Chapter 10
»Ainsi donc l'objet de la foi est une vérité révélée,--non évidente de soi, et plutôt mystérieuse,--que l'esprit accepte, sans pouvoir se démontrer qu'elle est une vérité, et seulement parce qu'il sait qu'elle est une vérité révélée par Dieu...
»Préalablement à la «foi divine» ainsi conçue doit se placer une enquête de l'esprit se demandant quelles raisons il a de penser qu'en effet il y a des vérités qui ont été révélées par Dieu, et que le Christ, par exemple, avait mission de parler pour Dieu... Cette enquête constitue l'apologétique chrétienne...
»Cette enquête n'impose pas sa conclusion comme une conclusion nécessaire (ainsi qu'il arrive en géométrie): l'assentiment de l'esprit à la foi qui lui est proposée demeure un acte libre, donc un acte auquel la grâce peut concourir et concourt.»
Le développement de ces axiomes fatiguerait notre frivolité. Mais voici qui est, pour nous, du plus vif intérêt:
«Les théologiens distinguent la foi explicite et la foi implicite.
»La foi explicite est celle qui a la notion de ce qu'elle croit. La foi implicite est celle qui ne conçoit ni ne connaît ce qu'elle croit,--ce qu'elle croit sans le connaître ou sans le concevoir étant impliqué et latent dans une affirmation qu'elle accepte en pleine connaissance.
»Ainsi le fidèle fait acte de foi implicite quand il dit: Je crois tout ce que croit ou enseigne l'Église, ou: Je crois tout ce que Dieu, vérité infinie, a révélé.
»Ce point de doctrine est extrêmement important, car par là les théologiens admettent que la foi explicite, adéquate au révélé, est pratiquement irréalisable; elle est dans les livres, et là seulement...
»Donc un homme aura la foi, qui enferme cette foi dans une seule vue de foi, comme serait la paternité de Dieu, le royaume de Dieu, la communion des saints, l'Église œuvre de Dieu..., et qui, par le fait qu'il ne niera aucune des vérités révélées impliquées dans ces notions synthétiques, les acceptera toutes implicitement.
»Si nous appliquons cette distinction à Chateaubriand et si nous nous demandons: Avait-il la foi?... nous répondrons:
»La foi explicite d'un Bossuet? Certes non! Mais une foi implicite, qui s'attachait à telles ou telles vues de foi, s'y complaisait, s'y tranquillisait,--et laissait le reste à l'érudition des théologiens de profession. C'était l'attitude très correcte,--et très calculée--de Descartes. C'est chez Chateaubriand une attitude spontanée, mais aussi correcte.
»Ici encore les théologiens distinguent: 1° les raisons de croire objectives, et ce sont les miracles que met en ligne l'apologétique traditionnelle; 2° les raisons de croire subjectives, qu'ils appellent du nom de «suppléances subjectives de la crédibilité rationnelle.»
»Ces suppléances sont des impondérables, des incommunicables: motifs moraux, motifs de sentiment, motifs d'expérience, motifs de tradition, motifs d'ordre social...: le moralisme de Vinet, le pragmatisme de James, la sociologie morale de Brunetière, l'esthétique et le traditionalisme du _Génie du christianisme_.»
Voilà l'admirable consultation de mon théologien.
Ainsi, un assentiment en bloc (chose infiniment commode), un mouvement du cœur, un acte de la volonté... Donc, Biré a raison, l'abbé Pailhès a raison, l'abbé Bertrin a raison, M. Victor Giraud a raison: Chateaubriand avait la foi.
Et maintenant que je suis plus tranquille, m'étant assuré que la foi «implicite» de Chateaubriand vaut aux yeux de l'Église, le livre lui-même précisera pour nous l'allure et le caractère de cette foi.
