Charlotte de Bourbon, princesse d'Orange

Part 9

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»Sur quoy, je vous puis asseurer, monsieur mon frère, que mon intention, depuis que Dieu m'a donné quelque peu d'entendement, a tendu toujours à cela, de ne me soucier de paroles, ni de menasses, en chose que je peusse faire avecq bonne et entière conscience, et sans faire tort à mon prochain, mesme là où je fûsse asseuré d'y avoir vocation légitime et commandement exprès de Dieu.

»Et de faict, si j'eûsse voulu prendre esgard au dire des gens, ou menasses des princes, ou aultres semblables difficultez qui se sont présentées, jamais je ne me fûsse embarqué en affaires et actions si dangereuses et tant contraires à la volonté du roi, mon maistre du passé, et mesmes au conseil de plusieurs miens parens et amys. Mais, après que j'avois veu que ny humbles prières, ny exhortations ou complaintes, ny aultre chose, quelle qu'elle fûst, y peust servir de rien, je me résoluz, avecq la grâce et aide du Seigneur, d'embrasser le faict de ceste guerre, dont encoires ne me repens, mais plus tost rendz grâce à Dieu, qu'il luy a pleu avoir esgard par sa miséricorde à la rondeur et sincérité de ma conscience, lorsqu'il me donnoit au coeur de ne faire estat de toutes ces difficultés qui se présentoient, pour grandes qu'elles fussent.

»Je dis aussy tout le mesme à présent de ce mien mariage, que, puisque c'est chose que je puis faire en bonne conscience, devant Dieu, et sans juste reproche devant les hommes; mesmes que par le commandement de Dieu je me sentz tenu et obligé de le faire, et que, selon les hommes, il n'y a que redire, tant la chose est claire et liquide; veu singulièrement qu'après avoir attendu l'espace de quatre ou cinq ans, et en avoir adverty tous les parens, tant par vous que par mon beau-frère, le comte de Hohenlohe, il n'y a eu personne qui m'ait presté la main, ou donné conseil pour y remédier; m'a semblé, puisque l'occasion s'est présentée, de l'embrasser résolutement et avec toute accélération, afin de ne ouvrir la porte aux traverses que l'on y eust peu donner.

».....J'espère que ce mariage tournera autant et plus à nostre bien et de la cause générale, que n'eust fait le retardement ou plus long délai, lequel eust peu bien aisément ruiner et renverser toute nostre intention. Aussi, quand le tout sera bien considéré, je ne voy nul juste fondement sur lequel les princes puissent asseoir leur indignation et offense si grande que vous me alléguez.

».....Quand ils considéreront bien le tout, ils auront grande occasion de me sçavoir bon gré d'y estre procédé de cette façon, et m'estre plustost assubjecty à je ne sçay quels soupçons sinistres d'aucuns qui ignorent la vérité, par ceste mienne accélération et simple et secrète façon de procéder, que d'avoir voulu, par longs délais et par odieuses disputes, débats et déclarations sur les difficultés occurrentes, ou bien par autres solennités ou cérémonies juridiques, publier ce fait par tout le monde, comme à son de trompe, et réduire le tout à plus grande aigreur et scandale qui ne fust oncques[114].

[114] Voir _Appendice_, no 7.

».....Je croy fermement que cecy a esté le chemin plus seur, non seulement pour moy, mais aussy pour la cause générale.»

Cette conviction, qu'exprimait si fortement le prince, fut bientôt partagée, comme elle devait l'être, par le comte Jean, qui s'y affermit sans réserve, dès que, par les communications détaillées et précises qui lui parvinrent à Dillembourg, il eut appris à connaître la constante dignité de sentiments, de caractère et d'actions de sa belle-soeur, ainsi que la basse animosité de ses détracteurs et de ceux de Guillaume de Nassau. Il se fit alors, en toute loyauté, un devoir d'élever la voix en faveur de Charlotte de Bourbon et de son mari. La preuve en est, notamment, dans le langage qu'il s'empressa de tenir au landgrave de Hesse:

