Chapter 11
Chateaubriand fut lui-même prisonnier du _Génie du christianisme_. Prisonnier avantageux, mais prisonnier. Ce livre lui imposa, pour toute sa vie, une attitude de défenseur de la foi et de restaurateur des autels, qui convenait aussi peu que possible à sa vraie et secrète nature d'individualiste forcené, de libre amoureux et, en somme, d'anarchiste. Le _Génie du christianisme_ commanda toute son œuvre littéraire, et, pour commencer, le força de composer laborieusement quoi? Une épopée,--une épopée en prose, et une épopée chrétienne: les _Martyrs_.
SIXIÈME CONFÉRENCE
LES MARTYRS
Le _Génie du christianisme_ eut donc un très grand succès. Si nous ne le savions pas par ailleurs, l'auteur des _Mémoires d'outre-tombe_ ne nous le laisserait pas ignorer (deuxième partie, livre Ier): «Ce fut au milieu des débris de nos temples que je publiai le _Génie du christianisme_; les fidèles se crurent sauvés.»--«Un épisode du _Génie du christianisme_ (_René_) a déterminé un des caractères de la littérature moderne: mais au surplus, si _René_ n'existait pas, je ne l'écrirais plus; s'il était possible de le détruire, je le détruirais.»--«La littérature se teignit des couleurs de mes tableaux religieux, comme les affaires ont gardé la phraséologie de mes écrits sur la cité.»--«Les chapitres où je traite de l'influence de notre religion dans notre manière de voir et de peindre... renferment le germe de la critique nouvelle.»--«L'action du _Génie du christianisme_ sur les opinions ne se borna pas à une résurrection momentanée d'une religion qu'on prétendait au tombeau... S'il y avait dans l'ouvrage innovation de style, il y avait aussi changement de doctrine... L'idée de Dieu et de l'immortalité de l'âme reprit son empire.»--«Le heurt que le _Génie du christianisme_ donna aux esprits fit sortir le dix-huitième siècle de l'ornière, et le jeta pour jamais hors de sa voie...» Etc., etc. (Ce qui ne l'empêche pas, ensuite, de faire le dégoûté, l'homme revenu de toutes choses.)
Il peut y avoir du vrai dans ces vantardises: mais je trouve misérable de parler ainsi de soi-même.
Quelques années après la publication du livre, Senancour (qui n'était pas pressé et qui peut-être n'avait pas eu de quoi l'acheter au premier moment) fit une critique sérieuse et courtoise du _Génie du christianisme_. Senancour, vous vous en souvenez, dans ses _Rêveries_ et dans _Obermann_, avait profondément défini ce mal de René que Chateaubriand décrivait avec un éclat superficiel. Senancour, parti comme Chateaubriand de l'incrédulité du dix-huitième siècle, continua à chercher tout seul, et parvint à un spiritualisme ardent, un peu mystique, à une sorte de théosophie. Il combattit de la façon la plus consciencieuse et la plus forte la fragile apologétique du _Génie du christianisme_. Mais, quoiqu'il eût raison, il avait tort, et Chateaubriand avait littérairement et socialement raison.
Aussi je ne vous reparle ici de Senancour que pour mon plaisir et parce qu'il est un excellent représentant de ces génies obscurs, qui n'ont pas eu de chance de leur vivant, et qui, parfois, furent plus réellement intelligents que ceux qui ont trop réussi. Il est clair qu'il y a, dans ses livres, plus d'idées, et plus amies de notre esprit, plus de sentiments, et plus nuancés, et plus de nourriture intellectuelle que dans Chateaubriand. Mais on ne le sait guère. Seul, un petit groupe en fut informé vers 1840; et c'est très bien ainsi.
L'auteur du _Génie du christianisme_ cueille et savoure sa gloire. Les châteaux remeublés se le disputent. Il voit madame de Vintimille, madame de Fezensac, madame de Custine aux longs cheveux, la duchesse de Châtillon, madame Lindsay, Julie Talma, madame de Clermont-Tonnerre. «Ma réputation, dit-il, me rendait la vie légère.» Il connaissait, un peu, le Canada: mais, de la France, il ne connaissait guère que la Bretagne. Alors il fait un petit voyage triomphal en France, par Lyon, Avignon, Marseille, Nîmes, Montpellier, Narbonne, Toulouse, Bordeaux, Blaye, Rochefort et Nantes.
