénétrant dans ma vieillesse, la gravité de mes années d'expérience attristant mes années légères, les rayons de mon soleil, depuis son aurore jusqu'à son couchant, se croisant et se confondant comme des reflets épars de mon existence, donnent une sorte d'unité indéfinissable à mon travail: mon berceau a de ma tombe, ma tombe a de mon berceau; mes souffrances deviennent du plaisir, mes plaisirs des douleurs, et l'on ne sait si ces _Mémoires_ sont l'ouvrage d'une tête brune ou chenue.
Quatre grandes divisions: Première partie: Années de jeunesse; le soldat et le voyageur (1768-1800).--Deuxième partie: Carrière littéraire (1800-1814).--Troisième partie: Carrière politique (1814-1830).--Quatrième partie: Les dernières années.--Et tout cela forme douze volumes dans l'édition originale et six volumes de cinq à six cents pages dans l'édition Edmond Biré.
De ces quatre parties, il est difficile de dire quelle est la plus belle. Il ne me semble pas qu'au cours de ces trois mille pages il y ait des défaillances sérieuses ni même des moments de sommeil. L'intérêt se maintient parce que, au fond, l'intérêt qu'il prend aux choses, c'est toujours l'intérêt qu'il prend à lui-même. Le style, presque tout en sensations et en images, ne faiblit point. Cette façon d'écrire, qui est comme une gageure, se soutient jusqu'au bout, ou même, en avançant, paraît plus surprenante. Peut-être y a-t-il, dans la partie qui a été la dernière écrite et qui est celle du milieu, plus d'audace et plus de raccourci dans l'expression et, si vous le voulez, plus de mauvais goût, mais un mauvais goût plus éclatant. Il n'a achevé ses _Mémoires_, je vous l'ai dit, qu'à soixante-treize ans (et n'a cessé d'ailleurs de les retoucher jusqu'à sa mort). Mais il a su prendre, ou contre les atteintes de la vieillesse, ou pour que ces atteintes ne paraissent pas, une bien ingénieuse précaution. Il a écrit la quatrième partie, l'histoire de ses dernières années, avant d'écrire celle de sa carrière littéraire et politique... Pourquoi? Il pensait que, de cette manière, il y avait plus de chances que les derniers livres des _Mémoires_, écrits avant la vieillesse et, à la différence des autres, sur des faits encore récents, laissassent le lecteur sur une impression de force et de vie. Si, plus tard, l'âge le trahissait dans la narration de la période médiane de son existence, cela se sentirait moins dans le courant de l'immense récit; et, si la mort le venait prendre au milieu de sa tâche, l'œuvre du moins aurait le beau _finale_ et les conclusions qu'il voulait. Et, puisqu'il est mort à quatre-vingts ans, il n'avait pas besoin de faire ces calculs: mais je suis persuadé qu'il les a faits, et que les _Mémoires_ y ont gagné.
Maintenant, encore que les _Mémoires_ soient presque partout délicieux ou magnifiques, les premiers livres ont gardé, je crois, un charme particulier. Ce coin de Bretagne, ces vieilles gens, ces vieilles mœurs, ce château de Combourg, cette enfance rêveuse et passionnée, il n'y a rien au-dessus de cela. Ces souvenirs lointains, c'est en même temps ce que l'auteur a peut-être le plus profondément senti et sans doute le plus «romancé». Ce Chateaubriand adolescent, le voilà, le vrai «René», bien supérieur à celui de la Nouvelle. Il n'y a de comparable à cela que les premiers livres des _Confessions_ de Jean-Jacques. Jean-Jacques parle déjà comme René: «J'étais inquiet, distrait, rêveur; je pleurais, je soupirais, je désirais un bonheur dont je n'avais pas l'idée, et dont je sentais pourtant la privation.» C'est le même mal charmant. Seulement la grâce des choses est plus familière autour du jeune Jean-Jacques qu'autour du jeune René; et, d'autre part, l'enfant souillé de l'horloger de Genève fait plus de pitié, serre plus le cœur que le petit gentilhomme de Combourg. Mais les tableaux de l'adolescence de celui-ci sont d'une poésie somptueuse et sont un délice pour l'imagination. Et il faut lire tour à tour les récits de Jean-Jacques et les récits de René, selon qu'on veut être douloureusement triste, ou triste avec volupté.
