Chateaubriand

Chapter 13

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La destinée de Lucile fut étrange même après sa mort. La sœur de Chateaubriand, la comtesse de Caud, fut enterrée dans la fosse commune. Elle n'avait plus rien, «était ignorée et n'avait pas un ami». Son frère l'avait mise dans un couvent, chez les Dames de Saint-Michel, avec son domestique le vieux Saint-Germain (l'ancien serviteur de madame de Beaumont). Puis il était allé à Villeneuve-sur-Yonne, chez son ami Joubert; et là, raconte-t-il, madame de Chateaubriand était tombée malade. Pendant ce temps-là, Lucile avait encore changé de demeure, puis était morte; et on l'avait enterrée parmi les pauvres. Saint-Germain seul avait suivi le «cercueil délaissé». Et, quand Chateaubriand était rentré à Paris, le vieux Saint-Germain lui-même était mort (sans avoir une seule fois écrit ou fait écrire à son maître, paraît-il); et Chateaubriand s'était abstenu de rechercher le lieu de la sépulture de Lucile. Oh! il nous dit éloquemment pourquoi: «... Quand, en faisant des recherches, en compulsant les archives des municipalités, les registres des paroisses, je rencontrerais le nom de ma sœur, à quoi cela me servirait-il...? Quel nomenclateur des ombres m'indiquerait la tombe effacée? Ne pourrait-il pas se tromper de poussière? Puisque le ciel l'a voulu, que Lucile soit à jamais perdue!» Il trouve cela très bien, très original. Plus loin, il l'appelle cette «sainte de génie» et dit qu'il n'a pas été un seul jour sans la pleurer. Il est possible, quoique, vers la fin, il dût en avoir assez de cette folle.

En tout cas, il a bien fait de la pleurer. Car il me paraît de plus en plus que c'est Lucile, la jolie Bretonne neurasthénique, qui, après Amélie, lui a légué Velléda. Il a vu Lucile dans le même décor, à peu près, où il place la petite druidesse «... Elle me prit par la main, et me conduisit sur la pointe la plus élevée du dernier rocher druidique... Velléda tressaille, étend les bras, s'écrie: on m'attend! Et elle s'élançait dans les flots. Je la retins par son voile...» Les étangs de Combourg ont fort bien pu voir quelque scène de ce genre, au temps où le frère et la sœur s'enivraient ensemble de solitude et de la pensée de la mort, peut-être le même jour où René jouait au suicide avec son vieux fusil à la détente usée.

Après cela, et après le dixième livre, les _Martyrs_ m'ont semblé assez ennuyeux. Ces voyages, ces descriptions éternelles! Ces anachronismes si ingénieux et si inutiles! Ce qui reste du jeune _Anacharsis_ de l'abbé Barthélemy, et ce qui fait présager le jeune _Gaulois à Rome_, du digne professeur Dézobry! Et cette cruelle tension de style, à faire trouver le _Télémaque_ délicieux et naturel!

(Quand j'étais adolescent, j'ai lu avec amour _Fabiola_. Le modeste livre du cardinal Wiseman est plus chrétien que les _Martyrs_, et me semblait aussi bien plus amusant. Avez-vous lu _Fabiola_? Vous rappelez-vous la petite Agnès, la bonne Syra, l'enfant Tarcisius? Il y a dans _Fabiola_ de la douceur, de la piété, de l'intérêt dramatique...)

Mais, encore une fois, il y a, dans les _Martyrs_, le combat des Francs, et il y a Velléda. Il y a Chateaubriand lui-même et la plus rare fleur de son sang. Chactas, René, Eudore, c'est lui; Atala, Amélie, Velléda, c'est elle. Il ne s'intéresse violemment,--et assez pour leur donner la vie par des mots,--qu'aux images de son propre cœur, ou des cœurs qu'il a troublés. Velléda vit, parce qu'elle est sa grande aventure passionnelle; Cymodocée vit, parce qu'elle est son paganisme habillé en vierge. Les autres sont des ombres, même Hiéroclès, le proconsul jacobin.

SEPTIÈME CONFÉRENCE

L'ITINÉRAIRE DE PARIS À JÉRUSALEM.

LE DERNIER ABENCÉRAGE.