À son retour, invité à une fête chez Lucien, il y rencontra le premier consul. «J'étais dans la galerie lorsque Napoléon entra: il me frappa agréablement. Je ne l'avais jamais aperçu que de loin. Son sourire était caressant et beau, son œil admirable, surtout par la façon dont il était placé sous son front et encadré dans ses sourcils. Il n'avait encore aucune charlatanerie dans le regard, rien de théâtral et d'affecté. Le _Génie du christianisme_, qui faisait en ce moment beaucoup de bruit, avait agi sur Napoléon. Une imagination prodigieuse animait ce politique si froid: il n'eût pas été ce qu'il était, si la Muse n'eût été là.»
À la suite de cette rencontre, Bonaparte nomma Chateaubriand premier secrétaire de l'ambassade de Rome, auprès du cardinal Fesch («Bonaparte, dit Chateaubriand à ce propos, était un grand découvreur d'hommes».) Chateaubriand accepta, surtout, dit-il, à cause de madame de Beaumont: «La fille de M. de Montmorin se mourait: le climat de l'Italie lui serait, disait-on, favorable; moi allant à Rome, elle se résoudrait à passer les Alpes; je me sacrifiai à l'espoir de la sauver.» Il eut peut-être d'autres raisons encore. Il arriva à Rome le 27 juin 1803, et s'entendit mal avec le cardinal Fesch (qui, d'ailleurs, était un fort mauvais homme). C'est que, explique-t-il, «je ne vaux rien du tout en seconde ligne».
Madame de Beaumont arriva à Rome le 17 septembre. Il la soigna de son mieux. Elle mourut le 4 novembre. À propos de la dernière veille, il dit naïvement: «Une idée déplorable vint me bouleverser: je m'aperçus que madame de Beaumont ne s'était doutée qu'à son dernier soupir de l'attachement véritable que j'avais pour elle; elle ne cessait d'en marquer sa surprise et elle semblait mourir désespérée et ravie. Elle avait cru qu'elle m'était à charge, et elle avait désiré s'en aller pour me débarrasser d'elle.»
Pauvre petite femme! Madame de Beaumont ne se trompait peut-être pas complètement. Chateaubriand non plus, qui certainement aima cette amie à son lit de mort. Il lui fit faire, à Saint-Louis-des-Français, un tombeau qui coûta 9.000 francs, et pour lequel il s'endetta. Un peu auparavant, pour soigner madame de Beaumont, il avait voulu emprunter de l'argent à sa nouvelle amie madame de Custine, qui refusa, ne voyant dans madame de Beaumont qu'une rivale. Il en fut très étonné. Oh! c'était, comme dit Joubert, un «bon garçon».
À sa dernière heure, madame de Beaumont l'avait «engagé à vivre auprès de madame de Chateaubriand». Il l'avait revue deux fois: à Paris en revenant de Londres: puis en Bretagne, pendant vingt-quatre heures, après son tour de France. Sans doute il lui avait fait comprendre qu'il la rendrait malheureuse sans le vouloir; que d'ailleurs le restaurateur du culte avait des privilèges, et que, d'ailleurs, après dix ans de séparation, ce n'était vraiment plus la peine. Enfin, sur le suprême conseil de sa maîtresse, il reprit sa femme. Madame de Beaumont avait-elle su ce qu'elle faisait? Madame de Chateaubriand admirait fort son mari, mais sans l'avoir lu (c'est lui qui nous l'apprend). Elle était profondément pieuse auprès de ce chrétien d'attitude. Elle était très peu bourbonienne et grande admiratrice de Bonaparte. Elle avait beaucoup d'esprit, beaucoup de clairvoyance, et le don de l'ironie. La cohabitation avec sa femme dut être, pour Chateaubriand, hérissée de continuelles aiguilles. Elle n'avait qu'à être elle-même pour l'exaspérer; et d'avance il lui ôtait tout remords.
