Chateaubriand

Chapter 17

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Chateaubriand, devenu personnage populaire, chef de la jeunesse, s'indigna des ordonnances: «Dans le cas où elles eussent triomphé, j'étais résolu à ne pas m'y soumettre, à écrire, à parler contre ces mesures inconstitutionnelles.» (Il n'avait pas toujours eu de ces délicatesses. À la Chambre de 1815, il avait, par exemple, demandé la suspension des juges pour une année, «afin de voir qui était royaliste en jugeant et qui ne l'était pas»). Pour la troisième fois la royauté ne sut pas, ne voulut pas se défendre. Chateaubriand se promène dans les rues pour se faire acclamer et porter sur les épaules des jeunes gens et des étudiants. À la Chambre des pairs, il exalte les insurgés; il qualifie le coup d'État des ordonnances de «conspiration de la bêtise et de l'hypocrisie» et y voit «une terreur de château organisée par des eunuques». Toutefois, il ne croit pas encore tout à fait à la République, et soit qu'il ait un bon mouvement, soit qu'il veuille (à quoi il tenait extrêmement) maintenir une apparence d'unité à sa vie politique, il refuse de se rallier au roi électif Louis-Philippe, et reste fidèle au petit duc de Bordeaux, en faveur de qui le roi et le dauphin ont abdiqué. Mais il n'en écrit pas moins des phrases comme celles-ci, qui sont assez pauvres, si je ne m'abuse: «... Je reviens à ma raison et je ne vois plus dans ces choses que l'accomplissement des destins de l'humanité. La cour, triomphante par les armes, eût détruit les libertés publiques; elle n'en aurait pas moins été écrasée un jour, mais elle eût retardé le _développement de la société_ pendant quelques années; tout ce qui avait compris la monarchie d'une manière large eût été persécuté par la Congrégation rétablie. En dernier résultat, les événements ont suivi _la pente de la civilisation_.»

Il continuera, sous Louis-Philippe, d'écrire de ces choses, d'affirmer et de saluer la transformation des sociétés, l'ère nouvelle, l'inéluctable progrès de la démocratie. Il fait très bien tout le nécessaire pour entretenir sa popularité. Il affiche la plus vive sympathie pour Armand Carrel, qui, dans la guerre d'Espagne (sa guerre à lui, Chateaubriand) avait combattu comme volontaire républicain contre l'armée française. Il étale la plus grande admiration pour Béranger. Il l'invite à dîner avec Carrel au Café de Paris, pour bien montrer qu'ils sont ses amis et qu'il a l'esprit libre. Béranger lui rend ses politesses par la chanson:

Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie?

Et Chateaubriand appelle cela une admirable chanson. Et il raconte lui-même: «Un vieux chevalier de Saint-Louis, qui m'est inconnu, m'écrivait du fond de sa tourelle: «Réjouissez-vous, monsieur, d'être loué par celui qui a souffleté votre roi et votre Dieu.» (L'indignation de ce vieux chevalier n'est peut-être pas si ridicule.) Il affecte d'être l'ami de Lamennais, après la révolte de Lamennais, bien entendu. Il écrit même au prince Louis-Napoléon: «Si Dieu, dans ses impénétrables conseils, avait rejeté la race de Saint-Louis, si les mœurs de notre patrie ne lui rendaient pas l'état républicain possible, il n'y a pas de nom qui aille mieux à la gloire de la France que le vôtre.» Ainsi s'exprime l'auteur de la brochure _De Bonaparte et des Bourbons_. Il est au mieux avec tous les plus notoires ennemis de ses rois.

