Chateaubriand

Chapter 16

Chapter 163,637 wordsPublic domain

Chateaubriand, vous vous en souvenez, avait été pénétré dans sa jeunesse des idées et des préjugés de la Révolution. Il ne les a pas reniés. Puis, il s'est toujours ressenti de son long séjour en Angleterre. Son idéal est la royauté constitutionnelle, et parce qu'il croit à sa bonté, et sans doute aussi parce qu'il compte en être le premier ministre. Ce royaliste juge que la Charte avait l'inconvénient d'être «octroyée»; «c'était ramener, par ce mot bien inutile, la question brûlante de la souveraineté royale ou populaire». Mais pourtant c'était bien la question qui se posait. Il reproche à Louis XVIII d'avoir «daté son bienfait de l'an dix-neuvième de son règne, regardant Bonaparte comme non avenu. Ce langage suranné et ces prétentions des anciennes monarchies n'ajoutaient rien à la légitimité du droit et n'étaient que de puérils anachronismes». Ces anachronismes puérils signifiaient pourtant que le comte de Lille, l'exilé d'Hartwell n'avait d'autre titre, en effet, pour occuper le trône, que d'être le descendant de Louis XIV, le frère de Louis XVI, le successeur de Louis XVII. (Biré.) Chateaubriand ajoute: «À cela près, la Charte remplaçait le despotisme, nous apportait la liberté légale, avait de quoi satisfaire les hommes de conscience.» La liberté? il aura continuellement ce mot sous sa plume: mais jamais il ne le définira. On voit finalement qu'il ne songe qu'à la liberté de la presse, c'est-à-dire à celle dont se soucie le moins l'immense majorité des hommes, mais qui lui importe le plus à lui, Chateaubriand. (On a pourtant l'impression qu'il était facile à la Restauration, venant après le despotisme de l'Empire, de paraître donner assez de liberté.)

Dans la _Monarchie selon la Charte_, autant il est libéral quant aux idées, autant il est intransigeant sur les hommes. On dirait que son rêve est de faire appliquer les idées de la Révolution par un personnel royaliste. Cela souffrait quelques difficultés.

Il est clair que la Restauration ne pouvait vivre qu'en se montrant coulante sur les personnes. La Restauration était nécessaire, mais elle n'avait pas été souhaitée. Nous avons vu qu'on ne connaissait plus guère les Bourbons. Chateaubriand lui-même nous dit: «J'appris à la France ce que c'était que l'ancienne famille royale; je dis combien il existait de membres de cette famille, quels étaient leurs noms et leurs caractères: c'était comme si j'avais fait le dénombrement des enfants de l'empereur de Chine, tant la République et l'Empire avaient envahi le présent et relégué les Bourbons dans le passé.» Les royalistes de la veille étaient une assez petite minorité. On ne pouvait remplacer tous les fonctionnaires, presque tous bonapartistes et presque tous anciens révolutionnaires. Il fallait bien tenir compte de la France des vingt-cinq dernières années. (On le voit bien aujourd'hui: une restauration monarchique serait obligée d'utiliser tout ce qui a servi la République avec talent.) Mais alors, et par la force des choses, la Restauration semblait devenir une entreprise d'anciens impérialistes et d'anciens jacobins. Chateaubriand dit là-dessus fort éloquemment (_Mémoires_, t. III, p. 452.):

... Avec qui et chez qui dînait en arrivant le lieutenant-général du royaume (le comte d'Artois)? Chez des royalistes et avec des royalistes? Non: chez l'évêque d'Autun (Talleyrand) avec un Caulaincourt. Où donnait-on des fêtes aux infâmes princes étrangers? Aux châteaux des royalistes? Non, à la Malmaison chez l'impératrice Joséphine. Les plus chers amis de Napoléon, Berthier par exemple, à qui portaient-ils leur ardent dévouement? À la légitimité. Qui passait sa vie chez l'autocrate Alexandre, chez ce brutal Tartare? Les classes de l'Institut, les savants, les gens de lettres, les philosophes philanthropes, théophilanthropes et autres; ils en revenaient charmés, comblés d'éloges et de tabatières. Quant à nous, pauvres diables de légitimistes, nous n'étions admis nulle part; on nous comptait pour rien... Tantôt on nous faisait dire dans la rue d'aller nous coucher; tantôt on nous recommandait de ne pas crier trop haut _Vive le roi!_ D'autres s'étaient chargés de ce soin.