Les _Martyrs_ eurent du succès, mais non point un immense succès (quoique le libraire les eût payés 80.000 francs, dont 24.000 comptant). L'auteur lui-même nous en a donné les raisons, du moins quelques-unes, dans ses _Mémoires_: «... Les circonstances qui contribuèrent au succès du _Génie du Christianisme_ n'existaient plus; le gouvernement, loin de m'être favorable, m'était contraire. Les _Martyrs_ me valurent un redoublement de persécution.» (Il ne dit pas en quoi.) «Les allusions fréquentes dans le portrait de Galérius et dans la peinture de la cour de Dioclétien ne pouvaient échapper à la police impériale.» (À la vérité, ces allusions paraissent aujourd'hui lointaines.)

Au _Journal des Débats_, Hoffmann fit, des _Martyrs_, une critique où il y a beaucoup de bon sens, et quelques sottises. Chateaubriand ressentit très vivement cette critique, et répondit par un long _Examen des Martyrs_ et par des _Remarques_ sur chaque livre du poème. Il s'y montre fort naïvement irrité des censures et fort content de lui. Il s'étonne particulièrement qu'on ait été si méchant pour un ouvrage qui lui a coûté tant de peine. Il dit, à propos de sa peinture du Paradis: «Jamais je n'ai fait un travail plus pénible et plus ingrat.» Il y paraît. Dans les _Remarques_ sur le livre VIII (_l'Enfer_): «Ce livre, qui coupe le récit, qui sert à délasser le lecteur (!) et à faire marcher l'action, offre en cela même une innovation dans l'art qui n'a été remarquée de personne.» En effet. Sur les démons, qui sont des dieux païens: «C'est l'Olympe dans l'enfer, et c'est ce qui fait que cet enfer ne ressemble à aucun de ceux des poètes mes devanciers.» Sur le démon de la fausse sagesse: «Ce démon n'avait point été peint avant moi.» Plus loin: «La peinture du tumulte aux enfers est absolument nouvelle.» Sur le démon de la volupté: «Ce portrait est encore tout entier de l'imagination de l'auteur.» Etc. On a envie de dire: «Allons, tant mieux. Mais nous ne nous soucions que de Velléda.»

«La publication des _Martyrs_, dit Chateaubriand, coïncide avec un accident funeste.» Son cousin Armand de Chateaubriand était resté en Angleterre. Marié à Jersey, il était chargé de la correspondance des princes. Il menait sur de méchants bateaux une vie héroïque et folle d'audace; mais le 20 janvier 1809 il fut arrêté, conduit à Paris, à la prison de la Force, puis condamné à mort. Chateaubriand n'avait probablement, pour obtenir la grâce de son cousin, qu'à demander une audience à l'empereur. Mais il était gêné par son rôle public. Deux ans auparavant il avait écrit dans le _Mercure_ l'article célèbre: «... C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde...»

Il fit cependant ce qu'il put, mais on ne sait pas bien quoi. (Je vous renvoie, pour le détail de cette histoire, à la _Vie politique de Chateaubriand_, par M. Albert Cassagne.) Chateaubriand dit dans les _Mémoires d'outre-tombe_: «Je m'adressai à madame de Rémusat; je la priai de remettre à l'impératrice une lettre de demande de justice ou de grâce à l'empereur.» Madame de Chateaubriand dit dans le _Cahier rouge_: «Mon mari écrivit à Bonaparte; mais, comme quelques expressions de sa lettre l'avaient, dit-on, choqué, il répondit: Chateaubriand demande justice, il l'aura.» Et Madame de Rémusat raconte dans ses _Mémoires_, que l'empereur lui dit: «Chateaubriand a l'enfantillage de ne pas m'écrire à moi» (ceci contredit le _Cahier rouge_); «sa lettre à l'impératrice est un peu sèche et hautaine; il voudrait m'imposer l'importance de son talent. Je lui réponds par celle de ma politique, et, en conscience, cela ne doit point l'humilier.»

Le plus certain, c'est qu'Armand fut fusillé: «Le jour de l'exécution, raconte Chateaubriand, je voulus accompagner mon camarade sur son dernier champ de bataille; je ne trouvai point de voiture, je courus à pied à la plaine de Grenelle, j'arrivai tout en sueur, une seconde trop tard: Armand était fusillé contre le mur d'enceinte de Paris. Sa tête était brisée; un chien de boucher léchait son sang et sa cervelle.» Quelque chose me dit qu'il a ajouté le chien de boucher.

