Chapter 15
Napoléon demanda pourquoi. Le jury, après de longues délibérations et de nombreux rapports, répondit «que le _Génie du Christianisme_ avait paru défectueux quant au fond et au plan; que néanmoins la classe (de l'Institut) consultée avait reconnu un talent très distingué de style... et dans quelques parties des beautés de premier ordre; qu'elle avait trouvé toutefois que l'effet du style et la beauté des détails n'auraient pas suffi pour assurer à l'ouvrage le succès qu'il a obtenu; et que ce succès est dû aussi à l'esprit de parti et à des passions du moment qui s'en sont emparées soit pour l'exalter à l'excès, soit pour le déprimer avec injustice.» Le _Génie du christianisme_ avait pour lui le grand public et les femmes: mais, à l'Institut, le dix-huitième siècle philosophique se défendait.
Les prix décennaux ne furent jamais distribués.
D'après un récit de madame Hamelin dans le _Constitutionnel_ du 1er août 1849, et d'après une correspondance particulière du _Vrai libéral_ de Gand, 1er avril 1818, la galante madame Hamelin et, une autre fois, une dame qu'on ne nomme pas, mais qui doit être madame Hamelin encore, serait allée trouver Chateaubriand de la part de l'empereur, dans l'année 1811, pour lui proposer la paix. Chateaubriand aurait répondu: «Mon plus beau rêve serait d'obtenir de votre enchanteur cinq architectes et cinq millions pour aller en son nom rebâtir le temple de Jérusalem qui vient d'être brûlé»; puis il aurait demandé qu'on créât pour lui un «ministère des bibliothèques de l'Empire». (André Gavot: _Une ancienne muscadine, Fortunée Hamelin_; Albert Cassagne: _La Vie politique de Chateaubriand_.) D'après madame de Rémusat (_Mémoires_), Napoléon disait: «Mon embarras n'est point d'acheter M. de Chateaubriand, mais de le payer ce qu'il s'estime.» Toutefois, l'empereur aurait payé ses dettes, pour qu'il consentît à se présenter à l'Académie.
Ce sont des racontars, auxquels ont donné lieu ses perpétuels embarras d'argent. Tout ce qu'on peut dire, c'est que Chateaubriand et l'empereur ont été constamment en coquetterie. Ils étaient, au fond, attirés l'un vers l'autre. Chateaubriand estimait que Napoléon était, avec lui, le seul grand homme du siècle; il voulait exister le plus possible pour son rival, être le plus possible présent à sa pensée. Mais d'autre part il ne pouvait se rallier: son rôle, son parti, son orgueil le lui défendaient. Je crois qu'il en était assez malheureux.
Il dit dans ses _Mémoires_: «À partir de 1812, je n'imprimai plus rien. Ma vie de poésie... fut véritablement close par la publication de mes trois grands ouvrages (_Génie_, _Martyrs_, _Itinéraire_...) Ici donc se termine ma carrière littéraire.»
Au fait, on se figure difficilement comment il eût pu la poursuivre. Le _Génie_ avait engendré les _Martyrs_ qui avaient engendré l'_Itinéraire_. Mais qu'est-ce que l'_Itinéraire_ pouvait bien engendrer? Chateaubriand était captif de son rôle et captif de sa gloire. On ne le voit pas écrivant un ouvrage d'imagination qui ne fût pas encore une démonstration de la beauté de la religion chrétienne: tout autre eût semblé futile de sa part. Or, sur ce sujet, il avait dit tout ce qu'il pouvait dire, imaginé tout ce qu'il pouvait imaginer. C'est pourquoi il terminait l'_Itinéraire_ par ces mots: «J'ai fait mes adieux aux Muses dans les _Martyrs_ et je les renouvelle dans ces _Mémoires_ (il appelle ainsi l'_Itinéraire_) qui ne sont que la suite ou le commentaire de l'autre ouvrage. Si le ciel m'accorde un repos que je n'ai jamais goûté, je tâcherai d'élever en silence un monument à ma patrie.» Cela veut dire qu'il se propose d'écrire une histoire de France; et il en a du moins tracé une large et abondante ébauche dans les _Études historiques_. Si l'Empire avait duré, Chateaubriand avait certes en lui de quoi devenir un grand historien. Mais l'histoire n'était encore pour lui qu'un pis-aller. Ce qu'il rêvait, ce qu'il désirait violemment, c'était l'action, la grande action politique. La chute de l'empereur allait bientôt la lui permettre.