Puis, c'est le tableau des commencements de la Révolution. Cela est d'une couleur intense, quoiqu'il écrive ces pages après 1830, alors qu'autour de lui on commençait à pallier les crimes de la Révolution et à transfigurer les criminels. Chateaubriand se souvient avec intégrité. Il voit la plupart des révolutionnaires comme les verront Taine et Renan, c'est-à-dire stupides autant que scélérats. C'est le voyage en Amérique, un nouvel et définitif arrangement de ce voyage où, ne voulant perdre aucune de ses descriptions, pas même celles des choses qu'il ne peut avoir vues, il a soin de rester un peu vague sur les dates, sur les distances et sur les procédés de locomotion. C'est l'armée des princes, et c'est le séjour à Londres, où je ne dis point qu'il exagère ses souffrances, mais où l'on sent bien qu'il ne les atténue pas. C'est le _Génie du christianisme_ et la gloire... et c'est Napoléon.
Napoléon est l'homme qui l'a le plus hanté; c'est le seul en qui il reconnaisse un égal. J'ai déjà parlé de l'émulation que la fortune de Napoléon avait suscitée chez les plus forts de ses contemporains. Ce sentiment d'émulation, Chateaubriand en Angleterre, inconnu et pauvre, sans autre bien que la conscience de son génie, ce sentiment d'envie et de rivalité personnelle, Chateaubriand l'éprouve déjà. Écoutez ces aveux:
Je comptais mes abattements et mes obscurités à Londres sur les élévations et l'éclat de Napoléon; le bruit de ses pas se mêlait au silence des miens dans mes promenades solitaires; son nom me poursuivait jusque dans les réduits où se rencontraient les tristes indigences de mes compagnons d'infortunes et les joyeuses détresses de Peltier. Napoléon était de mon âge: partis tous les deux du sein de l'armée, il avait gagné cent batailles que je languissais encore dans l'ombre de ces émigrations qui furent le piédestal de sa fortune. _Resté si loin derrière lui, le pouvais-je jamais rejoindre?_ Et, néanmoins, quand il dictait des lois aux monarques, quand il les écrasait de ses armées et faisait jaillir leur sang sous ses pieds, quand, le drapeau à la main, il traversait les ponts d'Arcole et de Lodi, quand il triomphait aux Pyramides, aurais-je donné pour toutes ces victoires une seule de ces heures oubliées qui s'écoulaient en Angleterre, dans une petite ville inconnue?
Il est bien clair qu'il l'aurait donnée. Mais écoutez encore:
Je quittai l'Angleterre quelques mois après que Napoléon eut quitté l'Égypte; nous revînmes en France presque en même temps, lui de Memphis, moi de Londres; il avait saisi des villes et des royaumes, ses mains étaient pleines de puissantes réalités: je n'avais encore que des chimères.