Et, d'après les _Souvenirs_ de Sémallé, Chateaubriand n'aurait vu ni le chien ni la cervelle. Il s'était décidé (trop tard) à demander une audience à l'empereur. Il passa toute la nuit chez lui, et reçut la lettre d'audience, le matin, après l'exécution d'Armand. Si, comme l'affirme Sémallé, Chateaubriand n'est pas sorti de chez lui ce matin-là, «que devient la course à Grenelle, et l'histoire du chien de boucher et le mouchoir sanglant apporté par Chateaubriand à madame de Custine?» (A. Cassagne).

«Il parut plus irrité qu'affligé», dit madame de Rémusat. Rien d'étonnant à cela, ni de choquant. Il n'avait pas vu son cousin depuis bien des années. Tout de suite après avoir conté la mort d'Armand, il nous dit: «L'année 1811 fut une des plus remarquables de ma carrière littéraire. Je publiai l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_, je remplaçai M. de Chénier à l'Institut, et je commençai d'écrire mes _Mémoires_... Le succès de l'_Itinéraire_ fut aussi complet que celui des _Martyrs_ avait été disputé.»

Et pourtant, la première partie exceptée, l'_Itinéraire_, si je ne me trompe, nous paraît, aujourd'hui, encore plus ennuyeux que les _Martyrs_.

Pourquoi avait-il fait ce voyage en Grèce, dans l'archipel, à Constantinople, en Asie-Mineure, en Palestine, en Égypte et à Tunis? Il nous dit qu'il allait «chercher des images» pour son poème des _Martyrs_. Il nous dit aussi qu'il a fait ce voyage par piété: «Je serai peut-être le dernier des Français sorti de mon pays pour voyager en Terre-Sainte avec les idées, le but et les sentiments d'un ancien pèlerin.» Enfin (dans les _Mémoires_), il nous dit qu'il l'a fait par amour: «Allais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir? Une seule pensée m'absorbait; je comptais avec impatience les moments. Du bord de mon navire, les regards attachés à l'étoile du soir, je lui demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire aimer. J'espérais en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis, à Carthage, et l'apporter à l'Alhambra. Comme le cœur me battait en abordant les côtes d'Espagne!»

Autrement dit, il allait à Jérusalem pour le plaisir de trouver, au retour, madame de Noailles qui l'attendait à Grenade. Et il suivait aussi son instinct et son goût de voyageur et de navigateur, et son humeur curieuse et surtout inquiète.

La littérature de voyages est, chez nous, abondante. On a écrit, au moyen âge, beaucoup de relations de pèlerinages en Orient. Mais je ne rappellerai que les livres connus: le _Journal de Voyage_ de Montaigne, les _Voyages de Flandre et de Hollande_, _de Laponie_, _de Pologne_ de Regnard, les _Lettres sur l'Italie_ du président de Brosses, les _Voyages_ de Volney en Égypte et en Syrie; au dix-neuvième siècle, le _Voyage en Orient_ de Lamartine, le _Rhin_ de Victor Hugo, le _Tra-los-montès_ de Gautier; le _Sahel_ et le _Sahara_ de Fromentin, et, sous divers titres, les notes et impressions de voyage de Jacquemont, de Stendhal, de Taine. Dieu sait si j'en oublie! et je m'arrête, d'ailleurs, aux écrivains encore vivants. Parmi tous ces livres, l'_Itinéraire_ de Chateaubriand,--quelques passages familiers mis à part, qui font bien une vingtaine de pages,--est le plus solennel et le plus tendu. Il y soutient un rôle. Il avait écrit les _Martyrs_ en sa qualité de restaurateur de la religion et pour démontrer la supériorité poétique du christianisme: il écrit l'_Itinéraire_ pour justifier, pour appuyer les descriptions des _Martyrs_. À chaque instant, il nous rappelle qu'il est un très grand voyageur et qu'il a été au Canada. Il n'en est pas encore revenu. Il s'agit d'aller de Misitra à Magoula: «C'est en général un voyage très facile, surtout pour un homme qui a vécu chez les sauvages de l'Amérique.» En voyant des cigognes: «Ces oiseaux furent souvent les compagnons de mes courses dans les solitudes d'Amérique: je les vis souvent perchés sur les wigwams des sauvages.» Ou bien: «Je me suis toujours fait un plaisir de boire de l'eau des rivières célèbres que j'ai passées dans ma vie: ainsi, j'ai bu des eaux du Mississippi» (ce n'est pas sûr), «de la Tamise, du Rhin, du Pô, du Tibre, de l'Eurotas, du Céphise, de l'Hermus, du Granique (?), du Jourdain, du Nil, du Tage, et de l'Èbre.»