Mais ces rois, oh! qu'il les aime une fois qu'ils sont dehors! Sans doute, tourné vers les libéraux, il dit durement: «C'est une monarchie tombée, il en tombera bien d'autres. Nous ne lui devions que notre fidélité: elle l'a.» (V'lan!) Mais, sur les personnes même de ses princes, maintenant qu'ils n'y sont plus, quels attendrissements! C'est que rien n'est plus avantageux que ce rôle de royaliste incrédule, mais ému. De cette façon il est applaudi et par les royalistes et par les libéraux. «Il a les fanfares des deux camps.» (Sainte-Beuve.) Il s'intéresse à cette romanesque et charmante petite Italienne, la duchesse de Berry. Il a la chance de faire à cause d'elle (pour la phrase: «Madame, votre fils est mon roi.») quelques jours de confortable prison. Il va voir de sa part Charles X au château de Prague, et la duchesse d'Angoulême dans son méchant garni de Carlsbad. Cela l'amuse, et cela lui fait honneur. Et ces visites à des ombres inspirent à l'écrivain des images extraordinaires de mélancolie pittoresque. (Ceci, sur la duchesse d'Angoulême inclinée sur sa broderie: «J'apercevais la princesse de profil, et je fus frappé d'une ressemblance sinistre: Madame a pris l'air de son père; quand je voyais sa tête baissée comme sous le glaive de la douleur, je croyais voir celle de Louis XVI attendant la chute du glaive.»)

Il vient un moment où il est peut-être plus content d'avoir écrit l'_Essai sur les Révolutions_ que le _Génie du christianisme_. En 1839, il dit de l'_Essai_: «Ce que l'on rêve aujourd'hui de l'avenir, ce que la génération nouvelle s'imagine avoir découvert d'une société à naître, fondée sur des principes tout différents de ceux de la vieille société, se trouve positivement annoncé dans l'_Essai_.» Il écrit vers le même temps: «En politique, la chaleur de mes opinions n'a jamais excédé la longueur de mon discours et de ma brochure.»

En somme, c'est l'âme de René, l'âme inquiète et visionnaire, violente et triste, tour à tour blessée ou séduite, exaltée ou désespérée, l'âme de désir et de dégoût, que Chateaubriand a promenée dans la politique. C'est toujours le chercheur d'images et d'émotions. Charles Maurras a écrit, il y a quatorze ans, sur Chateaubriand homme politique, quelques pages admirables de pénétration et de couleur... Après avoir montré à quel point et de quel voluptueux amour cet homme aimait les calamités, les désastres et les ruines pour en nourrir sa tristesse, Maurras nous dit: «À ses façons de _craindre_ la démagogie, le socialisme, la République européenne, on se rend compte qu'il les appelle de ses vœux. Prévoir certains fléaux, les prévoir en public, de ce ton sarcastique, amer et dégagé, équivaut à les préparer. Assurément, ce noble esprit, si supérieur à l'intelligence des Hugo, des Michelet et des autres romantiques, ne se figurait pas le nouveau régime sans quelque horreur. Mais il aimait l'horreur...» Et encore: «... Le passé, comme passé, et la mort, comme mort, furent ses uniques plaisirs. Loin de rien conserver, il fit au besoin des dégâts, afin de se donner de plus sûrs motifs de regrets. En toutes choses, il ne vit que leur force de l'émouvoir, c'est-à-dire lui-même. À la cour, dans les camps, dans les charges publiques comme dans ses livres, il est lui, et il n'est que lui, ermite de Combourg, solitaire de la Floride. Il se soumettait l'univers...» (_Trois idées politiques_.)

Et, pendant les dix-huit dernières années de sa vie, tout le monde l'admire. Les catholiques ne peuvent oublier le _Génie du christianisme_; les royalistes, même scandalisés de la liberté de sa pensée, disent: «Il a du moins le culte du malheur.» Et les libéraux, et les républicains trouvent aussi cela très beau, très touchant, «puisqu'au fond, songent-ils, il est des nôtres». Le mal de René n'empêche pas René d'être un merveilleux organisateur de sa gloire.

NEUVIÈME CONFÉRENCE

LES MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE

Certes les _Mémoires_, plus ou moins personnels et autobiographiques, plus ou moins mêlés de chronique contemporaine, abondent dans notre littérature. Mais s'il n'y avait pas eu auparavant les _Confessions_ de Rousseau, les _Mémoires d'outre-tombe_ seraient un monument unique.

Je sais bien les différences, et que les _Confessions_ sont vraiment des confessions et que les _Mémoires d'outre-tombe_ sont à la fois des confessions et des mémoires. Mais ces deux ouvrages singuliers nous présentent l'expression directe et l'histoire totale des deux plus puissantes et dévorantes sensibilités (peut-être) qui aient paru dans les lettres françaises.