«En ce qui concerne, lui disait-il[115], les rumeurs qui courent au sujet de la nouvelle compagne de Monsieur le prince d'Orange, il faut les reléguer au rang des déplorables et indignes calomnies proférées contre sa grâce, la princesse. Elles sont, Dieu merci, dépourvues de tout fondement. La vengeance n'en appartient qu'à Dieu. Il faut attendre avec patience le moment où, après de longs jours de troubles et d'orages, il daignera, de nouveau, faire luire son soleil de justice et délivrer Sa Grâce la princesse, ainsi que nous-mêmes, de si nombreuses croix. Ceux qui journellement arrivent de Hollande, et principalement ceux qui ont été un certain temps auprès de ladite noble épouse de Monsieur le prince, rendent, en dépit des calomniateurs, un témoignage on ne peut plus favorable à sa grâce la princesse. Et afin, mon cher prince, que vous puissiez d'autant mieux sonder le fond des odieuses calomnies dont il s'agit, je vous envoie, à cet effet, sous le présent pli, ce que Sa Grâce la princesse a écrit, de sa propre main, il y a peu de jours, à Madame ma mère.»

[115] Lettre datée de Dillembourg, 21 nov. 1575 (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 312.)

Ces derniers mots prouvent le soin affectueux que prenait Charlotte de Bourbon de continuer à correspondre avec sa belle-mère et l'appui implicite que celle-ci prêtait au langage du comte Jean.

Fidèle à la douce habitude de se rapprocher, en pensée, par une active correspondance, des personnes qui lui étaient chères et loin desquelles elle se trouvait, la jeune princesse avait, dès le premier moment, fait part à son frère et à ses soeurs de son mariage avec Guillaume. Le prince avait, vis-à-vis d'eux, suivi son exemple.

Par leurs réponses à la communication des nouveaux époux, les enfants du duc de Montpensier prouvèrent qu'ils étaient loin d'avoir subi l'influence des préventions et des rudesses paternelles à l'égard de leur soeur; car ils la félicitèrent, ainsi que Guillaume, d'un mariage qu'ils envisageaient comme un élément de bonheur pour elle et pour lui.

Rien de plus naturel qu'une telle appréciation de la part de la duchesse de Bouillon, à raison des liens multiples d'affection, de croyance et de sentiment qui l'unissaient à Charlotte.

Mais ce qui rend cette appréciation particulièrement remarquable, de la part des autres enfants du duc de Montpensier, c'est la spécialité même de la position de chacun d'eux.

A ne parler que de celles du frère et de l'une des soeurs, quoi de plus frappant, par exemple, que d'entendre le prince dauphin, François de Bourbon, vivant, d'habitude, aux côtés de son père, et parfois confident de ses pensées, déclarer qu'il éprouve un contentement réel du mariage de sa soeur!

Quoi de plus frappant encore que de rencontrer, sur ce point, l'expression d'une vive sympathie sous la plume d'une abbesse, et, qui plus est, d'une abbesse de Jouarre; car telle était bien Louise de Bourbon. Du fond de l'abbaye, qu'elle dirigeait, comme ayant succédé à Charlotte, elle écrivait, dans l'élan du coeur, au mari de celle-ci[116]:

«Monsieur, je ne vous puis dire combien j'estime l'honneur et faveur que j'ay receu de vous, m'ayant faict démonstration, par la lettre qu'il vous a pleu m'escripre, de me vouloir recognoistre pour ce que j'ay l'honneur de vous estre maintenant. Aussy vous supplieray-je très humblement de croire que, pour ma part, j'estime comme je doibz la faveur qu'il vous a pleu de faire à nostre maison, d'y avoir prins alliance par le mariage de ma soeur avec vous; la réputant très heureuse d'avoir esté voulue d'un prince si vertueux et sage, comme en avez la réputation; et me ferés cest honneur de croyre que je me tiendroys bien heureuse et contente, sy j'avois l'honneur de recevoir de vos commandemens, affin que puissiés juger, par l'exécution, combien je désire tenir lieu en vos bonnes grâces, aulxquelles je présente mes très humbles recommandations et supplie Nostre Seigneur vous donner, monsieur, en très bonne santé, très longue et très heureuse vie. A Juerre (Jouarre), ce 21 août 1575.