Au commencement de cette lecture (et je puis bien vous avouer que, jusque-là, je n'avais lu de l'_Itinéraire_ que quelques fragments), je me disais:

--Je sais qu'il faut être respectueux. Je sais qu'il peut y avoir quelque intérêt à voir des lieux où ont vécu de grands hommes, où se sont passées de grandes choses. Pas toujours, cependant. Il faut, ce me semble, que la figure de ces lieux n'ait pas été trop radicalement modifiée. Même alors, je conçois mal que l'intérêt qu'on peut prendre aille jusqu'à l'émotion et jusqu'aux larmes. Un paysage où se sont accomplis de grands faits historiques ressemble beaucoup à un paysage du même genre où il n'est rien arrivé. Je comprends que l'on s'attache à ce qui reste de l'acropole d'Athènes, du forum romain, ou de la petite ville de Pompéi. Mais le champ de bataille le plus illustre est presque toujours pareil à n'importe quel grand morceau de la Beauce ou de la Brie. Tel petit port méditerranéen ne vous paraîtra rien de plus qu'un petit port avec de grosses barques de pêche, même si l'on vous dit que la galère de Cléopâtre y a mouillé voilà dix-neuf siècles. Et, si des ruines n'ont gardé que d'incertains contours, je n'y verrai que des tas de pierres, quand même ce seraient les ruines supposées de Sparte ou d'Argos.

Lors donc que Chateaubriand approche de la côte du Péloponèse, je suis un peu surpris de l'entendre dire: «J'étais prêt à _m'élancer_ sur un rivage désert et à saluer la patrie des arts et du génie.» La saluer? Comment? Par quel cri ou par quel geste? Couchant à Méthone (ou Modon) près de Sparte: «Je me retirai, dit-il, dans la chambre qu'on m'avait préparée, mais sans pouvoir fermer les yeux. J'entendais les aboiements des chiens de la Laconie et le bruit du vent de l'Élide: comment aurais-je pu dormir?» Mais pourquoi n'aurait-il pas dormi? (Car remarquez que ce n'est point le bruit des chiens et du vent qui le tient éveillé, mais c'est que c'est le vent de l'Élide et les chiens de la Laconie.) Plus loin, en Messénie, à propos de champs d'oliviers possédés par des Turcs, _les larmes lui viennent aux yeux_ «en voyant les mains du Grec esclave inutilement trempées de ces flots d'huile qui rendaient la vigueur au bras de ses pères pour triompher des tyrans.» Sur Messène, il a cette réflexion d'une mélancolie bien imprévue: «Épaminondas éleva les murs de Messène. _Malheureusement_ on peut reprocher à cette ville la mort de Philopœmen.»

Le jour où il rencontre l'Eurotas, il ne prend point cet événement à la légère: «Ainsi, après tant de siècles d'oubli, ce fleuve qui vit errer sur ses bords les Lacédémoniens illustrés par Plutarque, ce fleuve, dis-je, s'est peut-être réjoui dans son abandon d'entendre retentir autour de ses rives les pas d'un obscur étranger. C'était le 18 août 1806, à neuf heures du matin, que je fis seul, le long de l'Eurotas, une promenade qui ne s'effacera jamais de ma mémoire.» Et il s'exalte jusqu'à cette déclaration: «Si je hais les mœurs des Spartiates, je ne méconnais point la gloire d'un peuple libre, et je n'ai point foulé sans émotion sa noble poussière.» Et je n'ose pas vous dire de qui ces lignes pourraient être signées.

Il y a mieux encore. C'est quand, du haut de la colline où fut la citadelle de Sparte, il découvre les ruines (d'ailleurs incertaines) de la ville. «Un mélange d'admiration et de _douleur_ arrêtait mes pas et ma pensée; le silence était profond autour de moi: je voulus du moins faire parler l'écho dans des lieux où la voix humaine ne se faisait plus entendre, et je criai de toute ma force: Léonidas! Aucune ruine ne répéta ce grand nom, et Sparte même sembla l'avoir oublié.» C'est peut-être sublime. Mais je ne le crois pas. Et si ce n'est pas sublime...