HUITIÈME CONFÉRENCE
LA VIE POLITIQUE
Donc, en 1811, la carrière littéraire de Chateaubriand était de toute façon finie. Elle avait été limitée d'avance par son esprit même, et par le rôle que l'auteur avait assumé. Il était, comme il fut toujours, dégoûté de tout en désirant tout. Il ne savait à quoi s'occuper. Il attendait, il espérait la chute de l'empereur, que certains indices annonçaient, mais qui ne paraissait pas encore très proche. Alors, pour passer le temps, et aussi parce que cette description et cette exaltation de soi lui plaisaient infiniment, il eut l'idée d'écrire ses _Mémoires_, et, de 1811 à 1813, il commença à les rédiger.
Mais ce n'était encore pour lui, en effet, qu'un divertissement, en attendant mieux. Son rêve, exprimé cent fois, a toujours été d'avoir une vie complète, d'être à la fois un homme de pensée et de littérature et un homme d'action, quoiqu'il ait souvent affecté de dédaigner séparément l'action, la littérature et la pensée. Il sera toujours irrité d'être regardé surtout comme un écrivain. Oh! agir matériellement sur les hommes! Faire de l'histoire! C'est toujours, au fond, le secret esprit de rivalité avec l'empereur. Il nous dit au dernier livre des _Mémoires_, où il se fait très naïvement centre du monde et se traite lui-même comme s'il commençait une hégire: «Deux nouveaux empires, la Prusse et la Russie, m'ont à peine devancé d'un demi-siècle sur la terre; la Corse est devenue française à l'instant où j'ai paru; je suis arrivé au monde vingt jours après Bonaparte. _Il m'amenait avec lui_.» Plus tard, il aura parfaitement raison de nous montrer dans Talleyrand un incomparable coquin de belle tenue; mais en outre il lui niera presque tout talent diplomatique. De même il est fort strict pour le duc de Richelieu et pour Villèle. C'est que, voyez-vous, le grand diplomate et le grand politique, c'est le vicomte de Chateaubriand, et il n'y en a point d'autre.
L'Empire craque; c'est la retraite de Russie, c'est la guerre d'Espagne, c'est Leipsick, et tout à l'heure c'est l'entrée des Alliés à Paris. Chateaubriand va pouvoir déployer son génie d'action. Il sera publiciste, ambassadeur, ministre des affaires étrangères. Il aura la joie infinie de siéger dans un congrès. Il croira avoir fait tout seul la guerre d'Espagne, et que la guerre d'Espagne est une sorte de prodige historique. Il écrira ingénuement: «Nous pouvions nous avouer qu'en politique nous valions autant qu'en littérature, si nous valons quelque chose.» Il est possible: mais, en réalité, son rôle est de second plan, soit que l'occasion lui ait manqué, soit par la faute de son caractère. Ce caractère est curieux. Deux choses (au moins) sont admirables dans sa vie politique: la faculté qu'il a d'amplifier merveilleusement ce qui le touche, et la maussaderie superbe de son dévouement à la cause royale, le dédain sublime dont il accable le trône en le défendant.
Son premier écrit politique est le pamphlet: _De Buonaparte et des Bourbons_. Il le rédigea un peu avant l'entrée des Alliés. Napoléon avait fait la seule chose qu'il ne devait pas faire: il s'était laissé battre. La France n'en pouvait plus. La solution la plus naturelle semblait la restauration des Bourbons, peu connus, peu désirés, mais qui étaient là, tout prêts.
