Chateaubriand

Chapter 12

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Il est charmant, ce démon de la volupté; et que l'auteur lui est complaisant! Voilà enfin une figure sympathique. «Le plus beau des anges tombés après l'archange rebelle, il a conservé une partie des grâces dont l'avait orné le Créateur... Né pour l'amour, éternel habitant du séjour de la haine, il supporte impatiemment son malheur; trop délicat pour pousser des cris de rage, il pleure seulement.» Et ses discours sont exquis. (Il faut dire aussi que ce démon est une femme et s'appelle Astarté):

Dieux de l'Olympe, et vous que je connais moins, divinités du brahmane et du druide, je n'essaierai point de le cacher: oui, l'enfer me pèse! Vous ne l'ignorez pas, je ne nourrissais contre l'Éternel aucun sujet de haine, et _j'ai seulement suivi, dans sa rébellion et dans sa chute, un ange que j'aimais_. (La touchante diablesse!) Mais, puisque je suis tombé du ciel avec vous, je veux du moins vivre longtemps au milieu des mortels, et je ne me laisserai point bannir de la terre. (Oh! celle-là peut être tranquille) Tyr, Héliopolis Paphos, Amathonte m'appellent. Mon étoile brille encore sur le mont Liban: là, j'ai des temples enchantés, des fêtes gracieuses, des cygnes qui m'entraînent au milieu des airs, des fleurs, de l'encens, des parfums, de frais gazons, des danses voluptueuses et de riants sacrifices. Et les chrétiens m'arracheraient ce léger dédommagement des joies célestes! Le myrte de mes bosquets, qui donne l'enfer à tant de victimes, transformé en croix sauvage, qui multiplie les habitants du ciel! Non, je ferai connaître aujourd'hui ma puissance. Pour vaincre les disciples d'une loi sévère, il ne faut ni violence ni sagesse: j'armerai contre eux les tendres passions... Cette ceinture me répond de la victoire. Bientôt mes caresses auront amolli ces durs serviteurs d'un Dieu chaste. _Je dompterai les vierges rigides_, et j'irai troubler jusque dans leurs déserts ces anachorètes qui pensent échapper à mes enchantements.

Que tout cela est joli! Ce démon de la volupté est la grâce et le sourire de ce glacial et stupide enfer. Dans ces pages écrites pour démontrer la supériorité du merveilleux chrétien, les diables ne sont intéressants que s'ils ressemblent aux dieux païens. Ah que le peintre de cet enfer aime visiblement le péché!

Ici seulement l'auteur est sincère; ici, et dans un passage original où, carrément, il place des pauvres en enfer, se souvenant des terribles pauvres de la Révolution et de la Terreur:

Satan rit des lamentations du pauvre qui réclame, au nom de ses haillons, le royaume du ciel: «Insensé, lui dit-il, tu croyais donc que l'indigence suppléait à toutes les vertus? Tu pensais que tous les rois étaient dans mon empire et tous tes frères autour de mon rival? Vile et chétive créature, tu fus insolent, menteur, lâche, envieux du bien d'autrui, ennemi de tout ce qui était au-dessus de toi par l'éducation, l'honneur et la naissance, et tu demandes des couronnes? Brûle ici avec l'opulence impitoyable, qui fit bien de t'éloigner d'elle, mais qui te devait un habit et du pain.»

Il y a là de la franchise, avec quelque dureté nietzschéenne.

Partout, la mythologie chrétienne des _Martyrs_ n'est agréable qu'en tant qu'elle ressemble à la mythologie païenne. Mais quelle imprudence! Si les dieux sont des démons, si les péchés sont les dieux de l'Olympe, les péchés sont splendides.