Il jugeait ces choses, quoique inévitables, répugnantes. Car il avait l'âme noble. Il ne pouvait contenir ni dissimuler son dégoût. Louis XVIII avait cru indispensable de ménager et même d'employer Fouché et Talleyrand:

Tout à coup (dit Chateaubriand, _Mémoires_, t. IV, p. 57), une porte s'ouvre: entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît... Le lendemain, le faubourg Saint-Germain arriva: tout se mêlait de la nomination de Fouché déjà obtenue, la religion comme l'impiété, la vertu comme le vice, le royaliste comme le révolutionnaire, l'étranger comme le Français; on criait de toutes parts: «Sans Fouché point de sûreté pour le roi, sans Fouché point de salut pour la France.»

Il est vrai que ce même Fouché, dont il dit ailleurs: «Ce qu'il y avait de mieux en lui, c'était la mort de Louis XVI: le régicide était son innocence», il l'avait appelé en novembre 1808, dans un billet à madame de Custine, «un homme divin», parce que Fouché facilitait alors la publication des _Martyrs_. Il était d'ailleurs difficile d'être implacable pour l'ancien personnel jacobin et impérialiste, alors que le roi de France ramenait nécessairement avec lui un de ses parents, le duc d'Orléans, fils de régicide.

Mais Chateaubriand exigeait de tous les gouvernants, et même de tous les fonctionnaires, des mains pures. Il disait dans la _Monarchie selon la Charte_:

Qu'on ne mette plus les honnêtes gens dans la dépendance des hommes qui les ont opprimés, mais qu'on donne les bons pour guides aux méchants. C'est l'ordre de la morale et de la justice. Confiez donc les premières places de l'État aux _véritables_ amis de la monarchie légitime... Vous en faut-il un si grand nombre pour sauver la France? Je n'en demande que sept par département: un évêque, un commandant, un préfet, un procureur du roi, un président de la cour prévotale, un commandant de la gendarmerie et un commandant des gardes nationales. Que ces sept hommes-là soient à Dieu et au roi, je réponds du reste.

Mais s'il avait été chargé de choisir lui-même et s'il avait pu trouver les sept, les sept l'auraient vite dégoûté ou exaspéré. Il reprend:

Quant à ces hommes capables, mais dont l'esprit est faussé par la Révolution, à ces hommes qui ne peuvent comprendre que le trône de saint Louis a besoin d'être soutenu par l'autel et environné des vieilles mœurs comme des vieilles traditions de la monarchie, qu'ils aillent cultiver leur champ. La France pourra les rappeler quand leurs talents, lassés d'être inutiles, seront sincèrement convertis à la religion et à la légitimité.

Je crois qu'il eût plus facilement admis leur conversion, même rapide, si le roi l'avait pris pour premier ministre. Mais il avait profondément agacé Louis XVIII dès la première rencontre. Il dut se contenter de sa place de pair et de son titre de ministre d'État. Et c'est pourquoi il se jeta incontinent dans l'opposition de droite. De même qu'il est catholique avec une foi intermittente (c'est lui qui nous l'a dit) et un tempérament épicurien, il est royaliste avec un fond d'indiscipline incurable et tout en restant dans son cœur un individualiste forcené. Par une sorte de dilettantisme, il se montre plus «ultra» que les ultras, qu'il ne peut sentir. Toujours il choisit l'attitude qui plaît le plus à son imagination. Son _criterium_, nécessairement arbitraire, en politique comme en morale, c'est la beauté. Rayé par le duc de Richelieu de la liste des ministres d'État, il est obligé, dit-il, de vendre ses livres et sa maison de la Vallée-aux-Loups. Son opposition s'en fait plus acre. Il fonde le _Conservateur_, journal d'opposition ultra-royaliste. Il triomphe de l'assassinat du duc de Berry et écrit sur Decazes la phrase célèbre: «Les pieds lui ont glissé dans le sang.» Il dit dans les _Mémoires_: «J'étais devenu le maître politique de la France par mes propres forces.» Ce n'est qu'une de ces vanteries dont il est coutumier. Mais un des effets indirects du meurtre du duc de Berry fut de faire envoyer Chateaubriand à Berlin comme ambassadeur.