Si Rousseau n'avait pas écrit les _Confessions_, que lirait-on de lui? Car on ne lit plus guère _Émile_ ni l'_Héloïse_. Si Chateaubriand n'avait pas écrit les _Mémoires_, que lirait-on de Chateaubriand? Car on lit bien peu le _Génie_ et les _Martyrs_. Rousseau et Chateaubriand ne nous seraient même pas connus à moitié, et ce serait dommage. Car ce qui est le plus intéressant en eux, ce ne sont pas leurs idées, ce ne sont point les vérités qu'ils ont cru trouver, ce n'est point ce qu'ils ont pensé du monde, mais ce qu'ils en ont senti: c'est leur sensibilité, c'est leur imagination, c'est leur personne même.

Et, au fond, c'était bien aussi leur avis. Et c'est pourquoi, après s'être exprimés quelque temps à travers des opinions ou des fictions, enfin ils n'ont pu y tenir et se sont exprimés directement, parce que rien au monde ne leur paraissait plus passionnant qu'eux-mêmes. Rousseau, pour être heureux, devait écrire les _Confessions_; Chateaubriand, pour être heureux, devait écrire les _Mémoires_. Et chacun d'eux a consacré à cette tâche délicieuse une très grande partie de son existence, Rousseau quinze ans, Chateaubriand près de quarante ans (avec des interruptions sans doute, mais qui ne les empêchaient point d'y penser toujours). Et c'est leur œuvre principale, leur grande œuvre, et qui nous rend bien pâle et presque indifférent le reste de leurs ouvrages. Et, sans doute, ces confessions et ces mémoires n'ont pas, si vous le voulez, la beauté d'une tragédie de Racine ou d'un sermon de Bossuet; ils constituent de monstrueux exemplaires de la littérature subjective; mais la description de soi-même, chez les malades et les excessifs qui ont du génie, est d'un intérêt qui emporte tout. Et d'ailleurs, pour nous, sinon pour eux, le Rousseau des _Confessions_, le Chateaubriand des _Mémoires_ sont des personnages aussi objectifs que ceux des poèmes, des drames ou des romans. Ou plutôt, quel personnage de roman ou de drame a la vie étendue, minutieuse et frémissante du héros des _Confessions_ ou du héros des _Mémoires d'outre-tombe_? Rousseau, c'est Saint-Preux total, et Chateaubriand, c'est René tout entier; et c'est donc beaucoup plus et beaucoup mieux que René ou Saint-Preux, ou même qu'Hamlet ou qu'Oreste.

Or, en 1811[3], Chateaubriand, ayant fini d'écrire les ouvrages que lui imposait son rôle public, et de démontrer la vérité du christianisme par sa beauté, et sa beauté d'abord par un traité descriptif, puis par un poème en prose, comprit que ce qu'il avait désormais de mieux à faire, c'était d'écrire ce qui lui faisait le plus de plaisir, c'est-à-dire de se raconter,--à l'imitation de Jean-Jacques, qui avait été la grande admiration de sa jeunesse, et parce qu'il était, à bien des égards, de la même espèce que Jean-Jacques, et qu'on pourrait dire que, spirituellement, Jean-Jacques a eu Chateaubriand d'une jeune aristocrate (comme on pourrait dire, toujours au même sens spirituel, que Jean-Jacques est né de Fénelon et d'une chambrière).

[Note 3: Il a même commencé en 1803 (_Lettre_ à Joubert).]

Et Chateaubriand eut deux fois raison, pour lui-même, d'écrire ses _Mémoires_: car il y trouve le genre qui convenait le mieux à son génie, et une source inépuisable de joie.