À ce moment, Chateaubriand hait furieusement l'homme qui l'a si longtemps empêché de vivre pleinement sa vie. Il exécute la danse du scalp, la danse de Chactas autour du poteau de guerre. Par exemple: «Il semble que cet ennemi de tout s'attachât à détruire la France par ses fondements. Il a plus corrompu les hommes, plus fait de mal au genre humain dans le court espace de dix années que tous les tyrans de Rome ensemble, depuis Néron jusqu'au dernier persécuteur des chrétiens... Encore quelque temps d'un pareil règne, et la France n'eût plus été qu'une caverne de brigands.» Il est peut-être excessif, même dans un pamphlet, de dire: «Buonaparte n'avait rien pour lui hors des talents militaires égalés, sinon même surpassés, par ceux de plusieurs de nos généraux.» Et surtout:
C'est un grand gagneur de batailles, mais _hors de là_ le moindre général est plus habile que lui (!) Il n'entend rien aux retraites et à la chicane du terrain; il est impatient, incapable d'attendre longtemps un résultat, fruit d'une longue combinaison militaire; il ne sait qu'aller en avant, faire des pointes, courir, remporter des victoires, comme on l'a dit, à coups d'hommes, sacrifier tout pour un succès (_dame!_) sans s'embarrasser d'un revers (?), tuer la moitié de ses soldats par des marches au-dessus des forces humaines. Peu importe, n'a-t-il pas la conscription et la _matière première_? On a cru qu'il avait perfectionné l'art de la guerre et il est certain qu'il l'a fait rétrograder vers l'enfance de l'art.
Ce passage est un peu surprenant, et Chateaubriand sent lui-même le besoin de mettre en note: «Il est vrai pourtant qu'il a perfectionné ce qu'on appelle l'administration des armées et le matériel de la guerre.»
Mais ce qui suit est peut-être propre à faire réfléchir:
Le chef-d'œuvre de l'art militaire chez les peuples civilisés, c'est de défendre un grand pays avec une petite armée; de laisser reposer plusieurs millions d'hommes derrière soixante ou quatre-vingt mille soldats; de sorte que le laboureur qui cultive en paix son sillon sait à peine qu'on se bat à quelques lieues de sa chaumière. L'empire romain était gardé par cent cinquante mille hommes, et César n'avait que quelques légions à Pharsale.
Tout cela est fort adroit. Les guerres de l'ancien régime apparaissent inoffensives. Il y a peut-être quelque outrance dans une phrase comme celle-ci: «Tibère ne s'est jamais joué à ce point de l'espèce humaine.» Et encore je ne sais pas, car je connais mal Tibère, et je ne sais pas non plus si Napoléon est «le plus grand coupable qui ait jamais paru sur la terre»; car c'est une chose très difficile à savoir. Mais que de remarques excellentes! Sur l'administration impériale et l'excès de centralisation: «L'administration la plus dispendieuse engloutissait une partie des revenus de l'État. Des armées de douaniers et de receveurs dévoraient les impôts qu'ils étaient chargés de lever. Il n'y avait pas si petit chef de bureau qui n'eût sous lui cinq ou six commis, etc.» Lorsque Chateaubriand nous dit: «Bonaparte a fait périr dans les onze années de son règne plus de cinq millions de Français, ce qui surpasse le nombre de ceux que nos guerres civiles ont enlevés pendant trois siècles, sous les règnes de Jean, de Charles V, de Charles VI, de Charles VII, de Henri II, de François II, de Charles IX, de Henri III et de Henri IV...» cela, même soupçonné d'exagération, reste frappant. On peut croire que, par suite des immenses coups de faux du premier Empire à travers les générations jeunes et vigoureuses, la France ressent, aujourd'hui encore, une diminution de force.