Nommé par Bonaparte ministre dans le Valais, il vint d'abord à Paris, et c'est là que sa femme vint le rejoindre. Le 21 mars 1804, raconte-t-il, se promenant dans Paris, il entendit crier la nouvelle officielle du «jugement de la commission militaire spéciale convoquée à Vincennes» qui condamnait à la peine de mort le duc d'Enghien. Rentré chez lui, il «s'assit devant une table et se mit à écrire sa démission de ministre du Valais». C'était fort bien, et ce n'était pas sans danger. Je n'ai jamais dit qu'il n'eût point l'âme haute ou manquât de courage.
(Il faut dire que, d'après M. Albert Cassagne, qui apporte ses preuves, Chateaubriand ne tenait pas du tout à aller s'enterrer à Sion, qu'il appelle «un trou horrible». L'exécution du duc d'Enghien lui aurait simplement fourni une occasion de démissionner avec éclat. Mais, quand nous savons qu'une action a eu de beaux mobiles, n'allons pas plus loin et gardons-nous d'y chercher encore d'autres mobiles moins reluisants, car on les trouve toujours.)
Si Bonaparte n'eût pas tué le duc d'Enghien, qu'en fût-il résulté pour Chateaubriand? Lui-même répond dans les _Mémoires_ (trente-quatre ans après): «Ma carrière littéraire était finie; entré de plein saut dans la carrière politique, où j'ai prouvé ce que j'aurais pu par la guerre d'Espagne, je serais devenu riche et puissant. La France aurait pu gagner à ma réunion avec l'Empereur; moi, j'y aurais perdu. Peut-être serais-je parvenu à maintenir quelque idée de liberté et de modération dans la tête du grand homme; mais ma vie, rangée parmi celles qu'on appelle heureuses, eût été privée de ce qui en fait le caractère et l'honneur: la pauvreté, le combat et l'indépendance.»
Il n'avait jamais été bourbonien que par point d'honneur; il était l'intime ami de Fontanes et lié avec l'une des sœurs de Bonaparte. Il admirait le premier consul et l'avait signifié dans la préface d'_Atala_. («On sait ce qu'est devenue la France, jusqu'au moment où la Providence a fait paraître un de ces hommes qu'elle envoie en signe de réconciliation, lorsqu'elle est lassée de punir.») Il pouvait poursuivre sa carrière dans la diplomatie impériale. Mais son orgueil et son inquiétude d'esprit ne lui eussent pas permis d'y durer longtemps. Peut-être valut-il mieux pour lui qu'il s'affranchît tout de suite.
Mais le voilà assez désorienté. De 1804 à 1809, date de la publication des _Martyrs_, puis de 1809 à 1811, date de la publication de l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_, c'est-à-dire pendant sept années, que fait-il? Il mène la vie de château, il y montre cette bonne humeur, cette gaieté, cet enfantillage dont Joubert nous parle plusieurs fois: car il semble bien qu'à part certaines heures, l'auteur de _René_ ait été aussi peu René que possible. Il perd, à moitié folle, madame de Caud (Lucile, sa sœur bien-aimée). Il va à Vichy, en Auvergne, au mont Blanc, à la Grande-Chartreuse. Il achète et plante la Vallée-aux-Loups. Il fait son voyage d'Orient (du 13 juillet 1806 au 5 juin 1807). Et il est vrai qu'il écrit ces deux livres: les _Martyrs_ et l'_Itinéraire_. Mais en sept ans, pour un pareil passionné de la plume, ce n'est guère (je ne dis pas comme qualité).
C'est qu'il dut être fort embarrassé. Après le _Génie du christianisme_, que pouvait-il bien écrire qui en soutînt la réputation? Et cependant Napoléon grandissait toujours, devenait empereur... La concurrence était de plus en plus difficile avec un tel homme. Quel livre pouvait contrebalancer Austerlitz? Car, dès l'origine, Chateaubriand avait considéré Napoléon comme un rival. Notez que l'aventure prodigieuse et la gloire de l'empereur ont surexcité un nombre considérable de ses contemporains et des hommes de la génération suivante et, particulièrement, dans les lettres, Chateaubriand, Victor Hugo, Balzac et, je crois même, Stendhal. Ils brûlaient du désir d'être aussi grands que lui, sans prendre assez garde que la commune mesure est incertaine et fuyante entre l'œuvre d'un chef d'armée et d'État et celle d'un écrivain, et que les «grandeurs de chair» ont trop d'avantages, aux yeux grossiers de la foule, sur les grandeurs spirituelles, surtout quand l'esprit n'est pas absent de ces «grandeurs de chair» elles-mêmes.