Ce n'est point, en effet, par la pensée qu'il est éminent et rare. Ce n'est pas non plus par le don de créer et de faire agir des personnages différents de lui, à la façon des grands dramaturges et des grands romanciers. Dans les _Natchez_, dans le _Génie_, dans les _Martyrs_, ce qu'il y a de plus vivant, ce sont les descriptions et les souvenirs de sensations personnelles,--et c'est (avec Atala, Amélie et Velléda, qui sont des sœurs de sa sœur Lucile),--Chactas, René et Eudore, qui ne sont que des images de lui-même. Or, dans les _Mémoires_, il n'aura qu'à se peindre directement, sans nulle fiction interposée entre lui et nous, dans ses rapports avec les choses et les hommes et dans les impressions qu'il en reçoit. Il écrira librement l'histoire de sa sensibilité. Lorsque, à tout bout de champ, il nous énumère les personnages de ses romans, qu'il appelle ses fils et ses filles, nous sommes tentés de les juger assez pâles et convenus: mais les êtres réels, les hommes de son temps, ceux qu'il a rencontrés dans la vie, il les peindra de la façon la plus âpre, la plus passionnée, la plus brutale ou la plus aiguë; et ce médiocre «créateur d'âmes» (à mon avis) fera d'étonnants portraits de ses contemporains. C'est que ceux-là, il les a vus, il a souffert par eux, ou par eux il s'est amusé; il a pu les aimer ou les haïr. En les peignant, il exprime encore une disposition de son esprit. Et, à côté des portraits, il y a les récits des événements auxquels il a assisté, qu'il a vus de ses yeux, qu'il croit souvent avoir dirigés. Il y a ses impressions de voyage. Il y a ses rêveries, ses visions, ses colères, ses rancunes. Lui, toujours lui. Il est clair que, pour exprimer tout cela, son génie propre excelle, et son génie propre suffit. Il a le don des images et la sensibilité la plus voluptueuse et la plus absorbante: et c'est tout justement ce qu'il faut ici. Les _Mémoires_ sont précisément le genre où il pouvait avoir tout son génie, et en jouir, et nous en faire jouir nous-mêmes. Et les _Mémoires_ sont, en effet, un grand chef-d'œuvre, le plus divertissant et le plus éclatant qui soit, et aussi magnifique que sont douloureuses et poignantes les _Confessions_, l'autre chef-d'œuvre.

Et ces _Mémoires_, Chateaubriand les a conçus, sentis, écrits avec tant de plaisir! Un plaisir qui a duré la moitié de sa vie. Il dit dans l'_Avant-propos_ de 1846, deux ans avant de mourir: «Ces _Mémoires_ ont été l'objet de ma prédilection. Saint Bonaventure obtint du ciel la permission de continuer les siens après sa mort; je n'espère pas une telle faveur, mais je désirerais ressusciter à l'heure des fantômes pour corriger au moins les épreuves.»

Même quand il était obligé d'en interrompre la rédaction, il y pensait toujours. Ils étaient son délice, sa consolation, son refuge, sa gloire, sa vengeance. Il y façonnait sa propre figure, telle qu'il voulait qu'elle apparût à la postérité. Il ne s'y donnait que des défauts avantageux et fiers. S'il avait eu dans sa vie des déceptions, il les tournait en victoires, ou il les expliquait par sa grandeur d'âme. Si les événements lui donnaient tort, il n'était pas embarrassé de prouver qu'il avait eu raison. Comme la rédaction de ses _Mémoires_, et les corrections, et les retouches, ont duré en réalité une quarantaine d'années, et qu'il racontait sa participation à tel événement dix, vingt, trente ans après l'événement lui-même, il pouvait composer d'après l'intérêt du présent son attitude du passé, et se donner aussi l'air d'avoir tout compris, tout deviné, tout prévu. Sa carrière politique et diplomatique a été, en somme, incomplète et d'un éclat secondaire: un court ministère et trois courtes ambassades, c'est à peu près tout. Mais comme cela s'amplifiera dans ses _Mémoires_! Là, il sera le grand homme d'État qu'il a rêvé d'être; et ce que sa carrière a eu de borné s'expliquera par sa supériorité même, par ses dédains, par l'ombrage que donnait son génie. S'il méprisait l'argent (et il le méprisait); s'il a été généreux (et il l'a été); s'il a eu de beaux mouvements désintéressés (et il en a eu), il est sûr au moins qu'on le saura, car il le rappellera plutôt dix fois qu'une. Imperceptiblement il s'accommodera aux goûts et aux idées des générations nouvelles, et il s'arrangera pour qu'on croie qu'il les a devancées, alors que souvent il les suit. Il tiendra beaucoup à ce qu'on sache qu'il a joué, par magnanimité pure, un rôle de fidélité monarchique; qu'il a l'esprit le plus libre; qu'il n'eut jamais d'illusion ni sur les Bourbons, ni sur leur avenir; et il prendra délicieusement, dans ses _Mémoires_, sa revanche de sa fidélité. Il aura le plaisir de se montrer encore supérieur à sa destinée et, en même temps, de paraître détaché de lui-même par l'idée de la mort et d'étaler partout une sublime tristesse. Il aura le plaisir de dire continuellement qu'il méprise les hommes et qu'il ne croit à rien, «la religion exceptée», et goûtera ainsi, tout en se disant chrétien, les délices antichrétiennes de l'orgueil et du plus voluptueux pessimisme. Et, comme sa gloire augmente avec son âge, et que l'on sait qu'il écrit ses souvenirs, et qu'en 1836 une société lui en offre 250.000 francs, lui paye ses dettes, et lui garantit une rente viagère de 12.000 francs, et qu'en 1844 Émile de Girardin lui paye 96.000 francs le droit de publier ses _Mémoires_ après sa mort dans le journal _La Presse_, il en résulte cette situation unique, que le plus grand plaisir qu'il puisse goûter, le plaisir de se peindre lui-même selon son gré et pour sa plus grande gloire, ce plaisir, littéralement, le fait vivre, le nourrit et l'habille; qu'il est payé d'avance pour écrire son propre panégyrique en autant de volumes qu'il voudra et comme il le voudra, et que la France s'y intéresse, et l'attend. Oh! oui, il a dû jouir de ces _Mémoires d'outre-tombe_!