Au deuxième chapitre du livre II, il a tout justement à définir la foi, c'est-à-dire la première des vertus théologales. Or, tout de suite, il confond la foi avec la conviction et la confiance. Il nous dit: «Colomb s'obstine à _croire_ un nouvel univers.» «L'amitié, le patriotisme, l'amour... sont une espèce de _foi_.» «C'est parce qu'ils ont _cru_ que les Codrus, les Pylade, les Régulus... ont fait des prodiges.» Comme si la croyance aux destinées de la patrie, ou la confiance aux vertus d'un ami, ou la persuasion (avant la découverte) que le nouveau monde existe, etc..., c'est-à-dire, en somme, la croyance à des objets dont l'existence peut être vérifiée, avaient quelque chose de commun avec la _foi_ aux mystères de la Trinité, de la Chute, de l'Incarnation, de la Rédemption!
Et justement un abus de mots tout pareil aide Chateaubriand à «faire passer» les mystères, si j'ose m'exprimer ainsi. «Il n'est, dit-il, rien de beau, de doux, de grand dans la vie que les _choses mystérieuses_. Les sentiments les plus merveilleux sont ceux qui nous agitent _un peu confusément_: la pudeur, l'amour chaste, l'amitié vertueuse sont _pleins de secrets_. L'innocence à son tour... n'est-elle pas _le plus ineffable des mystères_?... Les plaisirs de la pensée sont aussi des _secrets_... Tout est _caché_, tout est _inconnu_ dans l'univers», etc... Et ainsi, nous ne devons avoir aucune peine à croire au mystère de la Trinité ou au mystère de l'Incarnation, puisque la pudeur est un mystère, puisque l'innocence est un mystère, puisque la façon dont pousse un grain de blé est un mystère, et puisque le clair de lune est plein de mystère. À ce compte, le mot «mystère» aurait le même sens dans le «mystère de la Rédemption» et dans: «Le bocage était sans mystère!»
Lorsqu'il parle des dogmes du christianisme (et il faut bien qu'il en parle), soyez sûrs qu'il pense toujours aux encyclopédistes, à leurs disciples et à leurs lecteurs et qu'il ne veut pas leur paraître trop crédule, ni trop naïf (et cela est d'ailleurs fort bien vu, étant donné son dessein). Il noie la Trinité chrétienne dans une érudition de dictionnaire: «La Trinité fut peut-être connue des Égyptiens... Héraclide de Pont et Porphyre rapportent un fameux oracle de Sérapis... Les mages avaient une espèce de Trinité... Platon semble parler de ce dogme... Aux Indes la Trinité est connue... Au Thibet également... Les missionnaires anglais à Otaïti ont trouvé quelques traces de la Trinité...» Enfin, «on peut découvrir quelque tradition obscure de la Trinité jusque dans les fables du polythéisme». Où donc? Mais notamment dans les trois Grâces. Ô monsieur Singlin, ô monsieur Hamon, ô monsieur Daguet, que dites-vous de ce chrétien?
La Rédemption est «touchante». On ne peut pas dire moins. «Ne demandons point à notre esprit, mais à notre cœur, comment un Dieu peut mourir.» La chute est «avérée par la tradition universelle et par la transmission du mal moral et physique.» (Ne l'est-elle donc pas par la parole de l'Écriture sainte?) La communion, c'est «l'union entre une réalité éternelle et le _songe de notre vie_». La communion «présente d'abord une pompe charmante». Elle est l'«offrande des dons de la terre au Créateur». Elle «rappelle la Pâque des Israélites et annonce la fin des sacrifices sanglants.» Elle annonce la «réunion des hommes en une grande famille». Ce n'est qu'«en quatrième lieu» que «l'on découvre dans l'Eucharistie le mystère direct (?) et la présence réelle de Dieu dans le pain consacré».
À propos du sacrement de l'ordre, ingénieux développement sur les charmes de la virginité. «Les anciens la donnaient à Vénus-Uranie et à Minerve... L'Amitié était une adolescente... Parmi les animaux, ceux qui se rapprochent le plus de notre intelligence sont voués à la chasteté» (les abeilles)... «Concluons que les _poètes_ et les _hommes du goût le plus délicat_ ne peuvent rien objecter contre le célibat des prêtres.» Il insiste beaucoup là-dessus. Il a cet argument imprévu et vraiment trop ingénieux: «Le législateur des chrétiens naquit d'une vierge et mourut vierge. N'a-t-il pas voulu nous enseigner par là, sous les rapports politiques et naturels, que la terre était arrivée à son complément d'habitants et que, loin de multiplier les générations, il faudrait désormais les restreindre?» Puis il songe aux philosophes et aux économistes: «Au reste... l'Europe est-elle déserte parce qu'on y voit un clergé catholique qui a fait vœu de célibat? Les monastères même sont favorables à la société...»