«Peu à peu mon imagination fatiguée de repos... vit se former de lointains fantômes. Le _Génie du christianisme_ m'inspira l'idée de _faire la preuve_ de cet ouvrage, en mêlant des personnages chrétiens à des personnages mythologiques.» («Personnages mythologiques» semble ici assez impropre)... Ainsi le _Génie du christianisme_ l'obligeait d'écrire les _Martyrs_. Et sans doute aussi la concurrence de l'empereur l'obligeait de ne rien écrire de moins qu'un poème épique. Seule, une épopée pouvait lutter contre la grandeur de Napoléon. Chateaubriand avait le préjugé de l'épopée. Nous avons vu qu'il considère l'_Iliade_ (qui se fit presque toute seule) comme bien plus difficile à faire et, par conséquent, plus honorable que l'_Œdipe roi_. Ce novateur persistait, docilement, à regarder l'épopée comme «le premier des genres», dans un temps où personne je crois, ne réclamait d'épopée, et où les circonstances sociales avaient cessé depuis longtemps (mettons depuis trois siècles) d'être favorables à une composition de cette espèce. (Les «gestes» mêmes de Napoléon, d'ailleurs détestées de Chateaubriand, étaient trop proches pour être mises en épopée). N'importe, il voulait faire son poème épique. Il était extrêmement respectueux des machines du Tasse, de Milton et de Klopstock. Dans les _Natchez_ déjà, avec une candeur magnifique, il avait fait du «merveilleux chrétien», et le ridicule de ce merveilleux lui avait apparemment échappé. Et c'est pourquoi, après la _Pucelle_ de Chapelain et après la _Henriade_ de Voltaire, il écrivit les _Martyrs_, c'est-à-dire une épopée chrétienne, avec enfer et ciel, anges et démons; et il la fit en prose (et tout de même il eut raison puisqu'il était prosateur),--dans une prose rythmée et colorée qui est souvent celle d'un noble récit historique, mais où les tableaux de diables et d'anges font des discordances un peu pénibles.
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«Le _Génie du christianisme_ m'inspira de faire la preuve de cet ouvrage.» Quelle preuve? La preuve que le merveilleux chrétien est supérieur au merveilleux païen, et que le christianisme a enrichi l'âme humaine. Les deux religions, la païenne et la chrétienne, devaient donc être mises en présence, et pour cela la meilleure époque était évidemment celle où les deux religions se partageaient le monde, c'est-à-dire le commencement du quatrième siècle. Il fallait inventer, dans l'histoire générale, une histoire particulière. Une histoire d'amour, bien entendu: car il n'y en a pas d'autres, ou toutes les autres se ramènent à celle-là. Un païen amoureux d'une chrétienne ou un chrétien amoureux d'une païenne. Chateaubriand a préféré la seconde donnée, sans doute parce que la lutte de la nature et de la foi, la lutte des dieux et de Dieu devait avoir plus de grâce et de poésie dans une âme de jeune fille. Et, au surplus, l'âme de son amant chrétien pouvait être, elle aussi, partagée, et plus touchante par ses péchés eux-mêmes que par son repentir.
Voici donc, très en abrégé, la fable imaginée par Chateaubriand.
L'amant, le héros, Eudore, est un très brillant jeune homme né vers la fin du troisième siècle. Il est d'une vieille famille de Messénie, les Lasthénès, et descendant de Philopœmen. Il a le caractère et la vie que Chateaubriand aurait voulu avoir à cette époque-là. Il est chrétien, mais il a la culture grecque, et est capable d'apprécier et d'aimer la littérature et l'art païens. Les Lasthénès s'étant jadis opposés à la conquête romaine, l'aîné de la famille est obligé de se rendre en otage à Rome... Eudore va donc à Rome, dès l'âge de seize ans. Il y rencontre les futurs saints Augustin et Jérôme, et le futur empereur Constantin, que l'auteur rassemble ici complaisamment. Puis Eudore tombe dans tous les désordres de la jeunesse et oublie sa religion (comme fit le jeune Chateaubriand à Londres). Il est même excommunié par l'évêque de Rome Marcellin.