»Vostre plus humble et obéissante soeur à vous faire service.

»LOUYSE DE BOURBON.»

[116] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, suppl., p. 174.

Continuant une correspondance dont il avait pris l'initiative vis-à-vis de François de Bourbon, devenu son beau-frère, Guillaume de Nassau disait à ce prince[117]:

«Monsieur, j'ay receu la lettre qu'il vous a pleu m'escrire, laquelle m'a grandement resjouy, pour y entendre le contentement qu'avez receu de nostre alliance; ce que, procédant de vostre singulière courtoisie et honnesteté, j'ay receu avec telle et si bonne affection, que je m'en sens très obligé à déservir par quelque humble service où je m'employeray de bien bon coeur, toutes les fois que me ferés ceste faveur de me commander quelque chose; vous remerciant au reste bien humblement de l'honneur que me faites de vous asseurer de mon amitié; et, comme je me confie fermement en la vostre, je vous supplieray de tenir la main vers monsieur vostre père à ce qu'il puisse recevoir les offres de mon obéissance et très humble service agréables, et reprendre ma femme en sa bonne grâce, la recognoissant comme celle qui a cest honneur de lui estre fille; à quoy, monsieur, je sçay que vous luy avez desjà faict office de vrayment bon frère; ce qu'il vous plaira vouloir continuer, nous obligeant par ce moyen tous deux en tout ce qu'il vous plaira nous employer pour vostre service, et de telle affection que je désire, comme frère, serviteur et amy, d'estre particulièrement favorisé de vos bonnes grâces, etc., etc.»

[117] Bibl. nat., mss., f. fr., vol. 3.415, fº 34.

Le confiant appel que Guillaume adressait ainsi au dévouement de son beau-frère, pour qu'il s'efforçât d'éveiller dans l'âme du duc de Montpensier des sentiments vraiment paternels, à l'égard de sa fille Charlotte, fut entendu par François de Bourbon; mais ses efforts demeurèrent longtemps infructueux, ainsi que le prouvent, comme on pourra s'en convaincre ultérieurement, de nombreuses lettres adressées par la princesse à son frère. Toutes, en outre, témoignent du prix qu'elle ne cessait d'attacher, en dépit d'échecs successifs, à se concilier enfin les bonnes grâces de ce père qui, depuis tant d'années, persistait à méconnaître les sentiments de respect et de dévouement qu'elle avait constamment professés à son égard.

Les inexorables refus que le duc opposait aux instances réitérées qui lui étaient faites, pour qu'il renonçât à la prétention d'asservir la conscience de sa fille Charlotte, ne s'expliquent que trop clairement par la ténacité avec laquelle il se cantonnait dans ses préjugés et son intolérance. Cette ténacité était telle, qu'il ne pouvait admettre que l'un de ses enfants échappât, même par la mort, aux liens religieux dans lesquels, durant la vie, il n'avait pu réussir à l'enserrer.

Comment en douter, en présence d'un fait qui se passa dans la demeure même du duc, et que rapporte son panégyriste attitré?

L'une des filles du tyrannique père de famille, Anne de Bourbon, veuve du duc de Nevers, venait de mourir: que fit ce père? Sans égard pour la profession de la religion réformée à laquelle il savait que la duchesse était, jusqu'à son dernier soupir, demeurée fidèle, il voulut que les rites du culte catholique se produisissent, dans toute leur pompe, autour de son cercueil[118]. Mais, que devenait, dans cette arbitraire main-mise exercée sur la dépouille mortelle de la croyante, le respect dû à sa foi? Traiter ainsi le corps, demeurant sans défense, dans l'inertie de sa condition présente, n'était-ce pas insulter à l'âme, qui, ne relevant que de Dieu et obéissant à son appel, était retournée à lui, juge suprême de la foi qu'elle avait manifestée aux yeux des hommes?

[118] «Le duc de Montpensier reçut le déplaisir de perdre la duchesse douairière de Nevers, sa fille, cette même année (1575), à laquelle, _quoique de la religion_, il fit faire des obsèques avec grande cérémonie, à Champigny, le 25 novembre.» (Coustureau, _Vie du duc de Montpensier_, addit., p. 192.)