Quand il rencontre l'enfer, dogme déplaisant, il supprime négligemment les peines physiques: «Le bonheur du juste consistera, dans l'autre vie, à posséder Dieu avec plénitude; le malheur de l'impie sera de connaître les perfections de Dieu, et d'en être à jamais privé.» Un peu plus loin: «Les méchants, dit-il, s'enfoncent dans le gouffre.» Et il passe.
Le sacrement de mariage amène un tableau de noce rustique dans le goût de Gessner. La tentation d'Ève sert de prétexte à une très brillante description du serpent et au tableau d'un Canadien qui charme, en jouant de la flûte, un serpent à sonnettes. Je prends tous ces traits presque au hasard dans les trois premiers livres. C'est de l'apologie pittoresque, et poétique, par appels à l'imagination et au sentiment, par érudition amusante, par images, métaphores, analogies, par équivoques et abus de mots, par anecdotes et descriptions. Cela dut plaire extrêmement. L'auteur pensait aux «hommes de goût», comme il disait lui-même tout à l'heure, et ne voulait point leur paraître un petit esprit. Et il avait raison, et cela même servait l'Église. La foi de Chateaubriand cherche partout des arguments, et qui soient élégants et jolis; on pourrait presque dire: Elle en cherche partout excepté dans l'Écriture. Et il est bien vrai que l'Écriture est ce qui aurait le moins persuadé le public auquel il s'adressait.
En somme, le _Génie du christianisme_ était parfaitement adapté à son public. Ce livre contre l'impiété du dix-huitième siècle est encore, éminemment, une œuvre du dix-huitième siècle (du moins de celui de Rousseau), puisque c'est une apologie de la religion par des arguments tirés de la sensibilité.
Nous arrivons ainsi à la composition de l'ouvrage.
L'objet et le plan en sont très clairement exposés dans le premier chapitre. L'apologétique ne saurait plus être ce qu'elle était autrefois, parce que les adversaires du christianisme ne sont plus les mêmes. Saint Ignace d'Antioche, saint Irénée, Tertullien combattaient les premières hérésies; Quadrat, Aristide et saint Justin, les calomnies inventées par les païens contre la religion nouvelle; Arnobe le rhéteur, Lactance, Eusèbe, saint Cyprien se sont surtout «attachés à développer les absurdités de l'idolâtrie». Origène combattit les sophistes; saint Cyrille le néo-paganisme de l'empereur Julien; Bossuet les protestants.
«Or, tandis que l'Église triomphait encore, déjà Voltaire faisait renaître la persécution de Julien. Il eut l'art funeste, chez un peuple capricieux et aimable, de rendre l'incrédulité à la mode.» Il s'agit donc de remettre à la mode la religion. «Ce n'étaient pas les sophistes qu'il fallait réconcilier à la religion, c'était le monde qu'ils égaraient. On l'avait séduit en lui disant que le christianisme était un culte né du sein de la barbarie, absurde dans ses dogmes, ridicule dans ses cérémonies, ennemi des arts et des lettres, de la raison et de la beauté; un culte qui n'avait fait que verser le sang, enchaîner les hommes et retarder le bonheur et les lumières du genre humain.» Il fallait prouver que c'est précisément le contraire. «Qui est-ce qui lirait maintenant un ouvrage de théologie?» Il faut «envisager la religion sous un jour purement humain».--«Dieu ne défend pas les routes fleuries quand elles servent à ramener à lui.» Enfin: «Nous osons croire que cette manière d'envisager le christianisme présente des rapports peu connus: sublime par l'antiquité de ses souvenirs, qui remontent au berceau du monde, ineffable dans ses mystères, adorable dans ses sacrements, intéressant dans son histoire, céleste dans sa morale, riche et charmant dans ses pompes, il réclame _toutes les sortes de tableaux_.»