Mais je me suis bientôt aperçu que ces railleries étaient faciles et chétives; qu'elles ne prouvaient que mon bon sens, ce qui importe peu; et qu'un sentiment expliquait chez Chateaubriand ces émotions, ces douleurs, ces exaltations, ces larmes, ce sérieux, cette solennité. Ce sentiment, c'est l'amour de la gloire. Après nous avoir raconté comment il appela Léonidas, et de toute sa force (et le voyez-vous poussant ce cri dans son costume de Tartarin, avec ses deux pistolets et son poignard à la ceinture et son fusil de chasse à la main?), il ajoute: «Si des ruines où s'attachent des souvenirs illustres font bien voir la vanité de tout ici-bas, il faut pourtant convenir que les noms qui survivent à des empires et qui immortalisent des temps et des lieux sont quelque chose. Après tout, ne dédaignons pas trop la gloire: rien n'est plus beau qu'elle, si ce n'est la vertu.» L'amour de la gloire a été la plus forte passion de Chateaubriand. Et, comme il voulait la gloire pour soi, il la respectait, la prenait au sérieux chez les autres, et particulièrement chez les morts. Sans compter que, il y a cent ans, la gloire des Grecs et des Romains, rajeunie par la Révolution et l'Empire, était plus vivante dans les esprits. (Quand Chateaubriand vient à nommer Épaminondas et Philopœmen, il les appelle «ces grands hommes». Je crois que nous ne le ferions plus à présent, parce que nous ne savons pas.)

Aujourd'hui, l'amour de la gloire est un sentiment beaucoup moins répandu. Même aux siècles où elle peut être acquise, elle est fort peu de chose. Ce n'est que la survivance, et très précaire et très intermittente, d'un assemblage de sons, d'un nom. Cette vaine survivance de votre nom, vous ne pourrez en jouir que si votre âme survit elle-même. Mais, si vous ne croyez pas à cette survie de votre âme, le plaisir d'être illustre ne sera pour vous qu'un plaisir viager, comme la simple notoriété ou comme la richesse. L'amour de la gloire implique donc des croyances spiritualistes, et aussi l'illusion que la civilisation actuelle est quelque chose de considérable dans l'histoire de la planète, et que celle-ci est quelque chose de considérable dans l'histoire de l'univers. Non, l'on n'est plus assez naïf pour désirer la gloire. Il y a trop d'hommes célèbres; il y en a des milliers. Jamais la postérité ne pourra retenir tous leurs noms. On se rabat à ne souhaiter qu'une renommée utile ou d'immédiates jouissances de vanité.

Mais, sans négliger celles-ci, Chateaubriand ne voulait rien de moins que la gloire, et la plus grande gloire possible. Et il faut dire qu'il a vécu dans les meilleures conditions pour la conquérir. Sa chance a été merveilleuse, unique. Les circonstances ont centuplé l'effet des productions de son esprit. Il est venu dans un temps où certaines choses importantes devaient être dites et où tout un pays souhaitait qu'elles fussent dites. Il sut les dire avec génie. Mais, en outre, il était le seul qui eût du génie à ce moment-là, ou du moins qui eût un génie propre à charmer. Les grands écrivains sont nombreux au dix-septième siècle: pas un d'eux ne peut se croire le roi de son temps. Au dix-huitième siècle, autour de Voltaire, il y a Fontenelle, Montesquieu, Buffon, Diderot, Rousseau. Plus tard il y aura, tout ensemble, Lamartine, Vigny, Hugo, Musset, Balzac, Sand, Michelet, etc... Mais, par une fortune inouïe, Chateaubriand est seul. André Chénier est encore inédit, et d'ailleurs inachevé. Joseph de Maistre est un étranger et n'a guère encore publié que ses courtes _Considérations_. Bonald a plus d'idées que Chateaubriand, mais est un écrivain difficile et qui n'est lu que d'un petit nombre... En dehors de madame de Staël, improvisatrice de peu de grâce, il n'y a, autour de Chateaubriand, que Fontanes, Joubert inédit, Ginguené, Arnaud, Népomucène Lemercier, Legouvé père, Delille, Esménard... qui encore? (Constant n'est connu que plus tard comme écrivain). Chateaubriand est le premier sans nulle peine. Il est le seul illustre et le seul glorieux.