Les _Mémoires d'outre-tombe_! Ce titre à effet est assez singulier quand on y songe. Littéralement, cela voudrait dire: mémoires des choses arrivées par delà la tombe, ce qui serait absurde. Et, en réalité, cela signifie: mémoires des choses qui, publiées après la mort, nous parviennent à travers le tombeau. Mais cette expression impropre présente une image vague et magnifique. Et les Mémoires de Chateaubriand ne pouvaient pas s'appeler simplement _Mémoires_. _Mémoires d'outre-tombe_, ce titre les agrandit en y mêlant l'idée de la mort, leur donne quelque chose de mystérieux et de solennel.

Qu'un écrivain soit vaniteux, cela est la règle. Mais il apparaît dès le titre, et dès la _Préface testamentaire_, et dès l'_Avant-propos_, et dès les premières pages, et ensuite à chaque page, ou peu s'en faut, que Chateaubriand, comme il est, je crois, le plus grand trouveur d'images, est l'écrivain le plus vaniteux de la littérature française, et probablement de toutes les littératures. Il est impossible de n'en être pas agacé, et finalement chagriné. Et il est peut-être impossible de ne pas compatir à une si énorme et naïve faiblesse.

La vanité de Chateaubriand est unique et par le degré, et par le besoin continuel de l'exprimer. Rabelais, Montaigne, ont trop d'esprit et de philosophie pour être vaniteux. Ronsard n'est qu'orgueilleux, et ne l'est que par accès. Le bonhomme Corneille pareillement. Si bonne opinion qu'ils aient d'eux-mêmes, les grands écrivains du dix-septième siècle sont sauvés, sinon de la vanité, au moins du ridicule de l'étaler publiquement, soit par le sentiment chrétien, soit par le «goût», soit par leurs habitudes d'honnêtes gens. Molière, Boileau (sauf deux ou trois exceptions), Racine, La Bruyère, ne se louent eux-mêmes qu'indirectement et par leur façon de critiquer et de railler les autres. Montesquieu donne pour épigraphe à l'_Esprit des lois_: _Prolem sine matre creatam_. Mais c'est ce qu'il se permet de plus fort contre la modestie, et encore est-ce en latin. Certes, ni Montesquieu, ni Buffon, ni Diderot, ni surtout Voltaire n'étaient modestes, mais ils étaient contenus par la politesse du temps. Puis, comme ils étaient les combattants d'une cause, qu'ils tenaient beaucoup à faire triompher leurs idées, cela les détournait sans doute de la contemplation et de l'admiration d'eux-mêmes. Il y a bien le cas de J.-J. Rousseau. Celui-là ne manque ni d'orgueil délirant, ni de vanité, et il ne se fait pas faute de les manifester. Mais non pas continuement, il s'en faut. Même, dans ses dernières années, il lui arrive de montrer presque de l'humilité. On se souvient surtout de son cri: «Être éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères... Puis, qu'un seul te dise, s'il l'ose: je fus _meilleur_ que cet homme-là.» Mais cela est une bravade; puis cela revient à dire, en somme, que les autres ne valent pas mieux que lui. Et enfin, je ne sais pourquoi, c'est une vanité moins choquante de se vanter de son cœur que de se vanter de son intelligence, et de dire: je suis bon, que de dire: j'ai du génie.