Et le _Génie du christianisme_ est, en effet, une suite de tableaux et de morceaux; c'est de l'apologétique descriptive. Le plan est d'une simplicité extrême, aussi peu complexe et «composé» que possible. Il est uni, tout uni; il ne se ramasse pas comme un traité, mais s'étale comme un poème, «une sorte de poème persuasif, un poème sentimental», dit André Beaunier; oui, et aussi, le dirai-je? comme une série d'articles de journal.
«Quatre parties, divisées chacune en six livres. La première traite des dogmes et de la doctrine. La seconde et la troisième renferment la _poétique_ du christianisme, ou les rapports de cette religion avec la poésie, la littérature et les arts. La quatrième contient le culte, c'est-à-dire tout ce qui concerne les cérémonies de l'Église et tout ce qui regarde le clergé séculier et régulier.»
De la première partie, je vous ai donné quelque idée en recherchant le degré de foi du brillant apologiste. Les chapitres les plus agréables sont sans doute ceux qui «prouvent l'existence de Dieu par les merveilles de la nature». Cela rappelle la première moitié du _Traité de l'existence de Dieu_ de Fénélon, et c'est, à la fois, moins probant encore et infiniment plus riche de couleurs. Cela fait songer aussi aux _Harmonies_ de Saint-Pierre. Mais jamais personne n'avait décrit la nature avec cet éclat et cet imprévu d'images. C'est probablement cela, avec _René_, qui séduisit le plus.
La deuxième partie (Poétique du christianisme) est peut-être la plus intéressante. Voulant prouver la vérité de la religion par sa beauté, l'auteur essaye d'y montrer que le christianisme est plus favorable à la poésie et à l'art que le paganisme. Au début de ce chapitre, quelques traces de l'ancienne critique scolaire, comme cette assertion qu'il est moins difficile de faire les cinq actes d'_Œdipe roi_ que de créer les vingt-quatre livres d'une _Iliade_, et que «Sophocle et Euripide étaient sans doute de beaux génies, mais au-dessous d'Homère et de Virgile».
Il a ensuite la hardiesse, et peut-être l'imprudence, de comparer, deux par deux, les œuvres et les personnages de la littérature antique et de la moderne: Ulysse et Pénélope d'Homère, Adam et Ève de Milton; le Priam de l'_Iliade_ et le Lusignan de _Zaire_; Andromaque, ou la mère, de l'_Iliade_, et Gusman, ou le fils, d'_Alzire_, etc. L'antiquité, dans ces comparaisons, me semble avoir trop d'avantages. Il rapproche Didon et la Phèdre de Racine, cette «chrétienne réprouvée» et préfère celle-ci, et il a sans doute raison; puis il compare Polyphème et Galatée à Paul et Virginie, et donne la palme au couple de Bernardin de Saint-Pierre; et certes nous le voulons bien. Mais, d'autre part, il fait un parallèle entre Virgile et Racine, et visiblement préfère Virgile. Alors?
Partout il démontre et répète que la morale du christianisme est supérieure, mais ici il ne s'agit pas de morale, il s'agit de beauté. Il dit aussi (et cela est plus important pour la poésie et l'art) que le christianisme, «en se mêlant aux affections de l'âme, a multiplié les ressorts dramatiques»; que la religion chrétienne «connaît mieux les mystères du cœur humain» et qu'elle est «un vent céleste qui enfle les voiles de la vertu et multiplie les orages de la conscience autour du vice». Cela reste d'ailleurs assez superficiel, et il ne paraît pas que Chateaubriand ait quelque part défini un peu profondément en quoi le christianisme a compliqué et enrichi la conscience et la vie intérieure. Mais, encore une fois, il s'agit de beauté (du moins on nous l'avait dit); et, sur ce point, il s'en faut que l'auteur établisse la supériorité de la poésie moderne, arrêtée à la fin du dix-huitième siècle.