Ceci encore ne paraît point négligeable. À propos du blocus continental: «C'était prendre l'engagement de conquérir le monde... Tout cela n'offre que vues fausses, qu'entreprises petites à force d'être gigantesques, défaut de raison et de bon sens, rêves d'un fou et d'un furieux. Quant à ses guerres..., le moindre examen en détruit le prestige. Un homme n'est pas grand par ce qu'il entreprend, mais par ce qu'il exécute. Tout homme peut rêver la conquête du monde.» Et voici qui est fort bon (sur le premier consul): «Les républicains regardaient Buonaparte comme leur ouvrage et comme le chef populaire d'un État libre. Les royalistes croyaient qu'il jouait le rôle de Monck et s'empressaient de le servir. Tout le monde espérait en lui. Des victoires éclatantes dues à la bravoure des Français l'environnaient de gloire.» Et ceci: «L'imagination le domine, et la raison ne le règle point... Il a quelque chose de l'histrion et du comédien; il joue tout, jusqu'aux passions qu'il n'a pas», etc. Et ceci enfin, qui mérite d'être médité:
... Il n'est que le fils de notre puissance, et nous l'avons cru le fils de ses œuvres. Sa grandeur n'est venue que des forces immenses que nous lui remîmes entre les mains lors de son élévation. Il héritait de toutes les armées formées par nos plus habiles généraux... Il trouva un peuple nombreux, agrandi par des conquêtes, exalté par des triomphes et par le mouvement que donnent toujours les révolutions; il n'eut qu'à frapper du pied la terre féconde de notre patrie, et elle lui prodigua les trésors et les soldats. Les peuples qu'il attaquait étaient lassés et désunis; il les vainquit tour à tour en versant sur chacun d'eux séparément les flots de la population de la France, etc.
(Il ne faut pas oublier qu'en effet la France était alors le peuple le plus nombreux d'Europe, la Russie exceptée.)
En dépit de ce qu'il y a de contestable dans ces explications, je vous avoue que j'y trouve quelque chose d'allégeant. Elles nous délivrent un peu de la gêne que donne à la raison l'inexplicable, le miracle... Un génie, oui, mais dont la «part de chance» fut véritablement inouïe, et dont la grandeur eut pour collaborateurs complaisants et, très exactement, pour complices tous les hommes de son temps, et, plus encore, ceux de l'époque suivante. Bref, cet homme singulier, avec qui on ne se sent guère plus en communication qu'avec Tamerlan, Chateaubriand ne nous le montre qu'extraordinaire et démesuré. Dans les _Mémoires_ il nous le montrera surnaturel, nous verrons pourquoi.
De Bonaparte, il passe aux Bourbons. Il n'était pas très facile de les faire aimer, comme cela, tout de suite. Le monde des soldats et des fonctionnaires, depuis vingt-cinq ans, devait tout à la Révolution et à l'Empire. La France avait adoré Napoléon avant de le subir, et beaucoup s'en souvenaient. Le comte de Provence, après Napoléon, même déchu, manquait évidemment de prestige. Chateaubriand dit, ici, ce qu'il y a de plus utile et de plus persuasif:
(Un Français) ne sait ce que c'est qu'un empereur; il ne connaît pas la nature, la forme, la limite du pouvoir attaché à ce titre étranger. Mais il sait ce que c'est qu'un monarque descendant de saint Louis et de Henri IV. C'est un chef dont la puissance paternelle est réglée par des institutions, tempérée par des mœurs, adoucie et rendue excellente par le temps, comme un vin généreux né de la terre.
Il dit encore très bien:
Louis XVIII est un prince connu par ses lumières, inaccessible aux préjugés, étranger à la vengeance... Les institutions des peuples sont l'ouvrage du temps et de l'expérience; pour régner, il faut surtout de la raison et de l'uniformité. Un prince qui n'aurait dans la tête que deux ou trois idées communes, mais utiles, serait un souverain plus convenable à une nation qu'un aventurier extraordinaire, enfantant sans cesse de nouveaux plans...
Et enfin il tirait obligeamment, de la personne physique de Louis XVIII, tout ce qu'un très grand artiste en pouvait tirer. Ces simples lignes me paraissent prodigieuses:
(Compiègne, avril 1814). Le roi portait un habit bleu, distingué seulement par une plaque et des épaulettes; ses jambes étaient enveloppées de larges guêtres de velours rouge, bordées d'un petit cordon d'or. Il marche difficilement, _mais d'une façon noble et touchante_; sa taille n'a rien d'extraordinaire; sa tête est superbe, son regard est à la fois celui d'un roi et d'un homme de génie. Quand il est assis dans son fauteuil, avec ses guêtres à l'antique, tenant sa canne entre ses genoux, on croirait voir Louis XIV à cinquante ans.
(J'aime moins des passages comme celui-ci: «... Et quel Français pourrait oublier ce qu'il doit au prince régent d'Angleterre, au noble peuple qui a tant contribué à nous affranchir? Les drapeaux d'Élisabeth flottaient dans les armées d'Henri IV: ils reparaissent dans les bataillons qui nous rendent Louis XVIII. Nous sommes trop sensibles à la gloire pour ne pas admirer ce lord Wellington, qui retrace d'une manière si frappante les vertus et les talents de notre Turenne.» (Diable!) Il faut dire que cela est écrit avant Waterloo et que plus tard, dans les _Mémoires_, Chateaubriand aura l'air de dire qu'il ne comptait pas, en 1814 sur l'étranger, et se donnera comme navré de l'entrée des Alliés à Paris. Et il le croira.)
On lit dans les _Mémoires_: «Louis XVIII déclara, je l'ai déjà plusieurs fois mentionné (oh! oui!) que ma brochure lui avait plus profité qu'une armée de cent mille hommes.» Madame de Chateaubriand attribue le propos à Napoléon, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Je ne serais pas étonné qu'en réalité ni Louis XVIII ni Napoléon n'eût dit la phrase.--Sans doute, la France était lasse de l'empereur: mais évidemment beaucoup d'officiers (et de fonctionnaires) ne tenaient pas à s'entendre dire que, pendant quinze ans, ils avaient servi un monstre et un scélérat, d'ailleurs d'un talent médiocre. Bien des choses, dans le pamphlet, risquaient d'offenser l'armée, sur laquelle Louis XVIII aurait dû surtout s'appuyer. Il n'est pas sûr que ces pages aient profité tant que cela à la cause royale.
Après avoir rapporté la phrase, peut-être apocryphe, en tout cas plus complaisante que sincère, de Louis XVIII, Chateaubriand dit encore: «Le roi aurait pu ajouter que ma brochure avait été pour lui un certificat de vie, car on ne savait plus seulement qu'il existait.»
Or Chateaubriand espérait tout d'un roi dont il avait révélé l'existence et dont il avait «stylisé», comme on a vu, le profil lourd, le ventre et les jambes enflées. Il comptait être tout, et immédiatement. Il se croyait l'homme nécessaire. Il s'étonne donc qu'on ne vienne pas à lui ou qu'on y vienne mollement. Mais, qu'il fût un grand écrivain, cela ne touchait pas beaucoup Louis XVIII. Sans compter que le roi n'était pas, lui, de la même école. Il faisait des petits vers, et devait traduire Horace. Il devait être, sur Chateaubriand écrivain, de l'avis des Ginguené et des Morellet. Chateaubriand croit que Louis XVIII est littérairement jaloux de lui. Il est piqué que Monsieur (le comte d'Artois) n'ait jamais rien lu du _Génie du christianisme_.
Bref, la déception de l'écrivain fut cruelle. Il ne la leur pardonnera de sa vie. Il est tellement dégoûté, dès 1814, qu'il songe à se retirer dans la solitude aux bords du lac de Genève. Mais «madame de Duras, qui m'avait pris sous sa protection, dit-il, fut si orageuse, avait un tel courage pour ses amis, qu'on déterra pour moi une ambassade vacante, l'ambassade de Suède. Louis XVIII, _déjà fatigué de mon bruit_, était heureux de faire présent de moi à son beau-frère le roi Bernadotte. Celui-ci ne se figurait-il pas qu'on m'envoyait à Stockolm pour le détrôner?» Et il ajoute, avec un dédain tellement gratuit qu'il en devient comique (car enfin on ne lui offrait nulle couronne): «Eh! bon Dieu, princes de la terre, je ne détrône personne, gardez vos couronnes si vous pouvez, et surtout ne me les donnez pas, car je n'en veux mie.» Vous sentez l'imagination folle.