L'auteur invente des anges; mais ces anges, c'est toujours le messager Mercure et la messagère Iris, c'est Éros et c'est Vénus, avec de longues robes blanches et des ailes... L'ange des saintes amours s'appelle Uriel. «D'une main il tient une flèche d'or»--comme l'amour--mais «une flèche d'or tirée du carquois du Seigneur; de l'autre un flambeau»--comme l'amour--mais «un flambeau allumé au foudre éternel». L'auteur nous dit: «L'ange des saintes amours alluma dans le cœur du fils de Lasthénès une flamme irrésistible.» Pourquoi ne pas nous dire simplement qu'Eudore est amoureux? Pour sauver Cymodocée du naufrage, «la divine Mère du Sauveur... envoie Gabriel à l'ange des mers». Aussitôt Gabriel, «après avoir détaché de ses épaules ses ailes blanches, bordées d'or, se plonge du ciel dans les flots». Ce Gabriel diffère peu d'Iris envoyée par Jupiter. Et l'ange des mers, «l'ange sévère qui veille aux mouvements de l'abîme» n'est autre que notre vieux Neptune. Passe encore quand les anges ressemblent à de charmants demi-dieux! Mais, pour nous expliquer que le méchant Hiéroclès est jaloux d'Eudore, est-il bien nécessaire ou est-il intéressant d'imaginer que Satan s'en va trouver dans son cachot le démon de la jalousie «couché parmi des vipères et d'affreux reptiles» et qu'il lui commande d'aller exciter la jalousie d'Hiéroclès, et qu'il «monte alors sur un char de feu» et qu'il y fait placer à ses côtés le monstre qu'il appelle son fils; tout cet embarras pour inspirer à Hiéroclès le plus naturel des sentiments?

Seul, le paganisme est agréable dans ce poème entrepris pour démontrer la supériorité poétique du christianisme. Si l'auteur nous présente Augustin, Jérôme, Sébastien, Pacome, Genès, Aglaé et son intendant Boniface qui est aussi son amant, il a bien soin de nous les présenter avant leur conversion. Il développe leurs erreurs avec une complaisance extrême. Il décrit, avec une délectation interrompue de scrupules hypocrites, ce dont Augustin se confessera avec horreur. «Hélas! (notez cet _hélas!_) nous poursuivions nos faux plaisirs. Attendre ou chercher une beauté coupable, suivre l'enchanteresse au fond de ce bois de myrte et dans ces champs heureux où Virgile plaça l'Élysée, telle était l'occupation de nos jours, source intarissable de larmes et de repentir.» (Crois-tu?). Ou bien: «Nous remplissions nos coupes d'un vin exquis trouvé dans les celliers d'Horace, et nous buvions aux trois sœurs de l'Amour, filles de la Puissance et de la Beauté... Nous chantions ensuite sur la lyre nos passions criminelles.»--«Loin d'ici, bandelettes sacrées, ornements de la pudeur, et vous, longues robes, qui cachez les pieds des vierges, je veux célébrer les larcins et les heureux dons de Vénus!» Et il rappelle tout cela devant la petite Cymodocée, qu'on ne fera sortir qu'au moment de l'épisode de Velléda.

Mais cette petite Cymodocée elle-même, son charme est d'être petite-fille d'Homère et de le demeurer jusqu'au bout; son charme est de rester païenne, de recevoir sans y comprendre grand'chose les enseignements de l'évêque Cyrille; d'être telle que tout ce qu'elle fait, on ne sait pas si elle le fait pour l'amour du Christ ou pour l'amour d'Eudore. Elle va si gentiment, au clair de lune, retrouver Eudore dans la grotte arcadienne, avant d'aller le rejoindre dans l'amphithéâtre! «Ta religion, lui dit-elle, défend aux jeunes hommes de s'attacher aux jeunes filles, et aux jeunes filles de suivre les pas des jeunes hommes: tu n'as aimé que lorsque tu étais infidèle à ton Dieu.» À quoi Eudore ne peut que répondre: «Ah! je n'ai jamais aimé quand j'offensais ma religion. Je le sens, à présent que j'aime par la volonté de mon Dieu.» Alors Cymodocée:

Guerrier, pardonne aux demandes importunes d'une Messénienne ignorante... Dis-moi, puisqu'on peut aimer dans ton culte, il y a donc une Vénus chrétienne? A-t-elle un char et des colombes?... Force-t-elle la jeune fille à chercher le jeune homme dans la palestre, à l'introduire furtivement sous le toit paternel? Ta Vénus rend-elle la langue embarrassée? Répand-elle un feu brûlant, un froid mortel dans les veines? Oblige-t-elle à recourir à des philtres pour ramener un amant volage, à chanter la lune, à conjurer le seuil de la porte? Toi, chrétien, tu ignores peut-être que l'Amour est fils de Vénus, qu'il fut nourri dans les bois du lait des bêtes féroces, que son premier arc était de frêne, ses premières flèches de cyprès, qu'il s'assied sur le dos du lion, sur la croupe du Centaure, sur les épaules d'Hercule?