Il affirme ensuite que «les anciens n'avaient point de poésie proprement descriptive», parce que «la mythologie rapetissait la nature». (Mais c'est plutôt que les anciens ne décrivaient pas pour décrire, ne décrivaient pas sans raison.) Puis il entreprend de démontrer que, dans ce qu'on appelle le «merveilleux», la religion chrétienne le dispute en beauté à la mythologie même. Et ce sont alors les comparaisons les plus vaines entre les faunes ou les naïades et les anges ou les saints; entre le Zeus d'Homère et le Dieu de Racine; le songe d'Énée et le songe d'Athalie; le Tartare et l'Enfer, etc. Il s'excite beaucoup sur les anges (dont il abusera pour son compte): ange de la solitude, du matin, de la nuit, du silence, du mystère, des mers, des tempêtes, du temps, de la mort, des saintes amours, des rêveries du cœur. (Pan, Silène, Galatée sont plus vivants.) Il me paraît avoir un faible étrange pour le _Paradis perdu_ de Milton. À la Vénus qui se montre à Énée dans les bois de Carthage («Elle avait l'air et le visage d'une vierge, et elle était armée à la manière d'une fille de Sparte»), il préfère le séraphin Raphaël qui va visiter Adam et qui, «pour ombrager ses formes divines, porte six ailes».--«Ici, dit-il, Raphaël est plus beau que Vénus.» Avec ses trois paires d'ailes? Eh bien, non, non! et il le sait bien.
Il préfère le merveilleux glacial de Milton au merveilleux d'Homère, qui est du moins amusant et bonhomme. Il doute de la vérité du précepte de Boileau:
De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont point susceptibles,
qui est pourtant le bon sens même. Car on ne voit pas quels «ornements égayés» pourraient recevoir le mystère de la Trinité ou celui de la Rédemption. Et ce qu'il y aura d'agréable dans ce «merveilleux» chrétien, ce sera toujours quelque chose d'analogue au «merveilleux» païen; ce sera Eloa, la jeune ange romanesque, ou ce beau jeune homme mélancolique et fatal, le Satan de Vigny.
Il montre alors ce que le christianisme a dû ajouter de beauté à notre littérature classique. Il était socialement utile de relever et de remettre au premier rang les écrivains du siècle de Louis XIV, «qui, dit-il, ne s'élevèrent à une si haute perfection que parce qu'ils furent religieux». Il parle fort bien de Pascal, de La Bruyère, de Bossuet, des orateurs chrétiens. En somme, dans cette deuxième et troisième parties, sans être, je crois, aussi profondément original que l'explique Faguet, il élargit et élève la critique littéraire par cela seul qu'il y introduit une vue générale, qui est une vue passionnée, et qui est une vue historique. Il l'a fait en même temps que d'autres: car il était naturel que la peur ou simplement le dégoût de la Révolution amenât une réaction contre les écrivains qui semblaient l'avoir préparée, et par conséquent, en faveur des écrivains du siècle précédent et en faveur de toute la littérature chrétienne; et déjà l'instinct de conservation avait rendu l'abbé Geoffroy, par exemple, fort clairvoyant et lui avait donné des vues d'historien. La poésie des cloîtres, des cimetières, des cérémonies chrétiennes (à l'imitation de Thomas Gray, par exemple), n'était pas non plus inconnue. Mais Chateaubriand avait pour lui son génie et la magie de sa phrase; et on ne fit attention qu'à lui.
Une remarque utile: lorsque Chateaubriand préfère le merveilleux chrétien au merveilleux païen, lorsqu'il met au-dessus d'Homère et de Virgile, à quelques égards, Milton et Le Tasse et, au-dessus des anciens, les écrivains du dix-septième siècle, il aurait contre lui ces écrivains eux-mêmes, qui sont pourtant de bien autres chrétiens que lui, et qui, justement à cause de cela, n'auraient jamais eu l'idée de démontrer la vérité de la religion chrétienne par la beauté de ses productions littéraires.