Il y resta un an à peu près. Il n'avait pas grand'chose à y faire. Toutefois il envoie beaucoup de dépêches diplomatiques, parce qu'il adore ça. Il dit dans les _Mémoires_, d'un ton impayable: «Vers le 13 de janvier (1821) j'ouvris le cours de mes dépêches avec le ministre des affaires étrangères. Mon esprit se plie facilement à ce genre de travail: pourquoi pas? Dante, Arioste et Milton n'ont-ils pas aussi bien réussi en politique qu'en poésie? Je ne suis sans doute ni Dante, ni Arioste, ni Milton: l'Europe et la France ont vu néanmoins, par le congrès de Vérone, ce que je pourrais faire.»

Le 9 janvier 1822, il est nommé ambassadeur à Londres. «Louis XVIII, dit-il, consentait toujours à m'éloigner.» (On le comprend assez.) Cette ambassade de Londres fut une des grandes joies de sa vie. Et, pour comble de bonheur, il y va sans sa femme. «Madame de Chateaubriand, craignant la mer, n'osa passer le détroit, et je partis seul.» Il dit: «La faiblesse humaine me faisait un plaisir de reparaître connu et puissant là où j'avais été ignoré et faible.» Il goûta ce plaisir avec un émerveillement toujours renouvelé.

Ce fut comme ambassadeur de France à Londres qu'il prit part au joyeux congrès de Vérone. Puis il est, enfin! ministre des affaires étrangères, et contribue notablement à la guerre d'Espagne.

Je ne me lasse pas de le citer: «Ma guerre d'Espagne, le grand événement politique de ma vie, était une _gigantesque_ entreprise. La légitimité allait pour la première fois brûler de la poudre sous le drapeau blanc... Enjamber d'un pas les Espagnes, réussir sur le même sol où naguère les armées d'un conquérant avaient eu des revers, faire en six mois ce qu'il n'avait pu faire en sept ans, qui aurait pu prétendre à ce prodige? C'est pourtant ce que j'ai fait.» Mon Dieu, oui. En réalité, la Restauration avait justement pour elle, en Espagne, ce que l'empereur avait eu contre lui: le peuple et les moines. Le succès, d'ailleurs, semble dû surtout à l'audace ingénieuse de ce Gil-Blas de financier Ouvrard et à l'habile achat des consciences de presque tous les principaux chefs de la révolution espagnole...

Je comprends mieux aujourd'hui que je ne l'eusse fait il y a quinze ans les raisons de Chateaubriand royaliste: «Deux sentiments, dit-il, nous avaient constamment obsédé depuis la Restauration: l'horreur des traités de Vienne, le désir de donner aux Bourbons une armée capable de défendre le trône et d'émanciper la France. L'Espagne, en nous mettant en danger, à la fois par ses principes et par sa séparation du royaume de Louis XIV, paraissait être le vrai champ de bataille où nous pouvions, avec de grands périls il est vrai, mais avec un grand honneur, restaurer à la fois notre puissance politique et notre force militaire.» (Congrès de Vérone.) Et encore: «La légitimité se mourait faute de victoires après les triomphes de Napoléon.» Ou bien: Il s'agissait de «replacer la France au rang des puissances militaires» et de «réhabiliter la cocarde blanche dans une guerre courte, presque sans danger». (Il parlait tout à l'heure de «grands périls», mais il l'a oublié.)