Et si vous saviez combien la chrétienne réponse d'Eudore paraît faible! Cymodocée, en y mettant beaucoup de bonne volonté, y comprend juste ce qu'il faut pour dire: «Que ta religion soit la mienne, puisqu'elle enseigne à mieux aimer!». Et c'est tout ce qu'elle y voit. La veille de sa mort, dans son costume sombre de martyre («telle la Muse des mensonges nous peint la Nuit, mère de l'Amour, enveloppée de ses voiles d'azur et de ses crêpes funèbres»), se croyant sauvée, elle chante, oublieuse du catéchisme de Cyrille et de Jérôme, une petite chanson où pas un mot n'est chrétien: «Légers vaisseaux de l'Ausonie, fendez la mer calme et brillante! Esclaves de Neptune, abandonnez la voile au souffle des vents... Volez, oiseaux de Libye... Quand retrouverai-je mon lit d'ivoire... J'étais semblable à la tendre génisse... Ah! s'il m'était permis d'implorer encore les Grâces et les Muses!...» Etc... Ainsi chante cette petite chrétienne, qui ignore le langage et le vocabulaire chrétiens.

C'est une chose étrange: toutes les fois qu'il s'agit de décrire une fête païenne ou de chanter un chant païen, le poète retrouve son génie. Il a l'air alors de sentir et de jouir pour son compte... Il y a, tout près de la fin, au livre XXIIIe, une fête de Bacchus et un hymne à Bacchus, d'une ardeur, d'une couleur!... «Les prêtresses agitaient autour de lui des torches enflammées... Leurs cheveux flottaient au hasard... Les unes portaient dans leurs bras des chevreaux naissants, les autres présentaient la mamelle à des louveteaux...» Et l'hymne est délicieux. Cela rend bien pâles les scènes de sainteté. On sent que Chateaubriand a connu les manuscrits d'André Chénier. Je ne sais pas s'il avait besoin de les lire pour composer ces tableaux et ces chants: mais enfin il les avait lus. Cela est particulièrement sensible aux premiers livres, dans la rencontre de Cymodocée et d'Eudore, dans la visite de Démodocus et de sa fille chez Lasthénès. Démodocus l'homéride, un peu trop ingénu tout de même, semble échappé des idylles de Chénier. Dans les premières conversations d'Eudore et de Cymodocée, l'impression est curieuse. Elle le prend pour le chasseur Endymion, ou pour un Dieu. Il lui répond: «Il n'y a qu'un Dieu, maître de l'univers.» Elle lui dit: «Je suis fille d'Homère aux chants immortels.» Il lui répond: «Je connais un plus beau livre que le sien.» Elle «hasarde quelques mots sur les charmes de la Nuit sacrée.» Il lui répond: «Je ne vois que des astres, qui racontent la gloire du Très-Haut.» Bref, si j'ose dire, il la «colle» tout le temps, mais c'est Cymodocée que nous aimons... Quand, au livre II, elle chante en s'accompagnant de la lyre et que les chrétiens, l'ayant entendue, gardent le silence et «ne lui donnent point les éloges qu'elle semble mériter», nous avons envie de dire: «Les pauvres gens!» Seul, le mysticisme chrétien peut être plus beau que le naturalisme païen: et ce mysticisme est absent des _Martyrs_, parce que Chateaubriand ne l'eut jamais en lui. Je me trompe fort, ou nulle part ne se trouvent exprimées,--sauf la pudeur et la charité, qui encore n'étaient point ignorées des païens,--les nouveautés dont l'âme humaine fut redevable au christianisme. J'écrivais jadis:

... La foi chrétienne, en se mêlant à toutes les passions humaines, les a compliquées et agrandies par l'idée de l'_au delà_ et par l'attente ou la crainte des choses d'outre-tombe. La pensée de l'autre vie a changé l'aspect de celle-ci, provoqué des sacrifices furieux et des résignations d'une tendresse infinie, des songes et des espérances à soulever l'âme, et des désespoirs à en mourir... La femme, devenue la grande tentatrice, le piège du diable, a inspiré des désirs et des adorations d'autant plus ardentes... La malédiction jetée à la chair a dramatisé l'amour. Il y a eu des passions nouvelles: la haine paradoxale de la nature, l'amour de Dieu, la foi, la contrition. À côté de la débauche exaspérée par la terreur même de l'enfer, il y a eu la pureté, la chasteté chevaleresques; à côté de la misère plus grande et à travers les férocités aveugles, une plus grande charité, une compassion de la destinée humaine où tout le cœur se fondait. Il y a eu des conflits d'instincts, de passions et de croyances qu'on ne connaissait point auparavant, une complication de la conscience morale, un approfondissement de la tristesse et un enrichissement de la sensibilité...

Il y a trop peu de tout cela dans les _Martyrs_. Sans doute Cymodocée dit à un moment: «Je pleure comme si j'étais chrétienne.» Mais c'est à peu près tout. Elle n'est héroïque que par amour, et elle est païenne encore sous la dent du tigre. Et Eudore, redevenu chrétien, montre assurément de grandes vertus, pureté, détachement, résistance à la douleur: mais je cherche en vain l'accent nouveau, l'accent mystique. Je crois que le Christ n'est pas appelé une seule fois Jésus.--En résumé les _Martyrs_,--chose non prévue par l'auteur,--nous charment dans la mesure où ils sont pénétrés de paganisme, et par conséquent dans la mesure où ils prouvent le contraire de ce qu'ils prétendaient prouver.

L'auteur lui-même a dû le reconnaître. En 1839, instruit par trente années, il écrit dans ses _Mémoires_: «Le défaut des _Martyrs_ tient au merveilleux _direct_, que, dans le reste de mes préjugés classiques, j'avais mal à propos employé. Effrayé de mes innovations, il m'avait paru impossible de me passer d'un enfer et d'un ciel (!). Les bons et les mauvais anges suffisaient cependant à la conduite de l'action, sans la livrer à des machines usées.» Non seulement ils «suffisaient» à la conduite de l'action, mais ils y étaient inutiles. «Effrayé de mes innovations», on se demande lesquelles. Mais il a raison de conclure: «Si la bataille des Francs, si Velléda, si Jérôme, Augustin, Eudore, Cymodocée» (avant leur conversion); «si la description de Naples et de la Grèce n'obtiennent pas grâce pour les _Martyrs_, ce ne sont pas l'enfer et le ciel qui les sauveront.»

(J'ajoute: Ce ne sont pas non plus les bons ni les mauvais anges, ni tous les ressouvenirs du genre pseudo-épique, et, par exemple, les innombrables comparaisons, si ingénieuses parfois, et presque toujours si artificielles. Il y en a même de désobligeantes: «Comme un taureau qu'on arrache aux honneurs du pâturage pour le séparer de la génisse que l'on va sacrifier aux dieux, ainsi Dorothée avait entraîné Démodocus loin de la prison de Cymodocée.»)

Mais il est très vrai que la bataille des Francs et des Romains est une de ces choses dont on peut dire: «Cela n'avait pas été écrit auparavant.» Depuis longtemps, certes, on était préoccupé de «couleur locale». Mais, je ne sais comment, avec des traits empruntés à César, Polybe, Tacite, Diodore, Strabon, Sidoine Apollinaire, Salvien, Anne Comnène, Grégoire de Tours, Arrien, Jormandès, Plutarque et les _Edda_, Chateaubriand a su faire ce qu'on n'avait pas fait avant lui. Ce livre VI illumina Augustin Thierry. Vous vous rappelez ces images et ce rythme:

Parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des aurochs et des sangliers, les Francs se montraient de loin comme un troupeau de bêtes féroces... Les yeux de ces barbares ont la couleur d'une mer orageuse... Sur une grève... on apercevait leur camp... Il était rempli de femmes et d'enfants, et retranché avec des bateaux de cuir et des chariots attelés de grands bœufs... Le roi chevelu pressait une cavale stérile, moitié blanche, moitié noire, élevée parmi les troupeaux de rennes et de chevreuils, dans les haras de Pharamond... Chef à la longue chevelure, je vais t'asseoir autrement, sur le trône d'Hercule le Gaulois... Esclave romain, ne crains-tu pas ma framée?... Les femmes des barbares... vêtues de robes noires... arrêtent par la barbe le Sicambre qui fuit, et le ramènent au combat...