Il passe l'été, avec la cour, à Baïes; il fréquente chez Aglaé, très riche et très élégante dame. Il connaît le futur saint Sébastien, et le fameux comédien Genès, et le futur ermite Pacome. Puis, il est envoyé à l'armée du Rhin sous Constance. Il prend part à une bataille contre les Francs. Prisonnier des Francs, il devient esclave de Pharamond et est secouru par une Clotilde qui n'est pas encore celle de Clovis. Après une grande chasse qui le conduit, en compagnie du jeune Mérovée, jusqu'au Danube et jusqu'au tombeau d'Ovide, il est chargé par les Francs d'aller proposer la paix à Constance...
Il passe dans l'île des Bretons. Il obtient les honneurs du triomphe. Il revient dans la Gaule. Il est nommé «commandant de l'Armorique». Ici se place l'épisode de Velléda.
À la suite de cette aventure, et parce qu'il a causé involontairement la mort de la jeune druidesse, Eudore se repent de ses péchés et en fait pénitence. Il quitte l'armée; il passe en Égypte pour demander sa retraite à Dioclétien, et rentre en Arcadie chez son père. Peu après, il rencontre Cymodocée, fille de Démodocus, prêtre d'Homère. C'est devant elle qu'il raconte ses aventures. Ils s'aiment. Cymodocée veut être chrétienne. Elle va à Lacédémone pour y être instruite par l'évêque Cyrille; puis, pour la soustraire aux persécutions d'Hiéroclès, proconsul d'Achaïe, à qui elle inspire un amour impur, on l'envoie à Jérusalem, où elle vivra sous la protection d'Hélène, la mère de Constantin. Eudore a reçu l'ordre de partir pour Rome. Les voilà donc sérieusement séparés.
Ici, j'abrège très fort. Dioclétien, avant de se retirer dans son potager de Salone, se laisse arracher l'édit de persécution. Eudore est emprisonné, torturé, condamné aux bêtes... Mais Cymodocée (qui a été baptisée dans le Jourdain par Jérôme), est jetée par une tempête sur la côte d'Italie, arrêtée, conduite à Rome; et, délivrée de l'horrible Hiéroclès par une émeute populaire, est emprisonnée comme chrétienne... Enlevée de sa prison par un brave chrétien, et rendue à son père, elle s'échappe, vient trouver Eudore à l'amphithéâtre, et tombe, vierge, dans ses bras;
Il la serre contre sa poitrine, il aurait voulu la cacher dans son cœur. Le tigre arrive aux deux martyrs. Il se lève debout, et enfonçant ses ongles dans les flancs du fils de Lasthénès, il déchire, avec ses dents, les épaules du confesseur intrépide. Comme Cymodocée, toujours pressée dans le sein de son époux, ouvrait sur lui des yeux pleins d'amour et de frayeur, elle aperçoit la tête sanglante du tigre auprès de la tête d'Eudore. À l'instant, la chaleur abandonne les membres de la vierge victorieuse; ses paupières se ferment; elle demeure suspendue aux bras de son époux ainsi qu'un flocon de neige aux rameaux d'un pin du Ménale ou du Lycée...
Ô le charmant martyre!
L'histoire, réduite à ce que j'ai dit, pouvait être délicieuse. Cette petite fille païenne, qui se fait chrétienne par amour (car il n'y a pas autre chose)! Ce chrétien victime de ses passions, et qui est martyr, ce semble, par point d'honneur! Et ces paysages de Grèce que Chateaubriand avait eu soin de parcourir avec la résolution de les trouver beaux! Et cette antiquité grecque dont il avait déjà vu, dans les idylles manuscrites d'André Chénier, des transpositions admirables! Mais, hélas! il voulait faire une épopée, et une épopée chrétienne. Il voulait,--pourquoi, mon Dieu?--démontrer la supériorité du merveilleux chrétien sur le merveilleux païen. Et cela le jette dans des inventions glaciales. Il suppose que le martyre de Cymodocée et d'Eudore doit assurer le triomphe de la religion chrétienne et que, par conséquent, le ciel et l'enfer s'intéressent violemment à ces deux amoureux; et alors, il est obligé,--luttant contre Dante, contre Milton, contre Klopstock,--de faire, lui aussi, un paradis et un enfer; et je ne saurais vous dire le néant de cet enfer et de ce paradis.