D'après Chateaubriand lui-même, la guerre d'Espagne--sauf chez les royalistes purs et chez les officiers, qui voulaient «avancer»,--«n'était pas du tout populaire». (J'accorde d'ailleurs que ce n'était pas une raison pour qu'on ne la fît pas.) Elle avait contre elle la plupart des bourgeois et tous les anciens soldats de l'empereur. Presque tous les Français croyaient alors à la bienfaisance des principes de la Révolution. La Terreur, le Directoire paraissaient de monstrueux ou vils accidents, mais des accidents. En somme, la Révolution était récente; on pouvait croire qu'elle n'avait pas eu le temps de produire ses vrais fruits, les fruits naturels de la démocratie et du régime de l'élection politique, et que ces fruits seraient excellents. Maintenant qu'elle les a produits, nous pouvons être moins crédules. Donc, de braves gens,--oh! mon Dieu, nos grands-pères et arrière-grands-pères,--voyaient sans faveur une guerre entreprise pour les moines, croyaient-ils, et pour ce misérable roi Ferdinand VII.

Car ce représentant de la vérité politique était vraiment peu aimable. Et ce n'était là qu'un détail, mais très voyant. Écoutez comment Chateaubriand jugeait ce personnage.

Avant la guerre d'Espagne: «Ferdinand s'était encore rapetissé pour tenir moins de place dans sa prison (à Valençay)...» «Ferdinand entra dans Madrid (en 1814) roi _netto_. Le roi _netto_ manqua sur-le-champ à sa parole. Il condamna les conservateurs de son trône à l'exil, au cachot, aux présides, etc...» Quand il jure la Constitution de 1812: «Ainsi fut couronnée la tyrannie par la couardise, le manque de foi par le parjure...» «Le monarque abandonna, comme de coutume, les militaires fidèles.» En 1822, après la révolte de l'armée: «Ferdinand et sa famille se montrent à travers les ténèbres de ce désastre: on y reconnaît la passion du despote et la fureur des femmes... Un tyran craintif pousse à la catastrophe et tremble quand elle est venue.»

Après le succès de la guerre d'Espagne: «Ferdinand s'opposait à toute mesure raisonnable. Qu'espérer d'un prince qui, jadis captif (à Valençay), avait sollicité la main d'une femme de la famille de son geôlier? Il était évident qu'il brûlerait son royaume dans son cigare... Le règne des Camarillas commença quand celui des Cortès finit.»

On ne peut pas dire que Chateaubriand nous surfait son héros. Un de ses goûts les plus marqués est d'exalter certains principes et d'en détester les représentants, de magnifier la royauté et de mépriser les rois, pour se donner à la fois le plaisir de la supériorité intellectuelle et de la supériorité morale. Son instinct et son délice, c'est de détruire à mesure qu'il construit. Sauf dans ses écrits de la période 1814-1816, sauf dans ces _Mémoires sur le duc de Berry_ où il «fait» de la sentimentalité royaliste pour ennuyer Decazes, il ne parle guère de la personne même des rois et des princes sans les railler ou les dédaigner, comme s'il se vengeait ainsi des révérences forcées. «Les rois n'ont pas plus d'attrait pour nous que nous n'en avons pour eux; nous les avons servis de notre mieux, mais sans intérêt et sans illusions. Louis XVIII nous détestait; il avait à notre endroit de la jalousie littéraire, etc.» Ceci est extrait du _Congrès de Vérone_, mais les petits morceaux de ce genre sont par centaines dans les _Mémoires_.

Chateaubriand triompha d'une façon extravagante. Il appelait la guerre d'Espagne son _René_ en politique. Il dit dans le _Congrès de Vérone_: la fortune m'avait choisi «pour me charger de la puissante aventure qui, sous la Restauration, aurait pu renouveler la face du monde». Il dit ailleurs que le succès de la guerre d'Espagne pouvait donner à la France les frontières du Rhin. Et même il l'explique. Cette guerre est _sa_ guerre. Cependant, tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il y a assez puissamment contribué. Dans les préparatifs de l'entreprise, son rôle paraît moindre que celui de Mathieu de Montmorency ou que celui du grand ministre Villèle, qui d'abord marcha malgré lui et qui ensuite emporta tout.