Puis, la marée d'équinoxe qui envahit le camp des Francs et en chasse les Romains:

Les bœufs épouvantés nagent avec les chariots qu'ils entraînent; ils ne laissent voir au-dessus des vagues que leurs cornes recourbées et ressemblent à une multitude de fleuves qui auraient apporté eux-mêmes leurs tributs à l'Océan... Mérovée s'était fait une nacelle d'un large bouclier d'osier: porté sur cette conque guerrière, il nous poursuivait escorté de ses pairs qui bondissaient autour de lui comme des tritons.

C'est magnifique: mais voyez comment, jusque dans ses tableaux du Nord, le Breton Chateaubriand est poursuivi des lumineux souvenirs de la mythologie grecque.

Il y a donc le combat des Francs. Et il y a Velléda.

L'histoire de Velléda est rapide, éclatante, étrange et triste. Je vous en rappelle brièvement la donnée. Eudore, nommé commandant des contrées armoricaines, est averti d'un complot tramé contre les Romains par les prêtres gaulois et par la prophétesse Velléda. Il les épie, assiste à la scène du complot dans la forêt, exige que Velléda et son père Ségenax lui soient livrés comme otages. Or, la belle captive aime son maître, qui finit par céder à ce hardi et frémissant amour. «Je tombe, dit Eudore, aux pieds de Velléda... L'enfer donne le signal de cet hymen funeste; les esprits des ténèbres hurlent dans l'abîme, les chastes épouses des patriarches détournent la tête, et mon ange protecteur, se voilant de ses ailes, remonte vers les cieux.» (Voilà qui est bien exagéré, et fort éloigné, je pense, des sentiments naturels de l'auteur). Mais le vieux Ségenax soulève les Gaulois contre Eudore qui a déshonoré, dit-il, la prêtresse; et, au milieu d'une scène de tumulte et de carnage, Velléda reparaît et s'ouvre la gorge de sa faucille d'or.

Il est tout à fait singulier que cette chute de la jolie Gauloise dans les bras d'Eudore nous soit donnée comme un terrible châtiment des péchés de ce mauvais chrétien. Mais cette histoire de Velléda est charmante, et on peut la relire.

Eudore, c'est Chateaubriand lui-même: «... Mon âme était encore tout affaiblie par ma première insouciance et mes criminelles habitudes; je trouvais même dans les anciens doutes de mon esprit et la mollesse de mes sentiments un certain charme qui m'arrêtait: mes passions étaient comme des femmes séduisantes qui m'enchaînaient par leurs caresses.»

Velléda est orgueilleuse, passionnée, possédée, mystérieuse, héroïque et faible. Elle a produit, je pense, une quantité d'amoureuses romantiques,--dont je ne me rappelle en ce moment que la Esméralda,--et jusqu'aux _Petite comtesse_ et aux _Julia de Trécœur_. Ses apparitions sont imprévues et soudaines. Ses discours, qui semblent involontaires, ont un charme secret et puissant: «Mon père dort; assieds-toi, écoute... Sais-tu que je suis fée?... Je suis vierge, vierge de l'île de Sayne; que je garde ou que je viole mes vœux, j'en mourrai. Tu en seras la cause... Tu me fuis, mais c'est en vain: l'orage t'apporte Velléda, comme cette mousse flétrie qui tombe à tes pieds... Oh! oui, c'est cela, les Romaines auront épuisé ton cœur! Tu les auras trop aimées! Ont-elles donc tant d'avantages sur moi?...» Une fois, elle fait présent à Eudore (pour Alfred de Vigny) du thème de la _Maison du Berger_: «Je n'ai jamais aperçu au coin d'un bois la hutte roulante d'un berger, sans songer qu'elle me suffirait avec toi... Nous promènerions notre cabane de solitude en solitude, et notre demeure ne tiendrait pas plus à la terre que notre vie...»

Comme Atala liée par un vœu de virginité, comme Amélie amoureuse de son frère, la prêtresse Velléda est dévorée d'une passion qu'exalte son caractère criminel. Mais Velléda est la plus belle et la plus vivante des «héroïnes» de Chateaubriand. C'est peut-être que Velléda est une image plus développée de sa sœur Lucile. À vrai dire il n'avait pas à se donner beaucoup de peine pour faire de Lucile une druidesse amoureuse, un peu folle et un peu sorcière.