L'histoire des sentiments de Chateaubriand pour Napoléon est intéressante. Nous en avons déjà vu quelque chose. Il commence par être, avec presque toute la France, ardent pour le premier Consul. Il accepte, nous l'avons vu, d'être secrétaire d'ambassade à Rome, puis ministre dans le Valais, mais donne sa démission à l'occasion du meurtre du duc d'Enghien, beaucoup par une très noble indignation, un peu parce qu'il ne tenait guère à rester petit agent diplomatique de l'homme dont il s'estimait l'égal (n'était-il pas, lui, par le _Génie du christianisme_, le vrai restaurateur de la religion?) Pendant l'Empire, deux fois il libère sa conscience: par l'article du _Mercure_, et par son discours de réception à l'Académie; manifestations généreuses, mais sans grand danger: madame de Chateaubriand est impérialiste, l'empereur le sait; le meilleur ami de Chateaubriand est Fontanes, qui sait le défendre à l'occasion; plusieurs de ses autres amis, Joubert, Clausel de Coussergues, Pasquier, Rémusat, Guéneau, sont fonctionnaires de l'empereur. Au surplus, Napoléon aime la prose de Chateaubriand et ne déteste point l'homme. Et Chateaubriand admire dans Napoléon le seul égal qu'il se reconnaisse ici-bas. Mais, vers les dernières années, l'empereur devient décidément insupportable. En même temps, son étoile pâlit. Après Moscou, après l'Espagne, après Leipsick, Chateaubriand entrevoit la possibilité d'une restauration où il croit qu'il serait tout et connaîtrait à son tour la puissance matérielle et les grandeurs de chair. Et c'est pourquoi il écrit _De Buonaparte et des Bourbons_, où il sait bien lui-même qu'il rabaisse l'empereur à l'excès et le défigure. C'est qu'il lui faut abattre son «rival», et c'est qu'il veut que la Restauration soit son œuvre. Mais après 1830, Napoléon est mort depuis dix ans. Sa légende s'est faite. Chateaubriand n'oserait plus parler de lui comme en 1814. «Le train du jour, écrit-il, est de magnifier les victoires de Bonaparte.» Il proteste pour sa part: «C'est que, dit-il, les patients ont disparu; on n'entend plus les imprécations, les cris de douleur et de détresse des victimes; on ne voit plus la France épuisée, labourant son sol avec des femmes... On oublie que tout le monde se lamentait des triomphes... On oublie que le peuple, la cour, les généraux, les ministres, les proches de Napoléon étaient las de son oppression et de ses conquêtes, las de cette partie toujours gagnée et jouée toujours, de cette existence remise en question chaque matin par l'impossibilité du repos.» Lui, Chateaubriand, s'en souvient sans doute: mais, depuis que l'autre n'est plus là, il sait qu'il est, lui, le seul grand homme vivant. Il est, aux yeux de la France, le patriarche des lettres. Il jouit de sa gloire désencombrée de Napoléon, et cela lui conseille, à l'égard de son rival mort, la magnanimité.
L'histoire de Napoléon par Chateaubriand est splendide. Et elle est quelquefois profonde. Sur les commencements de Bonaparte: «Il a pris croissance dans notre chair; il a brisé nos os. C'est une chose déplorable, mais il faut le reconnaître, si l'on ne veut ignorer les mystères de la nature humaine et le caractère des temps: une partie de la puissance de Napoléon vient d'avoir trempé dans la Terreur. La Révolution est à l'aise pour servir ceux qui ont passé à travers ses crimes: une origine innocente est un obstacle.»
Sans doute, il fait de Bonaparte un monstre en morale. Il croit aux cruautés qu'on lui prête, et par exemple à l'empoisonnement des pestiférés de Jaffa; il relève les folies et les crimes, mais en même temps il ne se lasse pas de glorifier, dans le monstre, un prodige de génie. Il a vu que la faculté dominante de Bonaparte était l'imagination et comment il subissait l'attrait du gigantesque, et le rêve de l'Orient et de l'aventure d'Alexandre. Il reconnaît en lui un frère de rêve qui a mal tourné:
... À peine a-t-il mis l'Italie sous ses pieds qu'il paraît en Égypte; épisode romanesque dont il agrandit sa vie réelle. Comme Charlemagne, il attache une épopée à son histoire. Dans la bibliothèque qu'il emporta se trouvaient: _Ossian_, _Werther_, la _Nouvelle Héloïse_ et le _Vieux Testament_: indication du chaos de la tête de Napoléon. Il mêlait les idées positives et les sentiments romanesques, les systèmes et les chimères, les études sérieuses et les emportements de l'imagination, la sagesse et la folie. De ces productions incohérentes du siècle, il tira l'Empire; songe immense, mais rapide comme la nuit désordonnée qui l'avait enfanté.
Et encore:
Durant la traversée, Bonaparte se plaisait à réunir les savants et provoquait leurs disputes; il se rangeait ordinairement à l'avis du plus absurde ou du plus audacieux; il s'enquérait si les planètes étaient habitées, quand elles seraient détruites par l'eau ou par le feu, comme s'il eût été chargé de l'inspection de l'armée céleste.