Mais Chateaubriand ne cesse de nous rappeler, à propos de tout et sous toutes les formes, qu'il a du génie; qu'il a renouvelé la littérature; qu'il a inventé une langue politique; qu'il a été plus fort que Canning et Metternich; qu'il a fait de grandes choses, qu'il en eût fait de plus grandes encore si on ne l'en eût empêché; qu'il a créé des figures immortelles et inoubliables; que tout le monde l'a imité; qu'il a, à lui seul, restauré la religion; qu'il a eu une vie extraordinaire et inimaginable; qu'il a foulé les quatre continents et visité l'univers; qu'il a rempli de grandes places et qu'il a été ministre et ambassadeur; que tout ce qui lui arrive n'arrive qu'à lui; qu'il a senti ce que personne n'avait jamais senti, pensé ce que personne n'avait jamais pensé; qu'il a été partout sublime de dédain, de générosité, de désintéressement; que, pouvant tout posséder, il a tout méprisé; qu'il a toujours été fort au-dessus des croyances qu'il paraissait avoir et qu'il défendait; qu'il est vraiment unique de son espèce, comme Napoléon; qu'avec tout cela rien n'est important à ses yeux, et qu'il n'aspire qu'à la mort, et que, jusqu'à quatre-vingts ans, il n'a pas fait autre chose... Et cela est souvent de l'orgueil, si l'orgueil consiste à se glorifier des choses qui en valent la peine: mais c'est bien souvent aussi vanité, et qu'on n'ose pas qualifier comme elle le mériterait.

Plus encore que J.-J. Rousseau, il a la manie de s'ébahir de sa propre destinée. Il est assez naturel, n'est-ce pas? qu'un jeune gentilhomme breton ait navigué, qu'il ait émigré, qu'il ait, pendant la Révolution, connu des jours de détresse... Il est assez naturel qu'ayant un grand talent, il ait écrit des livres qui ont eu du succès, et que, après la Restauration, il ait occupé quelques grandes places. À cela se réduit, en effet, la destinée de Chateaubriand. Il y a des vies bien autrement pleines d'imprévu, vies d'aventuriers ou de matelots, ou simplement vies de pauvres diables... Or, qu'il ait été pauvre, à Londres, dans sa jeunesse, et qu'il y retourne, dans son âge mûr, comme ambassadeur, Chateaubriand n'en revient pas. Écoutez ce début du livre VI de la première partie:

Trente et un ans après m'être embarqué, simple sous-lieutenant, pour l'Amérique, je m'embarquai pour Londres avec un passe-port conçu en ces termes: «Laissez passer Sa Seigneurie le vicomte de Chateaubriand, pair de France, ambassadeur du roi près de Sa Majesté Britannique, etc...» Point de signalement; ma grandeur devait faire connaître mon visage en tous lieux. Un bateau à vapeur, nolisé pour moi seul, me porte de Calais à Douvres. En mettant le pied sur le sol anglais, le 5 avril 1822, je suis salué par le canon du port. Un officier vient, de la part du commandant, m'offrir une garde d'honneur. Descendu à Shipwright-Inn, le maître et les garçons de l'auberge me reçoivent bras pendants et tête nue. Madame la mairesse m'invite à une soirée, au nom des plus belles dames de la ville. M. Billing, attaché à mon ambassade, m'attendait. Un dîner d'énormes poissons et de monstrueux quartiers de bœuf restaure Monsieur l'ambassadeur, qui n'a point d'appétit et qui n'était pas du tout fatigué..., etc.

Et encore:

Ma place politique met à l'ombre ma renommée littéraire; il n'y a pas un sot dans les trois royaumes qui ne préfère l'ambassadeur de Louis XVIII à l'auteur du _Génie du christianisme_. Je verrai comment la chose tournera après ma mort, ou quand j'aurai cessé de remplacer M. le duc Decazes auprès de Georges IV, succession aussi bizarre que le reste de ma vie.

(Mais non, mais non, pas tant que cela.) Puis il se rappelle le temps où il errait dans les faubourgs de Londres... et, alors, vient ce morceau: