Chateaubriand

Chapter 14

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Heureusement, dans l'_Itinéraire_ même, il se détend quelquefois, pour nous parler de son domestique milanais Joseph, ou de son domestique français Julien, nous peindre ses divers hôtes, nous conter les réceptions qu'on lui fait, des incidents de voyage, des histoires de brigands. Voici un exemple de ce ton excellent:

Les courses sont de huit à dix lieues avec les mêmes chevaux; on leur laisse prendre haleine, sans manger, à peu près à moitié chemin; on remonte ensuite et l'on continue sa route. Le soir on arrive quelquefois à un khan, masure abandonnée où l'on dort parmi toutes sortes d'insectes et de reptiles sur un plancher vermoulu. On ne vous doit rien dans ce khan lorsque vous n'avez pas de firman de poste: c'est à vous de vous procurer des vivres comme vous pouvez. Mon janissaire allait à la chasse dans les villages; il rapportait quelquefois des poulets que je m'obstinais à payer; nous les faisions rôtir sur des branches vertes d'olivier, ou bouillir avec du riz pour faire un pilaf. Assis à terre autour de ce festin, nous le déchirions avec nos doigts; le repas fini, nous allions nous laver la barbe et les mains au premier ruisseau. Voilà comme on voyage aujourd'hui dans le pays d'Alcibiade et d'Aspasie.

Au fond, il aime cette vie-là, qui lui rappelle son fameux voyage au Canada, ou sa vie à l'armée des princes. Son voyage en Orient, cent ans avant l'agence Cook, n'est pas sans dangers. Chateaubriand est à la fois le plus homme de lettres des gens de lettres et un rude compagnon ami de l'aventure même périlleuse.

Ou bien ce sont des passages d'une verve colorée, de celle qui s'épanouira à l'aise dans les _Mémoires_. Ceci par exemple (en naviguant de Rosette au Caire):

... Pendant ce temps-là nos marchands turcs descendaient à terre, s'asseyaient tranquillement sur leurs talons, tournaient leurs visages vers la Mecque, et faisaient au milieu des champs des espèces de culbutes religieuses. Nos Albanais, moitié musulmans, moitié chrétiens, criaient «Mahomet!» et «Vierge Marie!», tiraient un chapelet de leur poche, prononçaient en français des mots obscènes, avalaient de grandes craches de vin, lâchaient des coups de fusil en l'air et marchaient sur le ventre des chrétiens et des musulmans.

Et Jérusalem? direz-vous. Car enfin le titre du livre est l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_; ce voyage est un pèlerinage, et Chateaubriand nous a dit qu'il l'entreprenait avec les sentiments et la foi d'un pèlerin du moyen âge. Mais c'est ici la même chose que pour les _Martyrs_. Dans les _Martyrs_, c'est le paganisme qu'il aime et qui est charmant, et c'est le christianisme qui est ennuyeux. Dans l'_Itinéraire_, la partie la plus agréable, et de beaucoup, et qu'il a écrite avec le plus de plaisir, c'est le voyage en Grèce. Dès qu'il arrive à la Terre-Sainte, il a beau se battre les flancs, il ne sent rien. Un lieu où se sont passées des choses sublimes, des choses surnaturelles, pourquoi nous émouvrait-il plus que ces choses elles-mêmes? En tout cas, il ne nous touchera que dans la mesure où il nous aidera à nous représenter ces choses, et pourvu que nous y croyions avec intensité. Et Chateaubriand n'a jamais cru que somptueusement et faiblement. En somme, il avoue lui-même sa froideur: «Les lecteurs chrétiens demanderont peut-être... quels furent les sentiments que j'éprouvai en ce lieu redoutable (l'église du Saint-Sépulcre): _je ne puis réellement le dire_. Tant de choses se présentaient à la fois à mon esprit, que je ne m'arrêtais à aucune idée particulière...» Bref, il ne sent rien du tout. Un peu après, il croit décent de paraître ému, et voici ce qu'il trouve: «Nous parcourûmes les stations jusqu'au sommet du calvaire. Où trouver dans l'antiquité rien d'aussi touchant, rien d'aussi merveilleux que les dernières scènes de l'Évangile? Ce ne sont point ici les aventures bizarres d'une divinité étrangère à l'humanité: c'est l'histoire la plus pathétique, histoire qui non seulement fait couler des larmes par sa beauté, mais dont les conséquences, appliquées à l'univers, ont changé la face de la terre.» (Au fait, cela est-il très bien écrit?) «Je venais de visiter les monuments de la Grèce, et j'étais encore tout rempli de leur grandeur: mais qu'ils avaient été loin de m'inspirer ce que j'éprouvais à la vue des lieux saints!» Seulement ce qu'il éprouve, il ne le dit pas. Et voilà, sur Jérusalem, le passage le plus chaud. Non, il ne sent rien. La plus simple des petites sœurs, venue aux lieux saints, sentira, et, si elle écrit même malhabilement, exprimera davantage. Chateaubriand, ne trouvant rien à dire, se rejette alors sur l'histoire de Jérusalem, sur les Croisades, sur une lecture de la _Jérusalem délivrée_, sur une lecture d'_Athalie_, et sur le prix des denrées en Palestine.

* * * * *

Mais enfin, il convenait que l'auteur partagé de l'_Essai sur les Révolutions_, désireux d'écrire le livre qu'on attendait le plus, écrivît le _Génie du christianisme_; il convenait que l'auteur du _Génie du christianisme_ écrivît les _Martyrs_, et il convenait que l'auteur des _Martyrs_ visitât l'Orient et la Terre-Sainte en délégué de la chrétienté et écrivît l'_Itinéraire_. Et voilà qui est fait.

Or, comme il nous l'a dit lui-même, tandis qu'il décrivait avec soin la mer Morte (qu'il n'a vue que de loin), l'église de Bethléem et l'église du Saint-Sépulcre; tandis qu'il faisait, d'Alexandrie à Tunis, une navigation qui ne fut qu'«une espèce de continuel naufrage de quarante-deux jours», il ne pensait qu'à la dame qui l'attendait à Grenade. Et, quand il fut de retour à Paris, il écrivit pour elle les _Aventures du dernier Abencérage_, qu'il publiera seulement vingt ans plus tard. «Le portrait, dit-il, que j'ai tracé des Espagnols explique assez pourquoi cette nouvelle n'a pu être imprimée sous le gouvernement impérial. La résistance des Espagnols à Bonaparte... excitait alors l'enthousiasme de tous les cœurs susceptibles d'être touchés par les grands dévouements et les nobles sacrifices. Les ruines de Saragosse fumaient encore, et la censure n'aurait pas permis des éloges où elle eût découvert, avec raison, un intérêt caché pour les victimes.»

Je vous répète qu'on ne peut pas lire une bibliothèque tous les matins; et c'est ce qui fait que la critique est une chimère. Car, à supposer qu'un homme lise tous les ouvrages dont la suite forme la littérature d'un pays, comme il y mettra assurément des années et des années, il ne pourra les lire tous ni au même âge, ni dans le même état de santé, ni avec la même humeur, ni peut-être avec les mêmes opinions politiques ou les mêmes croyances religieuses. Lui-même aura changé au cours de ces lectures, et le monde aussi aura changé autour de lui. Une histoire de la littérature, à moins d'être écrite à coups de fiches, ce qui n'a aucun intérêt, est surtout l'histoire de l'esprit du critique qui a pu l'écrire.

Tout cela pour vous dire (et je l'aurais pu à moins de frais) que, je ne sais pourquoi et sans m'y attendre le moins du monde, j'ai trouvé délicieuses les _Aventures du dernier Abencérage_. Je n'avais pas lu cela depuis quarante ans et je n'en avais gardé aucun souvenir. Et, en ouvrant ce petit livre, je me méfiais... Or cela m'a paru charmant. Est-ce parce que je l'ai relu un jour de soleil et en sortant de l'ennuyeux _Itinéraire_? Cela ne ressemble plus du tout à _Atala_ ni à _René_; c'est un petit divertissement à part dans l'œuvre de Chateaubriand. Sans doute, madame de Noailles aimait ces chevaleries. On en trouve de telles dans Millevoye (_Ballades et Romances_). Les soldats de l'Empire et leurs femmes devaient les goûter beaucoup. Le colonel Fougas, dans l'_Homme à l'oreille cassée_, en est tout pénétré. C'est un mélange, grisant pour les belles âmes simples, de galanterie et d'honneur. C'est comme un développement du contenu secret des vers charmants de _Zaïre_:

Des chevaliers français tel est le caractère,

Ou:

Chrétien, je suis content de ton noble courage, Mais ton orgueil ici se serait-il flatté D'effacer Orosmane en générosité?

L'_Abencérage_ est le chef-d'œuvre du genre troubadour. La forme est brillante; peut-être un peu sèche dans son élégance: elle semble, parce que l'auteur l'a voulu ainsi, plus ancienne que celle d'_Atala_. Mais que j'aime des phrases comme celles-ci:

... On sent que dans ce pays les tendres passions auraient promptement étouffé les passions héroïques, si l'amour, pour être véritable, n'avait pas toujours besoin d'être accompagné de la gloire.

... Aben-Hamet a découvert le cimetière où reposent les cendres des Abencérages, mais en priant, mais en se prosternant, mais en versant des larmes filiales, il songe que la jeune Espagnole a passé quelquefois sur ces tombeaux et il ne trouve plus ses ancêtres si malheureux.

... Aben-Hamet n'était plus ni assez infortuné, ni assez heureux pour bien goûter le charme de la solitude: il parcourait avec distraction et indifférence ces bords enchantés.

Qui me dira pourquoi j'adore cela?

J'ai dit que cela était fort différent de _René_ et d'_Atala_. Pour la forme, oui; mais, pour le fond, c'est toujours la même histoire. _René_, c'est l'amour d'une sœur pour son frère. _Atala_, c'est l'amour, pour un jeune infidèle, d'une petite chrétienne un peu simple qui se croit condamnée à la virginité par le vœu de sa mère. Les _Martyrs_, c'est l'amour d'un jeune chrétien et d'une jeune païenne. L'_Abencérage_, c'est l'amour d'une jeune chrétienne et d'un jeune musulman. Et Amélie entre au couvent; et Atala s'empoisonne; et Cymodocée est déchirée, encore vierge, par le tigre dans les bras de son fiancé; et Blanca dit à Aben-Hamet: «Retourne au désert!» Et cela est très bien ainsi. C'est toujours la même histoire, parce que Chateaubriand avait souverainement l'invention des images, mais n'avait, je crois, que celle-là. Et c'est l'histoire éternelle. L'amour n'est intéressant que s'il est contrarié et combattu. L'amour triomphant et repu est déplaisant. Il n'y a rien de plus odieux que le spectacle de l'amour de deux jeunes mariés.

L'affabulation est fort simple. Tous les incidents sont prévus; tous les personnages éprouvent des sentiments égaux en noblesse, et exactement parallèles les uns aux autres. Après la prise de Grenade par les chrétiens, la maison des Abencérages s'est réfugiée à Tunis. Vingt-quatre ans plus tard, le dernier rejeton de cette illustre famille, Aben-Hamet, «résolut de faire un pèlerinage au pays de ses aïeux, afin de satisfaire au besoin de son cœur.» À Grenade, il rencontre Blanca, descendante du Cid. Après deux entrevues d'un romanesque convenable, Blanca se dit: «Qu'Aben-Hamet soit chrétien, qu'il m'aime, et je le suis au bout de la terre.» Et Aben-Hamet songe: «Que Blanca soit musulmane, qu'elle m'aime, et je la sers jusqu'à mon dernier soupir.» Ils visitent ensemble l'Alhambra; et, après cette visite, «Aben-Hamet écrivit au clair de la lune le nom de Blanca sur le marbre de la salle des Deux-Sœurs; il traça ce nom en caractères arabes, afin que le voyageur eût un mystère de plus à deviner dans ce palais de mystères.» Et Blanca dit: «Retiens bien ces mots: Musulman, je suis ton amante sans espoir; chrétien, je suis ton épouse fortunée.» Et Aben-Hamet répond: «Chrétienne, je suis ton esclave désolé; musulmane, je suis ton époux glorieux.»

Et, deux années de suite, Aben-Hamet s'en retourne à Tunis, puis revient à Grenade. Et chaque fois: «Sois chrétien», disait Blanca; «sois musulmane», disait Aben-Hamet; et ils se séparaient sans avoir succombé à la passion qui les entraînait l'un vers l'autre.

La troisième fois, Blanca présente à Aben-Hamet son frère Carlos et le chevalier français Lautrec, amoureux de la jeune fille. Lorsque Carlos a connu l'amour du Maure pour Blanca: «Maure, lui dit-il, renonce à ma sœur, ou accepte le combat.» Aben-Hamet est vainqueur et épargne don Carlos, et Lautrec ne peut se battre à son tour, à cause de ses anciennes blessures. Et Blanca essaye de tout arranger. «Blanca voulut contraindre les trois chevaliers (car Aben-Hamet, avant le duel, a été armé chevalier par Carlos) à se donner la main: tous les trois s'y refusèrent.--Je hais Aben-Hamet, s'écria don Carlos.--Je l'envie, dit Lautrec.--Et moi, dit l'Abencérage, j'estime don Carlos et je plains Lautrec, mais je ne saurais les aimer.--Voyons-nous toujours, dit Blanca, et tôt ou tard l'amitié suivra l'estime.»

Et, en effet, ils vivent quelque temps ensemble. Et, dans une fête que donne Lautrec au Généralife, Lautrec chante la jolie romance:

Combien j'ai douce souvenance Du joli lieu de ma naissance! Ma sœur, qu'ils étaient beaux, les jours De France! Ô mon pays, sois mes amours Toujours! etc...

Aben-Hamet chante une ballade médiocre, mais sympathique:

Le roi don Juan, Un jour chevauchant, Vit sur la montagne Grenade d'Espagne. Il lui dit soudain: Cité mignonne, Mon cœur te donne Avec ma main, etc...

Et don Carlos dit ces vers déplorables et charmants:

Prêt à partir pour la rive africaine, Le Cid armé, tout brillant de valeur, Sur sa guitare, aux pieds de sa Chimène, Chantait ces vers que lui dictait l'honneur, etc...

Aben-Hamet a songé à se convertir à la religion chrétienne. Mais lorsqu'il découvre que Blanca est la descendante du Cid: «Chevalier, dit-il à Lautrec, ne perds pas toute espérance; et toi, Blanca, pleure à jamais le dernier Abencérage.» Mais Lautrec: «Aben-Hamet, ne crois pas me vaincre en générosité... Si tu restes parmi nous, je supplie don Carlos de t'accorder la main de sa sœur.» Et don Carlos à Aben-Hamet: «Soyez chrétien, et recevez la main de Blanca, que Lautrec a demandée pour vous.» Ainsi l'on piétine un peu, mais héroïquement. «La tentation était grande, mais elle n'était pas au-dessus des forces d'Aben-Hamet. Si l'amour dans toute sa puissance parlait au cœur de l'Abencérage, d'une autre part il ne pensait qu'avec épouvante à l'idée d'unir le sang de ses persécuteurs au sang des persécutés. Il croyait voir l'ombre de son aïeul sortir du tombeau et lui reprocher cette alliance sacrilège. Transpercé de douleur, Aben-Hamet s'écrie: «Ah! faut-il que je rencontre ici tant d'âmes sublimes, tant de caractères généreux, pour mieux sentir ce que je perds! Que Blanca prononce; qu'elle dise ce qu'il faut que je fasse pour être plus digne de son amour!» Blanca s'écrie: «Retourne au désert!» Et elle s'évanouit.

Ainsi, Blanca juge que ce qu'Aben-Hamet doit faire «pour être plus digne de son amour», c'est de rester musulman. Et, par suite, l'auteur des _Martyrs_ juge que l'honneur commande au Maure de ne pas se faire chrétien. «Aben-Hamet se prosterna, adora Blanca encore plus que le ciel, et sortit sans prononcer une parole.»

Tous sont sublimes, mais le musulman l'est particulièrement. De même que, dans les _Martyrs_, la païenne Cydomocée était plus intéressante que le chrétien Eudore, c'est ici le musulman Aben-Hamet qui a le plus beau rôle: l'auteur du _Génie du christianisme_ n'a pas de chance. Mais le _Dernier Abencérage_ est une aimable chose et fort élégante. La morale de Blanca, d'Aben-Hamet, de Lautrec et de Carlos, est la morale de l'honneur. L'honneur est le profond respect de soi et de ses ancêtres. Changer de religion, ce serait se démentir soi-même, et démentir les aïeux qui vous ont légué la religion où vous avez été élevé. Ce serait manquer de fidélité, et manquer aussi d'orgueil. L'honneur sera l'unique règle morale de Chateaubriand. De même qu'Aben-Hamet, qui a songé à se faire chrétien, demeure musulman, parce qu'il se croirait diminué si on le voyait changer, donc se renoncer, ainsi Chateaubriand, que la Révolution secrètement séduit,--après avoir été par honneur émigré et soldat de l'armée des princes,--conservera aux Bourbons, pour garder sa vie extérieurement harmonieuse, une fidélité pleine de reproches, une fidélité insupportable de se sentir si méritoire...

* * * * *

Or, après le grand succès de l'_Itinéraire_, Chateaubriand est décidément, dans l'opinion, le premier écrivain de France. Il l'est aux yeux même de l'empereur. Il plaît à l'empereur à cause du secours qu'il lui a apporté dans le rétablissement de l'ordre, et à cause de la majesté et de l'emphase fréquente de son style, et de sa profusion de souvenirs classiques. Au moment de l'article du _Mercure_ (1807) l'empereur avait dit, paraît-il, de Chateaubriand: «Je le ferai sabrer sur les marches des Tuileries»; mais il avait dû goûter, pour le ton et pour le rythme, la fameuse phrase: «Lorsque dans le silence de l'abjection...» Quelques années après, l'empereur dit une fois: «Pourquoi Chateaubriand n'est-il pas de l'Académie?»

Marie-Joseph Chénier mourut le 10 janvier 1811. Avertis du propos de l'empereur, les amis de Chateaubriand le pressèrent de poser sa candidature. Il pouvait s'abstenir: il ne risquait point d'être fusillé pour cela. Ou bien, il pouvait attendre la mort d'un académicien dont l'éloge fût moins gênant pour lui que celui de Marie-Joseph Chénier, régicide et (crime égal) critique acerbe d'_Atala_ et du _Génie_, dans la satire des _Nouveaux saints_ (1802):

(J'irai, je reverrai tes paisibles rivages, Riant Meschacébé, Permesse des sauvages; J'entendrai les Sermons prolixement diserts Du bon monsieur Aubry, Massillon des déserts. Ô sensible Atala! tous deux avec ivresse Courons goûter encor les plaisirs de la messe! Chantons de Pompignan les cantiques sacrés! Les poètes chrétiens sont les seuls inspirés.

...

Ô fille de l'exil, Atala, fille honnête, Après messe entendue, en nos saints tête-à-tête, Je prétends chaque jour relire auprès de toi Trois modèles divins: la Bible, Homère et moi!)

Mais il céda, et fit ses visites. Il fut nommé au second tour et par treize voix. Dès lors il n'avait, semble-t-il, qu'à accepter les conditions ordinaires du jeu académique: courtoisie envers son prédécesseur et hommage au souverain. Mais il était tenu par son rôle. Il aimait les manifestations d'indépendance qui n'offraient qu'un danger restreint; et c'était déjà fort joli, et il était à peu près le seul de son rang qui se permît ce luxe.

Et, comme il se sentait fort gêné, il fit un médiocre discours. Après avoir dit dans son exorde qu'on ne peut «faire de la littérature une chose abstraite et l'isoler au milieu des affaires humaines» ni «interdire à l'écrivain toute considération morale élevée... ou lui défendre d'examiner le côté sérieux des objets», il arrive à son sujet, et conclut qu'il lui est impossible de toucher aux ouvrages de Chénier sans irriter les passions:

Si je parlais de la tragédie de _Charles IX_, pourrais-je m'empêcher de venger la mémoire du cardinal de Lorraine et de discuter cette étrange leçon donnée aux rois? _Caïus Gracchus_, _Calas_, _Henri VIII_, _Fénelon_ m'offrent sur plusieurs points cette altération de l'histoire... Si je relis ses satires, j'y trouve immolés des hommes qui se sont placés au premier rang de cette assemblée... Mais laissons-là ces ouvrages qui donneraient lieu à des récriminations pénibles; je ne troublerai point la mémoire d'un écrivain qui fut votre collègue, et qui compte encore parmi vous des admirateurs et des amis. Il devra à cette religion, qui lui parut si méprisable dans les écrits de ceux qui la défendent, la paix que je souhaite à sa tombe...

Mais ici même, messieurs, ne serais-je pas assez malheureux pour trouver un écueil? Car, en portant aux cendres de M. de Chénier le tribut de respect que tous les morts réclament, je crains de rencontrer sous mes pas des cendres bien autrement illustres... Ah! qu'il eût été plus heureux pour M. de Chénier de n'avoir point participé à ces calamités publiques qui retombèrent enfin sur sa tête! Il a su comme moi ce que c'est que de perdre dans les orages populaires un frère tendrement chéri.

Tout cela était pleinement désobligeant pour Marie-Joseph; la fin encore plus que le reste; car enfin André Chénier fut tué par les amis de son frère, et l'on ne saura jamais si Marie-Joseph fit vraiment son possible pour le sauver. Mais, sauf l'opportunité et la convenance, je ne trouve pas très mal, je l'avoue, que Chateaubriand ménage peu son prédécesseur. Marie-Joseph Chénier ne fut point un scélérat: mais l'indulgence pour les faibles de son espèce est mortelle. Il est seulement curieux que, tout en le traitant sans mollesse, Chateaubriand reste lui-même possédé de quelques-unes des idées de ce régicide lettré. Un peu plus loin, pour tout arranger et pour ennuyer l'empereur, il dit: «M. de Chénier adora la liberté: peut-on lui en faire un crime?» Et il garde pour la péroraison sa meilleure flèche:

La liberté n'est-elle pas le plus grand des biens et le premier des besoins de l'homme? Elle enflamme le génie, elle élève le cœur, elle est nécessaire à l'ami des Muses comme l'air qu'il respire. Les arts peuvent jusqu'à un certain point vivre dans la dépendance, parce qu'ils se servent d'une langue à part qui n'est pas entendue de la foule; mais les lettres qui parlent une langue universelle, languissent et meurent dans les fers. Comment tracera-t-on des pages dignes de l'avenir, s'il faut s'interdire, en écrivant, tout sentiment magnanime, toute pensée forte et grande? La liberté est si naturellement l'amie des sciences et des lettres qu'elle se réfugie auprès d'elles lorsqu'elle est bannie du milieu des peuples.

--C'est tout? direz-vous. Ce lieu commun inoffensif, c'est la grande hardiesse de ce discours? Oui, et j'ajoute qu'après ce lieu commun l'auteur glorifie César qui «monte au Capitole», et salue la «fille des Césars» qui «sort de son palais avec son jeune fils dans ses bras». Et pourtant c'est à cause de ce lieu commun que la commission de l'Académie, nommée pour entendre le discours, le repoussa; et c'est surtout ce lieu commun que l'empereur, sur le manuscrit, lacéra de coups de crayon impérieux. Chateaubriand déclara qu'il ne ferait pas de corrections, et la commission décida qu'il ne serait pas reçu.

Mais l'année suivante («ce mélange de colère et d'attrait de Bonaparte contre et pour moi est constant et étrange») l'empereur, qui se savait admiré de madame de Chateaubriand, qui souhaitait peut-être faire oublier l'incident du discours interdit, qui sentait que Chateaubriand était l'écrivain le plus original de son empire, et qui enfin aimait assez faire alterner la menace et la caresse, demanda à l'Académie, à propos des «prix décennaux», pourquoi elle n'avait pas mis sur les rangs le _Génie du christianisme_.

Car l'empereur avait dit un jour: «On se plaint que nous n'ayons pas de littérature: c'est la faute du ministre de l'Intérieur», et par un décret daté d'Aix-la-Chapelle (10 septembre 1804), il avait établi «qu'il y aurait de dix ans en dix ans, le jour anniversaire du 18 brumaire, une distribution de grands prix donnés de sa propre main.» Ces prix étaient destinés à récompenser «les meilleurs ouvrages et les plus utiles inventions qui auraient honoré les sciences, les lettres et les arts». La première de ces solennités décennales était fixée au 9 novembre 1810. Mais cette fois, pour la littérature du moins, on n'avait rien trouvé. Le jury de l'Institut avait écarté le _Lycée_ de La Harpe, comme trop ancien, et le _Catéchisme universel_ de Saint-Lambert comme trop grossièrement matérialiste. Et par une omission effrontée il n'avait pas même mentionné le _Génie du christianisme_.