L'empereur débarque de l'île d'Elbe en mars 1815. «À cette nouvelle, Chateaubriand prétendait que tout serait sauvé si on le nommait ministre de l'intérieur. Mais il n'eut ce ministère qu'à Gand, où il était déjà mis de côté avant qu'on fût rentré à Paris.» (Sainte-Beuve.) L'extraordinaire, le fantastique du retour de Napoléon l'emplit d'autant d'admiration que de colère... «À Sisteron, vingt hommes le peuvent arrêter, et il ne trouve personne... Dans le vide qui se forme autour de son ombre gigantesque, s'il entre quelques soldats, ils sont invinciblement entraînés par l'attraction de ses aigles. Ses ennemis fascinés le cherchent et ne le voient pas; il se cache dans sa gloire comme le lion du Sahara se cache dans les rayons du soleil pour se dérober aux regards des chasseurs éblouis. Enveloppés dans une trombe ardente, les fantômes sanglants d'Arcole, de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna... lui font un cortège avec un million de morts. Du sein de cette colonne de feu et de fumée sortent à l'entrée des villes quelques coups de trompette mêlés aux signaux du labarum tricolore; et les portes des villes tombent.» (Ceci sera écrit après 1830.) L'imagination mise en branle par ce merveilleux, il se représente le vieux roi podagre attendant au milieu de sa capitale l'usurpateur reparu. «Le roi, se défendant dans son château, causera un enthousiasme universel... S'il doit mourir, qu'il meure digne de son rang; que le dernier exploit de Napoléon soit l'égorgement d'un vieillard. Louis XVIII, en sacrifiant sa vie, gagnera la seule bataille qu'il aura livrée; il la gagnera au profit de la liberté du genre humain.»
Mais le vieux roi entendait mal ces paroles sublimes. Il n'était pas séduit, comme Chateaubriand, par la beauté du tableau. Or, on n'aime pas ceux qui nous ont donné des conseils héroïques qu'on n'a pas suivis. À partir de là, Louis XVIII dut exécrer Chateaubriand. Et pourtant, assure celui-ci, «mon plan adopté, les étrangers n'auraient point de nouveau ravagé la France, nos princes ne seraient point revenus avec les armées ennemies; la légitimité eût été sauvée par elle-même...» Oui, si son plan avait réussi: il suppose avec intrépidité ce qui est en question. Et il s'écrie: «Pourquoi suis-je venu à une époque où j'étais si mal placé? Pourquoi ai-je été royaliste contre mon instinct, dans un temps où une véritable race de cour ne pouvait ni m'entendre ni me comprendre? Pourquoi ai-je été jeté dans cette troupe de médiocrités qui me prenaient pour un écervelé quand je parlais courage, pour un révolutionnaire quand je parlais liberté?»
Viennent Waterloo et la seconde Restauration: Chateaubriand est nommé de la Chambre des pairs. Il écrit la _Monarchie selon la Charte_. Il juge ce livre sans défaveur dans ses _Mémoires_: «La _Monarchie selon la Charte_ est un catéchisme constitutionnel: c'est là qu'on a puisé la plupart des propositions que l'on avance comme nouvelles aujourd'hui. Ainsi ce principe, que le roi règne et ne gouverne pas, se trouve tout entier dans le chapitre sur la prérogative royale.» Il n'y avait peut-être pas de quoi se vanter.
Mais était-il possible, en 1815, de faire autre chose que la monarchie constitutionnelle? Ne fallait-il pas que l'épreuve en fût tentée? Pouvait-on refaire les provinces, les assemblées provinciales, les corporations? Pouvait-on décentraliser quand la centralisation était si utile au régime rétabli? Pouvait-on éliminer de la monarchie le parlementarisme, dont elle devait mourir? Nous voyons peut-être plus clair aujourd'hui qu'au sortir de la Révolution et de l'Empire sur les conditions d'un bon gouvernement.