Nous avons déjà vu combien Lucile le hante. Rouvrons le premier volume des _Mémoires_:

De la concentration de l'âme naissaient chez ma sœur des effets d'esprit extraordinaires: endormie, elle avait des songes prophétiques; éveillée, elle semblait lire dans l'avenir. Sur un palier de l'escalier de la grande tour battait une pendule qui sonnait le temps au silence. Lucile, dans ses insomnies, s'allait asseoir sur une marche en face de cette pendule; elle regardait le cadran à la lueur de sa lampe posée à terre. Lorsque les deux aiguilles, unies à minuit, enfantaient dans leur conjonction formidable l'heure des désastres et des crimes, Lucile entendait des bruits qui lui révélaient des trépas lointains... Dans les bruyères de la Calédonie, Lucile eût été une femme céleste de Walter Scott, douée de la seconde vue: dans les bruyères armoricaines elle n'était qu'une solitaire avantagée de beauté, de génie et de malheur.

Cette sœur, il ne peut s'empêcher de nous parler d'elle. Après nous avoir dit plusieurs fois qu'elle était un peu folle et que la mort de madame de Beaumont «avait achevé d'altérer la raison de Lucile», il tient à nous donner des lettres de cette malade, devenue madame de Caud et veuve, des lettres qui témoignent en effet d'un certain désordre d'esprit. Et je ne sais si je me trompe, mais je crois sentir quelque ressemblance secrète entre l'incohérence ardente de ces lettres de Lucile et celle des propos de Velléda.

Autrefois, Chateaubriand a confié sa femme à Lucile. Elle la lui a gardée dix ans. Peut-être n'était-elle pas pressée de la lui rendre. Puis, Lucile s'est intéressée particulièrement à la liaison de son frère et de madame de Beaumont. Elle lui écrit dans les derniers mois de sa vie: «Je me reposais de mon bonheur sur toi et sur madame de Beaumont: je me sauvais dans votre idée de mon ennui et de mes chagrins.» Elle lui écrit obscurément: «Mon ami, j'ai dans la tête mille idées contradictoires de choses qui semblent exister et n'exister pas; qui ont pour moi l'effet d'objets qui ne s'offriraient que dans une glace, dont on ne pourrait par conséquent s'assurer, quoi qu'on les vît distinctement.» Une autre fois: «Mon frère... pense que bientôt tu seras pour toujours délivré de mes importunités... Ma vie jette sa dernière clarté... Rappelle-toi que souvent nous avons été assis sur les mêmes genoux et pressés ensemble tous deux sur le même sein; que déjà tu mêlais des larmes aux miennes...; que nos jeux nous réunissaient et que j'ai partagé tes premières études. Je ne te parlerai point de notre adolescence, de l'innocence de nos pensées et de nos joies, et du besoin mutuel de nous voir sans cesse. Si je te retrace le passé, je t'avoue ingénument, mon frère, que c'est pour me faire revivre davantage dans ton cœur.» Et encore: «... Dieu ne peut plus m'affliger qu'en toi. Je le remercie du précieux, bon et cher présent qu'il m'a fait en ta personne, et d'avoir conservé ma vie sans tache.» Pourquoi ces derniers mots? Et pourquoi, tout à l'heure, «l'innocence de nos pensées et de nos joies?» Il semblait que cela, d'une sœur à un frère, allât sans dire. Et enfin: «Je pourrais prendre pour emblème de ma vie la lune dans un nuage, avec cette devise: Souvent obscurcie, jamais ternie.»

Oui, Lucile, dans l'imagination de son frère, dut se transformer très aisément en Velléda. Je me figure, je vois Lucile à dix-huit ans, dans les bois de Combourg, parée de gui et de fleurs sauvages, dire à René, comme Velléda à Eudore: «Assieds-toi, écoute, sais-tu que je suis fée?» Et pourquoi prête-t-il à Velléda «une connaissance approfondie des lettres grecques», connaissance vraiment imprévue chez la petite druidesse, si ce n'est parce que Lucile était une personne fort lettrée?