Vouloir peindre le ciel, lui René! Mais, pour lui, s'il était sincère, la félicité suprême, ce serait la mélancolie elle-même, et ce serait le paradis de Mahomet, avec de la rêverie autour... Au lieu de cela, il nous compose un paradis qui, dans ce qu'il a de matériel, n'ose pas nous offrir les simples plaisirs des sens et la simple volupté, mais emprunte à l'_Apocalypse_ d'indifférentes «murailles de jaspe», ou des «arcs de triomphe formés des plus brillantes étoiles», ou des «portiques de soleils prolongés sans fin à travers les espaces du firmament», c'est-à-dire des architectures fort inférieures au Parthénon ou à Notre-Dame de Paris. Et que nous font, je vous prie, les chœurs de chérubins, de séraphins, de trônes et de dominations, dont les uns «règlent les mouvements des astres» et dont les autres «gardent les mille chariots de guerre de Sabaoth» ou «veillent au carquois du Seigneur»? Que nous font «les patriarches assis sous des palmiers d'or, les prophètes au front étincelant de deux rayons de lumière..., les docteurs tenant à la main une plume immortelle»? Il y a un endroit où «sont cachées les sources des vérités incompréhensibles au ciel même: la liberté de l'homme et la prescience de Dieu... Là surtout s'accomplit, loin de l'œil des anges, le mystère de la Trinité». Nous voilà bien avancés! «Imploré par le Dieu de mansuétude et de paix en faveur de l'Église menacée, le Dieu fort et terrible fit connaître aux cieux ses desseins pour les fidèles. Il ne prononça qu'une parole.» Mais l'auteur ne nous dit pas laquelle.
Il est également incapable de nous peindre un ciel matériel et un ciel immatériel. Ce qu'il trouve de mieux est ceci: «Le souverain bien des élus est de savoir que ce bien sans mesure sera sans terme; ils sont incessamment dans l'état délicieux d'un mortel qui vient de faire une action vertueuse et héroïque, d'un génie sublime qui enfante une grande pensée, d'un homme qui sent les transports d'un amour légitime ou les charmes d'une amitié longtemps éprouvée par le malheur.»--L'auteur en vient à écrire des phrases comme celle-ci: «Le Christ redescend à la table des vieillards, qui présentent à sa bénédiction deux robes nouvellement blanchies dans le sang de l'agneau.» Il écrit ailleurs, plus sensé: «Muses, où trouverez-vous des images pour peindre ces solennités angéliques?» Ou bien: «Est-ce l'homme infirme et malheureux qui pourrait parler des félicités suprêmes? Ombres fugitives et déplorables, savons-nous ce que c'est que le bonheur?» Évidemment non; mais alors?
Et après le paradis, il y a l'enfer! Chateaubriand a repoussé les bizarres visions de Dante et n'a pas voulu insister sur les supplices matériels... Mais que ce qu'il a inventé est d'une horreur indifférente et fade! Il paraît que Satan est furieux de l'amour de la petite Cymodocée pour le bel Eudore. Il était en train de passer la revue des temples de la terre et les a trouvés languissants. Il rentre dans le sombre royaume pour prendre conseil des autres démons. «Un fantôme s'élance sur le seuil des portes inexorables, c'est la Mort. Elle se montre comme une tache obscure sur les flammes des cachots qui brûlent derrière elle», etc... La Mort vole au-devant de Satan: «Ô mon père, viens-tu rassasier la faim insatiable de ta fille?... J'attends de toi quelque monde à dévorer...» Est-ce que cela vous touche? Ou bien, serez-vous épouvantés d'apprendre que, «lié par cent nœuds de diamants sur un trône de bronze, le démon du désespoir domine l'empire des chagrins?» Pourtant, le démon du désespoir est intéressant, le plus intéressant des démons, je pense, et valait mieux que cela.
Donc, Satan convoque le Sénat des enfers. «Les démons se placent sur les gradins brûlants du sombre amphithéâtre.» Pour lutter contre le christianisme grandissant, le démon de l'homicide propose les bourreaux et les flammes. Le démon de la fausse sagesse propose l'athéisme et la diffusion des principes «qui dissolvent les liens de la société et menacent les fondements des empires». Et enfin le démon de la volupté propose la volupté.