L'auteur développe alors l'influence du christianisme dans la musique, la peinture, la sculpture, l'architecture, et parle bien, et l'un des premiers, des églises gothiques et (plus loin) encore mieux des ruines, préparant ainsi des thèmes à la poésie romantique. Enfin, dans la quatrième partie, consacrée au «culte», il étudie les cloches, les chants, la messe, la Fête-Dieu, les Rogations, les prières pour les morts; puis le clergé, surtout régulier, et les moines de tous les pays du monde, les missions, les ordres militaires de chevalerie, et les «services rendus à la société par le clergé et la religion chrétienne en général». Et chacun des cinquante-quatre chapitres qui composent cette partie ayant la même conclusion: «Mon Dieu, que c'est beau!» cela est d'une monotonie un peu accablante.
Enfin, comme il avait terminé l'_Essai sur les Révolutions_ en recherchant «quelle religion remplacerait le christianisme», il conclut ici par ce chapitre: «Quel serait aujourd'hui l'état de la société si le christianisme n'eût point paru sur la terre?» Et le second chapitre me paraît aussi fragile que le premier.
* * * * *
Messieurs, je ne peux pas vous le taire, ce livre, qui est une grande date, qui a coïncidé et concordé avec un grand événement historique, ce livre du Magicien, de l'Enchanteur, j'ai bien peur qu'il ne soit devenu un peu ennuyeux. J'en avais lu des morceaux, il y a quarante-quatre ans, je m'en souviens, avec une admiration docile. Je ne l'avais pas rouvert depuis (car on ne peut pas lire une bibliothèque tous les matins, et c'est pour cela que nos impressions sur les livres d'autrefois ou sont trop anciennes ou sont trop récentes, et que la critique est si souvent caduque). Or, en lisant ou relisant le _Génie du christianisme_, j'ai eu quelque peine à aller jusqu'au bout. Cela, sans doute, parce que son contenu a été mille fois ressassé dans des ouvrages venus après lui. Ce qu'il a inspiré, et qui avait été neuf, est devenu banal. Il a souffert de sa gloire même.
La poésie du christianisme, c'est surtout le mysticisme, et il n'y a pas pour un sou de mysticisme dans ce livre. Mais, si le _Génie du christianisme_ n'est pas très profondément chrétien, cela n'empêche pas qu'il fut bienfaisant. Évidemment, les églises se seraient rouvertes sans Chateaubriand. Elles n'avaient été fermées, en réalité, que trois, quatre, cinq ans, selon les régions. Et, quand elles se rouvrirent, combien de paysans avaient lu le livre de Chateaubriand? Mais il contribua fort à rendre la religion littérairement sympathique. C'est beaucoup... Il donna la formule d'une sorte de foi sentimentale, esthétique et sociale, oh! mon Dieu, qui est la foi tout de même, nous l'avons vu, et qui, répandue, peut faire durer indéfiniment la religion chrétienne et ses bienfaits. Combien de chrétiens croient «explicitement» et avec une exactitude théologique? Bien peu, et cela ne fait rien du tout, puisqu'au surplus eux-mêmes n'en savent rien. Chateaubriand a écrit un livre imposé par les circonstances, un livre nécessaire, inévitable, et que Jean-Jacques Rousseau, dégoûté du protestantisme dans la dernière partie de sa vie, repris par le catholicisme vague et tendre de madame de Warens, épouvanté et dégoûté par la Terreur, eût pu--qui sait?--écrire à sa façon. (Il n'y faudrait que reculer un peu sa naissance et sa mort, ce qui n'est pas une affaire.) Mais enfin, ce livre, c'est Chateaubriand qui a eu la chance de l'écrire. Il a à peu près inventé le langage religieux laïque. Et son livre a commencé, sinon engendré une série.
On peut dire qu'il n'y avait pas eu de littérature catholique au dix-huitième siècle; du moins elle avait eu si peu d'éclat! Mais la littérature catholique du dix-neuvième fut féconde et brillante; et Lamennais lui-même, mais surtout Lacordaire, Montalembert, Gerbet, Perreyve procèdent, en grande partie, du _Génie du christianisme_. Je sais bien que le catholicisme de salon, qui est une si odieuse chose, en procède aussi; je sais que le _Génie du christianisme_ a introduit jusque dans la chaire chrétienne le ton romantique, le ton dégagé, le ton artiste, et d'autres mauvais tons: mais tout cela est noyé dans le grand et durable bienfait du livre.