Mais Chateaubriand était tellement persuadé que c'était lui, Chateaubriand, qui avait tout fait et il y mettait une telle «vanité d'auteur» (Sainte-Beuve), qu'il fut ulcéré de n'être pas complimenté par le roi avant tous les autres, ministres ou généraux. Il ne se concevait plus que premier ministre ou président du conseil. «On ne peut gouverner avec lui ni sans lui», disait Villèle. On prit pourtant le parti de gouverner sans lui. M. de Chateaubriand fut congédié brusquement et sans égards le 6 juin 1824. (Le prétexte de sa disgrâce fut, dit-il, de n'avoir pas soutenu une loi sur la réduction des rentes proposée par le gouvernement.)

Je ne dis pas, notez-le bien, que le roi n'ait pas été brutal et qu'il n'aurait pas dû ménager davantage un être, après tout, magnifique; je ne dis pas que, si Chateaubriand avait eu le pouvoir un nombre suffisant d'années, il n'aurait pas fait de grandes choses. Il avait peut-être le génie de la politique, comme il le disait. Mais la secrète faiblesse d'âme qu'implique une vanité comme la sienne, fait qu'on n'en est pas sûr.

Il ressentit le coup avec une vivacité extrême. Il dit dans le _Congrès de Vérone_: «Sensible à l'affront, il nous était impossible d'oublier tout à fait que nous étions le restaurateur de la religion» (simplement) «et l'auteur du _Génie du christianisme_.» Et dans les _Mémoires_: «... On avait compté sur ma platitude, sur mes pleurnicheries, sur mon ambition de chien couchant, sur mon empressement à me déclarer moi-même coupable, à faire le pied de grue auprès de ceux qui m'avaient chassé: c'était mal me connaître.» Il enrage ouvertement et candidement. Et il rentre dans l'opposition (pour n'en plus sortir qu'un moment, pendant le ministère Martignac), et dans l'opposition «systématique»; car, explique-t-il, l'opposition surnommée «de conscience» est impuissante. Et là-dessus il a raison.

Il dit dans la préface de la _Monarchie selon la Charte_ (édition de 1827): «En me frappant, on n'a frappé qu'un dévoué serviteur du roi, et l'ingratitude est à l'aise avec la fidélité; toutefois il peut y avoir tels hommes moins soumis et telles circonstances dont il ne serait pas bon d'abuser; l'histoire le prouve. Je ne suis ni le prince Eugène, ni Voltaire, ni Mirabeau, et, quand je possèderais leur puissance, j'aurais horreur de les imiter dans leur ressentiment. Mais...»

Mais il fait comme eux. Il se venge. Il a les fureurs de Coriolan. Je pense que, par ses articles des _Débats_, il contribua à la chute de la Restauration plus qu'il n'avait contribué à la guerre d'Espagne. Il assiste au sacre de Charles X avec un dur dédain. Lui qui avait écrit en 1820: «Il s'élève derrière nous une génération impatiente de tous les jougs, ennemie de tous les rois; elle rêve la république et est incapable par ses mœurs des vertus républicaines; elle s'avance, elle nous presse, elle nous pousse...», ce n'est plus qu'à cette génération qu'il cherche à plaire. Il ne cesse de répéter qu'après tout il ne tient pas à la monarchie, ni de faire entendre que son salut au roi n'est qu'un geste généreux, un geste avantageux, un salut de théâtre. Étant illustre, il devient facilement populaire. Il reçoit des lettres de compliments qu'il conserve avec soin et qu'il produit dans ses _Mémoires_. Il y ajoute ce commentaire: «Tous les pusillanimes et les ambitieux qui m'avaient cru perdu commençaient à me voir sortir radieux des tourbillons de poussière de la lice: c'était ma seconde guerre d'Espagne» (il parle de sa campagne aux _Débats_). «Je triomphai de tous les partis intérieurs comme j'avais triomphé au dehors des ennemis de la France.»