A la douleur d'avoir perdu Anne de Bourbon, sans avoir pu une fois encore la revoir, s'ajoutèrent, pour la princesse d'Orange, dans le cours de l'année 1575, de graves préoccupations au sujet de son mari, avec la carrière publique duquel elle s'était, dès le début de son union, pleinement identifiée.

Elle le voyait, en dehors des douces joies du foyer domestique, journellement obsédé par des complications de tout genre, par des difficultés sans cesse renaissantes: et son soin le plus cher était de le soutenir de son affection, de ses encouragements, de ses prières. Que de fois, à l'aspect de la formidable lutte dans laquelle le prince était engagé contre la tyrannie espagnole, ne lui dit-elle pas, avec la pieuse mère dont elle partageait les convictions: «Humainement parlant, il vous sera difficile, à la longue, étant dénué de tout secours, de résister à un si redoutable adversaire; mais n'oubliez pas que le Tout-Puissant vous a délivré, jusqu'à présent, des plus grands périls, et que tout lui est possible.»

Plus Guillaume sentait s'affermir sa foi en la justice et en la bonté de Dieu, plus il accueillait avec bonheur les solennelles paroles de sa mère et de sa femme. Son coeur battait à l'unisson des leurs! Ah! combien en face du danger, quel qu'il soit, et des plus austères épreuves de la vie, un homme est fort, quand il tient de la bonté du Dieu qu'il adore et qu'il sert, le double privilège d'abriter son âme sous l'égide maternelle et de posséder, en une fidèle compagne, le plus riche des trésors, celui d'un coeur aimant, d'un esprit élevé et d'un noble caractère!

L'étendue d'un pareil privilège se mesura toujours, pour Guillaume, à la gravité des événements qu'il lui fallut traverser, dès les premiers jours qui suivirent la célébration de son mariage avec Charlotte de Bourbon.

Les négociations de Bréda, dans lesquelles s'était agitée, comme prépondérante, la question de la liberté religieuse, avaient échoué, parce que l'intolérance espagnole, répudiant toute idée d'une coexistence quelconque de deux religions dans les Pays-Bas, prétendait ne laisser aux réformés d'autre alternative que celle-ci: abjurer ou s'expatrier.

Inébranlable défenseur des droits sacrés de la conscience chrétienne, Guillaume avait énergiquement refusé de souscrire aux exigences des farouches adversaires d'un culte dont ses coreligionnaires et lui étaient fondés à maintenir l'exercice; et son refus avait immédiatement entraîné la reprise des hostilités, dans des conditions défavorables pour lui et les populations sur lesquelles s'étendait sa protection.

Il existait, en effet, entre les forces militaires des Espagnols et celles du prince une énorme disproportion. Quel que fût le bon vouloir des Hollandais et des Zélandais, à la tête desquels il avait jusqu'alors, sur les champs de bataille, défendu la cause de la liberté, il n'en était pas moins contraint de constater la complète insuffisance de ses ressources en hommes, en argent, en matériel de guerre et en approvisionnements, pour continuer à soutenir efficacement la lutte engagée. Y avait-il lieu, pour cela, de désespérer? Non; aussi Guillaume, au nom des deux provinces qui s'appuyaient sur lui, faisait-il entendre ce viril langage: «Quand même nous nous verrions non seulement délaissés du monde entier, mais même ayant ce monde contre nous, pour cela, nous ne nous lasserons pas de nous défendre jusqu'au dernier, vu l'équité et la justice du fait que nous maintenons, nous reposant entièrement en la miséricorde de Dieu.»

La sainte confiance du prince en cette miséricorde suprême n'excluait pas, d'ailleurs, la légitimité d'un recours à l'intervention et à l'appui d'une puissance étrangère. Mais, où rencontrer une puissance assez sûre d'elle-même et assez résolue pour s'ériger en protectrice des provinces en lutte avec le monarque espagnol, pour se déclarer ouvertement contre lui, et pour se saisir de l'autorité dont elle le dirait déchu?