Et déjà il n'est plus qu'un homme qui soutient et entretient sa gloire. L'_Itinéraire_ est, si j'ose dire, le plus «truqué» des livres. Ce voyage nous est présenté comme un événement tout à fait considérable, comme un épisode de la mission historique de l'auteur. Il affecte, du moins au commencement, la plus minutieuse et la plus implacable exactitude, adopte d'abord la forme d'un journal de voyage, nous rend compte de ses actes heure par heure. Il inscrit ses dépenses et les pourboires qu'il donne, et ne nous laisse pas ignorer que son voyage lui a coûté cinquante mille francs. Il fait un étalage d'érudition inutile et assommante, et qui, encore, est de troisième main. Il nous accable de l'histoire de chacune des villes qu'il visite. Cela tient au moins la moitié de l'énorme volume. Puis, pour rappeler et confirmer sa fière attitude d'opposant à l'Empire, de grand citoyen seul debout devant le tyran, il y a à chaque instant, et souvent assez inattendues, des allusions au despotisme de l'empereur par la peinture ou la mention des horreurs de l'oppression turque. Il y a aussi toute une étude sur un chant du Tasse, poète aujourd'hui négligé. Il y a de longues citations de Delille et d'Esménard, parce que Delille et même Esménard étaient des influences, et qui pouvaient le servir et qui ne lui portaient pas ombrage. Il y a beaucoup de citations, et, celles-là, plus désintéressées (mais enfin cela tient de la place et enfle le volume) d'Homère, de Virgile, d'Euripide, d'Hérodote, de Diodore, etc... Il y a aussi, bien entendu, des descriptions harmonieuses, composées, un peu tendues et pompeuses... Et sans doute elles sont belles, par exemple celle qui se termine ainsi:

... J'ai vu, du haut de l'Acropolis, le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette; les corneilles qui nichent autour de la citadelle, mais qui ne franchissent jamais son sommet, planaient au-dessus de nous; leurs ailes noires et lustrées étaient glacées de rose par les premiers reflets du jour; des colonnes de fumée bleue et légère montaient dans l'ombre le long des flancs de l'Hymette et annonçaient les parcs ou les chalets des abeilles; Athènes, l'Acropolis et les débris du Parthénon se coloraient de la plus belle teinte de la fleur du pêcher; les sculptures de Phidias, frappées horizontalement d'un rayon d'or, s'animaient et semblaient se mouvoir sur le marbre par la mobilité des ombres du relief; au loin la mer et le Pirée étaient tout blancs de lumière; et la citadelle de Corinthe, renvoyant l'éclat du jour nouveau, brillait sur l'horizon du couchant comme un rocher de pourpre et de feu.

(Ces ailes «glacées de rose» sont vraiment très bien.) Oui, de belles descriptions, et bien ordonnées; mais cependant on s'aperçoit qu'il a gardé les plus belles pour les _Martyrs_ et que nous n'avons ici que de magnifiques rognures un peu arrangées. Puis, avez-vous remarqué que ces grandes descriptions d'ensemble ne font rien voir du tout à qui n'a pas vu soi-même les paysages décrits? On aime aujourd'hui, je crois, des descriptions plus simples de ton, moins oratoires, si j'ose dire, pas trop composées après coup, mais où l'écrivain reproduit les détails significatifs dans l'ordre où ils l'ont frappé, ou à mesure qu'ils lui reviennent en mémoire. Ou bien, l'auteur transforme les objets selon l'état de son âme; il n'en décrit que l'idée qu'il s'en est faite; en phrases frémissantes et courtes il exprime, à propos d'un paysage historique ou naturel, le souvenir, le regret, le désir, la joie ou l'enthousiasme qu'il portait en lui lorsqu'il prit contact avec ce paysage, et sur lesquels ensuite ce paysage a réagi; mais en somme, toujours et uniquement, sa propre sensibilité. Appelons cela des paysages passionnés. Les descriptions de Chateaubriand, malgré leur éclat, restent un peu compassées. Il faut attendre les _Mémoires d'outre-tombe_. Là seulement il sera libre.

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