Après le départ du ministère Villèle, le roi se délivre de Chateaubriand en l'envoyant à Rome comme ambassadeur. Chateaubriand le comprend très bien: «Il se peut qu'il fût utile à mon pays d'être débarrassé de moi: par le poids dont je me suis, je devine le fardeau que je dois être pour les autres.» À Rome, il a le plaisir d'assister à la mort de Léon XII et au conclave qui élit Pie VIII. Il écrit des phrases comme celle-ci: «Un pape qui entrerait dans l'esprit du siècle et qui se placerait à la tête des générations éclairées pourrait rajeunir la papauté: mais ces idées ne peuvent point pénétrer dans les vieilles têtes du sacré Collège.»

Au moment du ministère Polignac, il donne sans hésiter sa démission d'ambassadeur. C'est une chose qu'il fait très bien. C'est, en politique, celle qu'il fait le mieux. Il y a parfois du mérite. Il nous l'explique lui-même: «Les chutes me sont des ruines, car je ne possède que des dettes, dettes que je contracte dans des places où je ne demeure pas assez de temps pour les payer; de sorte que, toutes les fois que je me retire, je suis réduit à travailler aux gages d'un libraire.» Et voici ce qui augmente son mérite. Il écrit de madame de Chateaubriand: «Elle avait la tête tournée d'être ambassadrice à Rome... Elle aime la représentation, les titres et la fortune; elle déteste la pauvreté et le ménage chétif; elle méprise ces susceptibilités, ces excès de fidélité et d'immolation, qu'elle regarde comme de vraies duperies dont personne ne vous sait gré; elle n'aurait jamais crié vive le roi quand même; mais, quand il s'agit de moi, tout change; elle accepte d'un esprit ferme mes disgrâces, en les maudissant.» Cela veut dire que, lorsqu'il se démettait d'une place lucrative, sa femme lui faisait une vie d'enfer. Lui-même était furieux d'être héroïque, mais il était héroïque. Oui, sa plus grande gloire, après ses livres, c'est d'avoir su donner magnifiquement sa démission.

À ce moment, la politique extérieure est brillante et prospère. Le roi et M. de Polignac se croient assez forts pour faire les «Ordonnances». Qu'est-ce que les ordonnances? Chateaubriand dit dans les _Mémoires_: «... Sans doute la presse tend à subjuguer la souveraineté, à forcer la royauté et les Chambres à lui obéir; sans doute, dans les derniers jours de la Restauration, la presse, n'écoutant que sa passion, a, sans égard aux intérêts et à l'honneur de la France, attaqué l'expédition d'Alger, développé les causes, les moyens, les préparatifs, les chances d'un non-succès; elle a divulgué les secrets de l'armement, instruit l'ennemi de l'état de nos forces, compté nos troupes et nos vaisseaux, indiqué jusqu'au point de débarquement...» Et il ajoute: «Tout cela est vrai et odieux; mais le remède?»--Le remède radical, c'était sans doute la suppression de la liberté de la presse. Et en effet la première ordonnance opérait cette suppression. Une autre dissolvait la Chambre récemment élue. Une autre refaisait la loi d'élection dans un sens restrictif. Tout cela en vertu de l'article 14 de la Charte, entendu, il est vrai, un peu pharisaïquement: «Le roi est le chef suprême de l'État, commande les forces de terre et de mer, déclare la guerre, fait les traités de paix, d'alliance et de commerce, nomme à tous les emplois d'administration publique, _et fait les règlements et ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois et la sûreté de l'État_.»

Je n'ai pas à juger ici les ordonnances. Pendant trente ans de ma vie elles m'ont fait horreur. Maintenant je ne sais plus... Mais en tout cas il fallait prévoir, il fallait pouvoir, il fallait réussir... Et ce Polignac ne paraît pas avoir été de force.