Cette question était plus que délicate; et pourtant, sans reculer devant les difficultés inhérentes à sa solution, les provinces de Hollande et de Zélande, dans la pensée d'aplanir d'avance ces difficultés, commencèrent par s'unir entre elles et par proclamer leur indépendance; puis une Diète, siégeant à Delft en juillet 1575, conféra au prince d'Orange, comme chef de l'union, des pouvoirs étendus, et décida qu'après avoir secoué le joug du roi d'Espagne il fallait invoquer le secours de l'étranger. Elle laissa au prince le choix du souverain auquel il ferait appel, en lui signalant l'obligation à laquelle ce dernier demeurerait soumis, de consulter _les états_ sur les affaires du gouvernement.

Tel fut le premier pas fait vers l'organisation d'une situation nouvelle, qui devait conduire un jour à la formation de la république des Provinces-Unies.

Des deux parties de la tâche immense que Guillaume, d'accord avec les représentants de la Hollande et de la Zélande, venait d'assumer, l'une, à savoir la recherche et l'obtention d'un appui étranger, impliquait, pour son accomplissement, d'inévitables délais; l'autre, ayant pour objet la défense et le gouvernement des deux provinces désormais unies, nécessitait le développement immédiat d'une activité qui devrait se soutenir indéfiniment.

Ferme à son poste, alors que maintes passions, maints intérêts contradictoires s'agitaient autour de lui, souvent mal secondé, parfois même desservi et calomnié, obligé de compter avec la versatilité des masses populaires, ralliant à peine à lui, dans les rangs supérieurs de la société, quelques hommes dignes de sa confiance et dévoués, le prince souffrait de n'avoir pas à sa disposition les ressources nécessaires pour pourvoir utilement à la défense du pays.

Dans le cours des hostilités, il subit divers échecs, sans toutefois s'abandonner au moindre découragement.

Fiers des avantages qu'ils avaient obtenus, les Espagnols visaient à un avantage plus grand encore, en cherchant à se rendre maîtres de Ziricksée. Ils avaient, depuis plusieurs mois, entrepris le siège de cette place importante, sur la défense de laquelle Guillaume concentrait ses efforts, lorsqu'une diversion momentanée à ses graves préoccupations lui fut apportée par un heureux événement de famille, dont il fit part au comte Jean, le 4 avril 1576, en ces quelques mots[119]: «Je ne veulx laisser de vous dire comme il a pleu à Dieu délivrer ma femme d'une jeune fille, le dernier jour du mois de mars passé, sur le matin.»

[119] Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 335.

Un écrit d'un caractère purement privé, intitulé: _Mémoyre des nativités de mesdamoyselles de Nassau_ est un peu plus explicite que le billet du prince; il porte[120]:

«Samedy, le dernier jour de mars, l'an 1576, entre les sept et huit heures du matin, madame la princesse accoucha, en la ville de Delft, en Hollande, de sa première fille, qui fut baptisée, le 29 d'avril ensuivant, au temple du cloistre, et nommée Loyse-Julienne, par madame la comtesse de Culembourg, au nom de monsieur le duc de Montpensier[121], par madame de Asperen, au nom de madame la comtesse de Nassau, mère de monseigneur le prince, et monsieur de Saincte-Aldegonde, au nom de monsieur le comte de Hohenloo, tesmoings audit baptesme.»

[120] Archives de M. le duc de La Trémoille.

[121] Rien ne prouve que Louis II de Bourbon eût fait trêve, en l'année 1576, à ses injustes et durs procédés envers la princesse d'Orange. Il est certain, au contraire, qu'ils se prolongèrent, sans interruption, bien au delà de cette même année. D'où il est naturel de conclure que ces mots: «Mme la comtesse de Culembourg, au nom de M. le duc de Montpensier» n'impliquent nullement l'idée d'une autorisation accordée par le duc à la comtesse de le représenter au baptême. Ils n'ont d'autre signification que celle d'une preuve de déférence de la princesse envers son père. Charlotte de Bourbon voulut que sa fille, en recevant le nom de son aïeule paternelle (Julienne), reçut aussi celui de son aïeul maternel (Louis).

Une lettre écrite, au sujet de la naissance de Louise-Julienne, par Marie de Nassau, issue du premier mariage de Guillaume, et que la force des circonstances retenait, ainsi que les autres enfants du prince, momentanément éloignée de lui et de Charlotte de Bourbon, nous révèle les sentiments d'une jeune fille tendrement attachée à son père et à sa belle-mère[122]. Nous y lisons:

«Je ne vous saurois jamais escripre le contentement que ce m'est, que j'entends par votre lettre, qu'il a plû à Dieu de délivrer Madame d'une fille, et qu'elle se porte, semblablement ma petite soeur, assés bien; de quoy avons bien matière de rendre grâce à ce bon Dieu que le tout s'est si bien passé, puisque vous m'escrivés que Madame eut, en estant enceinte, beaucoup d'assaults de l'ennemy, ce qui a causé à Madame tant souvent grand peur et fascherie. Mais, puisqu'il en est si bien advenu, il en faut rendre grâce au Tout-Puissant.»

Prenant un vif intérêt aux opérations militaires que dirigeait le prince, Marie ajoutait: «Puisque Monsieur[123] est saisy de trois fortz, j'espère que, par cela, l'ennemy ne vous donnera plus tant de fascherie de sy près; et davantage, touchant Ziricksée, j'espère que nostre seigneur donnera aussy grâce qu'elle pourra estre ravitaillée, et ne faudray à mon debvoir.»

[122] Archives de la maison d'Orange-Nassau, no 2.241a.--Marie de Nassau était alors âgée de vingt ans.

[123] On ne sait pourquoi Marie employait ici vis-à-vis du prince le mot de _Monsieur_, tandis qu'elle l'appelait habituellement _cher et bon père._

Sous l'impulsion du prince d'Orange, un effort énergique avait été fait, en mai 1576, pour dégager Ziricksée; non seulement il était demeuré infructueux, mais, de plus, il avait coûté la vie au héros de Leyde, au brave amiral Boisot. Informée de ce douloureux événement, Charlotte de Bourbon, que l'état de sa santé retenait à Delft, écrivit aussitôt à son mari[124]:

«Monseigneur, c'est bien à mon grand regret que le travail et peine que vous prenés pardelà n'a pu réussir selon vostre désir, aiant esté bien fâchée de l'inconvénient survenu au grand bateau, et de la perte que vous avez faite du _pauvre amiral_; car je ne doute point que ne soiés bien empesché pour ung aultre en sa charge. Le sieur de Viry m'a dit que vous receviez beaucoup de soulagement de monsieur le comte de Hohenlohe, dont j'ay esté bien aise, et du commandement qu'il vous plaist de me faire, de vous aller trouver. Mais, avecques ce que je suis encore bien foible, sur ce premier bruict de Ziricksée, je n'ay point voulu demander de conseil, craignant que cella n'aportast quelque nouvelle crainte. J'atendray encores quelques sept ou huit jours, pendant lesquels je pourray, s'il plaist à Dieu, prendre l'air jusques à La Haye, pour voir comme je me trouveray. Quant à vostre fille, elle se porte bien. Je me suis enquise si la mer lui seroit dangereuse à passer: beaucoup me disent que non; toutefois je vous supplie, monseigneur, me mander ce qu'il vous plaira que j'en fasse. Je n'ay failly de faire voir vos lettres, ainsy que me commandiés, à _messieurs les estats_, et l'édict de paix de France. Dieu veuille que vous en aiés bientost des nouvelles, à vostre contentement, duquel le mien dépent entièrement, et de vous savoir en bonne santé; à quoy je vous supplie très humblement avoir esgard et en prendre soing. A Delft, ce 2 juin, à sept heures du soir.

»Vostre très humble et très obéyssante femme tant que vivera,

»C. DE BOURBON.»

[124] Lettre du 2 juin 1576. (Groen van Prinsterer, _Corresp._, 1re série, t. V, p. 366.)

Cette lettre ne constitue pas seulement une preuve de la sollicitude avec laquelle la princesse suivait la marche générale et le détail des événements auxquels son mari était mêlé; elle est, en outre, un indice de la confiance qu'inspiraient à Guillaume la capacité et le zèle de sa femme à soutenir, en son absence et sur sa recommandation, des rapports directs avec divers hommes d'État qu'il lui désignait.